CHAPITRE II
Son site. — Sa condition. — L’étymologie du nom. — Les huit apôtres s'arrêtent sous un abri. — Jésus subit les transes de l’agonie en plein air. — Il ramène les trois apôtres auprès des huit. — A l’arrivée de Judas, il les réveille tous. — Tous se trouvent groupés derrière lui
quand il est arrêté.
Dans leurs récits, les évangélistes sont généralement très sobres de détails topographiques. Mais quand il est question de l'endroit où Jésus se retira pour prier la veille de sa Passion, — comme aussi lorsqu'il s'agit du lieu où il expira sur la croix, — ils fournissent tous des données abondantes et d’une précision remarquable pour leurs contemporains. Leur langage si clair et si explicite dans sa concision, manifeste qu’il leur importait d'attirer l’attention des fidèles sur le théâtre de l’agonie morale du divin Maître, les invitant, semble-t-il, à en faire un objet de vénération, un lieu de prière. C’est ainsi, du moins, que l'ont compris les chrétiens des premiers siècles.
Après avoir célébré la dernière cène au cénacle, Jésus sortit de la ville à la tête de onze de ses apôtres, et se retira dans la solitude pour se livrer à la prière. Saint Matthieu (xxvr, 30) et saint Marc (x1v, 26) disent : « Après le chant de lhymne, ils s’en allèrent au mont des Oliviers. » Saint Luc et saint Jean précisent davantage le site de cette retraite. D’après le premier {xxnr, 30), Jésus
se rendit avec les siens « vers le mont des Oliviers », et d’après le second (xvinr, 1} « au delà du torrent du Cédron », ce qui nous ramène sur le flanc gauche de la vallée, au pied de la montagne.
Les deux premiers évangélistes désignent cet endroit par le terme ywpioy (1), expression assez vague qui signifie à la fois lieu, champ et domaine. La version syriaque a rendu ce mot simplement par « un lieu(2) ». Dans la Vulgate, le mot ywotoy est traduit une fois par « villa (3) », l’autre fois par « praedium (4) ». Le mot « villa » signifie une maison de campagne, mais aussi un bien de campagne, un domaine rural. Qu'il ait ici plutôt ce dernier sens que le précédent, cela ressort du texte où il est manifestement synonyme de « praedium ». Aussi, plusieurs codex latins(5), saint Hilaire de Poitiers (6) et la plupart des exégètes (7) ont rendu le mot ywptov de saint Matthieu et de saint Marc par « agrum » un champ.
De son côté, saint Jean (xvin, 1) dit qu’au delà du torrent de Cédron, « il y avait un xñres dans lequel il entra, lui et ses disciples ». Le terme rec, en latin, hortus, veut dire jardin; mais il peut s'appliquer aussi à un verger, à un champ couvert d'arbres et, au mont des Oliviers, à une olivette. Dans quelque sens qu’on prenne l'expression de saint Jean, elle s'accorde avec celle employée par les deux autres évangélistes; car, en Orient, les jardins sont le plus souvent loin de répondre à ceux de
1) Matth., xxvi, 36. — Marc, x1v, 32.
(2) De la Haye, Biblia maxima, in Matth., Paris 1660, t. X[IT, p. 306 b. (3) Matth., xxvi, 36.
(4) Marc, x1v, 32.
(5) Cod. Claramont. nunc Vaticanus, s0. v. — Cod. Cantabrig., s° vi, etc.
(6) Comment. in Matth. Migne, P. L., t. IX, col. 1066.
(7) Cajétan, Menochius, Jean de Silveira, etc.
l'Occident. Tout champ ou verger qui offre de l'ombrage et de la verdure, c’est-à-dire un agréable abri contre les rayons du soleil, peut passer pour un jardin. En Palestine 6n rencontre partout de ces jardins primitifs, soit complètement ouverts, soit clos de murs bas en pierres sèches ou de haies vives. Ces clôtures, qui n’en- , cadrent pas toujours les vergers de tous côtés, sont destinées à en défendre l'accès aux animaux, plutôt qu’à les dérober aux regards des passants ou à empêcher les maraudeurs d'y pénétrer (1).
Le verger dans lequel se rendit le Seigneur était-il fermé par une clôture? L’Évangile n’y fait pas d’allusion et le mot x#ros ne le suggère pas nécessairement, comme nous venons de le’voir. Saint Jean (vin, 1) dit, il est vrai, que Jésus « entra » dans le jardin. Cela indique certainement qu'il ést ici question d’un domaine bien déterminé ; mais on aurait tort de presser le sens du mot « entrer », surtout si la propriété avait des limites naturelles, comme un lit de torrent, quelque banc rocheux, des chemins ou d’autres lignes de démarcation. D'ailleurs, le terme «entrer» est synonyme de « pénétrer » pour tout terrain déterminé, même sans enclos quelconque, quand il s’agit de vignes, de vergers ou de bosquets.
Saint Matthieu {xxvi, 36) et saint Marc (xvi, 32) nous apprennent que ce lieu portait le nom de Gethsémani. Cette information est précieuse car, plus que toute autre, elle fit connaître aux premiers chrétiens le site précis du champ où Jésus est allé prier, comme Origène en a déjà
(1) Au commencement du xvur siècle, le jardin actuel de Gethsémani n’était qu'un champ couvert d’oliviers, entouré d’un mur très bas en pierres sèches, ébréché de tous côtés. Néanmoins dans l'acte de vente rédigé par le cadi, ce champ porte le nom de jardin. (Voir plus loin chapitre x11.)
fait la remarque : « Pour qui connaît le sens des noms hébreux, dit-il, le nom du champ appelé Gethsémani | aide aussi à reconnaître ce lieu, et ce n’est pas sans motif que Matthieu et Marc nous ont transmis le nom du domaine (1). »
Gethsémani, l'ebsmuaue:, est la forme grécisée des mots hébreux ñiwn:, gafh, pressoir, et shemen, huile, et signifie « pressoir d’huile ». Cependant, dans quelques manuscrits grecs de l’évangile de saint Matthieu et de celui de saint Marc on lit l'ecomuave: (2), Gessimani, nom qui suggère toute autre étymologie. Nous savons par: - saint Jérôme(3), qui a adopté cette dernière orthographe, qu’on s’est permis de substituer au terme fourni par les évangélistes (et qui ne se rencontre nulle part ailleurs dans la Bible), un autre qui a une grande ressemblance avec lui, et qui se trouve dans Zsaïe (xxvin, 1) à propos d’une vallée près de la ville de Samarie : c'est celui de DV, gé-semanim, traduit par la Vulgate par « vallis pinguissima ». Maïs Gethsémani, nom qui se trouve dans la grande majorité des codex et des plus anciens, ne peut nullement être une altération de gê-semanîm, la vallée très fertile d’'Isaïe. Pour la même raison faut-il rejeter la lecon de gé-shemen, vallée d'huile. Gafh-simäné, pressoir de signaux, autre leçon qui a été proposée, n’est pas plus heureuse. En effet, on ne voit pas quelle relation peut avoir un pressoir, surtout au fond de la vallée, avec les feux allumés au sommet de la montagne pour indiquer au Join la néoménie. C’est pourquoi la lecon l'ebonpaver
(1) In Matth. comment. series, Migne, P. G., t. XIT, col. 1740.
