LE 24 NOVEMBRE
Où étiez-vous, douce dame et mère, cette douloureuse matinée ? N'aviez-vous pas ouï déjà le bruit et la voix qui courait par toute la ville : « 11 est pris, disait l'un. — Il ne nous prendra plus , disait l'autre. — Qu'est - ce ? — Qu'y at-il?... «
Sermon sur la Patsion prêché par Gerson.
Le jour qui suivit cette solennité, Gerson se mit en chemin pour aller assister au concile de Reims, oîi il devait rester au moins quinze jours. Jamais Ursule et Médéric n'avaient été si heureux que pendant ces belles journées , et l'un de leurs plus doux passe- temps, celui qu'ils préféraient à tous , était l'échange du journal que chacun d'eux avait fait durant la
séparation. En se lisant ce souvenir de chaque heure de leur vie , il semblait qu'ils eussent toujours été ensemble. C'est qu'en effet ils s'étaient souvent réunis alors par la pensée. Toujours même expression de reconnaissance pour la mère , pour le bienfaiteur qui les élevait h faire sans cesse du bien, à répandre l'aumône, à travailler pour les pauvres, à secourir les affligés ; chaque ligne de ce mémorial de cœurs jeunes et purs était un précieux monument élevé pour les jours de réunion et enfin pour la vieillesse. Jamais ils n'auraient à rougir de ce qu'ils avaient écrit.
Un matin, après le déjeuner, ils étaient au jardin. Leur mère, ne pouvant se lasser de voir leur bonheur et de contempler son Médéric, dont le court séjour allait bientôt finir, leur mère sortit de la maison, et, après les avoir cherchés quelque temps dans les allées bordées d'arbustes touffus, les aperçut enfin tout au fond d'un enclos, sous un chêne au tronc tapissé de gui. Là Médéric tenait à Ursule la promesse qu'il lui avait faite : il lui montrait le manuscrit de messire Anselme, et avec quel plaisir il jouissait de l'admiration de sa sœur à l'aspect
de ces peintures ! « Comment ! s'écriait-elle à tout instant , soit qu'elle \ît les rois d'azur et de pourpre autour de la crèche, soit qu'elle eût sous les yeux Jésus couronné d'un nimbe resplendissant, Jésus au milieu des docteurs ; comment! c'est messire Anselme, le curé de Barby, notre curé, qui a fait de si belles choses ! »
Et, tout absorbés parleur admiration commune, le frère et la sœur ne s'apercevaient pas que Marie, leur mère, venue à petits pas bien légers , était derrière eux et regardait pardessus leurs épaules.
En ce moment, Médéric tournait un à un quelques feuillets où l'écriture était encadrée dans une guirlande verte semée de fleurs d'argent et d'azur, et Ursule attendait une image plus belle encore.
«0 mon Dieu! s'écria- 1- elle, est-ce toi, Médéric, qui a fait ce malheur-là? » Ses deux mains , levées dans un mouvement de douloureuse surprise , allèrent toucher la figure de Marie, et elle se retourna vers sa mère. « Comment! vous étiez là, ma mère! » Et elle lui sauta au cou avec un gracieux sourire. Marie ne riait point; elle avait l'air triste, abattu, désolé,
« N'est-ce pas , mère , que c'est bien malheureux? reprit Ursule en revenant à ses images.
— Oui , bien malheureux , répéta Médéric ; mais celui qui a arraché cette page a eu tant de chagrin! tant de chagrin! Je le sais, bonne mère ; c'est messire Gerson qui me l'a assuré. Vois ces taches-là : ce sont des larmes. C'est que, vois-tu, celui qui a abîmé un livre si beau et si saint a dû beaucoup pleurer.
