‹ GethsémaniChapitre 14 sur 33 · ST SSSS · texte numérisé non relu

ST SSSS

STSSSS

Fig. 8. — Plan de l’église de l’Assomption de Marie.

l’Assomption de la Vierge, dont l’histoire est intimement liée avec celle des sanctuaires de Gethsémani.

On vénère le tombeau de Marie, à trente mètres, à vol d'oiseau, de la grotte de Gethsémani, mais à un niveau plus bas de près de sept mètres. C’est une petite chambre sépulcrale taillée dans le #alaky, semblable à la plupart

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Fig. 9. — Coupe de l’église de l’Assomption en AB.

des tombeaux juifs du voisinage. Le tombeau a été excavé de tous côtés de la masse rocheuse dans laquelle il avait été creusé, à l'instar de celui de Notre-Seigneur (1). Par

(1) On vient de constater que la grotte de la Sainte Vierge à Nazareth a aussi été isolée de la masse, dans sa partie supérieure, lorsque, au rv* siècle, on éleva par-dessus une basilique. (P. Prosper Viaud, Nazareth et ses deux églises. d’après les fouilles récentes, Paris, 1910, p. 102-

cette coupure il acquit la forme d’un édicule cubique d'environ trois mètres de côté et deux mètres et demi de hauteur. Par-dessus, on a construit une église dans la direction de lorient. C’est une nef unique de 32 mètres de longueur sur 6",40 de largeur, terminée à chaque extrémité par une abside. Comme le lit de la vallée s'était alors déjà exhaussé à une hauteur considérable devant l’ancienne entrée du sépulcre, on a établi l'entrée de l’église au midi, non loin de l'ouverture de la grotte de Gethsémani, et à l’origine l’on descendait au sanctuaire par un grand escalier de vingt à trente marches (1). La cage de l’escalier, longue d’environ neuf mètres et aussi large et haute que la nef elle-même, croise celle-ci vers son extrémité occidentale, et la dépasse au nord de 4",50, sous forme de transept. Le plan offre la forme d’une croix dont les quatre branches sont d’inégale longueur. C’est au milieu de la branche orientale, la plus longue, que s'élève le tombeau de la sainte Vierge.

A quelle époque ce sépulcre a-t-il été recouvert d’un édifice sacré? — Nous avons déjà vu (p. 53) que l’église Gesmanitica attribuée par Eutychius d'Alexandrie à Théodose le Grand (379-395), n’est pas celle de Sainte-Marie, mais bien celle de l’'Agonie. On a également tort de répéter que saint Jérôme en parle déjà. C’est inexact (2).

105). On sait que le Golgotha a été taillé sur quatre faces en forme d’un grand cube, et le rocher près de Bethphagé, où, d’après la tradition, Marie de Béthanie s’entretint avec Jésus et où celui-ci monta sur l’ânon, obtint la forme d’une stèle cubique. Déjà sainte Silvie d'Aquitaine rencontra en ce lieu une église.

(1) Comme le sol a continué de s’exhausser, on a-dû prolonger cet escalier monumental au xn° siècle, d’une longueur égale, et construire un nouveau porche.

(2) Le Père Dominique Zanecchia, O. P. (Palestina d'oggi, Rome, 1886, t. I, p. 200) attribue la construction de Sainte-Marie dans la vallée de Josaphat à l’empereur Constantin et cite à l’appui « le Sermon sur

Un pèlerin d'Arménie écrit au commencement du v° siècle (1) : « Derrière la ville, à l'endroit où les Juifs arrêtèrent le cercueil de la sainte Vierge et voulurent em- pêcher son ensevelissement, se dresse une coupole sur quatre colonnes de marbre, ornées de croix en bronze (2).

lAssomption » que saint Jérôme aurait prêché à Bethléem. Probablement sur la même autorité, le P. Prosper Viaud (op. cit., p. 126) en fait remonter la fondation à sainte Hélène. Or ce « Sermon », qui s'adresse exclusivement à Paule et à sa fille Eustochium, est la « Lettre 1x° » publiée par Migne parmi les « œuvres douteuses » de saint Jérôme. Dans cette Épître, l’auteur confesse que la langue latine n’est pas sa langue usuelle. Il dit aussi que la « solennité de la fête de l'Assomption de la bienheureuse Vierge Marie se célébrait dans les Églises ». Or cette fête n’a été instituée dans les Églises d'Orient que - vers la fin du v° siècle, et dans celles d'Occident au siècle suivant. {Voir Cabrol, Dict. d'arch. chrét., 1907, t. I, col. 2997 s.). Tout le contexte prouve que cette lettre est l’œuvre d’un pieux faussaire, et Érasme (1467-1536) en a attribué la paternité à un prêtre grec. Dans cette lettre on lit le passage suivant : « Jusqu'à nos jours, on montre son sépulcre au milieu de la vallée de Josaphat qui est située entre le mont Sion et la montagne des Oliviers; et toi, Ô Paule, tu as vu l’endroit où, en son honneur, on a bâti une église avec de belles pierres. » (Migne, P. L., S. Hieronymi opera mantissa, t. XXX, col. 123). Cet ouvrage commença à circuler en Europe vers la fin du vru* siècle, toujours sous le nom de saint Jérôme, et comme la résurrection de la Vierge y est révoquée en doute, Usuard ({1x° s.), Abdon et d’autres écrivains s’inscrivirent en faux contre la croyance à l’assomption corporelle de Marie, parce qu’ils n’osèrent pas contredire le grand Docteur de Bethléem.

(1) Pour la date qu’on doit assigner à ce traité, voir notre ouvrage : Le Prétoire de Pilate, Paris, 1902, p. 169-186.

(2) Dans les relations de saint Willibald (723-736), rédigées par une religieuse, il est dit que le pèlerin rencontra « devant la porte de la ville » et avant de descendre dans la vallée de Josaphat, « une grande colonne surmontée d’une croix, marquant le lieu où les Juifs voulurent enlever le corps de sainte Marie » (Sanctimonialis Heydenheimiensis Hodoeporicon S. Willibaldi, Tobler et Molinier, op. cit., p. 265). Épiphane l’Hagiopolite (1x° s.) écrit aussi : « En allant à l’orient de la Ville sainte, tu rencontres, hors de la porte, un monument formé de quatre colonnes, à l'endroit où Jéphonias se vit les mains coupées, après avoir arrêté le brancard de la sainte Vierge, parce qu’il ne voulut pas admettre qu’elle fût la Mère de Dieu... Non loin de 1à, à l’orient, se trouve la sainte Gethsémani, le sépulcre de la bienheureuse Mère de Dieu; c'est une magnifique église. » (Enarratio

É GETHSÉMANT. 8

De là, deux cent cinquante marches de pierre conduisent en bas, au tombeau de la Vierge, dans la vallée de Gethsémani {1}. » Le pèlerin a l'habitude d'indiquer les dimensions des églises qu’il énumère, ou d’ajouter au moins, qu’on y voit « un autel où se célèbre la liturgie », c’est-àdire la messe. Pour le tombeau de Marie, il ne dit rien de semblable. Étant donné qu'un petit monument marquait déjà l’endroit où fut troublé le cortège funèbre, l'église du tombeau de la Vierge devait être alors au moins en voie de construction.

Peu de temps après, certainement avant 436 (2) l’auteur du Breviarius de Hierusalem rapporte, en décrivant la vallée du Cédron, qu'on y voit « la basilique de Sainte-Marie, qui renferme son sépulcre. Là Judas trahit Notre-Seigneur Jésus-Christ (3). » Si cette information n’est pas empruntée par un copiste à un écrivain postérieur (ce que rien ne permet de supposer), l’église eût été.

Syriae, Migne, P. G., t. CXX, col. 268), Dans la suite, il ne sera plus question de ce petit monument, qui aura probablement disparu sous le règne du Khalife Hakem.

(1) Description arménienne des saints Lieux, trad. du russe en anglais. P.E. F. Quart. Stat., 1806, p. 346-348). el

(2) On assigne généralement à l’auteur du Breviarius la date de 530, bien que Gildmeister, son<éditeur, se montre très hésitant à ce sujet, et avec raison. L’anonyme a trouvé le Calvaire, comme sainte Silvie, entouré de grillages en argent, mais à ciel ouvert. Or, Gérontius, biographe et aumônier de sainte Mélanie la Jeune (morte en 439), raconte que celle-ci fit élever un oratoire par-dessus le lieu où le divin Sauveur expira sur la croix. « In eo loco in quo dicitur stetisse Christus Domi-. nus et Deus noster Crucem ascensurus et salutarem subiisse passionem. » (Vita S. Melaniae jun., Acta Bollandiana, Paris, 1880, t. VIT, p. 54.) De plus, l’anonyme ne connaît aucune église dédiée à saint Etienne, pas même celle bâtie par Juvénal de 422 à 437; mais il mentionne l’église de Saint-Pierre au mont Sion, et celle de Sainte-Sophie au Prétoire, qui n'existaient pas encore au temps de sainte Silyie et de saint Jérôme,

(3) Tobler et Molinier, op. cit., p. 57-58. — Cfr. Gildmeister, T'heodosius und Breyiarius, p. 72.

