CHAPITRE VII
L'abbaye et l'hôpital de Sainte-Marie de Josaphat. — Les possesseurs des sanctuaires de Gethsémani. — L'église de la Prière ou de Saint- Sauveur. — Description des ruines de l’église récemment découverte. — Les témoignages du xr° siècle.
Godefroy de Bouillon, proclamé roi de Jérusalem le 22 juillet 1099, « établit les Bénédictins, sur leur demande, dit Guillaume de Tyr, dans la vallée de Josaphat, et dota ce lieu d’un grand patrimoine en leur faveur (1) ». Ils s’installèrent sans retard dans les bâtiments délabrés du monastère annexé à l’église de Sainte-Marie, pour desservir le sanctuaire et entreprendre la construction d’une abbaye nouvelle. Nous connaissons déjà le témoignage
-de Sæwulf qui, en 1102, trouva le sépulcre de la Vierge tenu en grande vénération par les fidèles, et l’église desservie par des moines, qui y accomplissaient « le service divin nuit et Jour (2) ». Cette même année, Hugues, appelé dans un diplôme royal daté de 1115, « premier abbé de Sainte-Marie de Josaphat (3) », assista au concile général de Jérusalem (4).
Historia IX, Rec. d. Hist. d. Croisades, Hist. occ., 1. I, Paris, 1844, p; 377. — Cf. Guibert de Nogent, Gesta Dei per Francos, ibid., t. IV, Paris, 1870, p. 183.
2) Voir ci-dessus, p. 120.
3) Delaborde, Chartes de la Terre sainte, de l’abbaye de N.-D, de
Josaphat, diplôme de Baudouin I*, an 1115, n° V, Paris, 1880, p. 127. 4) Albért d'Aix, Historia, IX, XVI, Rec. d. Hist. d. Crois. Hist. occ.. t. IV, p. 600.
Lorsque les moines furent logés convenablement, ils fondèrent près de l’abbaye un hôpital pour les pèlerins, les malades et les pauvres. Cette fondation eut lieu sous le patriarche Gibelin, mort en 1112 comme cela ressort du diplôme mentionné ci dessus. ;
En 1112, les Bénédictins songèrent à rendre au sanctuaire de Marie son ancienne splendeur, et recurent à cet effet les premières donations (1). Néanmoins, leur projet fut ajourné, et la restauration ne fut entreprise et menée à bonne fin que beaucoup plus tard. Pendant les, vingtcinq à trente premières années du royaume latin, les Francs avaient à batailler sans trêve contre les Sarrasins, qui envahissaient souvent le pays et menaçaient parfois la Ville sainte. Les ouvriers européens étaient, en conséquence, presque toujours sous les armes, ou occupés aux travaux de défense. Aussi, ce n’est que vers 1130 que fut construite la première église latine, celle des cheva- liers Hospitaliers, et l’on n’entreprit l'agrandissement de la basilique du Saiïint-Sépulcre que de 1140 à 1145.
Mais il n’en était pas de même des chrétiens indigènes qui n'avaient pas à suivre les Croisés sur le champ de bataille, ni à prévenir les attaques de l’ennemi. Délivrés du joug des musulmans, ils s'empressèrent de relever les sanctuaires qui ne furent pas revendiqués par les nouveaux conquérants à leur arrivée. « Les édifices construits en dehors des Croisés et de leur influence immédiate, sont en nombre très considérable », remarque M. Melchior de Vogüé(2). Seulement, les écrivains occidentaux les passent d'ordinaire sous silence. Vers 1187, l’auteur de La Citez de Iherusalem nous révèle un des motifs de cette réserve, avec autant de franchise que de
(1) Delaborde, op. cit., p. 21, ne I.
