‹ GersonChapitre 8 sur 26 · UN MARIAGE · texte numérisé non relu

UN MARIAGE

Les biens de la fortune proviennent de l'héritage paternel; du Seigneur seul vient la bonne et sage épouse.

Proverbes de Salomon.

Gerson ne devait pas tarder à savoirsi Marcel lui avait tenu sa promesse; et dès qu'eurent cessé les leçons qu'il recevait pour s'élever jusqu'à la chaire de docteur, les leçons qu'il donnait aux moins savants que lui, et ils étaient en grand nombre, il se mit en chemin pour aller respirer l'air natal. >"otre voyageur était à une distance égale du village et du hameau , lorsqu'il aperçut deux femmes qui accouraient vers lui : l'une d'un pas bien peu agile, c'était la Guyote; l'autre, c'était sa fidèle compagne, Marie.

« Eh bien ! mon pauvre Jean , lui dit la Guyote avec empressement et d'une voix que suffoquaient les battements de son cœur ; eh bien ! tu ne l'as donc pas vu? — 11 n'est pas revenu , mon Dieu !

— Hélas ! non, » répéta Marie.

Gerson pâlit, rougit, ne sachant que répondre à la Guyote, et il ne put se soustraire à ses questions qu'en se précipitant vers son père, sa mère, ses sœurs, qui venaient audevant de lui , et l'emmenèrent joyeusement dans la maison , parée de rideaux blancs et de fleurs pour son retour. Il avait acquis un degré de plus, il était licencié en théologie. Cette science, qui, en faisant connaître Dieu, ne .peut qu'enseigner à l'aimer, lui montrait toujours plus magnifiques les rayons de la Divinité dans la beauté de la nature. Tout, sous l'influence de ces études élevées, tout devenait tendre, touchant, plein de grâce. Son verger, ce lieu de sa première prière , était plus cher à son cœur. Il aimait plus qu'autrefois son père , sa mère , sa famille , ses amis , la terre d'où pour la première fois il vit le ciel.

La mère de Marcel était comme un nuage

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sombre sur ce ciel pur : sun fils ue reparaissait pas, et Gerson supposa qu'il avait perdu la vie dans les exécutions secrètes qui eurent lieu à la suite de la révolte. Il se garda bien d'en rien dire à la mère; mais il n'eut pas le courage de lui donner de l'espoir quand elle lui recommanda , les larmes aux yeux , de chercher encore Marcel dans Paris.

A peine revenu au collège, il obtint une marque dhonueur bien incontestable , et qui prouve à quel point il était déjà connu et estimé dans l'université. La nation de France tout entière, honoranda natio Gallorum , la plus nombreuse des quatre nations entre lesquelles était divisé le corps savant eu égard au pays natal des écoliers, la nation de France l'élut pour être son procureur. Les fonctions de cette place exigeaient un homme qui fût non-seulement savant et habile dans son cabinet, mais encore actif et propre aux affaires. Gerson était précisément de cette nature , comme toute sa vie le prouve. Heureux de tant de suffrages de ses compagnons d'étude, il s'empressa d'annoncer à sa mère sa nouvelle dignité, en la priant d'en informer messire An-

selme, auquel revenait, disait-il, une grande part des honneurs dont il lui avait ouvert la voie.

Il y a longtemps, ce nous semble, que nous n'avons vu l'homonyme de Gerson. 11 était toujours à Navarre, s'appelant actuellement tout seul Johannes Carlerius, et n'étaut pas encore bachelier es arts. Il ne prenait même guère le chemin d'arriver à ce premier degré, non qu'il fût tout à fait aussi fort qu'autrefois en barbarismes et en solécismes; mais il devenait de plus en plus paresseux . Cela en vint au point que , sa présence étant pour le collège un mauvais exemple permanent, on le menaça souvent de le renvoyer. La menace s'exécuta enfin, et voici à quelle occasion.

