CHAPITRE VI
Sa destruction par les Perses... — La beauté de ses colonnes. — Elle reste en ruines. — L’étendue du Gethsémani et du jardin de l’Evangile. — Les objections.
Les pèlerins du vi au xrr° siècle nous renseignent moins bien sur l’état de l’église de la Prière ou de l’Agonie que sur la grotte de Gethsémani, et, vu les circonstances, cela est assez naturel. Nous avons déjà dit que saint Jérôme trouva une église « sur le champ » de Gethsémani, où Jésus avait prié. Sainte Silvie, descendant du mont des Oliviers, s’arrêta à une élégante église construite au lieu de la Prière du Christ, avant d’arriver à Gethsémani, au lieu de la trahison. Hésique, dans ses explications de l'Évangile, indique le lieu de la prière, comme elle, entre Gethsémani (la grotte) et le mont des Oliviers.
Dans le petit traité topographique de Théodose et dans l’Itinéraire du Pèlerin de Plaisance, aucune mention n’est faite de ce sanctuaire. Il ne faudrait néanmoins pas s’en étonner outre mesure. La plus ancienne copie de l'ouvrage de Théodose est du vuI° siècle, et des exemplaires de celui du soi-disant Antonin, aucun ne remonte au delà du 1x°. En outre, ces deux petits ouvrages ont été plus que tous les autres maltraités et mutilés par les copistes. Ceux-ci manifestent surtout une singulière tendance à fusionner en une seule les églises de même titu-
laire. Le Pèlerin de Plaisance, par exemple, à certainement visité la maison de la sainte Vierge dans l’église de Sainte-Marie, dite la Probatique, à l’intérieur de la ville, près de la porte de Saint-Étienne. Les copistes, comme nous l’avons vu (p. 81), transposèrent la maison de la sainte Vierge au lieu où elle recut la sépulture, et de deux basiliques n’en firent qu’une (1). Ils ont agi de même avec la piscine Probatique et la piscine Natatoire ou de Siloé dont ils ne firent qu’une seule. Hors de la ville, il y avait alors au moins trois églises dédiées à saint Étienne. Une seule est mentionnée, et cela à l’occasion de la description des sanctuaires de la vallée de Josaphat; mais les copistes sautent d’un bond à la basilique de Saint-Étienne construite par l’impératrice Eudocie au nord de la ville, sans doute parce que dans le texte original elle figurait comme la plus vaste et la plus somptueuse. D'ailleurs, le nombre des églises de Jérusalem marquées dans ces manuscrits est relativement très restreint. Sur le seul mont des Oliviers s’en élevèrent vingt-quatre d’après Théodose, et ce chiffre n’a rien d’invraisemblable; car le vi° et le vri° siècle furent l’époque la plus florissante de la vie monastique en Palestine, et à Jérusalem en particulier.
Un épouvantable fléau ne tarda pas de fondre sur la Ville sainte. En 614, les hordes de Chosroës IT, roi de Perse, l’envahirent et mirent tout à feu et à sang. Les superbes basiliques, avec trois cents monastères, hospices et oratoires, furent livrés aux flammes. Plus de 60.000 habitants de tout âge et de tout sexe furent égorgés, et un grand nombre de personnes, parmi lesquelles
(1) Quant au moine Bernard, son copiste lui a fait visiter « l’église de la Nativité de la sainte Vierge » dans la « villa de Gethsémani », tout près de celle de sa sépulture (Tobler et Molinier, op. cit., p. 316).
on comptait 3.000 enfants de cinq à douze ans, furent émmenés en captivité au fond de la Perse. La ville s'était à peine un peu relevée de ce terrible désastre, lorsque, en 638, elle fut occupée par les Arabes, disciples de Mahomet.