— Je le crois bien, » dit Ursule en embrassant sa mère , qui était dans une émotion que ses enfants ne pouvaient comprendre. Aussi, lui voyant les yeux gros et rouges à faire pitié :
<i Cela te fait de la peine à voir, bonne mère, n'est-ce pas? Messire Gerson m'a toujours dit de regarder ces traces de pleurs avec respect, avec compassion , comme des preuves de repentir,
— Oh! oui , mes enfants, balbutia sourdement Marie ; ce livre est sacré , ne le touchez que d'une main pieuse. »
Une voix d'enfant s'éleva en ce moment du fond d'une allée : elle rappelait à Ursule et à Médéric qu'ils avaient à travailler pour le reposoir que l'on devait élever le lendemain sur le chemin , au débouché de l'avenue du chà-
teau. Ils fermèrent donc respectueusement le livre, allèrent le serrer, et revinrent s'acquitter de leur travail riant et béni. Il s'agissait de cueillir des fleurs , soit pour remplir des vases d'argent que devait prêter 31""' de Romance, soit pour faire les bouquets que l'on attache sur les tentures, ou bien effeuiller les roses et les pivoines que l'on fait voler à pleines mains au-dessus du dais.
Le lendemain matin , Ursule et Médéric , avant de s'habiller pour la solennité, allèrent cueillir, dès le jour venu , le fenouil odorant dont devait être jonché le chemin de la procession ; chacun se mit ensuite à l'œuvre du reposoir. Un magnifique tapis couvrait les degrés qui conduisaient à l'autel, dont la uappe était d'une blancheur éblouissante ; chandeliers et vases d'argent mêlés aux arbrisseaux fleuris, aux statues d'ivoire de la Vierge et des saints, resplendissaient au soleil levant, et une vaste tapisserie tendue d'un arbre à l'autre formait au-dessus de cet autel une voûte qui ondulait doucement au souflle de la brise.
Ces préparatifs terminés , Ursule et Médéric revêtirent leurs habits de première commu-
nion; car ils devaient, ainsi qae tous les néophytes, faire partie du saint cortège. A peine arrivés à l'église , fraîche et fleurie ce jour-là comme un beau parterre, ils prirent leurs rangs, et la procession se mit en marche, Ursule tenant un des rubans delà bannière de la Yierge Marie, Médéric tenant également un des rubans de la bannière de saint Marcel, évêque de Paris et patron du bourg. C'étaient les deux noms recommandés à leurs prières , les noms de leurs parents. Ils remarquèrent bien cette circonstance , et furent plus recueillis encore. La cérémonie terminée , Ursule et Médéric vinrent dîner au château avec Arnaud le Charlier, et le repas fut trouvé par Médéric plus délicat que celui qu'on servait à ■Vavarre. .. « Ou au collège de Boissy , ou au collège d'Harcourt, » ajoutèrent de jeunes convives de son âge. Au banquet succéda le jeu dans les jardins; le frère et la sœur se livrèrent au plaisir comme desenfantsquiontbienfaitleurdevoir. Ensuite vinrent les deux jours consacrés à la fête du pays, où Médéric et Ursule s'amusèrent de tout leur cœur et virent les curiosités venues de Reims, entre autres les marionnettes repre-
sentant la terrible scène de la vallée de Josaphat, ou la magnifique entrée de la reine Isabeau de Bavière , femme de Charles VI.
Ainsi le temps passa vite , trop vite au gré de Marie, de la Guyote, d'Ursule, de Méde'ric, de tout le monde enfin. Gerson était revenu de Reims, et il fallait retourner à Paris : les agitations des factieux et une nouvelle mission à remplir le rappelaient sans retard. Médéric fut donc obligé de faire ses adieux , et les adieux furent accompagnés de beaucoup de larmes.