(2) Voir Tischendorf, Novum T'estam. gr., 8° éd., Matth., xxvr, 30, et Marc, x1v, 32, en notes.
(3) Comment. in Isaiam XX VIIL, 1, Migne, P. L.,t, XXVI, col. 516, — Comm. in Matth., XX VI, 36, Migne, P. L.,t. XXVI, col. 197.
est acceptée aujourd’hui à peu près universellement. Il est bien vraisemblable, d’ailleurs, que ce lieu a reçu son nom d’un pressoir pour huile qu'il a dû renfermer, et l'installation d’un tel engin au pied de la montagne qui porte le nom caractéristique de « mont des Oliviers », est une chose toute naturelle.
Gethsémani était pour Notre-Seigneur un lieu de repos ordinaire quand il montait à Jérusalem pour les fêtes, et lorsqu'il ne se rendait pas au milieu de ses amis à Béthanie. Saint Jean (xvin, 2) dit expressément qu'il « y était allé souvent avec ses disciples », et saint Luc (xx1r, 30) dit également qu'après la cène il y alla « selon sa coutume ». Il semble que Jésus n’était jamais resté en ville pour la nuit (1). Il n'est pas moins vraisemblable que lorsqu'il recut à souper à Jérusalem, il ne se donnait pas la peine de gagner son pied-à-terre à Béthanie et restait à Gethsémani. Cela expliquerait pourquoi Judas était si sûr qu'après la cène il trouverait son Maître dans sa retraite habituelle près de la ville. Seulement, le traitre ne put soupçonner qu'après le chant de l’hymneet d’autres actes de piété qui avaient accompagné le repas au-cénacle, Jésus se livrerait encore durant de longues heures à la prière au jardin; le malheureux se flattait de le surprendre dans son sommeil au milieu de ses disciples.
En voyant le divin Sauveur se rendre habituellement et en toute liberté dans ce verger pour y prier et y passer la nuit avec les siens, on s'est demandé si Gethsémani n'était pas la propriété d’un de ses disciples? D'autres ont même supposé que ce devait être un domaine familial appartenant à un de ses parents. Cette conjecture est appuyée par le fait que Marie a été ensevelie « à Gethsé-
(1) CF. Matth., xxr, 17-18; — xx1V, 1-3. — Marc, xX1, 11, 103 — x, 3-3, — Luc, xx1,°37-38. — Jean, vin, 1.
mani » d’après une antique tradition, dans la grotte sépulcrale qui renfermait, peut-être, les dépouilles mortelles de ses ancêtres. Mais comme l'Évangile ne se prête à aucune spéculation, et que même les anciens écrivains ne nous ont légué aucune tradition au sujet du propriétaire de Gethsémani, il est inutile de s'y arrêter; on ne sortirait jamais du domaine des pures hypothèses.
Suivons plutôt Jésus pas à pas; car les diverses scènes de cette nuit douloureuse se sont déroulées sur différents points de ce domaine, et il importe de savoir ce qu’enseigne l'Évangile, pour pouvoir ensuite se rendre compte si la tradition est d'accord avec le texte sacré, première condition de son authenticité. |
Après l’hymne d'actions de grâces, Jésus quitta le cénacle avec onze apôtres, pour se rendre à Gethsémani. Il y avait alors quatre portes par lesquelles on pouvait arriver au fond du Cédron et, comme le remarque Estius (1), les portes de la ville ont dû rester ouvertes pendant la nuit, à cause de la multitude des Juifs qui affluèrent à Jérusalem pour célébrer les fêtes de Pâques, d'autant plus qu’à cette époque régnait la paix la plus profonde. Un chemin descendait du mont Sion à la porte de la Fontaine, située à l’angle sud-est de la colline (2) et s’ouvrant sur la vallée de Hinnom près de sa jonction avec celle du Cédron. C'était la voie la plus courte pour sortir de la ville, mais aussi la plus longue (près de 2 kilomètres), pour arriver à Gethsémani.
Il n'est pas certain que Jésus ait quitté le Cénacle après les premiers discours, bien qu’il dît alors : « Levez-vous, partons d’ici. » Mais cette opinion peut être soutenue (3),
(r) Voir de la Haye, Bibl. max.,t. XII, p. 307. (2) Cf. Néhémie, 11, 143 — 111, 15. — Bell. jud,, v, 1v, 2. (3) Jésus n’a pas seulement dit : « Levez-vous, » maïs ii ajouta : « par
et ceux qui l’admettent supposent que le Seigneur fit les longs discours suivants, avec la prière sacerdotale (1), entre la porte de la Fontaine et Gethsémani. Cette conjecture, que rien ne justifie, est d’ailleurs inutile. En parlant à un groupe de onze personnes dans un chemin relatiment étroit, et pendant la nuit, Notre-Seigneur a dû marcher très lentement, et même s’arrêter quelquefois, lorsque, par exemple, ses paroles provoquèrent des discussions entre ses disciples, et surtout lorsqu'il adressa sa sublime prière à son Père. Dans ces conditions, un parcours moins long lui aurait permis de tenir les discours rapportés par-le disciple bien-aimé. Au-dessus de la fontaine de la Vierge, Aïn Sitti Mariam, se trouvait la porte de l'Eau (2), et, près de l’angle sud-est de l’enceinte sacrée, celle des Chevaux, qui s’ouvrait au-dessus du pont inférieur du Cédron (3). Venait enfin la porte orientale en face de la porte Judiciaire ou porte Dorée (4), près du pont supérieur. Le Seigneur pouvait sortir de la ville par l’une ou l’autre de ces issues; car il n’avait pas à craindre le peuple, et il ne songeait pas à se soustraire au complot de ses ennemis. La tradition elle-même est restée muette sur la voie suivie par Jésus à cette occasion; tout
tons d’ici » (Jean, xtv, 31). Néanmoins, comme après les discours et la prière sacerdotale, l'évangéliste écrit aussitôt : « Lorsqu'il eut dit ces choses, Jésus alla avec ses disciples de l’autre côté du torrent de Cédron » (Jean, xvinr, 1), des commentaires, comme par exemple le P. Knabenbauer, soutiennent que jusque-là Jésus était probablement resté au Cénacle. On peut leur répondre avec d’autrés exégètes, comme Pabbé A. Crampon, que ces dernières paroles peuvent s'appliquer à la sortie de la ville et non du Cénacle, ou bien, elles peuvent impliquer que Jésus fit ses discours et sa prière avant de franchir le torrent de Cédron.