En vertu de sa paresse , il faisait partie d'une coterie d'écoliers turbulents, incapables, quine se trouvaient jamais réunis au Pré-aux-Clercs que pour comploter quelque méchanceté ou quelque désordre. Ce qui les occupait à l'époque de ce récit , c'était l'élection du recteur. Cette élection, qui se renouvelait tous les trois mois, avait lieu par délégation ; car les six mille étudiants formant les quatre nations de l'uni-

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versité ne pouvaient voter l'un après l'autre. Il avait donc été convenu depuis des siècles que chacune des nations nommerait, pour la remplacer et élire en son nom le recteur, un procureur qu'elle choisissait à la majorité des suffrages. Dès lors ce procureur se chargeait des pouvoirs de la nation, la représentait partout : elle était tout entière en lui. Un honneur était-il rendu au procureur, cet honneur revenait à la nation tout entière. Recevait-il un outrage , le dernier des membres de la nalion le ressentait. Enfin le procureur était la nation devenue un seul homme , parlant par une seule voix, obéissant aux ordres d'une seule ame; et Gerson remplissait alors ces belles fonctions.

Cela ne plaisait point à Johannes Carlerius et à ses adhérents. Ils avaient en horreur ces distinctions auxquelles ils se sentaient aussi incapables qu'indignes de jamais parvenir. « Pourquoi, se disaient -ils et disaient- ils à tous ceux qui les voulaient écouter, pourquoi tous les étudiants de la faculté des arts, grammairiens, logiciens, philosophes, renoncentils , grands et petits , au droit d'élire le rec-

teur? Il faut que chacun se serve directement de la voix que le Ciel lui a donnée, que chacun élise le recteur! Tel était le cri de guerre des réformateurs qui voulaient renverser un ordre reconnu bon depuis des siècles , et ce cri trouvait bien des échos. Johannes Carier ïus et ses adeptes virent donc bientôt derrière eux un nombreux troupeau de dupes; et, le jour de la fête de la Saint -Jean, tandis que Gerson, avec ses collègues des trois autres nations , était dans la grande salle du cloître des Mathurins , siège des assemblées générales de l'université, à délibérer sur le choix d'un nouveau recteur, un grand bruit se fit ententeudre au dehors. C'étaient des sifflements aigus et discords, des huées, des clameurs confuses, des cris sur tous ies tons ; puis une pierre , deux , trois , tombèrent sur les dalles de la salle où l'on procédait à l'élection. Il est bon de rappeler ici que Gerson était personnellement haï de Johannes Carlerius , depuis qu'il avait changé de nom afin de ne pas courir le risque d'être pris pour lui.

« La porte ! qu'on nous ouvre la porte ! hurlaient les assaillants, nous voulons élire comme

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les autres! la porte! la porte ! » Et les plus turbulents d'entre les tapageurs en ébranlaient les battants à coups de cailloux énormes, tandis que mille à douze cents dupes entonnaient plus bruyamment leur chorus: « Nous voulons tous nommer le recteur! nous voulons tous élire le recteur! » Ce fut en vain que le recteur qui allait être remplacé vint sur le seuil du portail pour engager les turbulents au calme, à la raison , en leur rappelant qu'ils devaient s'en rapporter aux procureurs choisis par euxmêmes pour représenter leurs nations. Ces observations si sages, si modérées, ne parvinrent pas à se faire écouter, pas même à se faire entendre dans le brouhaha de la sédition, d'autant plus que les meneurs, semblant oublier le prétexte primitif, s'étaient mis à vociférer contre tout le monde : « A bas le prévôt ! à bas le gouverneur ! à bas les bedeaux ! à bas les archers ! à bas le chancelier! » Et ces misérables écoliers , enfants la plupart , ne comprenant rien à ce qu'ils disaient, c'était là leur seule excuse , répétaient , en criant à perdre haleine , ce cri atroce : A bas! à bas! qui est une clameur de mort et une provocation au carnage.

En dépit de ce tumulte , le recteur fut élu suivant les formes d'après lesquelles il devait l'être; mais le lendemain il y eut dans les divers collèges un sévère examen de la conduite tenue par les écoliers pendant le congé de la veille; et en tète des mutins renvoyés se trouva Johannes Carlerius. Une plus longue tolérance était impossible , et le collège de Navarre , délivré de cet hôte incommode, devint plus véritablement que jamais la maison de paix et de calme. Gerson , oubliant le bruit de la veille , rentra donc avec délices dans ses profondes études ; il y était livré tout entier, lorsque , quinze jours seulement avant son départ pour le pays, où il allait rentrer plus grand, plus honoré, plus aimé que jamais, il reçut de sa mère la lettre suivante :

