CHAPITRE III
Les pèlerinages des premiers siècles. — Gethsémani au bord du Cédron. — Le lieu de l'arrestation au nord du chemin. — L'église de la*prière du Christ au sud du chemin. — Distinction entre Gethsé-
mani et le jardin de la prière.
L'Évangile nous apprend seulement que Gethsémani se trouvait sur la rive gauche du torrent du Cédron, sur les premières pentes du mont des Oliviers. Sans le secours de la tradition, on ne saurait déterminer le site précis de ce Lieu saint. Mais, si les données évangéliques sont insuffisantes pour nous à une distance de dix-neuf siècles, elles étaient sufhisantes et claires pour les chrétiens des temps apostoliques. Le nom seul du célèbre champ situé « au delà du torrent de Cédron », le désignait, sans hési- * tation et sans erreur possible, à leur attention. Puis, les mystères de Gethsémani ont eu des témoins, de sorte que même la localisation des principales scènes qui ont illustré ce jardin a pu aisément acquérir une notoriété publique(r).
(1) Le D' H. W. Trusen (Geschichte von Gethsemane, Zeitschrift d. D. P. V.,t. XXXIII, Leipzig, 1910, p. 71) prétend qu’un « vrai culte de souvenirs locaux était étranger à la première chrétienté ». Le Prof. L. Kôhler (Zeitschrift d. D. P. V, 1910, p. 226) lui répond dans une recension : « [1 ne faudrait toutefois pas oublier Mare, xv, 47, qui dit: Or Marie-Madeleine et Marie, mère de Joseph, observaient où on le déposait. » M. Kôhler, qui prend ce passage pour un produit apologétique, y voit une preuve que l’an 50? ap. J.-C., on montrait bien l’en-
Vers la fin du 1v*siècle, le lieu de l’agonie du Christ a été marqué, comme on le verra tout à l'heure, par un monument sacré, et au commencement de ce même siècle celui de son arrestation se trouvait fixé près d’un rocher. Avec cette époque commencent aussi les témoignages écrits. Avant le iv° siècle, nous ne pouvons trouver que des preuves morales pour établir l'intégrité et la continuité de la tradition. Depuis la, mort de Jésus- Christ, ses disciples se maintinrent à Jérusalem sans interruption notable (1). Aux chrétiens de la Ville sainte se joignirent, de bonne heure, les pèlerins étrangers, qui vinrent à Jérusalem pour visiter les Lieux saints et pour y prier. Parmi ceux-ci, l'histoire a conservé le nom de saint Méliton, évêque de Sardes en 170 (2), et celui de Clément d'Alexandrie en 211 (3). Origène visita Jérusalem en 216 et y fut ordonné prêtre en 228. Lui-même raconte qu’il parcourut la Terre sainte pour y chercher les traces de Jésus, de ses disciples et des prophètes (4). Eusèbe de Césarée raconte que vers 212 Alexandre, évêque de Cappadoce, visita les Lieux saints de Jérusalem pour accomplir un vœu (5), et, parlant de Bethléem, il dit que de nombreux pèlerins s’y rendaient pour y prier (6). Saint Firmilien, évêque de Césarée en Cappadoce, visita la Palestine vers 256 (7) et rencontra à Jéru-
droit où Jésus avait été enseveli, et qu'on ne négligeait pas alors le culte des lieux mémorables.
(1) Voir : Saint Ephiphane, De Mensuris, XIV, XV, Migne, P. G., t'XDITL col259)et202:
(2) Eusèbe, Hist. eccl., I, 1v, 26, Migne, P. G., t. XX, col. 307.
(3) Saint Jérôme, De viris illustr., XXXVIII, Migne, P. L., t XXII, col. 653
(4) Comment. in Joann., vi, 24, Migne, P. G., t. XIV, col. 260. — Cf. Contra Celsium II, 1, Migne, P. G., t. XI, col. 756.
(5) istéeccl, My, ar, Migne, PiG:,t.XX col 5rr.
(6) Zbid. vi, 18.
(7) Saint Jérôme, De viris illustr., ce. XX XVIII, op. cit,, col. 665.
salem une femme qui y était allée comme pèlerine (r). Achadabuès, évêque de Séleucie (2), et saint Jean de Cappadoce (3), allèrent à la Ville sainte vers la même époque. « Il serait trop long, écrit saint Jérôme, d’énumérer les évêques, les martyrs et les hommes versés dans la science ecclésiastique, qui, depuis l'ascension du Seigneur jusqu’à ce jour, sont venus en tout temps dans la ville de Jérusalem, croyant ne pouvoir atteindre la perfection dans la science et dans la vertu, s’ils n'avaient pas adoré le Christ dans les lieux où du haut de la Croix il publia l'Évangile (4). »
L'empressement des pèlerins étrangers à se rendre en Palestine pour vénérer les principaux Lieux saints aurait suffi à lui tout seul pour empêcher l’envahissement de l'oubli, et pour maintenir le culte des sanctuaires. Quant au domaïne de Gethsémani en particulier, abstraction faite des souvenirs chrétiens qui s’y sont attachés, il a dû conserver à travers bien des siècles le nom spécifique qui le distinguait, même parmi la population Juive et païenne (5).
Le premier témoin de la tradition semble être saint
1) Firmilianus, Epist. ad Cyprianum, Migne, P. L., t. LIT, col. 1164.
(2) Assémani, Bibl. or., t. II, p. 396. — V. Couret, La Palestine sous les empereurs Grecs, Grenoble, 1869, p. 15.
3) Surius; 31 Januarii,. IX. — V. Couret, op. cit., p. 15.
4) Epist. XLVI, Paulae et Eustochium ad Marcellum, Migne, P.L., t. XXII, col. 489.