(1) Jean, Xv, xvi et xvir.
(2) Néhémie, 11, 26; — xn, 36.
(3) Néhém., 111, 28. — II Par, xx, 15. — Ant. jud. 1x, vx, 3.
(4) Néhém., 111, 3.
ce qu'elle nous suggère, c’est qu’il est entré dans Gethsémani à la hauteur du pont supérieur, par le chemin du mont des Oliviers. :
Arrivé à Gethsémani, Jésus s’arrêta, probablement à l'entrée, et dit à huit de ses apôtres : « Restez ici, pendant que je m’éloignerai pour prier là (1). » Il leur montra du geste, sans doute, non seulement l'endroit où ils devaient s'arrêter, mais aussi celui où il se retirerait luimême, comme pour les assurer qu’il n'irait pas loin. Il ne leur recommanda ni de prier, ni de veiller; il ne voulut même pas qu'ils fussent témoins de ses angoisses. Il est donc permis d’en conclure qu'il les autorisa à se reposer et à goûter le sommeil.
Ici se pose une première question : Les huit apôtres passèrent-ils cette nuit sur le sol humide, à ciel ouvert, exposés à toutes les intempéries de l'air? Ce n'est guère admissible, d'autant plus que nous savons par l'Évangile que cette nuit-là il faisait froid (2). Au reste, puisque Jésus passait souvent la nuit à Gethsémani avec les siens, ce lieu devait leur offrir de toute nécessité un abri où ils pouvaient se mettre à couvert de la pluie, se garantir contre l'humidité de l'air et surtout contre le froid, qui est ordinairement très vif à Jérusalem à cette saison. Les évangélistes n’en parlent pas; mais en racontant le rôle joué par Judas à Gethsémani, ils le laissent aisément deviner. En effet, en quoi consistait la trahison de Judas? Était-ce à révéler que son Maître passerait cette nuit-là à Gethsémani? Il n'aurait probablement appris rien de nouveau à plus d’un Sanhédrite, qui depuis longtemps observaient Jésus, et devaient connaître ses habitudes. « Pendant le jour, dit saint Luc (xx1, 37-38), Jésus ensei-
(1) Matth., xxvr, 36.
(2) Jean, xvinr, 18.
gnait dans le temple, et il en sortait pour aller passer la nuit à la montagne qu'on appelle des Oliviers. Et tout le peuple, dès le matin, venait pour l'écouter dans le temple (1). » Le traître ne toucha pas non plus trente pièces d'argent pour montrer aux satellites du grand prêtre. le chemin de Gethsémani; tous le connaissaient bien; guère plus, pensons-nous, pour leur désigner lequel parmi les douze était Jésus de Nazareth; ils avaient dû le voir bien souvent. Non, sa triste mission était de les mener à l’endroit retiré, à l'abri habituel où il dormirait cette nuit avec les siens. Il leur importait de frapper vite. et sûrement, sans réveiller l'attention du voisinage, et de manière à rendre toute fuite impossible. Aussi, quoique la lune inondât la vallée de ses rayons, Judas prit des précautions pour éclairer la retraite de son Maître. Il marcha en tête « des satellites (2) » et « vint avec des lanternes, des torches et des armes (3) ». Craignant encore que le Seigneur ne fût pas aisément reconnaissable dans l'obscurité de sa retraite au milieu des disciples, ou qu’il n’échappat dans le tumulte et la confusion, il dit aux agents du Sanhédrin : « Celui que je baiserai, c'est lui, saisissez-le et emmenez-le sûrement (4). » Il fallut que le fourbe et les satellites fussent bien persuadés que le Maître et les disciples passeraient la nuit dans un lieu couvert et abrité de toutes parts, autrement ils ne seraient pas des-
(1) CF. Matth., xxvi, 36. — Marc, x1v, 32. — Jean, xvIn, 1.
(2) Luc or Te
(3) Jean, xvut, 5. — Aux « satellites fournis par les Pontifes et les Pharisiens », saint Jean ajoute aussi « la cohorte », c'est-à-dire, un détachement de la cohorte. En ces jours-là, des soldats romains furent probablement de garde au Temple, dans le parvis des Gentils, pour prêter, au besoin, main-forte au capitaine du Temple et à ses agents, à cause de la grande foule des Juifs accourus pour les fètes de Pâques (cf. Act. 1v, 1; — v, 24-26).
(4) Marc, x1v, 44.
cendus dans la vallée avec des lumières qui se voient-au loin, même à travers la frondaison ténue des oliviers. C'eût été là de leur part une imprudence inexplicable, qui aurait pu donner l’éveil à la victime et à ses amis, et faire échouer tout le complot. Pour toutes les raisons énoncées ci-dessus, un lieu de refuge s'impose dans ce domaine, et il est bien naturel que le divin Maître laissât ses huit disciples à leur abri habituel, qui seul pouvait leur permettre de se livrer à un sommeil réparateur.