L'église de l’Agonie n’échappa point à la dévastation. Mais les débris de cet « élégant » édifice, remarquable par la beauté de ses colonnes, excitèrent encore les convoitises d’un Khalife. Théophane l'Isaac (751-818) écrit dans sa Chronographie vers la fin du vin‘ siècle : « Année 682. Abimélech s’occupait à construire la mosquée de La Mecque; pour cela il voulut enlever les colonnes de la sainte Gethsémani (1). Sergius, chrétien d’une grande piété, logoïhète général de Mansour et serviteur très utile à Abimélech, et un patricien, son collègue, nommé Claesius, homme très distingué parmi les chrétiens de la Palestine, le supplièrent tous les deux de ne pas le faire, promettant qu'ils prieraient Justinien d'envoyer d’autres colonnes à leur place, ce qui fut fait ensuite (2). »
Au lieu de 682 il faut lire 602. Une erreur de quelques années, lorsqu'il s’agit d’un événement de peu d’importance, est chose ordinaire aux meilleurs historiens; d’un autre côté, les chiffres sont particulièrement sujets à être défigurés par les distractions du copiste. Examinons à présent l'historicité de cet incident. Abimélech est Abd el- Melek, neuvième successeur du Prophète et cinquième Khalife omeyade, qui monta sur le trône en 685 et régna jusqu'en 705. Sa souveraineté ne fut reconnue, toutefois, que par les habitants de la Syrie et de l'Égypte. Ceux
(1) On ne peut songer à l'église de la Vierge, qui, n'ayant qu'une nef étroite taillée dans le roc, n’a été ni garnie de colonne, ni détruite par les Perses.
(2) Migne, P2G;;t CNE col 74.
-de PArabie reconnurent comme Khalife Abd-Allah Ibn
Zobaïr, et ceux de l’Irâk, Moukhtar. Abd el-Melik fit construire à Jérusalem la mosquée du Rocher sacré, appelée mosquée d'Omar, pour empêcher ses sujets de se rendre en pèlerinage à La Mecque, où ils n'étaient recus qu'après avoir prêté allégeance à Abd-Allah. Justinien II monta aussi sur le trône de l'empire d'Orient en 685. Il envahit la Syrie; mais, après un dernier revers subi à Césarée vers la fin de l’année 697, il fit la paix avec Abd el-Melik. En 692, les troupes du Khalife, commandées par le général El-Hadjädji, battirent, près de La Mecque, Abd-Allah qui périt sur le champ de bataille, s’emparèrent de la ville sainte et établirent l’autorité d'Abd el- Melik sur toute l’Arabie. H. Saladin dit qu'Abd-Allah avait reconstruit la Kaaba de La Mecque et ajoute : « Elle fut détruite à nouveau au nom d’Abd el-Melek, qui peu après en releva les portiques; elle entre dans l’histoire à partir de ce moment {1}. » Le nouveau maïtre comprit qu'il était de son intérêt de relever l'œuvre de son compétiteur, avec plus de magnificence encore. C’est cette raison qui l’aura décidé, sans doute, à expédier au grand sanctuaire de l’Islam les plus belles colonnes qu'il put trouver en Syrie. Si l’on accepte la date de 692, le fait raconté par l'historien grec avec tant de détails et de précision revêt tous les caractères de la véracité.
Si l’église de la Prière avait été reconstruite après le passage des Perses et rendue au culte, Abd el-Melek
(1) Manuel d'art musulman, t. 1, Archit., Paris, 1907, p. 73-74. — Al. Gayet (L'art arabe, Paris, 1893, p. 39), parlant de la Kaaba, dit aussi : « La Mecque reconquise, Abd el-Melek en releva les portiques et leur donna un toit de sadj, et mit aux chapiteaux de chaque colonne un revêtement d’or. C'était le premier pas vers la recherche de léclat du décor et de la richesse. » Abd el-Melek avait inauguré ce luxe dans le décor par la construction de la mosquée d’'Omar.
n'aurait jamais concu l’idée de la renverser pour s'emparer de ses matériaux. En vertu des capitulations conclues entre Omar et le patriarche Sophrone, les chrétiens restèrent en pleine jouissance des églises qu’ils possédaient alors; mais il n’en était pas de même des monuments en ruine. Les Omeyades et les Abbassides, au moins jusqu’à Haroûn el-Raschid, ont tous loyalement observé ce traité.