LA PIERRE DE L'AGONIE DANS LA GROTTE AU VIl° SIÈCLE. 115

construite peu après le concile d'Éphèse (431) (1). Cependant, le D' A. Baumstark a publié un document copte qui mentionne, dit-il, l’église du tombeau de Marie « comme une construction de la seconde moitié du v° siècle (2) ». Voici, d’un autre côté, un témoignage important d’après lequel cette église remonte à la première moitié du v° siècle. Dans son deuxième sermon sur la Dormition de la sainte Vierge, prêché dans l’église même de l'Assomption au commencement du vin® siècle, saint Jean Damascène cite le « ivre TIT, chapitre XIT de l'Histoire euthy mienne », où il est dit : « Lorsque Juvénal, archevêque de Jérusalem, et les évêques de Palestine se trouvèrent dans la ville impériale, à l’occasion du concile de Chalcédoine (450), ils furent mandés auprès de l’empereur et de l’impératrice qui leur adressèrent ces paroles : « Nous avons entendu dire qu'à Jérusalem existe la première et la plus illustre église de Marie, Mère de Dieu, toujours Vierge, au lieu appelé Gethsémani, où son corps qui a porté la Vie, a été déposé dans un sépulcre (3). » Le même document cité par l’orateur ajoute qu’à son retour, Juvénal expédia à Constantinople le cercueil et le linceul funéraire de la sainte Vierge. Ils furent l’objet de la vénération des fidèles dans la basilique de Sainte-Marie aux Blaquernes depuis la seconde moitié du v° siècle, comme l’attestent plusieurs documents (4).

(1) On a signalé à Antioche une fête « de la sainte et toujours vierge, Marie Mère de Dieu » qu'on célébrait, paraît-il, dès la fin du 1v° siècle. (A. Baumstark, Rümische Zeitschrift, 1897, p. 55-56. — Voir : Vacant et Mangenot, Diction. de théol. cathol., art. Assomption, Paris, 1903,

t. {, col. 2130).

(2) Oriens christianus, IV, p. 375 s: — Cfr. Rôümische Zeitschrift,

1906, p. 120. x (3) Homilia II in Dormitione B. M. V., Migne, P. G., t. XCVI, col. 747-749.

(4) Pour plus de détails, voir notre ouvrage : Le tombeau de la sainte Vierge à Jérusalem, Jérusalem, 1903.

La fondation de l’église de Sainte-Marie dans la vallée de Josaphat ne remonte donc pas au vif siècle comme on l’a prétendu, mais bien au v° et même à la première moitié de ce siècle. Elle aura été pillée par les Perses; mais vu la nature même de sa position et de sa construction dans le roc, sous terre, elle a échappé à la destruction. En tout cas, depuis l’arrivée des Arabes en 638 jusqu’au xI° siècle, elle passe toujours pour une église fort belle, fréquentée par les chrétiens et vénérée par les musulmans eux-mêmes.

Examinons à présent la minutieuse description de cette église faite par Adamnan. Arculphe, évêque Franc, probablement de Périgueux, s'était arrêté neuf mois à Jérusalem (1), vers l’an 670, et avait pour guide, dans ses pérégrinations, Pierre, de Bourgogne, ermite qui vécut longtemps en Terre sainte (2). Le pèlerin était donc en état d’être bien renseigné sur les Lieux saints. Lorsqu'il retourna dans sa patrie, le vaisseau qui le portait fut poussé par une longue et violente tempête jusqu’à l’île de Iona, en Écosse, où il reçut l'hospitalité dans l’abbaye de Hy. Là il fit connaissance avec un moine irlandais, Adamnan, qui devint abbé du monastère en 679 et le gouverna jusqu’à sa mort (704). Le pèlerin Franc eut, naturellement, de longues et fréquentes conversations avec les moines, pendant lesquelles il leur racontait ce qu'il avait vu en Palestine. Après le départ de leur hôte, Adamnan rédigea ses narrations, yajoutant, comme le remarquent ses éditeurs, ainsi que l’auteur lui-même, plusieurs notices tirées d’autres sources. Les manuscrits, dont le plus ancien est du vint siècle, concordent généralement entre eux, bien que les copistes y

(1) De locis sanctis, Tobler et Molinier, op. cit., p. 147. 2) Op. cit., p. 184-185.

aient fait des additions, comme le témoignent les tautologies qu’on y rencontre, et que les éditeurs n’attribuent pas à l’auteur, dont le style était plutôt sobre. Quant à la description de l’église de Sainte-Marie, qui seule nous intéresse en ce moment, on ne peut guère douter qu'elle ne soit sortie, dans son ensemble, de la plume d’Adamnan. Voici donc ce qu'il écrit : « Saint Arculphe, visiteur assidu des Lieux saints, se rendait fréquemment à l’église de Sainte-Marie dans la vallée de Josaphat. L'étage inférieur du monument double, recouvert d’une voûte en pierre, se compose d’une magnifique construction de forme ronde, à lorient de laquelle s'élève un autel, tandis que à sa droite se trouve le sépulcre vide en pierre de sainte Marie, dans lequel elle resta ensevelie quelque temps... En entrant dans l’église ronde inférieure de Sainte-Marie, on voit à droite, fixée dans la paroi, la pierre sur laquelle le Seigneur priait à genoux dans le champ de Gethsémant avant l'heure de son arrestation, la nuit où il fut livré par Judas entre les mains des pécheurs. Dans cette pierre, on remarque les vestiges de ses deux genoux, qui s’y sont enfoncés profondément, comme dans la cire molle. C’est ce que nous a déclaré notre frère saint Arculphe, pèlerin aux Lieux saints, qui a vu de ses propres yeux ce que nous décrivons ici. Dans l’église supérieure de Sainte-Marie, ronde également, on montre quatre autels (1). »

(1) «Sanctorum locorum sedulus frequentator, sanctus Arculfus, Sancte Marie ecclesiam in valle Josaphat frequentabat, cuius dupliciter fabricate inferior pars sub lapideo tabulato mirabili rotunda structura est fabricata, in cuius orientale parte altare habetur, ad dextram vero eius partem sanctae Mariae saxeum inest sepulcrum vacuum quo aliquando requievit sepulta. Hanc inferiorem rotundam Sanctae Mariae ecclesiam intrantes, illam vident petram ad dextram parietis insertam, supra quam Dominus in agro Gethsemane illa nocte, quo tradebatur a Iuda in manus hominum peccatorum, flexis oravit genibus anteé horam

Dans ce récit, Adamnan a commis un solennel quiproquo, pour avoir mal compris son hôte. Il est, en effet, impossible que l’église souterraine ait jamais été ronde. Puis, aucun autre écrivain, soit antérieur, soit postérieur aux croisades, n'a jamais fait la moindre allusion à une église, de quelque forme que ce soit, établie par-dessus le souterrain qui renferme le tombeau de la sainte Vierge, et on n’en a jamais trouvé aucune . trace. Ensuite, à cette époque-là les églises en Orient n'étaient pourvues que d’un seul autel. Enfin, le sépulcre de la Vierge n’a jamais pu se trouver à droiîte de l'autel.

Arculphe lui aura parlé de deux églises différentes, non superposées, mais voisines : l’une supérieure, c’est-àdire la grotte de Gethsémani, de forme ronde, située à droite de l’église souterraine, et renfermant les quatre tables d'une des cènes de Notre-Seigneur. De cette église supérieure, le pèlerin descendit au fond de la seconde par un grand escalier. Le moine abbé, se figurant ces deux églises littéralement superposées, donna, naturellement, à l’église inférieure la forme ronde du monument supérieur, de la grotte.

Il est bien possible que dans ses conversations Arculphe ait désigné l’église de Marie par le nom de « crypte », et la grotte de Gethsémani par celui « d'église » et que ces termes aient achevé de dérouter son hôte et de lui faire croire que le sépulcre de Marie se trouvait réellement dans le souterrain d’une église supérieure. En 1165 Jean de Wurzbourg se sert quatre fois du mot « crypta »

traditionis eius : in qua videlicet petra duorum vestigia genuum eius, quasi in cera mollissima profundius impressa, cernuntur. Ita nobis noster sanctus Arculfus frater pronunciavit, sanctorum visitator locorum, qui haec, quae nos describimus, propriis conspexit oculis. In superiore igitur aeque rotunda eéclesia Sanctae Mariae quatuor altaria inesse monstrantur. » (Op. cit., p. 157-158.)