Si l’on se demande en quoi consistait ce refuge, on ne saurait trouver la réponse dans l'Évangile. L'expression « villa », par laquelle la Vulgate rend le mot ywotoy de saint Matthieu, a fait croire à certains interprètes latins que Gethsémani possédait une maison de campagne. Les évangélistes ne font allusion à aucune construction de ce genre; ils ne parlent que d’un champ ou d’un jardin. Le mot « villa » ne rend pas, d’une manière heureuse, comme nous l'avons déjà vu, l'expression employée par saint Matthieu et saint Marc, On ne saurait objecter le cas du jeune homme dont saint Marc (xiv, 51-52) raconte le curieux épisode, et dont l'identité a si vivement intrigué certains exégètes (1). Ce jeune homme semble bien avoir été tiré du sommeil par les cris des sbires lorsqu'ils emmenèrent Jésus, et, poussé par la curiosité il alla voir en toute hâte ce qui se passait. II « suivait » le prisonnier, dit l'évangéliste, c’est-à-dire qu’il s'était joint au sinistre cortège en route pour la ville. Tout ce qu’on peut affirmer de positif, c'est que le mystérieux jeune homme avait
(1) On a souvent identifié le jeune homme légèrement vêtu, avec saint Marc lui-même; mais c'est là une simple. conjecture. Saint Ambroise (Æxpos. in Ps. XXX VI) et saint Grégoire le Grand (Moral., XIV, 40) croient que ce fut l’'évangéliste saint Jean, et saint Epiphane (Ad. Haer., 1. Il, Haer., LXX VIN, 13) saint Jacques le Mineur. Mais il est inadmissible que ce fût un apôtre,
passé la nuit dans une habitation voisine de Gethsémani. Mais, lors même qu’il y eût eu une ferme ou une maison pour quelque famille attachée à la garde et à la culture de la propriété, il ne serait pas vraisemblable que Jésus y eût recu l'hospitalité quand il se rendait avec les siens en ce lieu. Cette généreuse famille n’aurait-elle pas été mentionnée dans l'Évangile, comme l’a été celle de Béthanie? N’aurait-elle pas joué quelque rôle lors de l’arrestation de son hôte? D'une part, Gethsémani avait attiré Jésus par la solitude qui y régnait. D’autre part, les chrétiens de Jérusalem n’y connaissaient d'autre lieu de refuge pour le Maitre et ses disciples qu’une grotte naturelle située au nord du chemin, comme on le verra au chapitre suivant.
Après avoir envoyé huit des siens sous l’abri (à gauche), Jésus se rendit avec les trois autres du côté opposé (à droite), afin de prier comme il l'avait dit (1).
Saint Luc abrège, ou plutôt il condense les divers événements qui ont accompagné l’oraison de Notre-Seigneur au jardin de Gethsémani; mais sa concision rend son récit confus. Ainsi, il ne parle que d’une prière et ne mentionne pas, comme saint Matthieu et saint Marc, la division du corps apostolique en deux groupes, dont l’un a été écarté, avec la faculté de se reposer, et l’autre invité à assister le divin Maître (2). Mais les exégètes admettent
(1) « Dimissis itaque octo discipulis in una horti parte, assumit ad oppositam tres alios Apostolos. » (Ange del Pas. O.F. Min. (1540-1506), Opera ed. a P. Luca Wadingo, t. Il, 1n Evang. sec. Marcum enarratio, Rome 1623, p. 691 b.
(2) Hésique (+ 433) dit dans son Recueil de difficultés et solutions (Migne, P. G., t. XCIII, col. 1423) : « Pourquoi Matthieu et Marc racontent-ils que Jésus a prié trois fois, tandis que Luc ne mentionne qu'une prière, et que Jean n’en parle même pas? — Les.deux premiers ont parlé plus amplement de cette oraison; un autre, comme en passant, étant pressé d’en arriver à d’autres faits; un autre, au contraire, l’a
GETHSÉMANI D'APRÈS L'ÉVANGILEs 33
à peu près tous que dans saint Luc, comme dans les deux autres évangélistes, l’ordre de veiller et de prier ne fut donné qu'aux trois apôtres privilégiés. Par contre, saint Luc fournit quelques détails nouveaux sur l'agonie de Jésus, et indique la distance à laquelle il s’éloigna du chemin pour prier. « Puis il s’éloigna d’eux à la distance d’un jet de pierre, et s’étant mis à genoux il priait » (xx, 41).
D’après la tradition, comme T. Tobler en avait déjà fait la remarque (1), Notre-Seigneur ne s’est pas éloigné d'un jet de pierre des trois apôtres, mais bien des huit ou plus exactement du point du chemin où il s’est séparé d'eux. C’est en effet à cette distance, de quarante à cinquante pas au sud du chemin, que s'élevait au 1v° siècle l’église de la Prière ou de l’Agonie, « au lieu même, dit sainte Silvie d'Aquitaine, où le Seigneur pria comme il est dit dans l'Évangile : « Et il s'avança à la distance d’un jet de pierre et se mit à prier (2). » Elle insinue que l'endroit où le Seigneur dit aux trois apôtres de veiller et de prier, se trouvait tout près. De 723 à 726, saint Willibald trouva à la même place une église en ruines, «à l'endroit où le Seigneur avait prié avant sa passion et dit aux disciples : Veillez et priez... (3). » C’est toujours là, à une faible distance avant d'arriver à l’église de la Prière, que la tradition a indiqué invariablement l'endroit où Jésus dit aux trois apôtres : « Restez ici et veillez (Marc, xiv, 34). C’est ainsi, et non autrement, que doivent être
omise parce qu'elle avait déjà été rapportée par ses prédécesseurs, pour ne pas répéter les mêmes choses, »
(1) Die Siloahquelle und der Oelberg, Saint-Gall et Berne 1852, p. 205- 206,
(2) Peregrinatio ad Loca sancta, éd. Gamurrini, Rome 1888, p. 64.
(3) Sanctimonialis Heidenheimensis Hodoeporicon s. Willibaldi, éd. Tobler et Molinier, Publ. de l'Orient lat., t. I, p. 265-265.
interprétés le récit de saint Matthieu et celui de saint Marc. MODE.
Nous lisons dans saint Matthieu (xxvi, 37-39): « Ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zebédée, il commença à éprouver de la tristesse et de l'angoisse, et il leur dit : Mon âme est triste jusqu’à la mort; demeurez ici et veillez avec moi. Et s'étant un peu avancé, il se prosterna la face contre terre, priant et disant : Mon Père. » Saint Marc (x1v, 33-34) s'exprime dans le même sens et presque dans les mêmes termes. Or, du texte sacré il résulte clairement que Jésus n’a manifesté à ses trois confidents le trouble de son âme que lorsqu'il s'était déjà séparé des huit disciples, c’est-à-dire pendant qu'il faisait le petit trajet d’un jet de pierre, pour arriver au lieu choisi pour la prière. Puis, après avoir dit aux trois de s’arrêter, Jésus s’éloigna d'eux, voulant être seul pour épancher son cœur devant son Père. A cet éloignement, que saint Matthieu et saint Marc expriment en disant : « Et s'étant éloigné un peu, » on ne saurait appliquer la distance d’un jet de pierre de saint Luc, pour la bonne raison que Jésus avait pris avec lui les trois apôtres pour l’assister dans son abattement et pour être témoins des transes de son agonie. Or, à la distance d'un jet de pierre on ne saurait guère, ni entendre ce qui se dit, ni voir ce qui se passe sous les arbres pendant la nuit. Tous les exégètes le reconnaissent, et si en théorie ils admettent généralement que Jésus s'était éloigné des trois à la distance d’un jet de pierre, en pratique ils réduisent cette distance considérablement (1). Au fond, ils s'accordent donc avec l'interprétation que la tradition nous offre
(1) « Et cum processisset paululum ab éis, ita tamen ut cernere Magistrum possint » (Ange del Pas, op. cit., p. 693 a).