5) D'après les apocryphes, Gethsémani était aussi marqué par le sépulcre de la sainte Vierge. M. le D* Vetter (7heol. Quartalschrift, 1887, t. LXIX, p. 133-138) a publié une lettre de Denys l’Aréopagite à l'évêque Titus, qu’il a traduite de l’arménien. Dans ce document il est dit que « Marie fut ensevelie à Gethsémani ». Quelques critiques tiennent cette lettre pour authentique, c’est-à-dire de la fin du r°* siècle. Le D: Nirschl ne la fait remonter qu’à l’année 363, « peut-être sans de sérieuses raisons », ajoute le P. Cabrol (Diction. d'archéol. et de liturgie, Paris, 1907, t. I, part. Il, art. Assomprion, col. 2998). — Voir notre ouvrage Le Tombeau de la sainte Vierge à Jérusalem, 1903. GETHSÉMANT. 4
Justin, mort martyr lan 120. « Le jour où il allait être crucifié, dit-il, (le Christ) ayant pris trois de ses disciples avec lui au mont dit des Oliviers, qui est situé en face du Temple de Jérusalem, priait ainsi : Père, que ce calice, s’il est possible, s'éloigne de moi (1). » Cette donnée topographique est encore bien vague, bien que le long du torrent de Cédron nous y trouvions le lieu de la prière du divin Maître fixé en face du Temple. Eusèbe de Césarée nous apprend que Gethsémani était devenu, bien avant lui, un lieu de pèlerinage pour les chrétiens du pays. Dans son Onomasticon composé vers 330, il écrit : « Gethsémani (Matth.,xxvi, 36) est le champ où le Sauveur priait avant sa passion; il est situé vers le-mont des Oliviers; aujourd’hui encore les fidèles s’empressent d’y aller faire leurs prières (2). » Le même écrivain nous apprend qu’à Gethsémani il y avait une grotte, qui semble avoir été en vénération parmi les fidèles. Commentant ces paroles du prophète Zacharie (x1v, 4) : « Ses pieds se poseront ce jour-là sur la montagne des Oliviers, qui est en face de Jérusalem du côté de l'orient », il dit : « En vérité, selon ces paroles exposées et prises à la lettre, les pieds de notre Seigneur et Sauveur, du Verbe de Dieu lui-même, par le fait qu’il prit un corps humain, s'étaient posés sur la montagne des Oliviers, près de la grotte qu’on a coutume de montrer, au temps où il avait prié, et lorsque, au sommet de la
(1) Dialogus cum Tryphone, Migne, P.G., t. VI, col. 707.
(2) Onomasticon, éd. Klostermann, Leipzig, 1904, p. 74. — Dans les Constitutiones apost., faussement attribuées au pape saint Clément, on lit: « Il (Jésus) s’est rendu au mont des Oliviers, près du torrent de Cédron, où il y avait un jardin. Nous y avons prié et, selon notre coutume, récité une hymne. Lui, au contraire, qui nous a été ravi, y a prié beaucoup son Père, disant : Père, éloigne de moi le calicé. » (Migne, P.G. L.,t.f, col. 873.) Ce document est très ancien et, quoique apocryphe, il confirme le témoignage d’Eusèbe.
montagne, il révéla à ses disciples les mystères de la consommation (des siècles) : il monta ensuite au ciel de la même montagne (1). » Le lieu traditionnel où Jésus prédit à ses apôtres la fin du monde et la destruction de Jérusalem était également une autre; mais celle-ci s’ouvrait au haut de la montagne, tandis que l’évêque de Césarée parle d’une caverne dans le voisinage de laquelle le Seigneur avait prié son Père, c’est-à-dire au Gethsémani qui, comme on le verra tout à l'heure, se trouvait au pied de la montagne. L’on ne saurait donc confondre celle-ci avec celle-là.
Du reste, en 333, le Pèlerin de Bordeaux nous montre au Gethsémani le rocher qui renferme cette grotte. « En allant de Jérusalem, dit-il, à la porte qui regarde l'Orient, pour faire l’ascension du mont des Oliviers, on traverse la vallée qui est appelée Josaphat. Du côté gauche, où il y a des vignes, est le rocher où Judas Iscarioth trahit le Christ; du côté droit se trouve le palmier duquel les enfants arrachèrent les rameaux dont ils jonchèrent le sol à l’arrivée du Christ. Non loin de là, à environ un jet de pierre, existent deux monuments remarquables par leur beauté; dans l’un repose le prophète Isaïe, c’est un vrai monolithe, et dans l’autre Ézéchias, roi des Juifs (2). » La porte orientale est sans contredit la porte de Saint- Étienne, et le monument d’Isaïe, celui qui porte aujourd’hui le nom de tombeau d’Absalon. Il est donc manifeste que les chrétiens de Jérusalem montrèrent au pèlerin bordelais le jardin de Gethsémani immédiatement
(1) Demonstratio evang., VI, xvr, Migne, P. G., XXII, col. 458. — Dans le méme ouvrage (op. cit., col. 738-739), Eusèbe parle de nouveau de la prière du Christ au jardin de Gethsémani, mais sans rien nous apprendre de plus sur son site.
(2) ltinerarium a Bordigala Hierusalem usque, de de lOr, latin, 1tin. lat., éd. Tobler et Mouies Genève, 1870, p.
au delà du pont supérieur du Cédron, et le lieu de la trahison de Judas, qui est aussi celui de l’arrestation du
Christ, à gauche, près d’un rocher. À gauche, en effet, s'élève le banc rocheux dans lequel s'ouvre la grotte.
de Gethsémani, devenue si populaire.
Dix-sept ans après la visite du Pèlerin de Bordeaux, saint Cyrille de Jérusalem avait en vue les mêmes lieux lorsqu'il dit dans ses Catéchèses : « En faveur du Christ rend témoignage le palmier qui offrit ses branches aux enfants, lorsqu'ils accompagnèrent un jour le Sauveur en chantant des hymnes de louange. Gethsémani est son témoin, qui fait presque revivre à l’imagination Judas(1) ».
Plus loin, il en appelle de nouveau au témoignage de « Gethsémani, lieu de la trahison », à celui du « mont des Oliviers où ils (les trois apôtres) devaient prier pendant la nuit », et à celui « du lieu de l’arrestation du Sauveur (2) ». Mais le prédicateur, s'adressant aux fidèles de Jérusalem, s'est cru dispensé de préciser le site de ces lieux mémorables où ils avaient l'habitude d’aller prier.
Saint Jérôme localise positivement le jardin de Gethsémani au pied du mont des Oliviers. Dans ses Commentaires sur Isaïe (xxvin, 1) il dit : « C’est pourquoi il (le Christ) a été trahi à Gethsémani, qui signifie vallée grasse ou très fertile (3). » Puis, traduisant vers 388 l’Onomasticon d'Eusèbe du grec en latin, il a reproduit littéralement la première partie de la définition relative à Gethsémani : « Gethsémani, locus ubi ante passionem Salvator oravit »;, mais il a précisé sa position : « est autem ad radices montis Oliveti »; et au lieu d'ajouter
(1) Catech., x, 19, Migne, P. G., t. XXXIIL, col. 688. (2) Catech., xim, 30. Ibid., col. 817.