Il résulte, en effet, de la relation de saint Arculphe - qu'après la destruction de cet édifice par les Perses, les chrétiens avaient enlevé des décombres « la pierre sur laquelle le Seigneur priait à genoux dans le champ de Gethsémani », pour la déposer « dans l’église de Sainte- Marie (1) ». Cest là qu'il la vénéra vers 670.
L'objection que soulève l'itinéraire de saint Willibald (723-726), où il est question de « l’église à l'endroit où le Seigneur avait prié avant sa passion », n’est pas bien sérieuse, si l’on se rappelle que le pèlerin n’a pas luimême rédigé ses Mémoires. De ses récits faits de vive voix nous avons deux rédactions différentes : l’une faite par un anonyme, qui ne parle pas du lieu de la Prière; l’autre, plus complète, écrite par une moniale de Heydenheim. Remarquons que dans l’une et l’autre aucune mention n’est faite de la célèbre grotte de Gethsémani. Dans la relation faite par la religieuse, on lit : « Dans cette vallée se trouve l’église de Sainte-Marie et dans cette église existe son sépulcre, non que son corps y repose, mais en sa mémoire. Après y avoir prié, il se rendit au mont des Oliviers qui est là près de la vallée, sur le flanc oriental. Cette vallée est située entre Jérusalem et le mont des Oliviers. Et au mont des Oliviers, il y a main-
(1) Tobler et Molinier, op. cit., p. 157.
tenant une église à l'endroit où le Seigneur avait prié avant sa passion et dit aux disciples : Veillez et priez, afin que vous n’entriez point en tentation (Matth. xxvi, 41). De là, il vint à l’église située sur la montagne ellemême, où le Seigneur monta au ciel (1). » La basilique de l’Eléona, ainsi que la rotonde de l’Imbomon étaient alors en ruines; l’une ou l’autre est, cependant, qualifiée « d'église » par la religieuse; il faut donc a pari prendre dans le sens « d'église ruinée » celle de la Prière, où saint Willibald a pu voir des rangées de colonnes et probablement aussi des pans de mur considérables, quand il fit l'ascension du mont des Oliviers. *
L'auteur du Commemoratorium de casis Dei (vers 808) n’a pas enregistré l’église de la Prière (2), ce qui prouve au moins qu'elle n'était desservie par aucun prêtre, ni clerc, parce qu’elle n’était plus qu'un monceau de ruines. Épiphane l'Hagiopolite, après avoir décrit l’église de la Vierge et la grotte de Gethsémani, ajoute : « Tout cela se trouve dans la vallée des Larmes. Au même lieu existe le torrent de Cédron, la vallée de Josaphat et le jardin où le Christ fut trahi (3). »
Le moine Bernard est moins vague. Après avoir visité la même grotte, 1l écrit : « De là nous allâmes au mont des Oliviers, sur la pente duquel on montre le lieu de la prière adressée par le Seigneur à son Père (4). »
Dans la Vre de Constantin et d'Hélène, rédigée en grec vers le x° siècle, on lit à propos de la « vallée de Josaphat » : « Le jardin dans lequel le Christ notre Dieu fut livré était là, ainsi que le lieu dans lequel le Seigneur
(1) Tobler et Molinier, op. cit., p. 265-266.
2) Cf. Tobler et Molinier, op. cit., p. 302. U
3) Enarratio Syriae, Migne, P. G.,t. CXX, col. 268. )
( ( + c Fr (4) Tobler et Molinier, op. cit., p. 310.