dans sa description de l’église du tombeau de la Vierge : « In hujus coenobii crypta adhuc hodie ostenditur sepultura beatissimae virginis Mariae... Corpus beatissimae virginis Mariae…. in ecclesiam vallis Josaphat est delatum et ibidem in medio cryptae.. est honorifice sepultum (1). » Qui ne serait tenté de croire, à la simple lecture de ces deux phrases, que le pèlerin a vu une crypte réelle située au-dessous d’une église? Le contexte montre, cependant, jusqu’à l'évidence que pour l’auteur « ecclesia » et « crypta » ne sont qu’une seule et même chose, et que dans ses récits 1l n’est fait aucune allusion à une église supérieure. Voici maintenant une relation de pèlerinage dans laquelle la grotte de Gethsémani semble être indiquée par-dessus le tombeau de Marie. C'est celle du moine grec Jean Phocas (1170), où l’on lit : « (A Gethsémani) se trouvent trois églises : à gauche, dans une crypte souterraine, se trouve le saint sépulcre de la Mère de Dieu... Au-dessus, l’autre église (‘O 3° £vwev Zrepoc vasc) est une grotte, dans laquelle eut lieu l’oraison dominicale, et où dormirent les apôtres accablés par le sommeil. Au pied du mont des Oliviers, à la distance d’un jet de pierre, on rencontre la troisième église où... le Seigneur reprit sa prière, lorsque sa sueur découla à terre comme des gouttes de sang{2). »

Qu'y a-t-il, alors, d'étonnant si saint Adamnan a mal compris saint Arculphe et si, au moment de consigner par écrit les récits recueillis de sa bouche quelque temps auparavant, sans pouvoir le consulter, il prit le sanctuaire enfoncé sous terre pour la crypte d’une église élevée par-dessus, et s’il confondit celle-ci avec la grotte

(x) Descriptio T. S., dans Tobler, Descriptiones Terrae s. ex sec, VIHD-XV, Leipzig, 1874, p. 108. — Cf. ibid., p. 169 et 170. (2) De locis sanctis, dans Migne, P. G., t. CXXXII, col. 944-945.

de Gethsémani! C’est cette même confusion qui l’aura amené à placer « à l'entrée de l’église ronde inférieure de Sainte-Marie, contre le mur à main droite », la pierre sur laquelle Jésus avait laissé l'empreinte de ses genoux pendant son agonie au jardin. Après la destruction de l’église de la Prière au champ de Gethsémani par les Perses, cette pierre fut transportée dans un sanctuaire voisin resté debout. Aucun pèlerin ne l’a signalée dans l'église de l’Assomption; mais du xu° au xvi° siècle tous l’ont vénérée dans la grotte de Gethsémani, bien que sa vraie origine fût méconnue pendant longtemps.

On est surpris d’entendre des archéologues, comme M. Melchior de Vogüé (1), répéter sur la foide la relation d'Adamnan qu’anciennement l’église de l’Assomption consistait en une belle et grande rotonde, quand, cependant, rien n’est plus aisé, même à un profane, que de se convaincre du contraire. La branche orientale, qui renferme le tombeau de la sainte Vierge, a une largeur de 6",40, une longueur de 17",80, en partant du transept, et se termine à l’orient par uhe abside. Toute la partie inférieure de cette nef est taillée dans le roc. Au nord du tombeau, par exemple, le banc de malaky est visible et tangible à une hauteur de deux à trois mètres. Il est d'autant plus facile de s’en assurer, qu’en cetendroit on a taillé dans la masse une petite chapelle rectangulaire de 4 mètres de longueur sur 1",75 de profondeur où les Syriens tiennent leur autel. A l’extrémité orientale de cette nef, le rocher est visible, dit Tobler, à une hauteur de 16 pieds (2). Or, une église ronde entre ces parois

(1) Les Églises de la Terre sainte, Paris, 1860, p. 307-308.

(2) Quaresmius (Elucidatio T. S., t, IL, p. 125 a et 184 b) avait entre les mains le traité d'Adamnan et celui de saint Bède; mais à deux reprises il reconnait que l’église de l’Assomption n'a jamais été ronde,

rocheuses n'aurait pu avoir que 6",40o de diamètre, et comme le centre en eût été occupé par l’édicule cubique de 3 mètres de côté, elle n’aurait pu offrir qu’une superficie de 23 mètres carrés aux fidèles qui la fréquentaient (1). Ÿ verrait-on là la grande et belle église des anciens pèlerins, la basilique où saint Jean Damascène prêcha son sermon sur l’Assomption devant les évêques, les prêtres, les moines et le peuple groupés autour du glorieux tombeau (2)? Ce n’est pas admissible. Sur ce premier point, la relation d’Adamnan est manifestement en défaut. Il en est de même de la prétendue église supérieure qui, bâtie sur le même plan, devait avoir les mêmes dimensions. On ne conçoit pas qu’une chapelle offrant 32 mètres de superficie au plus, soit garnie de quatre autels. D'ailleurs, quelque vaste que l’on veuille s’imaginer l'édifice supérieur, cette donnée resterait toujours erronée. A cette époque-là, l'usage n’admit qu’un autel pour chaque lieu d’assemblée des fidèles. En Occident, il est vrai, on finit par considérer toute nef latérale terminée par une abside comme‘une église à part, qui recut un titulaire spécial: mais dans l'Eglise grecque et dans les autres Églises de rite oriental, l'autel unique était resté de rigueur (3).

Si nous consultons les témoins qui ont visité le tombeau de la sainte Vierge, ils nous apprendront que depuis son

ni surmontée d’une autre église. Par contre, il croit que « l’église ronde supérieure » d'Adamnan avait été bâtie par-dessus la grotte de Gethsémani au temps de saint Jérôme, et que c’est là qu’on avait déposé la pierre de l’Agonie. Il confesse, cependant, que malgré ses diligentes recherches, il n’a pu trouver aucun vestige de cette église au-dessus de la grotte.

(1) Die Siloahquelle... p. 153.

(2) Cf. Orato II, Migne, P. G., t, XCVI, col. 721.

(3) Voir F. Cabrol, Diction. d'archéol. chrét. et de liturgie, t. 1, Paris, 1907; col. 3195.

origine, l’église souterraine n’a jamais été reconstruite de toute pièce, et par conséquent, elle a conservé sa forme primitive à travers tous les siècles jusqu’à nos jours. Il ressort des mêmes témoignages qu'une église supérieure quelconque n’a jamais existé par-dessus l’église souterraine.

En 614, les Perses n’auront pas manqué de saccager ce noble sanctuaire. Mais ces hordes, qui traversèrent la Palestine comme un ouragan, ne se soucièrent nullement de détruire méthodiquement les édifices religieux. Ils se contentèrent d'y mettre le feu après les avoir pillés, puis s’en allèrent plus loin. L'église de Sainte-Marie, enfoncée dans la montagne et couverte de voûtes en pierre. n’a pu souffrir beaucoup d’un incendie. Il n’est même jamais question de sa restauration. Antiochus, moine de Saint-Sabas, dit dans son Épître à Eustathe, écrite peu d’années après le passage des Perses, que Modeste « réédifia les temples de Notre-Scigneur Jésus-Christ, le saint Calvaire, sa sainte Résurrection, la vénérable église de l’auguste Croix, qui est la mère des églises (1), et sa sainte Ascension (2), ainsi que les autres vénérables églises (3) ».

On ne voit pas ce que le moine de Saint-Sabas veut dire par ces dernières paroles; car outre les quatre monuments mentionnés ci-dessus, on n’en connaît que :

(1) C’est le Martyrium ou l’église cathédrale, qui n’a été couverte que d’une nouvelle toiture.

(2) Antiochus écrit : « Kai Tv &ytav aûtoÿ &vdAnbiy, » « et la sainte Ascension du même (Jésus). » Godfroy Tilmann (1543) a rendu ces mots par : «Sed et Sanctac Assumptionis aedem a fundamentis exaedificat. » Baronius (Ann. eccl. an. 616, vi), Migne (P. G., t. LXXXIX, col. 1427) et d’autres ont reproduit telles quelles les paroles de Tilmann. C’est pourquoi plusieurs écrivains ont commis l'erreur de prendre l’église de lPAscension Notre-Seigneur pour celle de l’Assomption de la Vierge,

(3) Migne, P.G., t. LXXXIX, col. 1428.

y ES 1 . ‘ LA PIERRE DE L'AGONIE DANS LA GROTTE AU VI® SIÈCLE. 123

deux qui aient été plus ou moins épargnés par les Perses, ou bien restaurés par Modeste avant l’arrivée des Musulmans; savoir la basilique de Sainte-Marie-la-Neuve (1) et l’église du Sépulcre de la Vierge dans la vallée de Josaphat.

D’après le traité de paix accordé par le calife Omar Ibn el-Kattab aux chrétiens de Syrie après la capitulation de Jérusalem en 638, les chrétiens s’engagèrent à ne construire aucune église nouvelle et à ne restaurer aucune de celles qui étaient alors en ruines (2). Or, pendant son séjour à Jérusalem, qui dura une dizaine de jours (3), Omar se rendit une fois dans l’église du tombeau de Marie, au fond de la vallée, et y fit deux prières, raconte Moudjir-ed-Dîn. Il s’en repentit aussitôt, en se rappelant la parole de Mohammed qui dit que cette gorge est celle de l’enfer. « Qu'est-ce que j'ai besoin de prier dans la gorge de la Géhenne? dit Omar. » Selon el-Käab, il aurait dit : « N’allez pas dans l’église de Marie qui est à Jérusalem, savoir l’église de Djesmäniyéh (4). » Si le Khalife a fait cette défense, c’est probablement parce qu'il prévit.que si ses coreligionnaires allaient prier dans cette église, ils finiraient par l’enlever aux chrétiens, bien que sa possession leur ait été garantie par le traité de paix. Cette crainte était d’autant mieux fondée que, d’après une ancienne tradition musulmane rapportée par Moudjir-ed-Dîn le Prophète tenait déjà en grande vénération : le tombeau de Miriam, la mère du prophète Issa (Jé-

(1) Sophrone, Oratio in Chr. nativ., Migne, P. G., t. LXXXVII, col. 3212.