(GYLKV Cr, Miene PTT NINEScolPEB 0
JXs
que les fidèles y allaient prier, il dit : « Nunc ecclesia desuper aedificata (1). »
Sainte Silvie d'Aquitaine (385-388), dont nous reproduirons plus loin l'important témoignage, a visité cette même église au lieu de la triple prière du divin Sauveur. Ce monument a été élevé sous l’épiscopat de saint Cyrille, qui a-occupé le siège de Jérusalem de 348 à 386, mais non sans interruption (2), et il est dû à la munificence du pieux empereur Théodose le Grand (379-393), selon Eutychius d'Alexandrie, si l’on rectifie l'erreur qui s’est glissée dans sa notice (3).
Voilà donc deux points de repère bien fixés dans le domaine de Gethsémani. La tradition relative à ces deux sites semble bien remonter jusqu'aux temps apostoliques; car combien les premiers chrétiens se sont intéressés à ce lieu, ressort des ouvrages apocryphes des gnostiques, qui pour ménager à leurs doctrines un majeur crédit, de-
(1) Onom., p. 75.
(2) Exilé en 558 par l’empereur Acace, saint Cyrille revint dans la Ville sainte l’année suivante. Banni de nouveau en 360, il retourna à Jérusalem en 362. En 367 il fut chassé de la ville par les ariens soutenus par l’empereur Valens..A la mort de ce dernier (9 août 378), Gratien monta sur le trône et mit fin à la persécution des évêques catholiques. Saint Cyrille était déjà de retour à Jérusalem, lorsque Gratien associa Théodose à l’empire, le 19 janvier 370. (Socrate, AHist., V, 5. — Sozomène, Hist., IV, 30 et VII, 2.) L’évêque mourut en 386.
(3) Dans ses Annales écrites en arabe (x° s.), le patriarche d’Alexandrie dit : « Théodose le roi construisit aussi à Jérusalem l’église de Djismaniéh (Gethsémani), où est le'tombeau de sainte Marie que les Perses ont détruit, » (Ann. Migne, P. G., t. CXI, col. 1083.) Plus loin il écrit : « Lorsqu'il (le général de Chosroës) fut à Jérusalem, il détruisit avant tout l’église de Djismaniéh et celle de lÿnh (Eléona), et elles sont restées en ruines jusqu’aujourd’hui. » (Zbid., col. 1028.) Remarquons que l’église du Tombeau de la Vierge ne remonte qu’au v° siècle, qu’elle n’a pas été renversée par les Perses, et qu’au x° siècle elle était * encore en bon état. C’est l’église de l’Agonie qui a été construite vers la fin du 1v° siècle et qui a été détruite par les Perses; c’est elle qui est restée en ruines jusqu’au xr1° siècle.
vaient se conformer à l’opinion courante dans les questions historiques, topographiques et traditionnelles. Dans les Actes de saint Jean, écrits de 160 à 170 par le gnostique Leucius (1), qui les attribua faussement à saint Prochore, diacre et disciple de Jean l’Évangéliste, il est dit qu'avant la passion du Maïtre, le disciple bien-aimé s'était un-jour réfugié dans une-grotte du mont des Oliviers, et que là le Seigneur le fit assister en vision à son crucifiement et linitia aux plus sublimes mystères (2).
Dans l’Hisloire de saint Jean, calquée au 1° où au iv siècle sur le précédent ouvrage, et également attribuée à saint Prochore, on lit qu'avant de se disperser par le monde, les apôtres se sont réunis à « Gethsémané », où saint Pierre leur adressa un discours, et où ils firent tous une dernière prière (3).
Des étranges histoires racontées par les apocryphes, nous ne retenons pour le moment que le résultat suivant : Avant l’époque d'Eusèbe, voire depuis l’origine, le jardin de Gethsémani devait être l’objet de la vénération des disciples du Christ.
A Gethsémani, on a noté de bonne heure l'endroit où le Seigneur a été trahi par le baiser de Judas, et celui où il s’est livré aux transes de Fapoñies Le premier a été indiqué aux pèlerins, en 333 déjà, à gauche: du chemin en entrant dans le domaine de Gethsémani. Le second était marqué vers la fin du 1v° siècle par une église. Mais en quel point cette église s’élevait-elle ? Pour intelligence des témoignages que nous aurons à citer, nous jugeons
(1) Th. Zahn, Die Dormitio S, V. und das Haus des Johannes Marthus, ap. Neue Kirchl. Zeitsch., Leipzig, 1889, tir. à part, p. 51.
(2) Bonnet, Acta Re Acta Joannis, ch. 97, Leipzig, 1808, p. 199. — Cf. Th. Zahn,. op. cit, loc. cit.
(3) Migne, Dictionnaire des Apocryphes, t. II, col. 76r.
opportun de décrire d’abord, en peu de mots, les dispositions du terrain actuel. Malgré les décombres qui se sont accumulés depuis au fond de la vallée du Cé-. dron, la physionomie de Gethsémani dans ses grandes lignes n’a pas subi d'importantes modifications depuis le iv° siècle.
La route qui descend de Jérusalem traverse le pont supérieur, se replie immédiatement vers le sud, où un chemin de bifurcation descend bientôt au pont inférieur, tandis que la route passe entre le mont des Oliviers et le mont du Scandale et se continue jusqu’à Jéricho (1). Du pont supérieur, le chemin du mont des Oliviers s’avance droit vers l’orient, sur une distance de près de 100 mètres. Il laisse à gauche, d’abord l’église du sépulcre de la sainte Vierge, qui est entièrement souterraine, et ne présente à la surface du sol qu’un grand portique du x siècle, à 30 mètres du chemin, mais à un niveau plus bas de 3 mètres en moyenne. Le portique s'ouvre sur un escalier monumental de quarante-huit marches, descendant au fond de la nef à une profondeur d’environ 8 mètres. Puis, vient du même côté le lieu traditionnel de la trahison de Judas et de l'arrestation du Christ. Il n’a jamais été marqué par aucun monument, et on ne le connaît qu’approximativement. Derrière cet endroit, vers l’est, s'ouvre la grotte de Gethsémani, par-dessus laquelle s'étend un enclos planté d’oliviers.
(1) Il existait nécessairement de tout temps un chemin de communication entre les deux ponts et du pont supérieur à Jéricho. Le chemin qui de Gethsémani passe près de la fontaine des Apôtres, lEn Schemès de la Bible (Jos., xv, 7; -— xvinr, 17), pour déboucher à Jéricho est certainement très ancien. Mais il n’a été transformé en route que par Abd el-Mélik vers la fin du vir siècle. Jusqu'’alors la route de Jérusalem à Jéricho traversait le mont des Oliviers, comme au temps de David. (IT Rois (II Sam.), xv, 30).
unérieur >
< œ KE U Eu Q, UJ KR
GETHSEMANI PA. Pronrteté des Arméniens.