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au sujet du texte des trois évangélistes, savoir que Jésus n'a pas laissé ses trois compagnons près du chemin, mais les emmena plus loin dans l’intérieur du jardin; puis, après leur avoir indiqué la place où ils devaient s’arrêter, il s’éloigna d'eux à une faible distance.
Nous arrivons à un point bien plus important. Jésus a-t-il prié en plein air, sous les arbres du jardin, ou bien s’était-il réfugié derrière un abri, dans une grotte par exemple, comme le veulent les pèlerins latins depuis le xiv° siècle? Telle est la question qui récemment a soulevé d’âpres discussions. Sur ce sujet nous n’avons qu’à consulter les Pères de l'Église, les exégètes, les théologiens ou orateurs qui jusqu’en ces derniers temps ont traité de la prière de Notre-Seigneur au jardin de Gethsémani. Ils sont tous d’un accord admirable. Tous ont compris que Notre-Seigneur ne s'était pas fait suivre des trois disciples chers à son cœur, uniquement pour trouver quelque confort à les sentir près de lui dans sa lutte suprême. Les trois, et les trois seuls, ont été témoins de sa gloire dans sa transfiguration (1), et de sa puissance à la résurrection de la fille de Jaïre (2). Les mêmes furent choisis, disent-ils à l’unanimité, pour être témoins de l’humiliation et de la faiblesse du Maïtre, ne pouvant être scandalisés outre mesure à la vue de son extrême abattement. En cette nuit éclairée par la lune arrivée en son plein, il leur demanda de veiller et de prier avec lui, et ne s’éloigna d’eux qu’à une faible distance, précisément pour être vu et entendu d’eux.
Voici d’abord ce que dit Origène (152-254) : « C’est pour cela qu'il les a amenés, surtout Pierre plein de confiance en lui-même, afin qu'ils voient et qu'ils enten-
(1) Matth., xvu, 1-9. — Marc, 1x, 1-9. — Luc, 1x, 28-36. (2) Marc, v, 37.
dent où se trouve la force de l’homme et comment on l’obtient. Ils devaient le voir, en effet, tomber la face contre terre, mais aussi l'entendre dire : Père, s’il est possible, que ce calice s'éloigne de moi (1). »
« Il faut remarquer, dit saint Hilaire de Poitiers, qu'il ne prit avec lui que ceux-là auxquels fut montré le Fils de l’homme tel qu’il viendra dans son règne, pendant que, en présence de Moïse et d’Élie, il fut environné de tout l'éclat de sa gloire éternelle. Le motif qu’il avait de les prendre avec lui alors, est le même maintenant (2):»
Saint Cyrille de Jérusalem semble invoquer la lune comme témoin de l’agonie du Sauveur : « Si tu reniais le Christ, dit-il, t'accuseraient les trente pièces d’argent, et s’élèverait contre toi Gethsémani où eut lieu la trahison du Christ. Je ne veux pas parler du mont des Oliviers où priaient ceux qui s’y trouvèrent pendant la nuit. T’accuserait (aussi) la lune qui brillait en cette nuit (3). »
Julien lApostat a objecté que les trois apôtres n’avaient rien vu, ni rien entendu, non parce que Jésus s'était dérobé à leurs regards, mais parce qu’ils étaient endormis. Théodore de Mopsueste réfuta les sophismes de l'empereur en invoquant, entre autres, l'argument suivant : « Principalement en cette nuit éclairée par la pleine lune, ils purent voir l’ange, lorsque Jésus pria pour la troisième fois, et qu’eux-mêmesse tinrent éveillés pour prier (Matth., xxvi, 45) (4). » Théodore s'appuie sur saint Matthieu pour dire que les apôtres veillèrent
(1) Zn Matth, Comment. series, Migne, P. G., t. XIII, col. 1742. — Cf. 1bid., col. 1741 et 1744.
(2) Comment in Matth. Migne, P. L., t. IX, col. 1067.
(3) Catech. XIII, De Christo crucifixo, Migne, P. G., t. XXXIII, col. 817.
(4) In evang. Lucae, Migne, P. G., t. LXVI, col. 726.
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et prièrent après la seconde visite de leur Maître. Origène est aussi d'avis qu'ils ne s'endormirent que deux fois (1), et dans le passage rapporté ci-dessus, saint Cyrille fait la même insinuation; ceux qui priaient en cette nuit au mont des Oliviers ne peuvent être que Pierre, Jacques et Jean. En effet, saint Matthieu et saint Marc disent que Jésus, trouvant les siens endormis une première fois, leur fit des remontrances. A la seconde visite, ils dormaient de nouveau; il s’éloigna d'eux sans leur adresser la parole. Puis, quand il vint auprès d’eux une troisième fois, il n’est plus question de sommeil. Jésus leur dit, au contraire : « Dormez maintenant et reposez-vous (2). » Beaucoup d’autres interprètes, que nous aurons à citer un peu plus loin, ont également compris qu'après la seconde visite, les trois disciples ont résisté au sommeil. Saint Luc, il est vrai, décrit d’abord l’agonie du Christ et ajoute ensuite : « Après avoir prié, il se leva et vint vers les disciples qu'il trouva endormis de tristesse. Et il leur dit * Pourquoi dormez-vous? Levez-vous et priez, afin de ne point entrer en tentation (3). » Saint Luc, par abréviation, ne fait des trois prières qu’une seule; de même aussi il ne fait des trois visites et des trois entretiens qu’un seul, et rapporte presque littéralement les paroles qui furent prononcées par Notre-Seigneur, d’après saint Matthieu et saint Marc, lors de la première visite (4). Le témoignage de saint Luc ne peut donc infirmer l'opinion de ceux qui admettent qu’à sa troisième visite Jésus trouva les apôtres veillant et priant (5).
(1) Matth., xxvi, 45. — Marc, xiv, 41.
(2) Luc, xxn1, 45-46.