(2) Traité conservé par Asakîr (fol. 68, eod. Damasc. fol. 137), dans EL. Cactani, Annali dell Islam, Milan, 1910, t. IE, p. 058.

(3) Baethgen Fragm., p. 16, dans L. Caetani, op. cit., t. LI, p. 935. — Omar s’occupa pendant ce temps à organiser l’administration de la Palestine.

(4) Voir Tobler, Die Sioahquelle, p. 161.

sus)(1). Omar fut obéi, et pendant six siècles les musulmans se gardèrent d’aller prier dans ce sanctuaire (2).

Vers 670, Arculphe, comme nous avons vu, visita souvent cette église et la trouva fort belle. Willibald y pria aussi vers 724. Épiphane l'Hagiopolite raconte que le tombeau de la Vierge était renfermé dans une « église magnifique », et l’auteur du Commemoratorium dit, vers 808, que « l’église de Marie où il y a son sépulcre », était desservie « par treize prêtres et clercs, et six moines », . et qu'il y avait en outre un monastère de quinze religieuses, les unes cloitrées et les autres tourières (4). Enfin en 943, Masoûdi mentionne dans son Mirâtl ez- Zamän (Miroir du temps), l’église de Djesmäniyéh comme une beauté (3).

Est-ce que dans ce concert d’éloges en faveur de la beauté de l’église de Sainte-Marie et de sa complète préservation, le témoignage du moine Bernard jette une note discordante, vers 865? — Est-ce que le moine normand fait de cette église une description qui concorde avec celle du moine de Iona? — On a généralement admis l’un et l’autre. Cependant, il n’en est rien, ni dans l’un ni dans l’autre cas, comme on en sera aisément persuadé en lisant avec attention le passage de son J{inéraire, où il est question du sépulcre de la Vierge. « En sortant de Jérusalem, y lit-on, nous descendimes dans la vallée

(1) Jérusalem et Hébron, éd. Sauvaire, Paris, 1876, p. 182.

(2) Kémal ed Dîn vers 1242, et Moudjir ed Dîn au xv° siècle (op. cit., p. 33 et 193) sont les premiers chroniqueurs qui parlent des visites faites par les musulmans au tombeau de Marie pour y prier, et ce n’est qu’au xvi° siècle qu’ils y pratiquèrent un mihräb dans la paroi méridionale. (Tobler, Die Siloahquelle, p. 161). Mais peu à peu ils se désistèrent tout à fait de leur empiètement.

(3) Tobler et Molinier, op. cit., p. 302.

(4) Voir Guy le Strange, Palestine under the Moslems, Londres, 1890, p. 203.

de Josaphat, éloignée d’un mille de la cité, et renfer- mant la villa de Gethsémani, avec le lieu de la nativité de sainte Marie, où s'élève en son honneur une très grande église. Dans cette même villa, existe l’église ronde de Sainte-Marie, où se trouve son sépulcre. Bien que celui-ci ne soit pas couvert d’un toit, il ne souffre nullement de la pluie. Au même lieu, il y a l’église où le Seigneur fut trahi, et où l’on conserve les quatre tables de sa cène (1). »

Le plus ancien manuscrit du petit ouvrage de Bernard ne date que du xiu° siècle (2). Par combien de copistes le texte original n’a-t-il pas été altéré pendant l’espace de quatre cents ans? Ce n’est certainement pas le pèlerin qui a placé l’église de la Nativité de la saïnte Vierge, - située dans l’intérieur de la ville, « dans la villa de Gethsémani », au fond de la vallée. Ce n’est pas lui, non plus, qui a éloigné la vallée de Josaphat à un kilomètre et demi de la cité.

Quant au texte tel qu'il nous est parvenu, il exclut d'une manière formelle toute église supérieure. Immédiatement au-dessus du sépulcre de la Vierge est indiqué . un trou béant, ouvert à la pluie. Adamnan reste donc l'unique écrivain, entre tous, qui place en ce lieu deux églises superposées.

Puis, le texte n'insinue pas que l'ouverture située précisément au-dessus du tombeau, d’où la sainte Vierge, selon la tradition, est montée au ciel, fût le résultat du délabrement de l’église. Tout au contraire. Un miracle perpétuel est allégué pour expliquer le bon état de l’édicule sacré, et, a fortiori, du reste de l'édifice,

1) ltinerarium, éd. Tobler et Molinier, op. cit., p. 316. 2) Op. cit., préface, p. xzvi.

malgré l'ouverture béante : la pluie est empêchée, par une force surnaturelle, de passer par le trou, ou bien si elle le traverse, elle ne peut endommager le vénérable sépulcre.

Que faut-il penser de cette ouverture que personne autre ne mentionne, et surtout de l’étonnant prodige, que, certes, tout pèlerin aurait glissé dans sa relation s'il en avait eu connaissance? Rappelons d’abord que l’Jtinéraire de Bernard (1) et le Traité des Lieux saints de saint Bède (2) racontent qu’au mont des Oliviers le centre de l’église ronde de l’Ascension n’était couvert ni de voûte, ni de toiture, afin de laisser libre la voie suivie par Notre-Seigneur en montant au ciel. Il en était à peu près de même dans la rotonde du Saint-Sépulcre. Sæwulf, en 1102 (3), Daniel le Russe, en 1106(4), et d’autres trouvèrent le centre de ce dernier édifice couvert d’une voûte en charpente, avec une ouverture au sommet, disposition qui a été conservée jusqu'aujourd'hui. C’est peut-être cela qui a amené le copiste de la relation de Bernard à se représenter une coupole ou une toiture conique, avec une ouverture au centre, pardessus le sépulcre de Marie, à l'instar de celui de son divin Fils. Mais pourquoi s’est-il imaginé que l’église de Sainte-Marie était ronde? A-t-il été influencé par la relation d’Adamnan, multipliée à foison, grâce au traité de saint Bède? Nous sommes incliné à croire, plutôt, que le copiste, comme Adamnan, n’a pas pu se faire une idée bien claire de l’état de l’église souterraine, et que

(1) Tobler et Molinier, op. cit., p. 316-317.

(2) Zbid., p. 222.

(3) Relation du voyage de Saewulf, éd. d'Avezac, Paris, 1830, p. 27.

(4) Publ. de l'Orient latin, Pèler. russes, Vie et voyage de Daniel, trad. de Kitrovow, p. 13.

dans le texte il ÿ a quelque confusion avec la grotte de Gethsémani, de forme ronde et percée d’un soupirail qui, dans la narration d’Epiphane, était devenu un pertuis mystérieux.

L'ère de paix dont les chrétiens jouissaient au vint et au 1x° siècle, ne pouvait durer. Hakem Bir Amr Allah (985-1021), troisième Khalife fatimite et maître de . l'Égypte et de la Syrie, s’imaginait être la divinité incarnée, et concut l’idée de remplacer l'islam, le christianisme et le judaïsme par une religion nouvelle (1). Pour réussir dans ce projet insensé, il donna d’abord l’ordre, vers 1008, de détruire dans tout son empire tous les monuments chrétiens. Environ 30.000 églises furent livrées aux flammes dans les deux pays. Mais, lorsque son ministre Hamzéh, et son prophète perse, Darazi, lui firent comprendre qu'il ne saurait triompher de l'islam qu’en se servant du christianisme, il autorisa les chrétiens à relever leurs édifices religieux. À cette nouvelle, les pèlerins accoururent de toutes parts à Jérusalem, avec les sommes recueillies en Europe pour la reconstruction de la basilique du Saint-Sépulcre et d’autres sanctuaires (2). Quel était le sort de l’église de Sainte- Marie sous le règne de Hakem? Une chose est certaine, c'est que si elle a été pillée et profanée par les musulmans, elle n’a pas été détruite. Un pèlerin anonyme de la fin du xr° siècle la mentionne encore sans parler de son état de dévastation, « À la sortie de la ville, vers l’orient, écrit-il, se trouve la vallée de Josaphat, qui renferme l’église avec le vénérable sépulcre de la très sainte Marie, et le jardin de Gethsémani, où le Seigneur

(1) C’est celle que les Druses pratiquent depuis. (2) Les récits qu'à leur retour les pèlerins firent sur le lamentable état des sanctuaires de la Palestine, provoquèrent les Croisades,

pria avec ses apôtres et où il fut trahi par son disciple, le traître Judas (1). » En ces temps-là, l’église se trouva néanmoins, faute d’entretien, dans un état de délabrement, comme cela résulte du discours du pape Urbain II en 1095 (2).