……... res Franciscains.
Grecs.
PA Ausses.
. Cimetière Juif.
uries Jomon .
af:
A droite, le chemin, devenu assez raide, longe le jardin actuel de Gethsémani, où l’on vénère huit antiques oli- . viers. Arrivé à l’angle nord-est de cette clôture, il se ramifie en trois branches : l’une, la principale, fléchit légèrement vers le nord-est, puis, près du sommet, elle trace une courbe vers le sud-est; l’autre, très raide et étroit, monte tout droit, franchit la crête de la montagne et se prolonge jusqu’à Bethphagé à gauche, et Béthanie à droite, Sur cette voie, la tradition a localisé le Dominus flevit, le lieu où le Seigneur pleura sur Jérusalem (1). La troisième branche, la plus longue et la plus douce, tourne brusquement au sud sur un talus rocheux. Elle laisse à droite le jardin de Gethsémani, et à gauche l’église de Sainte- Marie-Madeleine, de style moscovite (2). Plus loin, elle fléchit d’abord vers l’est, puis vers le nord-est. Ces trois chemins semblent être très anciens, parce que leur tracé est indiqué par. la nature du sol, par de petits vallons qui sillonnent le flanc de la montagne du sommet à la base.
Ils opèrent leur jonction presque à la cime du mont des Oliviers. C’est là, au nord du chemin du milieu, que s'élevait la basilique appelée Æléona, l’'Olivet, ou mieux ’Eyv Excwve, aux Oliviers. Au rapport d'Eusèbe de Césarée, cette église a été élevée par sainte Hélène, en mémoire de lAscension ‘de Notre-Seigneur, et sur la grotte où ïül
(1) Luc, xix, 29-44. — Il est vraisemblable qu'à l’arrivée des Arabes il y eut en ce lieu une église (ruinée par les Perses), en mémoire de cet événement. Cela seul expliquerait pourquoi les musulmans y ont élevé une mosquée, probablement avant le xn° s., en l’honneur de Jésus sous le titre d’el Mansouriyéh, le Triomphateur. Depuis longtemps, elle est tombée en ruines. En 1891, les Pères Franciscains ont construit presque en face, sur le bord méridional du chemin, une modeste chapelle en souvenir du même événement.
(2) Elle a été construite en 1888 et destinée à la sépulture de l'impératrice russe Alexandrovna.
avait initié ses disciples aux mystères (1). Cependant, le point culminant qui s'élève tout près de cette basilique, dans la direction du nord-est, passait de bonne heure pour l'endroit traditionnel d’où Jésus monta au ciel (2), et où il laissa, d’après saint Jérôme (3) et saint Augustin (4), les vestiges de ses pieds. Ce monticule était couronné d’une sorte de féménos, ou sanctuaire à ciel ouvert, entouré d’une double galerie et flanqué vers l’occident d’un splendide portique. Ce monument s'appelait Imbomon, "Euéoucs, qui veut dire « élevé » ou « ascension. » Sainte Silvie d'Aquitaine (385-388) est la première à parler de cet édifice sacré. L'auteur de la Viede Pierre l’Ibérien (fin du v° siècle) en attribue la fondation à la matrone romaine Poemenia (Pomnia), qui vécut à Jéru-. salem avant l’arrivée de Mélanie l’Ancienne en 378 (5). Nous arrivons à présent à l’intéressant récit de sainte Silvie d'Aquitaine (6). L'ouvrage que la pèlerine gauloise
(1) Vie de Constantin, XLII, Migne, P. G., t. XX, col. 11071 et 1104. — Eloges de Constantin, Ibid., col. 1372.— D’après sainte Silvie d’Aquitaine et d’autres écrivains des 1v° et v° siècles, Jésus prédit dans cette grotte la fin du monde et la destruction de Jérusalem.
(2) Le Pèlerin de Bordeaux, op. cit., p. 18. — Saint Cyrille de Jérusalem, Catech. x, 19, Migne, P. G., t. XXXIIL, col. 688. — Catech. 1v, 14, op. cit., col. 472. — Catech. xiv, 23, op. cit., col. 856.
(3) Comment. in Zachariam, x1v, 3-4, Migne, P. L., t. XXV, col. 1523-
(4) In Tohan., tract. xzvn, 4, Migne, P. L,, t, XXXV, col. 1735.
(3) J.-B. Chabot, Pierre l'Ibérien, Revue de l'Orient latin, t. IL, Paris, 1895, p. 371, n. 1; d'après Raab, Petrus der Iberer, p. 30.
(6) On a cru communément avec M. Gamurrini que la Pèlerine était sainte Silvie, sœur de Rufin d'Aquitaine ministre de Théodose, avec laquelle l’évêque Pallade (Æistoire Lausiaque, c. CLXLII et CLXII, Migne, P.G., t. XXXIV, col. 1246) voyagea de Jérusalem en Égypte. L'évêque la décrit comme une femme très érudite, studieuse et mortifiée. Depuis quelques années beaucoup de savants suivent l'opinion de dom Férotin et attribuent cet ouvrage à sainte Ethérie de Galice, en Espagne. Or, le professeur Meister (De itinere Aetheriae abbatissae, perperam nomine S. Silviae addicto, Rheïinisches Museum für Philologie
écrivit en latin vulgaire, de 385 à 388, ne nous est parvenu qu'avec une lacune qui s'étend du mois de septem- “bre à Noël, outre que l’un ou l'autre feuillet manque encore dans le manuscrit retrouvé par M. Gamurrini. La description des cérémonies liturgiques qu’il renferme jette une vive lumière sur la topographie ecclésiastique de la Ville sainte, et sur les sanctuaires du mont des Oliviers et de Gethsémani en particulier. |
Le jeudi saint, dit la pèlerine, à sept heures du soir, les fidèles, avec l’évêque et le clergé en tête, s’assemblent dans l'Éléona au mont des Oliviers pour ÿ assister aux offices divins. Vers minuit, tous montent à l’/mbomon. Puis elle continue : « Au chant du coq, on descend de - l’Zmbomon en chantant des hymnes, et on se rend au lieu même où le Seigneur pria, comme il est dit dans l'Évangile : ET il s'avanca à la distance d'un jet de pierre et se mit à prier, etc. En ce lieu se trouve une élégante église.