Plus nos voyageurs approehaient de Paris , plus il leur semblait entendre se rapprocher le bruit redoutable des séditions et des aveugles colères du peuple. Ils ne traversaient pas une ville, pas même un village, sans y apprendre quelque nouvelle inquiétante. Le duc de Bourgogne avait une force imposante réunie près des murs de Paris, au pied des buttes Saint- Chaumont ; Louis d'Orléans, se mettant en mesure de faire face aux attaques de Jean sans Peur, s'était retranché dans le chAteau de Beauté , au-dessus du bois de Vincennes , et ses gens de guerre étaient campés au pont de Charenton. Les habitants de Paris, les écoliers se tenaient
en armes : on s'attendait enfin de jour en jour à une bataille dans les rues. Ces bruits , ces cris d'alarme , trouvant un écho dans chaque bourgade, arrivaient effrayants aux oreilles de Gerson , et troublaient pourlui le calme et la sérénité des campagnes. Il avait l'âme forte et ne s'épouvantait pas outre mesure de ces rumeurs ; mais quelle aurait été la terreur de Médéric s'il eût su qu'ils rentraient en ce moment même dans une AÙUe où la mort de son maître était jurée ! Toutefois , quelque sinistres que fussent ces propos, nos voyageurs retrouvèrent Paris dans une tranquillité apparente , et rentrèrent sains et saufs à l'hôtel du Cloître, Médéric était alors arrivé à l'âge où Gerson eût désiré l'avoir constamment près de lui, pour le former entièrement à son exemple : et quelle éducation accomplie c'eût été ! Mais le chancelier de l'université était accablé de travaux de toutes sortes. Discipline ecclésiastique , soins de la politique, diplomatie, qu'il savait allier à une inébranlable morale, tout venait s'éclairer à ses lumières. On ne faisait rien sans consulter sa haute sagesse , et à peine était - il à Paris qu'il fut envoyé de nouveau en ambassade vers
Eeuoit XIII pour le supplier d'abdiquer une moitié du trône pontifical, et de rétablir ainsi la paix dans l'Église.
Médéric rentra donc au collège de Navarre, où il menait une vie bien différente de celle dont il avait joui pendant quinze jours à la campagne ; mais il était doué de beaucoup de raison , et après avoir passé ses récréations à se rappeler par écrit, sur le journal qu'il continuait, son séjour près de sa sœur, il travaillait de son mieux pour se distraire. Quoi qu'il fît cependant, l'absence de Gerson était bien cruelle pour lui. Le Pré -aux -Clercs ne remplaçait nullement les vertes prairies attenantes au limpide ruisseau du Moulinet, et cette promenade des collèges lui devint odieuse un jour qu'il y entendit Jehan Carlier, oui, Jehan Carlier, proférer les plus effrayantes menaces en nommant Gerson. Dèslorsilfutdans de cruelles inquiétudes. Ce fut bien pis lorsqu'il apprit que le chancelier rentrait h. Paris. Celte nouvelle, qui en tout autre temps lui eût causé tant de joie, le rendit bien malheureux. Il ne put ni travailler ni dormir le jour, la nuit qui précédèrent l'arrivée de Gerson ; et le lende-
main, lorsque le chancelier le vint "voir, il courut à lui, et après les premiers bonjours ;
« OMessire! ômonpère! je ne veux plus vous quitter j amais. Si les scélérats veulent vous tuer, je vous défendrai , ou ils me tueront d'abord ! Oh ! je vous en prie, prenez-moi près de vous ! >i
A voir les regards enflammés, à entendre la voix tremblante de Médéric, Gerson crut qu'il avait un accès de fièvre ardente, le délire ; mais bientôt Médéric lui raconta les propos menaçants qui l'épouvantaient à ce point.