Depuis le v° siècle jusfu’à l’arrivée des Croisés le tombeau de Marie est toujours vénéré à la même place, dans la même église. En est-il de même depuis le xu° siècle? Devant le conflit entre la description de cette église, faite par Adamnan et son plan actuel, le D' A. Baumstark ne songe même pas à soupconner que la relation du moine irlandais pût être entachée d'erreur. Le distingué orientaliste préfère révoquer sérieusement en doute, que l’église actuelle occupe l'emplacement de l’ancienne. « À disparu aussi, dit-il, l'église ronde avec crypte au tombeau de Marie, décrite par le même Arculphe, et

mentionnée pour la première fois dans un document:

copte comme une construction de la seconde moitié du v* siècle. Il doit même paraître très douteux (3) que son emplacement soit compris dans l’église de Mélisende (+ 1161), dont la façade s'élève encore aujourd’hui hors de terre. Car, tandis que la construction souterraine de celle-ci offre une croix irrégulière, dont les murs semblent partout s'appuyer contre le roc vif, c’est le plan en rotonde qui est expressément indiqué pour

l'ancienne construction chrétienne (4). » L'église « de Mé-.

(1) Qualiter sita est civitas Jerusalem, Tobler et Molinier, op. cit.

(2) Baronius, Annales eccl., an. 1095, xLiv.

(5) « Muss als hochst zeveifelhaft erscheinen. »

(4) Palestinensia, Ein vorlaüfiger Bericht, Romische Quartalschrift, t. XX, Rome, 1906, p. 129-130. — Le P. H. Vincent, O. P. (Jérusalem, t. IT, Les sanctuaires primitifs du mont des Oliviers), parle de l’église de la Prière du 1v°s. qu'il identifie avec celle dont on a trouvé les ves-

lisende » est l’œuvre des moines bénédictins. Le doute si énergiquement exprimé par le D' Baumstark implique une grave accusation contre eux. Pourquoi ont-ils déplacé le lieu de la sépulture de Marie? Qu'est devenu son tombeau? Que signifie l’édicule qu’on vénère depuis le temps des Croisades? Mais rassurons-nous. Les Bénédictins du xu° siècle, loin de commettre un tel vandalisme, ont conservé avec un soin jaloux lantique église telle qu’ils l’ont trouvée, et les chrétiens indigènes qui ont continué à visiter cette même église d'année en année, ne se sont jamais aperçus que le vénérable sépulcre de Marie ait changé de place, ou qu’il fût abandonné et remplacé dans un nouveau site par un petit monument postiche.

Dès la fin de l’année 1099, les moines bénédictins prirent possession de l'église et de son monastère, pour y établir une abbaye (1). Ils se sont empressés de déblayer le sanctuaire et de restaurer provisoirement la voûte, là où elle en avait le plus besoin. Les murs du bâtiment étaient si bien conservés, qu’ils y célébrèrent les divins offices pendant trente, même quarante ans, avant d’entreprendre une restauration plus complète et plus digne du sanctuaire. C’est ce que nous apprend, en premier lieu, Saewulf, marchand anglo-saxon, qui visita Jérusalem en 1102. « De Sainte-Anne, dit-il, on sort par la porte qui conduit dans la vallée de Josaphat, à l’église de Sainte-

tiges au sud du jardin de Gethsémani (p. 326-336). Il s'occupe même du Dominus flevit et, comme nous l’avons déjà vu, de la grotte de Gethsémani, mais pour leur dénier tout souvenir historique. Quant au tombeau de la sainte Vierge et à l’antiquité de l’église qui le renferme, il garde le silence.

(1) Guillaume de Tyr, Historia IX, Recueil d'Hist. d. Crois., Histor. occid., t. I, Paris, 1884, p. 377. — Cf. Guibert de Nogent, Gesta Dei per Francos, ibid., t. IV, Paris, 1879; p. 183.

Marie de la même vallée, où, après sa mort, elle a été ensevelie honorablement par les apôtres. Son sépulcre est tenu, comme il est digne et juste, en grande vénération par les fidèles, et des moiïnes y fonctionnent nuit et jour au service de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa Mère (1). »

Daniel, higoumène russe (1106-1107), trouva le sépulcre de la sainte Vierge tapissé à l’intérieur de belles dalles de marbre. Sur l’église elle-même, il nous donne le renseignement suivant : « Une grande église à toiture en charpente, consacrée à l’Assomption de la sainte Vierge, avait été élevée jadis au-dessus de son tombeau, mais actuellement cet endroit est dévasté par les mécréants (2). » A prendre cette notice à la lettre, « l'église à toiture en charpente qui couvrait Jadrs le tombeau de la Vierge », n'aurait alors formé qu’un monceau de ruines! Les moines bénédictins continuaient, cependant, à y officier journellement. Puis, Albert d'Aix raconte qu’en 1100 Werner de Gray (ou de Grez), cousin de Godefroy de Bouillon, reçut la sépulture « dans la vallée de Josaphat, dans le portique de la basilique de Sainte-Marie (3) ». Ce portique est celui de l’ancienne église avant sa restauration par les Bénédictins; il était situé plus au nord et beaucoup plus bas que celui construit au xu° siècle. Le même historien rapporte aussi qu'en 1107, Arnulphe d'Audenarde a été enseveli « près de l'église latine de . Sainte-Marie, dans la vallée de Josaphat (4) »

(1) Peregrinatio ad T. S., éd. d'Avezac, Paris, 1839, p. 32-33.

(2) Vie et Pèlerinage de Daniel, Publ. de l’Or. lat., Itin. russes, p. 23.

(3) Historia, VII, XXI, Recueil des Histor. d. Crois., Hist. occid., t, IV, Paris, 1879, p. 521.

(4) Id. 1x, Lu, /bid., p. 1106. — Botilde, femme d’Erik le Bon, roi des Scandinaves, aurait aussi été enterrée près de cette église, d’après Robert d’Elgin (Vita S. Canuti). Nous n’avons pas pu prendre connaissance de cet ouvrage.

Les Bénédictins ont définitivement restauré ce monument de 1140 à 1150, comme tout le monde l’admet avec M. Melchior de Vogüé (1). Mais rien ne permet de supposer qu’ils aient changé le plan primitif du bâtiment, encore moins déplacé l’église. D'ailleurs, comment s’y seraient-ils pris? La nef orientale, qui contient le sépulcre de la Vierge, est encastrée entre deux parois rocheuses d’une hauteur considérable, qui ne va qu’en croissant à mesure que l’église s'enfonce dans la montagne; à l’ouest, les trois branches de la croix sont également établies dans des coupures de rocher. Mais, supposons un instant qu’il fût possible de modifier le plan de l’ancien édifice, et qu’on n’eût pas voulu le respecter; dans ce cas, les constructeurs ne se seraient pas départis des principes d'architecture de l’école bénédictine de l’abbaye de Cluny, dont ils suivaient la règle et les constitutions, et d’où est sorti le deuxième abbé de Sainte-Marie de Josaphat (2). Ils ont laissé un bel et important spécimen de l’art qui leur était propre à cette époque, dans le noble portique qui précède l’escalier monumental qu'ils ont dû prolonger considérablement, à cause du continuel exhaussement du sol. Lorsqu'on descend le grand escalier de l’église de Sainte-Marie, on remarque aisément, sans être grand clerc en archéologie, où cesse l’œuvre du x1r° siècle et où commence l’église primitive (3). Les Bénédictins lui ont

(1) Op. cit., p. 308.

(2) C’est Gelduin, parent du roi Baudouin [#, qui fut élu abbé de Sainte-Marie de Josaphat en 1119. Il gouverna l’abbaye au moins jusqu’en 1130, sinon 1134 (Voir : Tract. de reliquiis S. Stephani Cluniacum delatis. — Rec. d. Hist. des Crois., Hist. occid., t. V, p. 317-318).

(3) M. Melchior de Vogüé écrit encore en 1911, après sa quatrième visite de cette église : « Elle reste une des œuvres les mieux conservées et les plus originales qu’ait produites l’art des croisés. L'église proprement dite est d’une date très antérieure : ancienne crypte, sans caractère défini, elle est à une grande profondeur sous le sol; les croisés se

132 LA PIERRE DE L'AGONIE DANS LA GROTTE AU VIl° SIÈCLE.

laissé son caractère antique, suppléant aux détails architectoniques, comme l'avaient fait leurs devanciers, par les revêtements de marbre, la peinture, la sculpture et: l’orfèvrerie (1).

sont contentés d’en faciliter l’accès par un large escalier couvert d’une voûte rampante, d’une habile exécution. » (Le Correspondant, Paris, 25 juin 1911, p. 1057.) Les Bénédictins n'étaient pas moins conservateurs des monuments anciens, que ne l’a été maître Jourdain, architecte de la basilique du Saint-Sépulcre au xn° siècle.

(r) Le P. Benoît Gariador (aujourd’hui abbé du monastère de Saint- Benoît au mont des Oliviers) est d'avis que, non seulement l’ancienne

Fig. 40. — Sceau de Jean, abbé de Sainte-Marie de Josaphat.