1909, p. 337-302), soutient que l’auteur de cet ouvrage était une abbesse dont le monastère se trouvait à Arles ou à Marseille. Outre que l’abbesse fait pour ses religieuses la description de l’Euphrate en le comparant au Rhône, M. Meister signale dans le corps de l’ouvrage plusieurs gallicismes, dont quelques-uns sont particuliers au pays provençal. Nous n'avons jamais admis que la pèlerine fut espagnole et nous continuerons, jusqu’à meilleure démonstration, à l'appeler sainte Silvie d'Aquitaine.
Le même professeur (Loschke Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie, 1909, p. 79) soutient, par contre, que cet ouvrage Peregrinatio ad Loca sancta ne remonte qu’au vi° siècle, parce que la Pèlerine parle du Carême de quarante jours avant Pâques, en usage à Jérusalem, tandis que, d’après M. Meister, ce carême n’y fut introduit qu'après l'année 533. fci notre savant n’a pas touché juste. Saint Cyrille de Jérusalem (Procatech. 1v; — Catech. 1v, 3, Migne, P. G., t. XXXIII, col. 341 et 457) parle deux fois de ce Carême de quarante jours avant Pâques. Rufin le connaît aussi, ainsi qu'Eusèbe, saint Athanase, etc. — (Voir Cabrol, Diction. d'archéol. et de liturgie, t. IT, Paris, 1910, art. Carême, col. 2140 s:). — On trouve d’ailleurs dans les récits de la Pèlerine un grand nombre d'arguments intrinsèques qui imposent la date de la fin du 1v° siècle.
L'évêque y entre avec tout le peuple : on y dit l’oraison appropriée au lieu et au jour, ainsi qu’une hymne, et on lit le passage de l'Évangile où il est dit à ses disciples Veillez, afin de ne point tomber en tentation (1). C'est là que tout ce passage est lu jusqu’au bout; après quoi on fait une nouvelle oraison.
« De là au chant des hymnes tous, jusqu'aux plus petits enfants, descendent à pied avec l’évêque à Gethsémani. En raison de la grande foule, et de la fatigue résultant des veilles et des jeûnes quotidiens, aussi bien que de la descente de cette haute montagne, on parvient à Gethsémani lentement, pas à pas (2). Plus de deux cents flambeaux sont disposés pour éclairer tout le peuple.
« Quand on est arrivé à Gethsémani, on fait d'abord une prière appropriée et on chante une hymne. On lit de même le passage de l'Évangile, qui raconte l'arrestation du Seigneur. A la lecture de ce récit, tout le peuple pousse de tels gémissements mêlés de sanglots et de larmes, qu’ils pourraient être entendus dans la ville (3) ».
(1) Luc, xx17, 40.
(2) Dans une note à un article de M. Reymann sur Gethisémani (Palüstinajahrbuch des deutschen evang. Instituts. 7ù Jerusalem, ve année, Berlin, 1909, p. 95, n. 7), M. le professeur Dalman pense que la description de la descente de l’église de la Prière au lieu de la trahison manque de précision, en ce sens, que la Pèlerine y rapporte par incidence ce qui, au fond, doit valoir pour toute la descente du mont des Oliviers. La remarque est très juste. Le style de la Pèlerine comporte ces confusions. Ne citons qu’un seul exemple : elle décrit longuement la procession du dimanche des Rameaux, qui, de l’Imbomon, descend dans la vallée et rentre en ville. Alors seulement elle écrit : «On marche très lentement afin de ne pas fatiguer le peuple : et l’on arrive ainsi au Saint-Sépulcre à la nuit tombante. » On marchaïit lentement, sans aucun doute, depuis le sommet du mont des Oliviers.
(3) Op. cit., p. 63-64. — Le crime de Judas était tellement abhorré par les chrétiens, que le lieu qui en a été témoin tient une des premières places, comme on l’a vu dans la relation du Pèlerin de Bordeaux et dans les Catéchèses de saint Cyrille de Jérusalem. On conçoit aisé-
La Pèlerine, comme on l’aura remarqué, dit que de l’église de l’agonie on descendait « à Gethsémani ». Plusieurs autres écrivains font une distinction entre le jardin ou Jésus fit ses prières, et Gethsémani où il fut arrêté. Hésyque, prètre grec de Jérusalem mort vers 433, en parle dans le même sens dans son Recueil de difficultés et solutions. Par la difiiculté XX XVI, il se demande : « Pourquoi Matthieu et Marc racontent-ils que Jésus prit avec lui les disciples à Gethsémani, qu'il y pria et qu’il y fut trahi, tandis que Luc dit qu'il est allé au mont des Oliviers, et Jean dans un jardin, au delà du torrent de Cédron? — Les uns et les autres ont rapporté le même fait en termes différents, mais d’une manière concordante. La cène terminée et l'hymne chantée, ils s’en allèrent, selon Matthieu et Marc, au mont des Oliviers, au
pied duquel est situé Gethsémani, au delà du torrent du
Cédron, où il y avait un jardin, comme le rapporte Jean. S’étant éloigné de là presque à la distance d’un jet de pierre, et s'étant tenu en face du sommet de cette même montagne, il pria à plusieurs reprises et vint à Gethsémani auprès de ses disciples accablés de sommeil, et là il fut arrêté (1). »
Remarquons d’abord qu’en exégète qui ne s’occupe qu’à expliquer les difficultés qu'offre letexte sacré, Hésique n’a pas à parler ni de rocher, ni d'église. Il cherche seulement à concilier le « Gethsémani » des deux premiers évangélistes avec « le mont des Oliviers » de saint Luc, et « le jardin » de saint Jean. Jésus, d’après notre écrivain, laissa huit de ses disciples à Gethsémani « au
ment la vive émotion qui devait se dégager de la lecture solennelle de
l'Évangile, pendant que ces souvenirs étaient avivés par la vue des
lieux eux-mêmes, dans la nuit du Jeudi au Vendredi saint. GMianeP:G; 1 XCOIHT, col 1423;
pied de la montagne », et s’avança à un jet de pierre contre la montagne pour prier. Dans les termes qu’il emploie, Rpès adr7 th xopupñ Toù Épouc, le mot zpèc, avec le datif, n’a pas le sens de « sur » le sommet de la montagne, mais « contre » ou « en face » du sommet de la montagne. D'ailleurs, la distance « de presque un jet de pierre entre Gethsémani « au pied de la montagne », et le lieu de de l’agonie du Christ n’admet pas d'autre explication. Hésique, comme sainte Silvie, donne le nom de Gethsémani au lieu seul où Jésus fut trahi et arrêté. D’autres écrivains font la même distinction entre Gethsémani et le jardin; nous verrons un peu plus loin dans quel sens. Il règne une telle concision et une telle sobriété de paroles dans les solutions des difficultés que soulève Hésique, qu’on ne devrait pas trop pressurer ses expressions. En disant qu'après la prière le Seigneur revint à Gefhsemani, auprès de ses disciples accablés de sommeil et là il fut arrêté, il ne localise pas nécessairement la capture du Christ à l’endroit même où il a laissé les trois disciples, plutôt que là où il a laissé les huit, et qui dormaient plus loin dans la même direction. Son but est de montrer, en quelques mots brefs et secs, qu’il n'existe pas de contradiction dans les récits des évangélistes, et, quant aux groupes des apôtres, sa réticence équivaut celle de saint Luc.