« Mon enfant, bien que nous ne devions pas « tarder à nous revoir, je suis impatiente de « t' apprendre une bonne nouvelle , et tu seras « tout aussi heureux de la savoir bien vite, que « moi je suis heureuse de la dire sans retard. « Hier soir nous étions tous chez la Guyote , « et, ne pouvant la consoler, nous nous joi- « gnions à son ange gardien, Marie, pourécou-

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« ter avec bienveillance et compassion la a pau\re femme, si tendre et si mal récom- « pensée desa tendi r^r. Marie, pour lui don- « ner quelques instants de calme et d'espoir « peut-être , lui rappelait que plus d'une fois « Marcel, cédant à de bons mouvements , était « revenu vers elle, et elle lui donnait pour la « millième fois l'espérance que lorsque Marcel « reviendrait, cette fois elle saurait le ramener « tout à fait au bieu et le retenir. — Je le « prierai tant. . je le prierai tant qu'il ne « pourra pas me refuser, ma bonne mère, et « vous nous aurez toujours à côté de vous î

« J'admirai avec quelle intelligence venue « du cœur Marie avait l'art de relever le courage « de la Guyote; mais, me rappelant ce que tu « m'as dit de tes appréhensions sur le compte « de Marcel , j'accueillais ces paroles avec un « soupir d'incrédulité, lorsque, à neuf heures . « un coup frappe à la porte à 1 instant où l'on « se préparait à se retirer t'ait tressaillir tout o le monde et surtout la Guyote.

« Elle court ouvrir : — C'est lui ! c'est Mar- « cel! Elle n'a pas la force d'en dire davan- « tage, et, suffoquée par tant de joie, elle

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a tombesurson siège. Nouscraignîmespendant « quelques minutes qu'elle n'eût perdu la vie ; « mais elle rouvrit les yeux et s'élança de nou- « veau dans les bras de son fils , qui semblait , « je dois le reconnaître, pénétré d'autant de « joie que de repentir. Nous fîmes l'accueil le « plus cordial à l'enfant prodigue. Marie sur- « tout était au comble de la j oie . — Elle voyait « la Guyote si heureuse ! Elle oubliait tous les « tourments que Marcel avait causés dans la « maison, pour être reconnaissante du bien que « par son retour il faisait à sa bienfaitrice. Il « ne fut plus dès lors question de nous séparer « sitôt, et la veillée se passa jusqu'à minuit , en « doux reproches , en larmes de joie ou de re- « pentir, en protestations de bonne conduite , a en paroles d'espérance et de réconciliation. « Marcel nous conta, d'un ton à inspirer toute « confiance , sa vie d'oisiveté presque conti- « nuelle , de débauche et de misère. Bien des « fois il avait eu de bons mouvements. Le soute venir de sa mère , celui de Marie , dont la bonté « et le dévouement le faisaient rougir, ces ré- « miniscences étaient de vifs remords ; et alors « il retournait au travail dans les vastes clos

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« cultivés que renferme l'enceinte de Paris. Il « voulait gagner honorablement de quoi reve- « nirdanssa famille. Unefois, deux,... ilsemit « en route ; mais il rencontra quelques-uns de « ses compagnons de désordre, et voilà qu'il se a laissa retomber dans le gouffre d'où il allait « sortir. Une de ces bonnes inspirations, et la « plus puissante , m'a-t-il dit en me regardant « avec reconnaissance, fut le fruit des conseils « de votre fils , de messire Gerson ; je ne les ai « jamais oubliés entièrement ; il m'avait parlé « de ma pauvre mère avec tant d'éloquence! « Au fort de mes rechutes, sa voix retentissait « à mon oreille, et enfin j'ai pris le bon parti. « Voilà, mon enfant, ce qui m'a rempli le « cœur de joie , c'est de penser que tu as déjà « fait tant de bien. Tu continueras , j'en suis « sûre.