église du tombeau de Marie fût de forme ronde, mais que, même au xu® siècle, les Bénédictins l'avaient recouverte d'une grande coupole. « D'après un sceau de l'abbé Jean de Josaphat (1178-1185), dit-il, que M. Schlumberger a trouvé en Syrie (V. Bulletin de la Société des antiquaires de France, Paris, 1878, p. 181), et dont le revers porte l’unique représentation contemporaine que nous possédons du sépulcre de la Vierge, le monument était flanqué de deux tourelles terminées par de petites coupoles, presque sphériques, et surmonté lui-même d’une grande coupole en dôme à voûte divisée par des arêtes courbes allant du sommet à la circonférence. Il ne reste plus aucune trace, ni du dôme qui recouvrait tout l'édifice, ni des deux tourelles » (Les anciens monastères bénédictins de la Palestine, ap. Jérusalem, Paris, 1907, p. 356 b). Aucun des nombreux écrivains du xr° au xx° siècle n’a fait allusion, soit à la coupole, soit aux tourelles ou à leurs vestiges. Puis, si jamais une coupole s'était élevée sur un point quelconque de l'église, on verrait encore les quatre arceaux qui l’auraient supportée, et le vide laissé par sa disparition n’aurait pu être bouché avec tant d'art qu’on n’en puisse découvrir quelques traces. Or, on ne constate aucun remplissage de ce genre; bien mieux, les voûtes en berceau des quatre branches

En somme, l’église de Sainte-Marie de la vallée de Josaphat n’a jamais été une rotonde, et ne se composait pas de deux édifices superposés. D’un autre côté, les pèlerins du xr° au xvi° siècle signalent dans la grotte de Gethsémani une pierre sacrée, dans laquelle le Seigneur aurait laissé l'empreinte, soit de ses genoux, soit de ses doigts. Adamnan indique cette pierre dans l’église ronde

et la voûte en arête de leurs intersections portent encore des traces de peinture du xn° siècle.

Il est du reste inutile de s’arrêter à d’autres considérations de ce genre. La légende en exergue du sceau de l’abbé Jean ne porte pas le mot « ecclesia » ou « basilica », mais simplement, et en toutes lettres, ceux de « Sepulcrum Beate-Marie ». C’est l’édicule du tombeau qu'il représente, et non l’église. Au dire de Jean de Wurzbourg (1165) et de Burchard de Mont-Sion (1282), cet édicule était décoré avec une grande magnificence, et recouvert de plaques de marbres précieux et d’ornements en or et en argent. En 1345, Nicolas de Poggibonsi, O. F. M.,en fit une description dui rivalise avec le burin du graveur. « Au milieu de l’église, dit-il, se trouve une petite chapelle sur la voûte de laquelle on voit un ciborium en marbre, avec deux chapelles si petites, qu’à peine une personne peut y entrer; l’une est tournée au nord, l’autre au couchant (lisez midi). A l’intérieur de cette sainte chapelle, se trouve le très saint sépulcre de la bienheureuse Marie. » (Libro d'Oltramare, Bologne, 1881, t. I, p. 188.) En 1905, M. G. Schlumberger a publié un second sceau du même abbé (op. cit.,t. LXIV, Quelques sceaux de l’Or. lat. Extrait, p. 8). Sur le revers, il porte le même exergue que le pré-. cédent; mais l’édicule est couronné d’un toit conique montrant onze onglets, tandis que les deux constructions latérales ne supportent aucun ornement. Au lieu des deux globes, on voit, plus haut, par-dessus l'édifice, six lampes, troïs de chaque côté. « Il faut noter surtout, dit M. Schlumberger, la curieuse disposition des lampes (de verre?) suspendues à la voûte de l’église abbatiale, et qui éclairent l’édicule contenant le tombeau de la Vierge proprement dit. » (Cf. une monnaie byzantine représentant l’édicule du tombeau du Christ. Clermont-Ganneau, Rec. d’arch. or., t. I, p. 251.)

Le «ciborium » en marbre a disparu; mais l’hémisphère en maçonnerie qu'il coiffait s’y voit encore. Les deux petites tourelles ont été enlevées également avec tout le revêtement de l’édicule. Ce fut probablement du xvi° au xvu° siècle, lorsque les musulmans arrachèrent les grilles du tombeau de Mélissende et autres œuvres d’art, et établirent uu mihräb au sud du sépulcre de la Vierge. E. Zwinner, 1658 (Blumenbuch d. h. Landes, Munich, 1661, p. 232, dans Tobler, Die Siloahquelle, p. 187, n. 5) leur reproche formellement ce vandalisme.

de la Vierge; mais comme son récit est un tissu d’inexactitudes, pour avoir mal compris son hôte, on ne peut pas accepter son témoignage à l'encontre de ceux qui ont personnellement visité les Lieux saints. On doit donc rectifier la relation à peu près dans ce sens : Dans la vallée de Josaphat se trouve l’église de Sainte-Marie d'une grandé beauté, dans laquelle on descend par un escalier. Dans sa partie orientale, il y a un autel, et au-devant de l’autel s'élève le sépulcre de la bienheureuse Mère de Dieu. A droite, avant de descendre dans l’église souterraine, il y a une église dans une grotte où l’on voit la pierre sur laquelle Jésus avait prié au champ de Gethsémani. Cette église est ronde et on y montre aussi les quatre tables de la cène du Seigneur (1).

Avant de clore l’époque antérieure aux Croisades, il ne sera pas hors de propos de rappeler à la mémoire les anciens monastères de la vallée de Josaphat, dont l’histoire est liée à celle de Gethsémani. Outre l'intérêt que nous offrent ces asiles de sainteté, la position topographique de leurs ruines servira aussi à rendre plus intelligibles les relations des pèlerins latins qui, dans les siècles suivants, y verront parfois les vestiges de la « villa de Gethsémani », le hameau où le Seigneur aurait laissé les huit apôtres, etc.

Nous n'avons pas à revenir sur le monastère de Sainte- Marie de Gethsémani, attenant au tombeau de la Vierge. Les relations des pèlerins citées dans les pages précédentes nous ont appris à peu près tout ce que l’on en sait par l’histoire.

Le plus ancien monastère de la vallée de Josaphat

(1) M. le D' Trusen (op. cit., p. 78) est aussi d’avis que « la relation confuse du texte original (d’'Adamnan) permet de placer cette pierre dans la grotte de la Trahison ».

mentionné dans l’histoire est celui de Flavia. Il était “situé «en dehors de la ville, mais tout près de la ville, au lieu appelé Gethsémani (1) ». Saint Théognius de Cappadoce vint en Palestine en 454 pour visiter les Lieux saints. Il fut ensuite accueilli par les moines qui occupèrent le monastère de Flavia, et avec lesquels il passa une vingtaine d'années. Flavia, dont les historiens contemporains ne parlent pas autrement, devait être une de ces pieuses matrones qui à l'exemple des Mélanie, de Pomnia, de Paule, d’Albine, de Fabiola et d’autres, affluèrent alors en Palestine pour se consacrer aux œuvres de piété et de miséricorde. Comme, d’après le P. Siméon Vailhé, l’église du monastère était dédiée à saint Julien, le martyr de Brives, en Corrèze (2), il est assez probable que Flavia était une matrone gauloise. Obligée bientôt de revenir dans sa patrie pour des affaires graves, la fondatrice confia la direction du monastère à saint Théognius. Mais en 475, celui-ci, ennuyé par les tracas de l'administration, résilia sa charge et s'enfuit dans la solitude pour vivre sous la direction de saint Théodose, son compatriote. Il n’est plus question de ce monastère dans la suite, au moins sous le nom de Flavia ou de Saint-Julien, et on ne peut davantage en préciser l'emplacement.

L'auteur du Commemoralorium de casis Dei (vers 808) enregistre dans la même vallée, en haut « à Saint- Étienne, où il a été enseveli, trois clercs et quinze lépreux; plus bas, à Saint-Léonce, un prêtre; aux Quarante- Saints, trois prêtres; à Saint-Christophore, un prêtre; à

(1) Acta S. Theognit episcopi Beteliae, Paulo Elusense et Cyrillo Scythopolitano auctoribus, Analecta Bollandiana, t. X, Bruxelles, 1891, p.82 Et 82.

(2) Revue de l'Orient chrét., t. IV, Paris, 1899, p. 536, n° 47. — bid., TVA TD NAT

Saint-Aquilin, un prêtre; à Saint-Cyriaque, un prêtre; à Saint-Étienne, trois prêtres; et à Saint-Domète, un prêtre (1) ». À Saint-Léonce, dit le moine Bernard, « le Seigneur viendra pour le jugement dernier(2) ». Quant aux autres localités mentionnées par l’auteur du Commemoratorium, ce ne sont que de petits ermitages sans intérêt, qu'il est impossible de localiser. La plupart s'élevaient probablement sur le flanc du mont du Scandale, occupé depuis par le village de Srlouän. Plus loin, il en nomme cinq autres, dont les deux derniers, Saint- Côme et Saint-Damien rappellent « la colonne de Saint- Côme au torrent de Siloé, sur le chemin de la grande laure, » nommée par Cyrille de Scythopolis, à propos de la création du bir Ayoûb en 514 (3). En faisant l’'énumération des petits couvents du mont des Oliviers, il en cite deux qui, vu les circonstances, méritent notre attention. « Près de cet escalier (4), dit-il, quand tu montes à la sainte montagne, deux reclus, l’un Grec, l’autre Syrien; au sommet de l’escalier à Gethsémani, trois reclus, dont un est Grec, un autre Syrien et le dernier Géorgien (5). » Comme dans les paragraphes précédents l’auteur avait déjà nommé les couvents de « la villa qui est appelée Gethsémani », au fond de la vallée, et que dans le présent il enregistre ceux du sommet du mont des Oliviers, il est évident que la phrase « ad summam sca-

1) Tobler et Molinier, op. cit., p. 302.