pria la nuit où il fut livré (1). » Vers la fin du siècle suivant, un pèlerin anonyme mentionne dans la même vallée « l’église avec le vénérable Tombeau de Marie », «et le jardin de Gethsémani, où le Seigneur a prié avec ses apôtres et où il a été trahi par le traître Judas son disciple (2). » Depuis le passage des Perses jusqu'au xr° siècle, le lieu de la triple prière du Christ continue à être visité « dans la vallée de Josaphat », dans le voisinage du Tombeau de Marie ou de la grotte de la trahison; mais il n’est plus question de l’église de l'Agonie, qui est restée en ruines. à
Nous avons déjà vu qu'Eutychius d'Alexandrie raconte que l’église de Dyismanièh, construite par le roi Théodose, ainsi que celle de ‘/ynh, l’Eléona {3}, étaient restées . en ruines jusqu’à son époque. Pour l’église de Gethsémani, il mentionne la dévastation à deux reprises. Il ne peut être question que de l’église de la Prière construite sous le règne de Théodose le Grand. Celle du Tombeau de la Vierge, qui ne remonte qu’au v° siècle, semble avoir peu souffert du vandalisme des Perses, par la nature même de sa position et de sa construction souterraine. Depuis l’arrivée des Arabes jusqu’au xi° siècle, elle passe
(1) Dans Revue de l'Orient chrét., Paris, 1905, p. 164.
(2) Qualiter sita est civitas Jerusalem, Tobler et Molinier, op. cit., p. 348.
(3) Le mot arabe ‘/ynh a été rendu dans l'édition Migne par Helena ; or cette impératrice figure plusieurs fois dans les Annales d'Eutychius sous le nom de Hiläna al-mâlia. On ne peut pas prendre davantage ’lynh pour véx « la neuve » ou Sainte-Marie Ja Neuve. Cette église n’a pas été détruite par les Perses. À l'approche des Arabes les chrétiens y célébrèrent la fête de Noël (Sophrone, Oratio I, Migne,P. G.,t. LXXXVII, col. 3212), et l’auteur du Commemoratorium la mentionne encore comme desservie par douze prêtres et clercs. C’est pourquoi le D' Trussen (op. cit., p. 77) propose de lire, au lieu de ’lynh, ilina, Eléona, ce qui est très rationnel. Cette basilique fut incendiée par les Perses, et resta dans un ctat fort délabré jusqu’au xne siècle.
2 k = À | L'ÉGLISE DE L'AGONIE AVANT LE XII SIÉCÉE 1: 103
toujours pour une église assez belle, fréquentée par les chrétiens et vénérée par les musulmans eux-mêmes, comme on le verra au chapitre suivant. Ce que le patriarche d'Alexandrie raconte, d’une manière si confuse, ne peut se rapporter qu’à l’église de la Prière.
D’après le Typicon de l'Église grecque, la procession du Jeudi au Vendredi saint faisait une station à la « sainte Prosternation ». Ce terme n'implique nullement l’existence d’une église encore debout en cet endroit. C’est le nom du Lieu saint. De même qu’au temps de sainte Silvie on s’arrêtait à « Gethsémani » (la grotte), que ne marquait aucune église, ou « à la colonne de la flagellation {1)», que le Pèlerin de Bordeaux trouva dans les ruines du palais de Caïphe (2), et saint Jérôme dans le portique de l’église de Sion (3), de même aussi on continuaïit à faire des stations aux ruines des sanctuaires renversés par les Perses. Vers le xrv° siècle, cette procession fut supprimée; mais les chrétiens des rites orientaux continuèrent jusqu'aujourd'hui à visiter isolément ce même lieu, en mémoire de l’agonie du Christ. Jusqu'au xvI° siècle, cet endroit restait marqué par les ruines de l’église qui, à l’arrivée des croisés, fut bâtie à lemplacement de celle du 1v° siècle, et qui elle-même fut bientôt renversée. C’est celle dont on vient de mettre au jour les fondements. Le lieu de l’agonie du Christ était donc fixé d’une manière immuable par la procession liturgique qui pendant dix siècles y célébrait chaque année un office divin, puis, par les pieuses visites privées que les chrétiens orientaux continuèrent à y faire depuis cinq siècles. La
1) Gamurrini, op. cit., p. 63. — Cette colonne à laquelle, d’après la tradition. Jésus fut attaché et maltraité toute la nuit par les Juifs dans la maison de Caïphe, reçut aussi le nom de colonne de la Flagellation.