Sur les deux points essentiels, les explications de l’exégète s'accordent avec les récits de la Pèlerine, l’un et l’autre indiquent ex bas le Gethsémani avec le lieu de la trahison, et plus haut, vers la montagne, le lieu ou l’église de la prière. Mais ne semblent-ils pas exclure du Gethsémani le lieu de lagonie, que l'Évangile y place positivement? Saint Jérôme, après avoir indiqué ce domaine au pied du mont des Oliviers, ajoute aussi :
« Nunc ecclesia desuper aedificata ». L'église s'élevait donc « sur le Gethsémani ». Si l’on préfère traduire : « Maintenant une église y est construite en haut {au haut du domaine) », il indiquerait l’église, comme Silvie et Hésique, à un endroit plus élevé que le lieu de la trahison, mais il la maintiendrait toujours dans les limites du Gethsémani. Le désaccord de sainte Silvie et d'Hésique avec l'Évangile et saint Jérôme n’est qu’apparent. Comme on le verra plus loin, le nom de Gethsémani appartenait à proprement dire à la grotte et à ses alentours immédiats, à cause de son pressoir d'huile. Ce nom s’est étendu ensuite au champ situé au delà du chemin.
Occupons-nous d’abord de l’ancien processional de l'Église grecque de Jérusalem, qui nous apprendra que de bonne heure les chrétiens, pour éviter toute confusion, distinguaient ce lieu en « Gethsémani inférieur », le lieu de la trahison, et en « Gethsémani supérieur », le lieu de l’agonie. Ce précieux document nous permettra en outre de retrouver le site précis du Gethsémani du ive siècle, que les témoignages précédents n'ont pas encore assez nettement déterminé.
Il y a quelques années, M. Papadopoulos Kérameos a publié un Typicon, sorte de manuel de cérémonies pour la semaine sainte et l’octave de Pâques à Jérusalem, conservé à la bibliothèque du patriarcat grec de cette ville (1). Le, manuscrit porte la date de 1122; mais l'éditeur croit y voir une copie d’un codex de l’année 040. M. le docteur A. Baumstark, au contraire, a démontré avec beaucoup de sagacité que l'original remonte aux
(1) Avédexra Iepocoluperinñs Ytrayuhoyias, Saint-Pétersbourg, 1894, t. II, p. 1-254.
premières années du vin siècle (1), et les savants reconnaissent en général la justesse de ses conclusions (2). Or, quant au temps, la durée, la marche suivie, les stations et les prières liturgiques des processions de la semaine sainte, ce Typicon est presque identique aux récits de la Pèlerine gauloise pour la procession du dimanche des Rameaux, et celle de la nuit du Jeudi au Vendredi saint. Pour les stations de ces processions depuis le sommet du mont des Oliviers jusqu’en ville, on n'y trouve aucune variante, sauf que le dimanche des Rameaux, le Typicon contient deux stations nouvelles, à des sanctuaires créés depuis le rv° siècle. L'importance d’un pareil document n'échappe à personne; car il prouve que l’Église grecque de Jérusalem a conservé pendant de longs siècles la liturgie en usage au 1v°. On sait positivement que les Géorgiens suivirent le même cérémonial (3), et il devait en être de même des. autres rites. Commencons par la procession du Jeudi au : au Vendredi saint.
En ce jour-là, dit le Typicon, après le lavement des pieds « à la sainte Sion », le patriarche, les évêques, le clergé et le peuple vont « au mont des Oliviers (4) ».
(x) Oriens christianus, Die Heiligtümer des byzantinischen Jerusalem, t. V, Rome, 1905, p. 282-280.
(2) Voir Dr Trusen, Geschichte von Gethsemane, Zeitschrift d. D. P. V., t. XXXIII, Leipzig, 1910, p. 78. — Reymann, op. cit., p. 95.
(3) Le P. Kekelidze a publié en 1912 un processional jérésolimitain en langue géorgienne, retrouvé depuis peu, Zerousalimsky Kanonar, Tiflis. Cet intéressant ouvrage a été traduit en grec par l’archimandrite Callistos, Zerosolymiticon Kanonarion, Jérusalem, 1914. L'éditeur fait remonter le manuscrit vers le milieu du vie siècle. La procession annuelle des Géorgiens du Jeudi au Vendredi saint descendait du mont des Oliviers et s’arrêtait « à Gethsémani ». pour y commémorer l’agonie de Jésus. De là elle se rendait à Saint-Pierre au mont Sion comme la procession des Grecs.
(4) L’Eléona était alors en ruines. — Voir plus loin, chapitre 1v.
« De là ils descendent à la “Ayix [loooxivnois », la sainte Prosternation, ou la Prière(r). De cette station, ils descendent « à la sainte Gethsémani », pour remonter ensuite au mont Sion, à l’église de Saint-Pierre où fut la maison de Caïphe(2). A chaque station, on chante l'Évangile et on récite des oraisons appropriées au jour et au lieu. Que la « Prosternation » soit identique avec l’église de la Prière de la Pêélerine gauloise, et la « sainte Gethsémani » avec sa « Gessamani », le certifient les simples noms, comme le remarque Baumstark (3).
La procession du dimanche des Rameaux a pour nous une bien plus grande importance. Au 1v° siècle, elle ne s’arrêtait à aucun Lieu saint évoquant quelque souvenir douloureux de la Passion de Notre-Seigneur, De l’Imbomon on descendait dans la vallée de Josaphat, pour remonter de là à l’Anastasis ou l’église de la Résurrection, sans arrêt aucun. D’après le Typicon, on faisait deux stations intermédiaires, l’une « au Gethsémani inférieur », l’autre à l’église de Sainte-Marie de la Probatique; mais ce n'était pas pour commémorer la Passion, ni dans l’un, ni dans l’autre endroit. « De la sainte Ascension, lit-on dans le Typicon, la procession descend au Gethsémani inférieur. Là, le prêtre secondaire lit l'Évangile de saint Luc et dit l’oraison du sépulcre de la Vierge(4). » Elle monte ensuite à la Probatique (5), puis à l’'Anastasis.