(3) Op. cit., Migne, loc. cit., col. 1747.
(4) Voir : Migne, Cursus compl. Script. S., t. XXI, col. 1179.
(5) Remarquons aussi que les apôtres ont, sans doute, essayé de
Revenons aux témoignages des écrivains ecclésiastiques en faveur de la prière de Jésus faite dans le jardin, en plein air. Plusieurs écrivains, comme saint Cyrille - d'Alexandrie (1), saint Athanase le Sinaïte{2), Rupert de Tuy(3), ainsi que l’auteur de l'hymne Vemit e coelo de la fête de l’Oraison de Notre-Seigneur, établissent d’ingénieuses comparaisons entre le jardin douloureux de l’agonie et les ombrages du paradis terrestre. Mais Victor d’Antioche(4), saint Jean Chrysostome(5), le pape saint Léon (6), l’impératrice Eudoxie dans les Cenions d’'Homère (3), saint Bède le Vénérable (8), Théophylacte (9), saint Paschase Radbert(io) et Raban Maur (11) enseignent tous que les trois apôtres étaient témoins ocuiaires de l’agonie du Sauveur dans le jardin. Il en est de même d’'Euthyme Zigabenos (12), de Théophane Cérameus{13),de saint Bruno d’Asti (14), de Zacha-
veiller selon l’ordre du Maître. Rien n'indique qu'ils soient tombés de sommeil aussitôt qu'il se fut éloigné d’eux. Avant de succomber au sommeil, ils ont pu le suivre du regard à travers les arbres, entendre les premières paroles de sa prière et entrevoir ses premiers actes de détresse. Se
(1) In Joann. evang., 1. XI, c. x, Migne, P. G., t. LXXIV, col. 580.
(2) Anagag. contempl. in Hexameron. l. VII, Biblioth. max. vet, Pat.. t. IX, col. 888.
(3) Comment. in Joann., Migne, P. L., t. CLXIX, col. 765.
(4) In evang. Marci, Margarin de la Bigne. Bibl. vet. Pat., t. I, coi. 482. k
(5) Homil. LXXXIII ou LXXXIV, Migne, P.G., t. LVIIL, col. 746.
(6) Sermo LI. Migne, P. L., t. LVI, col. 310.
(7) Margarin de la Bigne, Bibl, v. P., t. VIII, col. 134.
(8) In Matth. evang. expositio, Migne, P. L.; t. XCII, col. 114-115. — In Marci ev., ibid., col, 254.
(9) Enarratio in Matth., Migne, P. G., t. CXXIII, col. 447 et 654.
(10) Expositio in Matth., Migne, P. L., t. CXX, col. 902, 904 et 906,
(11) Comment. in Maïth., Migne, P. L., t. CVII, col. 1111.
(12) Comment. in Matth., Migne, P. G., t. CXXIX, col. 681.
(13) Homil. XX VIT, Migne, P. G., t. CXXXII, col. 553 et 556.
(14) Comment. in Matth., Migne, P. L., t. CLXV, col. 293.
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rie de Besançon (1), et d’Anselme le Scolastique (2), au x Siècle. Au siècle suivant, saint Bonaventure (3) et saint Thomas d'Aquin ne s'expriment pas différemment. Ce dernier dit en peu de mots : « Il prit avec lui Pierre, qui avait le plus de confiance en lui-même, et les (deux) autres, afin qu'ils le vissent se prosterner la face contre terre et prier(4). » Citons encore saint Bernardin de Sienne (5), Ludolphe le Chartreux (6), le Père de la Palma (7) et Marie d’Agréda (8), mais avant tout, les commentateurs qui jouissent de plus d’autorité dans l’herméneutique sacrée, comme Nicolas de Lyre(o), le cardinal Cajétan (10), Ange del Pas (11), Menochius (12), Emmanuel Sa (13), Tirin(r4), Jansénius{15), Jean deSylveira(16), Cornelius a Lapide{17), De la Haye (18), Patrizi{10), Cajétan Potestà (20), Calmet(21), etc., etc. (22). Bref, nous
(x) In unum ex quatuor, L IV, Migne, P. G.,t. CLXXXVI,col. 543-544.
(2) Enarr. in Matth., Migne, P. L., t. CLXVII, col. 1472, - (3) Comm. in evang. Lucae, Opera omnia, Quaracchi, 1895, t. VII, p. 550.
(4) Catena aurea, Op. omnia, Parme, 1861, t. I, p. 305, 307 et 308. — Cfr. Comment. in Matth.; — In Marci evang.; — In Joann.
(5) Sermo LI, Op. omnia, Lyon, 1650, t. I, p. 265 a et b.
(6) La Vie de Jésus, trad. Broquin, Paris; 1872,t. VI, p. 160.
(7) Hist. de la Passion, trad. Gaveau, Paris, 1881, p. 47 et 71.
(8) La cité mystique de Dieu, Paris 1862, t. {V, p. 471.
(9) Perpetuae Postillae in universa Biblia, Rome, 1472, fol. 1068.
(10) In quatuor evang., In Matth., XVI; — In Marc. XIV.
(11) Op. cit., loc. cit.
(12) V, de la Haye, op. cit., t, XIIF, p. 307.
(13) Notationes in S. Script., Genève, 1593.
(14) Comment., Comm. in Matth., t, Il, Venise, 1772.
(15) Comm. in Concord. et Hist. evang., Venise, 1579, p. 770 et 772.
(16) Comm. in textum evang., Lyon, 1659, t. V, p. 370.
(17) Comment in Scrip. St. XV, Comm. in Matth., p. 566 et 569.
(18) Biblia Maxima, t. I, Evang.s. Matth., Paris 1660, p. 305,
(19) De evangeliis, 1. If, n° 173.
(20) Evang. historia, Palerme, 1626, t. If, p. 396 b.
(21) Comment. lit., t. VII, In evang. Matth., Vienne, 1760, p. 245.
(22) Parmi les exégètes modernes qui ont refusé dé jocaliser l’agonie
n'avons trouvé aucun écrivain antérieur au xix° siècle (en dehors des pèlerins latins), qui aït pu concilier le lieu de la prière du texte évangélique avec une grotte ou tout autre abri dérobant le Maître aux regards des'disciples.
Il nous reste à examiner un autre texte de l'Évangile, sur l'interprétation duquel les exégètes ne sont pas d’un accord aussi parfait que pour la question précédente.