« Elisabeth le Charlier. »

« 16 avril 1390. »

Gerson partagea de toute son âme la confiante joie d'Elisabeth. Un pécheur qui se repent donne tant d'allégresse au ciel, que le cœur de l'homme pieux en doit a voir un bien doux retentissement :

aussi que tout était beau à ses yeux lorsqu'il rentra dans ce hameau où était revenu le bonheur ! Les premières personnes qu'il aperçut, ce furent la Guyote et Marie : Marcel était avec elles, proprement vêtu d'habits tirés en partie de la garde-robe de M. de Romance, en partie de celle d'Arnaud : mais qu'il allait être plus beau encore le lendemain! Il épousait Marie. C'est ce que Jean apprit de Marcel lui-même , et , en lui annonçant cette nouvelle , il semblait être au comble du contentement ; car, même au plus fort de ses désordres, il avait toujours aimé Marie, tant est grand l'empire delà vertu, delà grâce , de la bonté ! Cette vertu , cette bonté exquise , ce dévouement , elle en donnait en ce moment une grande preuve. Elle s'étai t hâtée , contre les conseils de la prudence , de céder aux instances de la Guyote , et de consentir à épouser son lils , pour qu'il n'eût pas le temps de se laisser aller à de nouvelles fautes.

L'événement du hameau fut raconté à Gerson trente fois au moins jusqu'àla fin du jour, tant par sa nombreuse famille que par chacun des voisins qu'il allait visiter ; et enfin messire Anselme, en lui répétant tous ces détails, lui

annonça qu'il avait compté sur lui pour l'assister comme diacre au service nuptial. Comment Gerson n'eût-il pas accepté avec un pieux empressement ces saintes fonctions? Il se mit donc en prière pour acquérir la grâce de s'en acquitter dignement, et, le lendemain matin , a huit heures, les deux cloches de Barby annonçaient à grande volée l'acte qui allait s'accomplir.

À ce signal, Jean, laissant toute sa famille dans ses préparatifs de toilette, se rendit à l'église de Barby, où il revêtit la dalmatique; et une demi heure après, marchant derrière messire Anselme , il sortit de la sacristie , et entrait dans le chœuréclairé par un radieux soleil et paré comme pour les plus grandes solennités. Messire Anselme n'avait pas misplusde pompe à la célébration du mariage de l'héritière du château de Romance. Il avait pensé qu'il ne pouvait rendre trop d'hommages visibles à la vertu et au dévouement qui poussait Marie à accepter une union si ardemment désirée par la Guyote. Pour accomplir un devoir de reconnaissance, Marie n'avait voulu accueillir aucune pensée d'inquiétude pour son avenir près

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de Marcel. Elle mettait, au contraire, un vertueux orgueil à le rendre aussi bon qu'il avait été pervers. Elle s'avança donc à l'autel avec l'air calme et serein que l'on a quand on est sûr de bieu faire, et Marcel était ému.

Quelles ardentes prières messire Anselme , Gerson, et tous les habitants du bourg entassés dans la nef et vêtus de leurs parures des dimanches, quelles supplications ferventes tous adressèrent au Ciel pour le bonheur de cette angélique Marie! Comme chacun s'empressa , après le mariage , autour des deux époux en les complimentant, en leur souhaitant la paix et le bonheur! et avec quelle verve le ménétrier prit la tête du cortège en avant des mariés! Maître Arnaud venait ensuite, donnant le bras à la Guyote, qui semblait ne pas toucher la terre , tant la joie la ravissait. Elisabeth avait pour cavalier le bailli de la seigneurie de Romance ; toute la population de Barby et du hameau suivait , deux à deux , enrubanée , galonnée, chamarrée magnifiquement; et, arrivés chez la famille le Charlier, les convives trouvèrent un repas abondant qui les attendait sous une grande tonnelle. On chanta au des-

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;<ert, puis l'on dansa gaiement aux dernières lueurs du soleil , aux fraîches et limpides clartés de la lune, qui rendaità peu près inutiles les lumières suspendues aux branches des arbres. Les oiseaux , trompés par cette apparence de jour et ce bruit inaccoutumé , se prirent à gazouiller comme à midi, tandis que les coqs, senlant l'aube venir, lançaient de toutes parts les sons éclatants du réveille -matin que Dieu leur a donné pour appeler au travail l'habitant des campagnes; mais ce matin on n'était disposé qu'à fêter un beau jour, et c'est ainsi que le méuage de Marie et de Marcel commença sous les auspices les plus riants.

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