(1) L'église de la Prière était également détruite. — Voir plus loin, chapitre v.
(2) Op. cit., p. 119-126.
(3) Op. cit., p. 229.
(4) Op. cit., p. 18.
(5) Après la mention de la Probatique, on lit aussitôt dans le Typicon : « Mais nous (Grecs), nous faisons maintenant la procession de Gethsémani au Sanctuaire ou Saint des Saints. » C’est le Temple de
Ici, le « Gethsémani inférieur » suppose un « Gethsémani supérieur », qui ne peut être que le « jardin » de saint Jean, le lieu de l’agonie du Christ, lequel, suivant Silvie et Hésique, était situé un peu plus haut que celui de la trahison, du côté de la montagne. Si anciennement les chrétiens entendaient par « Gethsémani » tout court, le terrain situé au nord du chemin, ce nom ne tarda pas de passer au champ où Jésus subit les angoisses de l’agonie; mais ces deux lieux restèrent opposés l’un à l'autre par l’épithète d’inférieur et de supérieur. Le D' Baumstark cite un ancien synaxaire copte-arabe ou syro-monophysite d’origine égyptienne, dont le couvent jacobite de Saint-Marc à Jérusalem possède un exemplaire du xv® siècle. Dans ce manuscrit on lit que sainte Hélène fonda deux églises dans ces parages (1), l’une à « la Grotte », l’autre au « Gethsémani supérieur (2) ». On verra au chapitre suivant que la grotte de Gethsémani a été convertie en église dès Le vi° siècle. Quant à l’église du Gethsémani supérieur, elle est assurément celle dont parle déjà la Pèlerine gauloise.
Le « Gethsémani inférieur » du Typicon est aussi, sans contredit, identique à la « sainte Gethsémani », où lon descendait le matin du Vendredi saint, pour faire mémoire de la trahison et de la capture de Jésus. Le dimanche des Rameaux on fit une station à la même « sainte Gethsémani » ou au « Gethsémani inférieur »;
Salomon, dont l'emplacement est occupé par la mosquée d'Omar au Haram esch-Scherif. D'après Baumstark (op. cit., p. 285), les Grecs étaient en possession de cette mosquée en 975, grâce aux victoires éphémères des Byzantins sous l’empereur Zimiscès. Les Croisés convertirent aussi cette mosquée en église, sous le titre de Templum Domini, mais elle était alors réservée exclusivement au rite latin.
(1) Au moyen âge, on attribuait toutes les anciennes églises à sainte Hélène. |
(2) Op.crt para e7atetneurs
mais en ce jour-là on ne célébrait pas d'événements
douloureux; on ne s’arrêtait au « Gethsémani inférieur »
que pour vénérer la glorieuse assomption de Marie, près de l’église, ou dans l’église qui depuis le v° siècle recouvre son tombeau vide. Saint Sophrone, patriarche de Jérusalem (633-637) écrit aussi dans ses poèmes anacréontiques : « Je chante l’illustre champ de Gethsémani, où se trouve le tombeau de la Mère de Dieu (1) ». Puis, du vit au v° siècle tous les pèlerins indiquent le lieu de la trahison de Judas dans le voisinage de ce monument. Au ive siècle, les œuvres apocryphes, qui au point de vue historique ont une valeur réelle, rapportent déjà que la sainte Vierge a été ensevelie au « Gethsémani ». Le loannis liber de Dormilione Mariae (2), l’affirme sans ambages, ainsi que la Lettre de Denys l’Aréopagite à l'évêque Titus, qui, si elle n’est pas authentique, n’est pas postérieure à l’année 363 (3).
Le cérémonial des processions éclaircit et confirme les témoignages d’Eusèbe, du Pèlerin de Bordeaux,.de saint Jérôme, de sainte Silvie et d'Hésique. Pendant près de dix siècles, l'Église de Jérusalem visita solennellement d'année en année le lieu de la trahison, suivie de l’arrestation du Seigneur, dans le terrain qui renferme l’église du tombeau de la Vierge, c’est-à-dire, immédiatement au nord du chemin du mont des Oliviers, et le champ où Jésus est allé prier, un peu plus haut, vers la montagne. Le premier terrain, le Gethsémani proprement dit des chrétiens du 1v° siècle, est donc fixé, pour
ainsi dire, avec précision (4).
(1) Migne, P. G.,t. LXXXVII, col. 3824.
(2) Tischendorf, Apocal. apocr., Leipzig, 1886, p. 111-112.
(3) Voir ci-dessus, p. 48.
(4) Le D' Baumstark prétend qu’à l’endroit de la trahison s'élevait
LS
Les anciens documents ne nous permettent pas de retrouver aussi facilement et aussi sûrement le site précis de l’église de l’Agonie dont les derniers vestiges ont disparu au xvi° siècle. Mais (qu’il nous soit permis de le
déjà au 1v° siècle une église, dans laquelle se célébrait le service divin le Vendredi saint avant l’aurore. Il le répète une douzaine de fois (op. cit., p. 264-272), sans jamais alléguer la moindre preuve à l’appui. C’est inexact. Sainte Silvie, qui signale une église à l’'Eléona, une autre au lieu de la Prière, dit simplement du lieu de la trahison : « .… venitur in Gessamani.. Cum ergo perventum fuerit in Gessamani. » Loin de faire allusion à une église, elle raconte que, pendant la lecture du passage de l'Évangile relatif à la trahison de Judas, les fidèles poussèrent des gémissements et des cris, de manière à pouvoir être entendus de la ville. Cela ne fut possible que s'ils se tenaient en plein air. S'ils avaient été enfermés dans une église, leurs gémissements n'auraient pu être perçus de la ville. Le Typicon ne permet pas davantage de soupçonner au lieu de la trahison un édifice sacré, et les pèlerins des siècles suivants ne mentionnent jamais au lieu de la trahison qu’une grotte transformée en chapelle du vi* au vri° siècle seulement.
Puis, interprétant le texte de la Pèlerine, il dit (p. 267) que « du Gethsémani il fallait encore descendre plus bas ». C’est encore inexact. Aussitôt qu’elle eut parlé de « Gessamani » elle ajoute : « Etiam ex illa hora hitur ad civitatem pedibus cum ymnis pervenitur ad portam. » (op. cit., p. 63). Le Typicon et les relations des pèlerins ne parlent pas davantage d’une descente de Gethsémani, près de la grotte, pour arriver au fond de la vallée de Josaphat.