(2) Tobier et Molinier, op. cit., p. 17.
(3) Peregrinatio Paulae, Tobler et Molinier, op. cit., p. 33.
chaîne de la tradition de ce Lieu saint n’a donc jamais été interrompue.
On s’est demandé quelle est l’étendue du domaine de Gethsémani pris dans le sens le plus large? Il faut renoncer à en- déterminer les limites. On peut tout au plus se hasarder à en poser approximativement quelques jalons. Peu importe, du reste; car aujourd’hui, comme à l’origine, les chrétiens s'intéressent moins à connaître l'étendue du champ, qu’à prier avec confiance aux endroits spécialement sanctifiés par Notre-Seigneur.
Au nord, le domaine comprend, d’après la tradition, le terrain occupé par l’église de lAssomption, et les alentours de la sainte grotte. C’est le Gethsémani proprement dit. Par-dessus la grotte s'étend un enclos planté d’oliviers, d'environ 35 ares de superficie (1). |
Au sud du chemin du mont des Oliviers, s'étend le jardin où se rendit le Seigneur avec trois de ses apôtres et où il subit le supplice de l’agonie. Sa limite occidentale était probablement tracée par le chemin qui reliait les deux ponts, pour continuer ensuite jusqu’à Jéricho. Ce chemin ne permet guère d’étendre le jardin jusqu'au fond de la vallée, surtout si celui-ci était muni d’une clôture quelconque (2). A l’orient, le chemin de Jéricho est bordé par l’enclos du jardin actuel de Gethsémani, qui, renferme les huit vénérables oliviers, et qui a une superficie d'environ 21 ares.
L’escarpe rocheuse, au-dessus de laquelle est tracé le chemin méridional du mont des Oliviers, offre une ligne
(1) Cet enclos, comme la vénérable grotte, appartiennent aux Pères Franciscains.
(2) Les Pères Franciscains ont acquis le fond de la vallée sur les deux rives, depuis le pont supérieur jusqu'au pont inférieur. Ce terrain, séparé du jardin actuel de Gethsémani par la route de Jéricho, comprend une superficie de plus de 3 hectares.
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de démarcation naturelle, qui peut servir de repère à la délimitation du jardin de Gethsémani à lorient. Il n’est pas vraisemblable que le « champ » ou « jardin » se soit étendu au delà de cette barrière (1). Quant à la limite méridionale du jardin, les conditions du terrain ne nous offrent aucun point d'appui à partir des ruines de l’église de l’Agonie, pour nous permettre la moindre conjecture (2). Voilà tout ce qu’on peut dire sur l'étendue du Gethsémani de l'Évangile et de la tradition.
Après que le D' Baumstark eut rejeté l’authenticité du Gethsémani actuel, sous prétexte que la tradition du 1v° au 1x° siècle l’indiquait plus haut sur le flanc du mont des Ofiviers, M: Reymann combat même la tradition du iv® siècle au nom du saint Évangile, pour arriver aux mêmes conclusions que son devancier, sauf qu’il cherche
(1) Vers 1177, Jean Phocas, moine grec de l’île de Crète, dit, en parlant de Gethsémani : « En face du jardin, à son extrémité supérieure, regardant le Sion, se trouve une église, et en dessous, la grotte dans laquelle Pierre, après son reniement, alla se prosterner et pleurer amèrement. » (Description de la T.S., Migne, P. G., t. CXXXIII, col. 945.) En rédigeant ses mémoires, Phocas a décrit avec force détails les sanctuaires du mont Sion et de ses environs; il n’a oublié que l’église et la grotte de Saint-Pierre in Gallicantu, qui figurent dans toutes les relations des pèlerins du xr° siècle, et toujours à la même place. Décrivant ensuite le Gethsémani, le moine a voulu réparer cette omission, et ouvrit une parenthèse qu’il accroche tant bien que mal à son récit. Il indique la direction et la position de l’église de Saint-Pierre, derrière la montagne du Temple, au pied du mont Sion. Il se garde bien, cependant, de dire que du bord supérieur du jardin de Gethsémani « on voyait »le sanctuaire de Saint-Pierre. En effet, pour voir le pied du mont Sion par-dessus le mont Moriah, qui, au midi de l’enceinte sacrée, a 720 mètres d'altitude, il faudrait monter à mi-côte de la montagne, vers le Dominus flevit. On aurait donc tort de se baser sur cette donnée unique pour déterminer l'étendue qu’on attribuait à cette époque au jardin de Gethsémani.