a Ne te tourmente pas ainsi, mon enfant, lui répondit Gerson avec calme. J'ai des ennemis ; je le sais ; mais je sais aussi que je n'ai point mérité d'en avoir, et cette pensée non-seulement me console, mais encore me donne de la joie. Il faut savoir s'acquitter de son devoir, sans tenir compte de ces clameurs et de ces menaces, qui ne sont point d'ailleurs si effrayantes que tu le crois, mon bon Médéric. Depuis dix années que j'en suis assailli , est -il une main qui se soit levée sur moi? D'ailleurs, si je succombe, c'est que Dieu l'aura ordonné, ce sera pour sa cause, et je m'en glorifierai de toute mon ûme. »
Ces paroles , prononcées avec un accent de
vive conviction, communiquèrent à Médéric la sérénité qu'elles respiraient. Cependant il supplia tant le chancelier d'avoir pitié de lui, et de le retirer, aussitôt qu'il le pourrait, du collège de Navarre , pour qu'il fût toujours à ses côtés, que Gerson lui promit qu'après les prochaines vacances il le prendrait près de lui à l'hôtel du Cloître. Les vacances arrivées, Médéric porta à Marie nombre de couronnes. Qu'il était heureux alors ! Il ne redoutait plus pour G erson les périls des rues de Paris. Il eût toujours voulu le savoir dans ces paisibles campagnes ; mais il fallut bientôt les quitter, et le 22 novembre 1407 ils arrivèrent, à la nuit close, à la Villette-Saint-Ladre , aux portes de Paris. Ils furent donc obligés d'y coucher, et le 24 , de grand matin, se dirigèrent vers la ville.
Il n'était que sept heures environ lorsque , aux approches de la porte Saint-Marlin, ils aperçurent assez peu distinctement, car il ne faisait pas encore grand jour, une masse noire , une foule compacte d'hommes et de femmes attroupés devant la porte. C'étaient les marchands des environs qui apportaient , soit à bras, soit avecrassistance de leurs ânes ou mulets, leurs
légumes à Paris , et , trouvant la poterne fermée, ils pressaient de questions les gardes, dont le nombre venait d'être porté au double ; mais c'était vainement : les gardes ne pouvaient dire pourquoi avait été prise cette inquiétante mesure. Gerson lui-même ne put obtenir du chef des archers d'autres renseignements, sinon que la seule porte ouverte ce matin, au nord de la ville, était la porte Saint-Denis.
Le symptôme était grave, et taudis que Gerson et son compagnon longeaient le rempart pour aller rejoindre cette porte , Medéric faisait de tristes réflexions. S'il n'eût connu l'inébranlable fermeté de Gerson, il aurait essayé de l'engager à remettre au lendemain son entrée dans Paris ; mais , convaincu que ses tentatives seraient vaines , il se tut , et bientôt lui et le chancelier franchirent , à travers une triple haie de gardes, la porte Saint-Denis.
Il y avait foule dans la grand'rue, et cela se conçoit , puisqu'elle était la seule entrée permise aux habitants du dehors ; et tous se demandaient ce qu'il y avait ce matin-là de nouveau dans P^ris. Gerson et Médéric se le demandaient aussi , et , pour tâcher de parvenir à le
savoir, écoutaient ce qui se disait autour d'eux. « Ah !.. . ma foi, il n'y a pas grand mal à cela.
— Il nous aurait ruinés.
— Certainement ; vous avez raison, voisin.» Ces propos , sortis d'un groupe de dix à
douze hommes et femmes réunis devant le portail de Saint-Magloire , frappèrent Gerson et Médéric, dont la mule marchait avec une lenteur très-favorable à leurs observations. Son allure ordinaire eût-elle même été moins pacifique, il eût bien fallu que la grave monture se résignât à cheminer à petits pas , tant la foule s'accroissait : chaque rue, chaque ruellette, y fournissait son contingent, et tout ce monde allait dans le même sens, vers la rivière.
« On m'a dit qu'il y avait, 11 y a quelques jours seulement, reçu un solennel avertissement de Dieu aux Célestins.
— Ah ! oui, c'est ce que j'ai entendu conter aussi tout à l'heure. Il veillait, dit-on, dans le cloître, quand, au milieu de la nuit, lui apparut la Mort.
y oyez donc ! voyez ce que c'est I
— Que s'est-il donc passé aux Célestins? se demanda Gerson.