Ayant prononcé son fiat et vidé le calice jusqu’à la lie, Jésus sent renaître le calme et se trouve assez fort pour se passer de toute consolation humaine. Il revient auprès de ses trois disciples et leur dit, d'après saint Matthieu : « Dormez maintenant et reposez-vous, voici que l'heure approche où le Fils de l’homme va être livré aux mains des pécheurs(r). » Saint Marc reproduit aussi ces paroles du Sauveur : « Dormez maintenant et reposez-vous », et ajoute : « C’est assez! L'heure est venue; voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous, allons; celui qui me trahit est pres ditci(2),,»
Saint Jean Chrysostome admet que Jésus a invité les siens à dormir; mais ceux-ci ne purent goûter le repos. « C'était le ternps de veiller, dit-il, mais le Seigneur montra que les apôtres n'étaient pas capables de supporter aisément la vue des maux qui allaient fondre sur lui, et qu’ils prendraient la fuite; d’un autre côté, il
de Jésus dans une grotte, on peut citer : Migne, Cursus complet. Script. S., Allioli, Knabenbauer, Comm. in s. Matth., in Marcum, in s. Lucam., Lagrange, Evang. de s. Marc. Puis, parmi les auteurs de « Vie de Jésus-Christ », qui ont suivi la même voie figurent : A. Capecelatro, Didon, Vito Fornari, etc.
(1) Matth., xxvi, 45.
(2) Marc, XIV, 41-42.
montra aussi quil n'avait plus besoin d’eux et qu'il était prêt à se livrer entre les mains de ses ennemis {1). » On a donc tort de répéter que saint Jean Chrysostome voit dans les paroles du Christ une mordante ironie à l’adresse de ses apôtres. Au xrr° siècle seulement, Théophylacte (2) et Euthyme Zigabenos(3) prétendent qu’au sortir de la prière, Jésus avait le cœur aigri et l'esprit irrité de ce que les siens ne lui avaient prêté aucune assistance. Ils veulent qu’avec une cruelle ironie il leur dit : « Dormez maintenant, si vous le pouvez! Reposez-vous pendant que Judas me livrera entre les mains de mes ennemis; c’est bien pour vous le moment! » Quelques exégètes ont suivi cette opinion; mais la grande majorité des écrivains ecclésiastiques prennent les versets des deux évangélistes dans le sens obvie et admirent même l’indulgence et la tendresse du Maître qui, aussitôt qu'il pouvait se passer de leur aide, leur accorde le repos dont ils avaient tant besoin. Avant le x siècle, il n’est venu à l'esprit de personne de dire que le Seigneur, réconforté par l’ange et pleinement soumis à la volonté de son Père, se soit départi de l’esprit de douceur qui avait animé tous ses actes et toutes ses paroles pendant " cette douloureuse soirée. Les anciens n’ont pas pu y voir de la raillerie acerbe et une mordante ironie à l’adresse d'amis, à un pareil moment et dans une bouche qui, même pour le traître, n’avait que des paroles de bonté et de mansuétude.
En effet, Jésus ne leur dit pas seulement : « Dormez maintenant »; il ajoute encore « et reposez-vous ». Par
(x) Zn Matth, Homil. LXXXII ou LXXXIV, Migne, P. G., t. LVIII, col. 747.
(2) Op. cit., tbid., col. 452.
MiROpiR cit -mbid col 1685:
cette dernière expression, il semble bien leur concéder réellement toute liberté, non plus de se livrer à un sommeil rendu pénible et agité par la lutte, mais de chercher dans un sommeil réparateur quelque trêve à leurs fatigues et à leurs inquiétudes. Selon saint Matthieu, il les avertit même que l’heure approchait, comme pour les presser de profiter du répit, bien court, qui leur est laissé. Un grand nombre de codex grecs des plus anciens portent « afebdere rù homo (1) ». Comme le remarquent Cornelius a Lapide, Calmet et d’autres interprètes, ces mots « dormez le reste » doivent être rendus par « dormez le temps qui vous reste ». Entre ces paroles : « Dormez maintenant et reposez-vous, voici que l'heure est proche ...» et ces autres : « C’est assez! L'heure est venue. Levez-vous », les exégètes laissent écouler un temps plus ou moins long, pendant lequel les apôtres jouirent d'un paisible sommeil, jusqu’à ce que, à l’arrivée de Judas, le Maïtre les réveillât brusquement.
Consultons plutôt ceux qui ont commenté la troisième visite de Jésus à ses apôtres, pour nous rendre compte comment 1ls ont compris les paroles qu’il leur a adressées.
« Le sommeil qu'il commande à ses disciples, dit Origène, n'est pas le même que celui qu'ils avaient pris, comme il a été dit ci-dessus. Alors il les trouva endormis, mais non reposant; puis il les rencontra les yeux appesantis; mais maintenant il leur ordonne, non seulement de dormir, mais encore de se reposer. Le second précepte du Christ, de dormir et de se reposer, diffère beaucoup du sommeil pris contrairement à sa volonté,
(1) V. C. Tischendorf, Novum Test. gr., Ev. Matth. et Marci, 8° éd., Leipzig, 1860.
après qu'il leur eut dit : Restez ici et veillez avec moi (1). »
Saint Hilaire de Poitiers dit dans ses commentaires : « Lorsqu'il retourna auprès d’eux et qu’il les trouva endormis, il leur fit des reproches la première fois; la seconde fois il garda le silence, et la troisième fois il leur recommanda de se reposer(2). » |
Dans son traité sur la Trinité, il écrit de même : « Ce n’est pas sans un dessein secret que, après les avoir réprimandés d’avoir dormi, il leur recommande maintenant de dormir et de se reposer. Saint Luc est censé nous fournir l'intelligence de cette exhortation... Après la tristesse de l’âme, après les reproches de ce qu'ils s'étaient livrés au sommeil, après les supplications que le calice passât, l’exhortation au sommeil ne s’ensuivit que parce qu’au lieu d’avoir été assisté par eux, il fut réconforté par l'ange bienveillant; sûr (alors) de les
conserver. il laissa aller au sommeil ceux qu’il devait ù 1
garder (3). »
Saint Augustin examine la difficulté qu'offre le texte et se demande : « Pourquoi lit-on ci-dessus : Dormez maintenant et reposez-vous, quand le texte continue
‘immédiatement, voici, l'heure est venue, et qu'il dit pour
cela : Leyez-vous, allons? Ceux qui lisent cela, troublés par le désaccord, prétendent que ces paroles Dormez maintenant et reposez-vous sont dites en termes de reproche et non de permission. Ce serait juste, si cela était nécessaire. Mais comme Marc, en rappelant la même chose, ajoute après Dormez maintenant et reposez-
(1) In Matth. Comm. series, Migne, P. G., t. XIIL, col, 1747. Cf. col. 1748.