2) Id., tbid., p. 316.

3) Vitae S. Sabae, XLVII, éd. Cotelerius, Eccl. gr. monum., t. IL, ohne)

salem dans la vallée de Josaphat, où se trouve le sépulcre de Sainte-

Marie, tu rencontres cent quatre-vingt-quinze marches; pour monter au

mont des Oliviers, il y en a cinq cent trente-sept. » (Op. cit., p. 304.) (S)Op CU PRO

lam in Gethsemane » a été estropiée par le copiste, et que si l’on veut maintenir ce dernier mot, il faut lire : au haut de l'escalier qui descend à Gethsémani, ou qui monte de Gethsémani (1).

(1) La mention de ces deux petits ermitages fait dire au Dr Baumstark (Oriens christianus, loc. cit., p. 272) : « Le Commemoratorium connaît très exactement près d’un escalier au mont des Oliviers — escalier à lorigine manifestement un lien direct entre deux anciens sanctuaires — deux groupes de reclus de différentes nations, dont les uns habitaient «ad summam scalam in Gethsemane ».D’après une logique rigoureuse, il {résulte que, par opposition, le logement des autres était ad imam scalam in Gethsemane. Mais ces groupes de reclus sont distincts du clergé de l’église du sépulcre de Marie. Si leur habitation se trouve au site de l’église inférieure de Gethsémani du Typicon, comme cela paraît ainsi, alors celle-ci doit être différente de l’église du tombeau de Marie, et on peut se demander si les restes (de l’église) du traditionnel jardin de Gethsémani ne doivent pas être mis en relation avec elle. » Baumstark suppose, semble-t-il, que l’escalier du mont des Oliviers est l’œuvre des chrétiens. Dans ce cas, il ignore certainement quand et par qui il fut taillé dans le roc; mais il est persuadé que l'escalier a été créé pour relier directement deux sanctuaires. Quels sanctuaires a dû relier alors l’escalier d’en face, où l’auteur du Commemoratorium a compté cent quatre-vingt-quinze marches, et où un pèlerin du v° siècle en a compté deux cent cinquante? La tradition, il est vrai, indique au pied de cet escalier la lapidation de saint Étienne; c’est peut-être pour pour cela que quelques-uns aimeraient le rajeunir de quatre siècles et plus. Quoi qu’il en soit, il est manifeste que ces deux escaliers ont été creusés pour relier directement, non deux sanctuaires, mais la ville et la cime du mont des Oliviers, et cela avant notre ère.

Le Commemoratorium parle de dix-sept petits couvents ou ermitages éparpillés dans la vallée de Josaphat et au mont des Oliviers, nom- . mant le titulaire ou le saint patron de tous, et ajoutant que seize d’entre eux étaient desservis par un à trois prêtres, et le dix-septième par trois clercs. Il ne cite que deux habitations qui étaient sans titulaire, sans patron, sans prêtre et sans clerc et par conséquent sans oratoire, et ce sont précisément celles du « groupe » de deux reclus et du « groupe » de trois reclus, qui intéressent si vivement le Dr Baumstark. Mais notons que celui-ci est bien hardi en soutenant que le « groupe de deux reclus » demeurait « ad imam scalam in Gethsemane », quand le pèlerin franc, -qui les a trouvés au mont des Oliviers, écrit : &« suxrTA illam scadam, quando subis in montem sanctum. » Ce n’est pas la même chose! Quant au « ad summam scalam in Gethsemane » dans la plume d’un écrivain qui a placé l’église du sépulcre de Marie et deux couvents adjacents « in valle Josaphat, in villa, que dicitur Gethsemane », nous avons

Le monastère le plus célèbre de ces parages, et dont il est aisé de retrouver le site, a été habité par des vierges pendant de nombreux siècles. Théodose, après avoir parlé de la grotte où le Seigneur avait soupé avec ses apôtres, continue en ces termes : « Il y a là une grotte et dans un enclos situé sous le pinacle du Temple se trouve un monastère de nonnes qui n’en sortent jamais, ni vivantes, ni même après leur mort. Quand l’une d’elles quitte ce monde, elle est enterrée dans l’intérieur du couvent. La porte ne s'ouvre que lorsqu'une personne veut rejoindre la communauté ou vivre en pénitente; car elles sont toujours cloîtrées. Elles recoivent les vivres par-dessus le mur, et tirent leur eau d’une citerne (1). »

Par pinacle du Temple, les anciens entendent les restes d’une grosse tour qui s'élevait sur le bord oriental de l'enceinte sacrée, au-dessus de la vallée de Josaphat. C'est là peut-être le mrspüyrov où ispoë de saint Matthieu {iv, 6), d’où aussi, d’après saint Hégésippe, fut précipité saint Jacques le Mineur, qui trouva ensuite la mort dans la vallée du Cédron (2). Aurèle Prudence mentionne la tour, « pinna », qui a survécu, dit-il, à la destruction du

déjà dit que c’est un non-sens et que le texte est nécessairement vicié. Nous répétons que si M. Baumstark n'avait pas fait dire au pèlerin franc « ad imam scalam », quand celui-ci écrit « juxta scalam », et s’il ne lui avait pas fait placer une église à trois nefs 1à où il n'indique même pas un modeste oratoire, il n'aurait probablement pas révoqué en doute l’authenticité du Gethsémani actuel, et il n'aurait pas été tenté de chercher la célèbre église de l’Agonie, la grotte de Gethsémani et même le vénérable tombeau de la sainte Vierge quelque part plus haut sur le flanc de la montagne. Quand et comment, du reste, de faux sanctuaires auraient-ils pu se substituer à ces trois sanctuaires, lorsque, de l’avis de notre érudit orientaliste, du rv° et ve siècle jusqu’au xiv:, le clergé et le peuple de Jérusalem y firent chaque année « une station liturgique » ?

(1) Tobler et Molinier, op. cit,, p. 66.

(2) De hist. martyrii Jacobi, Migne, P. G., t V, col. 1310.

Temple (1). Le pèlerin de Bordeaux la rappelle en ces termes : « Il y a là l’angle d’une tour très haute, sur. laquelle monta le Seigneur. Le tentateur lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas... Et au-dessous du pinacle de cette tour, se trouvent beaucoup de chambres où Salomon tenait son palais (2). » Le prêtre Eucher raconte que du Temple il ne reste plus qu’un pinacle (3). Puis, Théodose indique « le pinacle du Temple où Jésus fut tenté » près d’une église en forme de croix (4). C’est la basilique de Sainte-Marie-la-Neuve, qui fut commen- .cée, d’après Cyrille de Scythopolis (5), vers 510 par le patriarche Élie, et terminée de 531 à 548 par l’empereur Justinien sur les instances de saint Sabas. Autour de cette basilique, le pèlerin de Plaisance rencontra « une grande communauté de moines » avec un monastère, un hospice pour les pèlerins et des hôpitaux pour les malades, pouvant recevoir trois mille personnes (6). La basilique de Sainte-Marie-la-Neuve occupait, d’après des documents nombreux (7), l'angle sud-est de l’esplanade du Temple, et s'élevait avec ses bâtiments adjacents au sud du pinacle (8. On peut donc localiser l’ancien monastère au nord du Tombeau d’Absalon.

) Dittochaeum, Migne, P. L.,t. IX, col. 104.

) Tobler et Molinier, Op. cit., p. 17.

) Tobler et Molinier, op. cit., p. 52.

) Id., tbid., p. 65.

(5) Vita S. Sabae, LX XIII, éd. Cotelerius, Eccl. gr, monumenta, Paris, 1686, t. III, p. 345 s. |

(6) Tobler et Molinier, op. cit., p. 104.

(7) Cf. Procope, De aedif., v, 6. — Voir notre ouvrage : Le Prétoire de Pilate, Paris, 1902, p. 152-153, et Le N. Guide de T, S., 2° édition, Paris, 1920, sous presse.