— Puisque je vous dis que c'est moi qui ai ramassé, au point du jour, sa main, oui, sa main qui était là, coupée, sur le pavé, et je l'ai portée dans l'église des Guillemites. Vous savez?... les Blancs-Manteaux... C'estlà qu'on a déposé son corps. »
Gerson avait arrêté sa mule devant l'église des Saints -Innocents, près d'un groupe d'où ces dernières paroles étaient sorties. Il allait en savoir davantage , quand un fort détachement d'archers à cheval passa et dispersa cet attroupement.
Gerson et Médéric cherchaient à mettre d'accord tout ce qu'ils avaient entendu çà et là, lorsque, arrivés au Châtelet, ils virent beaucoup de monde réuni devant l'entrée principale de la prison.
ce Si on les arrête , c'est ici qu'on les amènera , bien sûr.
— Étaient-ils beaucoup ?
— Certainement ! moi qui demeure à l'autre bout de la rue Barbette, je les ai entendus fuir ; et ils jetaient derrière eux , pour qu'on ne les poursuivît pas, des chaussetrapes rougies au feu. .
— Ah ! ils avaient du feu !
— Il fallait bien qu'ils en eussent , puisque après leur assassinat ils ont brûlé la maison de rimage-Notre-Dame où ils s'étaient cachés. »
Un nouveau détachement d'archers vint rompre et dissiper le groupe duquel Gerson allait certainement tirer quelques explications ; cependant , barré au bas du pont aux Changeurs par le courant de la foule qui se dirigeait du côté de la rue Saint -Antoine , force lui fut bien de s'arrêter, et d'apprendre ainsi, par des propos interrompus , ce dont il s'agissait.
u Ils m'ont réveillé en sursaut ... Il me semble encore l'entendre crier : « Je suis Louis d'Or- « léans ! — G'estlui que nous cherchons. . . tant « mieux! » Et après cette réponse les coups de redoubler... 0 mon Dieu ! les monstres !
— Comment , les monstres ! Ils ont bien fait. Ce n'est pas le dernier qui y passera! » répliqua un homme à la figure dure et sinistre.
Gerson s'indignait contre cet être aussi féroce que stupidequi par de telles paroles, écho des propos de haine des factieux , se rendait complice d'un assassinat. Cette émotion intérieure , il allait peut - être la révéler par un
blâme intrépide , lorsqu'il sentit tressaillir violemment Médéric , monté en croupe derrière lui. C'est qu'au milieu de ce torrent de sots curieux qui couraient pour voir le lieu où fut commis un crime, il venait de reconnaître Jehan Carlier, celui qui avait déjà menacé Gerson.
« Enfln , disait cet infâme avec une malice cruelle , enfin voici le bâton noueux de Louis d'Orléans raboté comme il faut. »
Médéric, dans l'effroi qu'il éprouvait pour son bienfaiteur, lui avait tout révélé, et il reçut en ce moment même de son maître une grande leçon de courage et d'empire sur son âme. Il ne vit pas une émotion dans ses traits, pas un moment de trouble dans ses regards, rien autre chose qu'une expression de vertueux mépris pour Carlier; puis, d'une voix aussi sereine qu'auparavant :
« Ne pourrons-nous donc pas , dit-il , rentrer au Cloître aujourd'hui? Cette foule est comme une barrière mouvante. » En effet , ils couraient risque d'être arrêtés là pour tout le jour, lorsqu'un fort détachement de cavaliers qui venait du quartier d'Outre-Pont dans la ville ouvrit, un passage , et la mule put arriver
GERSON m
mr le pont aux Changeurs. ïJue fois hors de ce <:oucours de peuple, nos cavaliers eurent la liberté d'aller plus vite, et, fauf que'ques groupes rue de la Madeleine ou sur le parvis Kotre-Dame, ils ne rencontrèrent plus aucun obirtcjcle. Il était onze heures lorsqu'ils mirent le pied sur le seuil de l'hôtel du Cloître.