(2) Comment. in Matth., Migne, P. L.,t. X, col. 374.
(De Trinitate,;1.X, 37, Migne, P:L.,#t: X,.col. 374.
A4 GETSHÉMANI D'APRÈS L'ÉVANGILE.
vous, ces mots : C'est assez! L'heure est venue; voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs, il est entendu qu'après ces paroles qui leur furent adressées Dormite jam et quiescite, le Seigneur s’est tu pendant quelque temps, pour que s’accomplit ce qu’il avait permis. C’est pourquoi après ces paroles-là, vient dans Marc le mot Suficit, c'est-à-dire que le repos que vous avez pris suffit. Mais comme le silence du Seigneur, qui intervient, n’est pas mentionné, l'esprit est poussé à chercher un autre sens dans ces mots (1). »
Le prêtre Juvencus (2), saint Bède le Vénérable (3), saint Paschase Radbert (4), Raban Maur {5), Pierre Comestor (6), Zacharie de Besançon (7), saint Thomas d'Aquin (8), Anselme le Scholastique (9), Ludolphe le Chartreux (10), saint Bernardin de Sienne (11) et Ange del Pas (12) ont suivi Origène et saint Augustin, ainsi que Nicolas de Lyre, Jansénius, le cardinal Cajétan, De la Haye Grotius, Cajétan Potestà, Cornélius a Lapide, Calmet, et Migne, Emmanuel Sa, Meno-
(1) De consensu evang., III, Migne, P.L., t. XXXIV, col. 1164-1165.
(2) Evang. hist. poematum. Margarin de la Bigne, op. cit., t. VIII, col. 654.
(3) In Matth. evang, expositio, Migne, P. L., t. XCII, col. 116. — In Marc, ibid., col. 277. ; -
(4) Expos. in Matth., Migne, P.L., t. CXX, col. g11
(5) Comm. in Matth., Migne, P.L., t, CVII, col. 1116.
(6) ist. eccl. In evang., Migne, P. G., t. CXCVIIL, col. 1622.
(7) In unum ex quatuor, 1. IV, Migne, P. L., t. CXXX VI, col. 548.
(8) Catena aurea, Op. omnia, Parme, 1861, t. I, p. 305 b.
(9) Enarratio in Matth., Migne, P. L., t. CLXII, col. 1474-1475.
(10) Op. cit., t. VI, p. 184.
(11) Sermo LI, Op. omnia, Lyon, 1650, t. I, p. 267.
(12) « Venit iterum tertio visereé Apostolos, et inveniens eos somno soporatos, ait illis compatiens infirmae naturae : Dormite jam secure, et pro voto requiescite omnes dum non est, qui exterreat. Postquam ergo satis dormissent, rursus ait : suficif, jam opus est vobis vigilia : etenim venit hora. » (Op. cit., p. 700.)
chius et Maldonat se sont prononcés pour l'ironie.
Cette question est devenue un sujet de controverse principalement parmi les exégètes modernes. Le P. Lagrange insiste pour « le sens ironique » (1), avec Sivete et Holz. D’après le P. Knabenbauer, au contraire (2), il répugne d'admettre que le Christ ait mortifié ses disciples par des railleries et que, déjà accablés de fatigues et de tristesse, il les ait blessés par des traits mordants, surtout au moment solennel où, au sortir de la prière, il se disposa d’aller au-devant de sa passion, alors qu’il se montra si doux envers son traître et ses plus cruels ennemis. C'est également notre avis.
On peut se demander si les trois apôtres, une fois autorisés par le divin Maître à dormir et à se reposer se sont maintenus à la même place, en plein air, pour goûter tranquillement le sommeil? Vu les circonstances, il semble assez naturel que, transis de froid et baignés par l'humidité de la nuit, ils aient gagné le refuge qui en temps ordinaire les abritait contre l’intempérie de l’air, et où devaient déjà se trouver les huit autres. L’'Évangile insinue, du reste, que le Maître lui-même, toujours plein de sollicitude, ramena les trois disciples auprès des huit * autres et qu’il attendait l’arrivée des satellites, dans sa retraite habituelle, où Judas devait, naturellement, le chercher. Ces mots : Levez-vous, allons, celui qui me trahit est lout près furent adressés à tous les onze réunis ensemble. Pendant que Judas se dirigea tout droit vers la retraite qu’il connaissait bien, Jésus en sortit le premier et se trouva en face du traître. Du reste, les synoptiques nous apprennent que tous les apôtres se tinrent
(1) Evangile selon saint Marc, Paris, 1911, p. 366. (2) Comment. in evang. s. Matth., Paris, 18093, p. 455-456.
aussitôt groupés derrière lui (1). Cela n’est explicable que s’ils étaient assemblés dans un même endroit lorsque Jésus les réveilla (2).
Tels sont les enseignements topographiques qu'on peut tirer des récits des quatre évangélistes : Un domaine situé au delà du torrent du Cédron, au pied du mont des Oliviers. Dans ce terrain un abri où Jésus passa avec ses apôtres les derniers instants de son séjour à Gethsémani et au-devant duquelil fut trahi par Judas et arrêté par les satellites. Puis un peu plus loin, un endroit en plein air, sous les arbres, où il pria son Père et subit les transes de l’agonie, à une faible distance du lieu où ïül avait laissé ses trois: disciples privilégiés, et à un jet de pierre du chemin d’où il s'était séparé des huit. Mais l'Évangile ne nous apprend rien de plus, ni sur le site du domaine, ni sur celui des deux endroits spécialement sanctifiés par le divin Sauveur. C’est à la tradition que nous devons demander des renseignements plus précis sur la topographie de Gethsémani et de ses Lieux saints.
(1) Cf. Matth., xxvi, 50-51. — Marc, x1v, 45-47. — Luc, xxn, 48-49.
(2) L'Evangile ne fournit aucune indication sur la voie suivie par les satellites, lorsqu'ils emmenèrent Jésus. Mais, comme ils le présentèrent d’abord à Anne, puis à Caïphe, qui, d’après la tradition, demeuraient l’un et l’autre au mont Sion, il est probable qu’ils ont traversé le torrent du Cédron sur le pont inférieur. Le nom de « Voie de la Captivité », que la piété des fidèles a donné à ce chemin, serait ainsi justifié.