(8) Dans les manuscrits du traité de Théodose, il est dit à propos de la grotte de Gethsémani où se trouvent les quatre tables de la cène du Seigneur : Deux cents moines y descendent parfois. » Le codex de ce même traité, publié par le cardinal Pitra sous le nom de « Virgilius »,

Le moine de Saint-Sabas, qui a décrit les horreurs auxquelles fut livrée la Ville sainte par les Perses en 614, raconte un touchant épisode qui semble bien se rapporter au monastère en question. « Il y avait un couvent, dit-il, près de la montagne des Oliviers. Les Perses y entrèrent et en firent sortir quatre cents nonnes, des vierges, ils se les partagèrent entre eux et se livrèrent à la débauche. Lorsqu'un jeune Perse s’approcha d’une nonne, celle-ci lui dit : « O jeune homme, laisse-moi ma virginité, et je te donnerai une huile qui te servira à la guerre : partout où tu te frotteras avec cette huile, l’épée ne laissera point de trace. » Le jeune homme consentit à prendre l'huile, tout en satisfaisant au désir de la religieuse. Alors celle-ci lui dit : « Frotte ton cou avec l’huile, et laisse-moi te frapper avec l'épée, afin que tu saches l'exactitude de mes paroles. » « Non, ditil, frotte le tien. » Or c'était ce qu’elle voulait : elle préférait mourir que de perdre son innocence. En effet, le jeune homme prit l’épée, la frappa et, en voyant la tête tomber par terre, il dit : « Cette nonne aimait mieux son âme et préférait la couronne du martyre. » Les autres nonnes qui étaient avec elle, en apprenant son acte, l’imitèrent, se livrèrent à la mort et subirent le martyre (1). » |

L'auteur du Commemoralorium, qui fit un rapport officiel sur l’état des communautés religieuses de Jéru-

porte : « .… Ubi ipse Dominus pedes apostolorum lavavit, quia ipse locus in spelunca est. Et descendunt ibi modo ducenti monacchi a pinna templi. » Le P. Cré cite ce passage et soutient ensuite que la « pinna templi » se trouvait au lieu de l’Ascension, à l’Imbomon, et que ces deux cents moines descendaient de là « dans la Crypte du Credo des Pères Blancs ». (La Crypte du Credo, La Terre sainte, Revue de l'Or. chrét., 1897; p.200 a, —4200 biet 257 b).

(1) A. Couret, La prise de Jérusalem par les Perses, Orléans, 1806, p. 34-35.

salem pour la répartition, croit-on, des subventions accordées par la munificence de Charlemagne, a enregistré aussi le monastère suivant : « Dans la vallée de Josaphat, il y a un reclus et un monastère de vingt-six vierges (1).» La mention du « reclus » assure l’identité de ce couvent avec celui que Théodose indique sous le pinacle du Temple, grâce au témoignage d’'Épiphane l'Hagiopolite qui dit : « Au même lieu vivent cent recluses à l’exemple des Mirophores (2), qu’un stylite gouverne de sa fenêtre. Tout auprès, vers la droite (3), se trouve le manganeau, la pierre sur laquelle fut tué saint Jacques, le frère du Seigneur. Tout cela se voit dans la vallée des Larmes. Au même lieu se trouvent le torrent de Cédron, la vallée de Josaphat et le jardin où fut trahi le Christ (4). »

Nous ignorons le sort de ce monastère sous le règne du Khalife Hakem. Mais jusqu’à une époque assez récente, les pèlerins ont observé ses ruines. Il semble même qu’il fut reconstruit au xr° siècle par des religieux latins, qui ont fait revivre la dévotion au tombeau de saint Jacques le Mineur (5). Jean de Wurzbourg le visita en 1165 et écrit: « Le bienheureux Jacques d'Alphée, qui fut précipité du temple, comme il a été dit, fut enseveli dans la vallée de Josaphat. Or dans cette vallée se trouve une belle chapelle, dans laquelle on voit les

(1) Tobler et Molinier, op. cit., p. 302.

(2) Mirophore, porteuse d’onguent, est le nom des saintes femmes dans la liturgie grecque, — Cf. Epiphane, Sermon sur la sainte Vierge, Migne, P. G., t. CXX, col. 200.

(3) C'est-à-dire vers l’ouest.

(4) Enarratio Syriae, Migne, P. G.,t. CXX, col. 268.

(5) Saint Hégésippe dit déjà que saint Jacques le Mineur fut enseveli au fond de la vallée de Cédron, au-dessous du pinacle du temple. — Voir ci-dessus, p. 14.

marques de son sépulcre avec cette épitaphe en vers, écrite par-dessus :

Urgent Alphaei natum sine lege judaeï. Causa necis fit ei nomen amorque Dei.

Alphaei natus de templo praecipitatus Huc fuit allatus et devote tumulatus.

Il est vrai que plus tard le corps de l’apôtre de Dieu fut transporté à Constantinople (1). »

Saint Théotone, en 1112 (2), ne mentionne en ce lieu que « le sépulcre de saint Jacques, le frère du Seigneur ». Mais une version de Fretellus (vers 1145) dit, d’après T. Tobler (3) : « Là (dans la vallée de Josaphat, où habitent des reclus, se trouve une chapelle en l'honneur de saint Jacques. »

Cet oratoire aura été démoli en 1187 pendant le siège de Jérusalem par Salah ed-Din; car Marin Sanudo (1306- 1319) (4), l'Anonyme grec (c. 1400)(5) et d’autres pèlerins continuent à indiquer l'emplacement du tombeau de saint Jacques, mais sans parler d’église. D’autres, comme Jean de Mandeville (c. 1325) (6) et Schiltberger (1410) (7), par exemple, mentionnent encore, il est vrai, « l'église et le sépulcre de saint Jacques » dans la vallée de Josaphat; mais Nicolas de Poggibonsi (1345) nous apprend positivement qu’à cette époque-là, le bel hypogée juif du voi-

(1) Descriptio T. S., éd. T. Tobler, Descriptiones T. S. ex.s: VIII... Leipzig, 1874, p. 167.

(2) Cité par Tobler, Die Siloahquelle…., p. 3ot, n. 2. (3) Die Siloahquelle…., p. 3o1.

(4) Liber secret. fidel. Crucis, XII, xiv, 9, p. 255. (5) De Locis sanctis, Migne, P. G., t. CXXXIII, col. 977. (6) The book of sir John Maundeville, éd. Th. Wright, Early travels, Londres, 1848, p. 176.

(7) Voir Tobler, op. cit., p. 303, n. 1.

sinage, dans lequel, selon la tradition (1), l’apôtre s'était refugié après la mort de son divin Maître, passait « pour l'église qui a été élevée sur la sépulture de saint Jacques le Mineur (2) ». Cependant, « l'église et le couvent construits par les Frères Prêcheurs au tombeau de saint Jacques le Mineur, et habités par eux peu d'années » (avant 1336), d’après une relation citée par Félix Fabri (3), ne peuvent s'entendre que de l’emplacement des ruines de l'antique couvent et du sanctuaire de Saint-Jacques, tout au fond de la vallée.

À ces ruines on fixa un autre souvenir au xv° siècle. Après avoir localisé l’agonie du Sauveur dans la grotte de Gethsémani, il fallait retrouver l’abri des huit apôtres, et l'on finit par voir dans les ruines situées au nord du pont inférieur « la villa de Gethsémani ». Voici ce qu’en dit Félix Fabri : « Descendant ensuite de là (de la pierre des trois apôtres), vers le torrent, nous vînmes au lieu du Gethsémani, où s’arrêtèrent les huit apôtres pour dormir, pendant que le Seigneur s’en alla avec les trois autres au lieu de la prière. Au temps du Christ, il y avait là un domaine et un petit village de Lévites, où l’on gardait les brebis destinées à être immolées au temple. Après le triomphe du Christ, les chrétiens bâtirent en cet endroit une grande église et un monastère pour un grand nombre de moines. À présent tout est renversé jusqu’au sol. On

(1) CF. S. Grégoire de Tours, Æist. Francor.,I, 21. — De gloria martyrum I, 27. — Bollandistes, 4. S. S., VIIL octobris, 17 D.

(2) Libro d’Oltramare, éd. Bacchi della Vega, Bologne, 1881, t. I, p. 104. — Il semble qu’à Frescobaldi, Sigoli et d’autres pèlerins on n’a pas indiqué la sépulture de saint Jacques le Mineur dans le monument juif, ou bien ils se refusèrent d’y croire; car ils ne parlent que de la retraite de l’apôtre en ce lieu après la mort du Christ.

(3) Evagatorium…, éd. Hassler, Stuttgart, 1843, t. I, p. 412. — Pour plus de détails, voir plus loin chapitre 1x, p. 225.

y voit encore, toutefois, de maigres débris de mur (1). »

Jean Werli de Zimber (1483) (2) et Bernardin Surius (1647) (3), affirment avoir reconnu dans ces ruines les vestiges d’une église. Les dernières traces de cet antique asile de sainteté et du vénérable sanctuaire de saint Jacques le Mineur ne disparurent qu'au xix° siècle, lorsque le terrain fut entouré d’un mur de clôture et transformé en verger.

(DEOLECH CNT SE

(2) Beschreibung der Wallfahrt 7. h. Grab, éd. Feyrabend, Rerszbuch d. h. L., Francfort-s.-Mein, 1583, fol. 136 v°.

(3) Le Pieux Pèlerin, Bruxelles, 1666, p. 406.

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