« Oh ! que me voici tranquille ! j 'ai tant frémi pour vous, mon maître ! Eaûn vous voici rentré au port ! » Eu effet , on pouvait considérer comme port tranquille cette paisible retraite du Cloître , où il n'arrivait aucun bruit du dehors ; et le jour entier se passa pour Gerson et Médéric à remettre en ordre tous les objets qu'ils avaient emportés dans leur voyage. Les livres furent replacés sur leurs tablettes de chêne noirci par le temps, le linge et les habits rentrèrent dans le bahut couvert de merveilleuses sculptures, et, la nuit étant arrivée, le chancelier alluma lui-même sa lampe de travail. 11 allait commencer une leçon pour Médéric, lorsque l'on frappa à sa porte ; Médéric courut ouvrir , et ramena son voisin , le vicechancelier, Gérard Machet.
Celui-ci était au couraut des nouvelles de la
iU GERSON
\ille. « Oa soupçonne, dit-il, le duc de Bourgogne d'être l'ordonnateur du meurtre; on en a même en quelque sorte la certitude , puisque l'on est assuré que plusieurs des assassins ont pris la fuite du côté de l'hôtel d'Artois, qui appartient à Jean sans Peur , et qu'ils ont disparu tout à coup à l'endroit où se trouve une porte secrète.
— Le duc de Bourgogne! s'écria douloureusement Gerson, qui avait été attaché au père, et Tétait au fils encore. Oh ! ce n'est pas possible! Le duc d'Orléans et lui ont communié ensemble, avant -hier, à Saint -Germainl'Auxerrois. Ce ne peut être qu'une atroce calomnie. »
Le lendemain, aucun doute ne fut plus permis à Gerson ; car le duc de Bourgogne luimême, menacé d'une visite du prévôt dans son hôtel d'Artois, où les assassins étaient en effet cachés , ne put dissimuler son trouble , et interpellé énergiquement par le duc de Berry, il lui avoua sou forfait, en ajoutant que le diable Vavoit tenté.
C'était là, en effet, une action inspirée par l'esprit du mal; mais l'homme, doué de raison
et de conscience précisément pour combattre ces tentations coupables , ne peut élre nullement admis à se justifier en alléguant de fatales inspirations. Aussi le duc de Berry eût-il dû faire saisir sur-le-champ le duc de Bourgogne ; il se borna toutefois à lui donner le conseil de disparaître , et ni lui ni les exécuteurs du meurtre ne furent arrêtés; mais ils s'éloignèrent de Paris, et passèrent en Flandre sains et saufs.
Ces événements frappèrent profondément Gerson, tant par ce qu'ils avaient de sinistre pour le présent que par les misères et les convulsions qu'ils présageaient pour l'avenir. Un soir donc, après son travail avec Médéric , travail souvent interrompu par de sombres réflexions : c( Mon enfant, lui dit-il, il est temps de songer à la carrière que tu suivras. Quel est le meilleur parti à prendre? J'ai souvent réfléchi à cela, et plus que jamais depuis quelques jours, depuis le jour où s'est accompli cet horrible forfait odieusement demeuré impuni. La justice a et aura plus que jamais besoin d'organes et de défenseurs intrépides. Je suis d'avis que tu te consacres à l'étude du droit.
196 GEftSON
Servir la justice, c'est toujours servir Dieu. Tu suivras les leçons des maîtres du Clos- Bruuel; moi-même je sais assez le droit civil pour être ton répétiteur, et tu peux, jeune encore , devenir magistrat, juge...
— Juge ! re'pét^ Médéric , juge ! 0 Messire ! jamais je ne pourrais prononcer une sentence de mort ! ■»
Cette réponse fit tressaillir Gerson ; mais Médéric, qui ne connaissait point la cause secrète de l'émotion du chancelier, et ne se doutait nullement du souvenir qu'il avait réveillé en lui, Médéric prit la main de son maître, et la pressant avec tendresse :
ce 0 mon maître 1 ô mon père! je ne \eux vivre que pour vous aimer , pour vous imiter en tout , et ne faire autre chose qu'invoquer comme vous le pardon et la miséricorde. »
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