(2) Le beau champ d’oliviers qui renferme les ruines de l’église au nord et qui s'étend entre le chemin du mont des Oliviers et la route de Jéricho jusqu’au cimetière juif au sud, a un hectare et trois quarts de , superficie. Il appartient également aux Pères franciscains.
le Gethsémani évangélique, non pas à l’est de l'actuel, mais quelque part au nord-est. Nous avons vu: ce que valent les ‘assertions du D' Baumstark. Il est donc juste que nous nous arrêtions quelques instants à examiner la valeur des objections du pasteur de Koiskau.
M. Reymann admet l’authenticité de la tradition, lorsqu’elle montre le lieu de la trahison de Judas au nord du chemin du mont des Oliviers. « Nous avons vu, dit-il, que ce site (celui de la trahison), concorde avec les données évangéliques, et nous n'hésiterions pas à faire remonter cette tradition de la première moitié du 1v° siècle jusqu’au temps des évangélistes (1). » Fort bien! Mais il prétend que la tradition indique ce site, non pas près de la grotte de Gethsémani, mais plus loin vers la montagne. Comme il n'invoque aucun argument, ni aucun fait à l'appui de son assertion, il faut en conclure que ce n'est là qu’une impression personnelle.
Pour l'interprétation de l'Évangile, M. Reymann paraît aussi avoir une méthode toute personnelle. On admet généralement que, d’après saint Luc {(xxn, 39) et surtout d’après saint Jean (xvur, 2), Jésus s'était rendu souvent à (Gethsémani avec ses disciples pour y passer la nuit, et notamment la veille de sa mort. M. Reymann, au contraire, prétend qu’il n’est jamais allé se reposer à Gethsémani, mais invariablement à Béthanie, et que même en cette nuit mémorable il était parti du cénacle pour aller rejoindre ses amis à Béthanie; mais, comme il passait par Gethsémani, il s’y est arrêté pour prier pendant quelque temps. « Passer la nuit, dit-il, à Gethsé-
(1) «€ Wir sahen, dasz diese Lage zu den Angaben der Evangelien stinunt, und würden keine Bedenken tragen, diese Tradition, aus der ersten Kalfte des vierten Jahrhunderts bis in die Zeit der Evangelisten
zurücklaufen zu lassen. » (Gethsemane, Palastinajahrbuch, Berlin, 1909, P. 94).
mani, c’est-à-dire à ciel ouvert, en cette saison, vers Pâques, paraît inadmissible (1). » Nous ne trouvons pas que ses conclusions découlent du texte évangélique comme des corollaires. Qu'il soit inadmissible que Jésus et les apôtres aient passé la nuit à Gethsémani à ciel ouvert vers le temps de Pâques, nous sommes d’accord. Mais pourquoi alors M. Reymann se permet-il de faireune entorse au texte évangélique (Luc xxn, 39 ; Jean xvin, 2),
plutôt que de supposer l'existence d’un abri, d’une pinne à Gethsémani?