C’est étonnant que le D' Baumstark ait méconnu, comme il semble au moins, qu'à « Gethsémani » on vénérait, d’après le Typicon, le sépalere de Marie. Il reconnaît et le répète souvent que depuis le rv° jusqu'au xiv° siècle, l'Église grecque de Jérusalem a vénéré les Lieux saints, comme celui de la Prosternation et celui de Gethsémani, invariablement au même site, en vertu même de la procession annuelle. Cela seul aurait dû l'empêcher de dénoncer comme apocryphe tout le Gethsémani actuel, le champ qui renferme la grotte et le jardin à côté duquel sont les ruines d’une église, et de déclarer qu’il faut chercher le lieu de la trahison et celui de l’agonie, non « ad radices montis Oliveti », comme le veulent Eusèbe, saint Jérôme et les pèlerins, mais bien plus haut, sur le flanc de la montagne « am Abhang des Oelberges », (Op. cit., p. 369.) Cela seul aurait dû l'empêcher d'écrire (Palestinensia, Rômische Quartalschrift, Rome, 1906, t. XX, p. 129- 130) « qu’il est très douteux que l’église du tombeau de la Vierge de Mélissende (+ 1161) comprenne l’emplacement de l’église du v° siècle ». Nous verrons plus loin, au chapitre VI, qu’en 1099 les Bénédictins ont pris possession de l’église du sépulcre de Marie construite au
dire par anticipation), les pèlerins nous ramènent invariablement dans la même direction que Silvie, Hésique et le Typicon. En remontant vers le xn° siècle, les renseignements topographiques se précisent et se complètent peu à peu, et nous indiquent l’église ou ses ruines en decà des bifurcations du chemin du mont des Oliviers, vers le midi (1). Là, à environ 60 mètres du chemin, au delà de l’angle sud-est de l’actuel jardin de Gethsémani, une sorte d’impasse serrée entre deux murs servait de temps immémorial de repère aux chrétiens orientaux, pour prier à l’emplacement de l’ancienne église de la Prière. Les Pères Franciscains ont profité de la première bonne occasion pour acquérir le terrain attenant à leur jardin et, en 1891, le Fr. Liévin y découvrit sous le sol l'existence des fondements d’une église (2). Puis en 1909, les ruines furent enfin mises à découvert, sauf sous la petite place mentionnée ci-dessus. C’est une église à trois nefs de 32",50 de longueur sur 22,85 de largeur, attenant à la clôture méridionale du jardin de Gethsémani, et s'étendant entre la route de Jéricho à l’ouest, et le
y° siècle et que, d’après tous les documents historiques et archéologiques, ils ont conservé et le saint sépulcre et les vieux murs de l’église qui le protégeait alors. Faisons seulement remarquer pour le moment, que l'Église grecque et l'Église géorgienne de Jérusalem font foi que Le sépulcre de Marie et son église n’ont jamais été abandonnés, ni substitués par d’autres édifices en un autre site par les moines Latins, Sous le règne des Francs, et plus tard encore, la procession s’arrêtait près du même tombeau qu'avant l’époque des Croisades. Les chrétiens de Jérusalem de tout rite n’ont jamais vénéré d’autre tombeau de la Vierge depuis le v° siècle jusqu’aujourd’hui.
(1) D’après la carte de l’Ancienne Jérusalem de M. À. Kuemmel, l’entrée de la grotte de Gethsémari est à une altitude de 694 mètres et le rocher sur lequel était bâtie l’église de l’Agonie, à celle de 705 mètres: Entre ces deux lignes, le chemin du mont des Oliviers avait donc une différence de niveau de 11 mètres, sur une longueur de 50 à 60 mètres. La descente était plutôt raide,
(2) Voir Saint-François et la Terre Sainte, Paris, 1892, p: 174-175.
chemin méridional du mont des Oliviers à l’est, à une distance à peu près égale, qu’on peut évaluer à 15 mètres à vol d'oiseau, non compris la longueur de l’église. Voici un seul détail qui ne manque pas d'importance : Jean de Wurzbourg (1165) raconte que dans l’église de l’Agonie le rocher brut émerge du pavé en trois endroits en souvenir de la triple prière du Christ (1). Puis Théodoric (1172) dit, après avoir parlé de la grotte de Gethsémani : « Un peu plus haut, vers le mont des Oliviers, du côté du midi, il pria trois fois, et en ce lieu est bâtie à présent une nouvelle église. La place d’une prière est marquée dans l’abside gauche, celle d’une autre au milieu du chœur, et la troisième dans l’abside de droite (2). » L'’abside septentrionale qui s'étend sous la petite impasse commune n’a pas pu être déblayée (3). Dans l’abside méridionale, on voit au nord une petite roche informe surgir au-dessus du niveau du pavé, et au centre une légère excavation carrée d'environ un mètre de côté (4). Mais « au milieu du chœur », le rocher s'élève à 10 centimètres au-dessus du pavement en mosaïque, formant un rectangle de 80 centimètres de longueur du nord au sud,
(1) Descriptio T. S., éd. Tobler, Descriptiones T: S., ex*sec. VIII- XV, Saint-Galles, 1874, p. 137.
(2) Theodorici libellus de Locis s. éd. Tobler, Saint-Galles, 1865, p. 6r.
(3) Au mois de janvier 1919, les murs de l'impasse furent démolis et le sol a été déblayé (Voir p. 152). Dans l’abside septentrionale un rocher carré d’environ 1 mètre de côté s'élève à 0",25 au-dessus du pavement en mosaïque. >
(4) Cette excavation occupe symétriquement la même place dans l’abside du sud que le rocher saillant dans celle du nord. On a l’impression que si le rocher de l’abside du nord et celui du milieu du chœur se sont assez bien conservés, parce qu'ils ont été de bonne heure couverts de décombres, celui de l’abside du sud a dû rester à découvert pendant un temps considérable et que les pèlerins l’ont démoli à coups de marteau jusqu’au-dessous du niveau du pavement. Il est possible que le bloc ait été un jour détaché du sol rocheux.
sur 60 de largeur. Il a été martelé sur toute sa surface par les pèlerins, semble-t-il, qui en ont emporté des éclats. Tous ceux qui ont visité ces ruines sont restés convaincus qu’elles appartiennent à l’église qui, au xn° siècle, marquait le lieu traditionnel de la prière et de lagonie de Jésus. La procession annuelle du Jeudi au Vendredi saint est par elle seule une garantie que la Iloocxivnois n’a jamais été perdue de vue et que le massif édifice des chrétiens indigènes du xr1° siècle a remplacé « l’élégante église » de la Pèlerine gauloise.