M. Reymann a eu connaissance de la découverte d’une église vers l'angle sud-est du jardin de Gethsémani; mais il ne l’a pas vue depuis que ses fondements furent exhumés du sol. Parlant de celle qui est mentionnée par sainte Silvie, Willibald et le moine Bernard, il dit : « Les vestiges de l’église de la Prière au Gethsémani n'ont pas été retrouvés; les restes de l’église dans le jardin de Gethsémani des Franciscains ne peuvent pas indiquer son emplacement, pas plus que la grotte de l’Agonie (2); les deux sont situés trop bas au pied de la montagne (3). » M. le professeur Dalman répond luimême à son disciple par l'observation suivante ajoutée en note à la dissertation sur « Gethsemane » : « À ces traces d'église se rattachent maintenant les fondements d'une église complète, qu’on a déterrés au sud du Gethsémani latin, à un endroit où la tradition grecque indique aussi le lieu de la Prière. Je ne doute pas que ce ne fût là l’antique église de la Prière(4). » Le pasteur
(1) « Ein Uebernachten in Gethsemane, also unter freiem Himmel, erscheint zur Jahreszeit um Ostern ausgeschlossen. » (Op. cit., p. 90-01.)
(2) C’est la grotte au nord du chemin, qui n’est appelée Grotte de l’Agonie que par les Latins depuis le xry° siècle.
(3) Op. cit., p. 95-96.
(ANOPACIE, PA nr.
Reymann ne rendra pas les armes pour cela. Il a eu soin de déclarer d'avance que, si jamais l’église de la Prière des anciens se trouvait quelque part près du jardin de Gethsémani des Latins, la tradition du 1v° siècle serait erronée sur ce point(1). |
Pourquoi la tradition, déclarée véridique quand elle montré le lieu de la trahison au nord du chemin, est-elle nécessairement fausse, lorsqu'elle indique le lieu de l'agonie au sud du même chemin? M. Reymann répond : « D’après les synoptiques, nous avons à chercher Gethsémani, sans aucun doute, à une place réellement isolée, d'où tout dérangement imprévu du côté du chemin fut exclu (2). » Puis, il conclut que le jardin du Gethsémani actuel situé entre trois chemins n’est ni un endroit clos, ni solitaire, ni silencieux (3). Rappelons d’abord qu’en allant du cénacle à Gethsémani, Jésus enseigna à ses disciples des vérités importantes (Jean, xiv, 1-xvi, 33), et adressa même à son Père une prière sublime (Jean, XVII, 1-20), sans se soucier des passants. Il ne devait donc pas être gêné d'entrer dans le chemin du mont des Oliviers et de laisser huit des siens à gauche, tandis que lui-même entrait avec les trois autres dans un jardin à droite. Puis, le Pasteur de Koiskau n’a même pas essayé de démontrer que le champ situé entre trois chemins n’était alors pas muni d’une clôture; il ne devrait donc pas avancer comme une vérité absolue que ce jardin-là n’était pas un endroit clos. Mais même dans ce cas, est-ce que vraiment les synoptiques s'opposent à ce que, dans un champ couvert d'arbres, à une heure fort avancée de la nuit, Jésus ait pu se livrer à la prière
(1) Op. cit., p. 96.
(2 Op Act pror (3). Op.\cits p 9102; 00:
à quarante ou cinquante pas de tout chemin ? Eusèbe de Césarée, saint Jérôme et saint Cyrille, avec tous les savants de Jérusalem, ne le croyaient pas, et ne voyaient aucune contradiction entre la tradition et l'Évangile.
La conclusion de la thèse de M. Reymann est suggestive : Après avoir fait remarquer que Sophrone (634-637) parla dans une de ses élégies « du tombeau de Marie au champ de Gethsémani » sans avoir un mot pour la passion de Jésus, il ajoute : « L'église du sépulcre de Marie n’a pas tiré son nom d'église de Gethsémant du jardin d’en face; ce nom passa plutôt au jardin actuel, quand la vénération pour Marie ne laissa presque plus de place à la mémoire de Jésus sur le terrain de Gethsémani (1). » M. Ad. Dunkel, qui a publié une recension de l’article de M. Reymann, trouve la conclusion «un peu raide{2) ».
(OpAct bp 100:
(2) Theologie u. Glauben, Zeitsch. f. kath. Klerus, Paderborn, 1910, p. 177. — M. le professeur D‘ Gottsberger trouve avec raison la thèse de M. Reymann dépourvue de fondement (Biblische Zeitschrift, t. VIN, Fribourg-en-Brisgdu, 1910, p. 283).