(2) Les églises de la Terre sainte, Paris, 1860, p. 38.
candeur. « Je ne vous ai ni nomé ni nomerai, dit-il, les abeïs et les moustiers de Suriens, ne de Gréjois, ne de Jacobins, ne de Boanins, ne de Nestoriens, ne de Herminius, ne des autres manières de gens qui n’estoient mie obeissant à Rome, dont il y avoit moustiers et abeïs en la Cité, pour ce ne vous veil mie parler de toutes les gens que je ici nomme, qui n’estoient mie obéissant à la loi de Rome, si com on disoit (1). »
L’archéologue, toutefois, distingue à première vue les œuvres des indigènes de celle des Latins; car, si les premiers avaient le même zèle que les seconds pour la restauration des édifices sacrés, ils n'avaient pas le même art, ni surtout les mêmes moyens. Les monuments élevés par les Croisés, d’ailleurs peu nombreux, brillent par “leur riche et noble architecture de style roman de transition. Ceux des Orientaux, au contraire, se distinguent par leur extrême simplicité et par la pauvreté des matériaux. Faute de pierres de taille, la solidité des bâtiments est obtenue le plus souvent par d'énormes murs en blocaille (2).
On ignore en quelle année la restauration de l’église de l’Assomption fut terminée. En 1154, Edrisi, géographe arabe, semble l’avoir vue complètement achevée; car il écrit : « Étant sortis de la porte des Tribus, vous atteignez la limite du tir d’arc, et vous trouvez la grande et très belle église dédiée à Madame Marie, au lieu nommé
(1) Melchior de Vogüé, op. cit., Appendice, p. 144.
(2) Il ne faut pas perdre de vue que la belle église de Sainte-Marie- Madeleine des Jacobites, près de la porte d’'Hérode, a été construite par des architectes francs. (Melchior de Vogüé, op. cil., p. 293-205.) C’est aussi par les Francs que fut élevée la cathédrale arménienne de Saint-Jacques le Majeur; après que le primat des deux Arménies eut pris part au concile de Jérusalem en 1142, ainsi que l'église de la Flagellation, également des Jacobites.
Djismäniyéh. Là se trouve aussi son tombeau, au pied du mont des Oliviers (1). » Il est certain qu’en 1161 l’église était telle qu'on la voit aujourd’hui. Guillaume de Tyr raconte qu’en cette année, la reine Mélissende, fille de Baudouin II, femme de Foulques d'Anjou et mère de Baudouin III, « fut ensevelie dans la vallée de Josaphat, à droite en descendant au sépulcre de la bienheureuse et immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, dans une crypte en pierre, fermée au moyen de grilles de fer (2), avec un autel voisin, où chaque jour ‘sont offertes au Créateur les hosties pour le repos de son âme et celui de toutes les âmes des fidèles trépassés (3) ».
Le patrimoine dont l’abbaye de N.-D. de Josaphat fut doté par les rois de Jérusalem comprenait la vallée du
(1) Géographie, 8. — Voir : Guy le Strange, Palestine under the Moslems, Londres, 1890, p. 210.
(2) En 1422, Jean Poloner (Description de la T. S., éd. Tobler Descriptiones T. S., ex. s° VIH-XV°, Leipzig, 1874, p. 233), dit : « Là repose la reine Mélissende qui a fait construire cette église. » En 1466, un Franciscain anonyme dit « avoir lu dans les annales des rois de Jérusalem » que la reine Mélissende avait fait bâtir la basilique du Sépulcre de la Vierge, et qu’elle a été ensevelie « avant qu’on arrive au fond du souterrain où s'élève le tombeau de la glorieuse Vierge ». ({tinerarium T. S., éd. Ch. Kohler, Revue de l'Or. lat., t. XII, Paris, 1909, p. 23.) Cette reine était en tout cas une insigne bienfaitrios de l’abbaye. Un an avant sa mort, elle lui a légué le casal de Carascos. (Delaborde, op. cit., p.81,n° XXXIV. ) Carascos est le Kefr Kos, village situé à 4 kilom. au noriiest de Naplouse.
(3) Op. cit., 1bid., p. 877. — Cet autel était probablement dédié à sainte Anne, et un autre d’en face à saint Joachim. C’est pour cela,
u’à partir du xy* siècle les pèlerins y virent les tombeaux des parents de la sainte Vierge. L’erreur naquit, peut-être, d’une vague réminiscence populaire que là il y avait un antique sépulcre de famille. Si ce souterrain constituait un sépulcre familial, ce qui est très. vraisemblable, les couches funèlres des ancêtres de Marie furent sacrifiées au plan de l’église, comme l'ont été la plupart de celles des ancêtres de Joseph d’Arimathie, quand on bâtit l’Anastasis par-dessus le sépulcre du Christ. C’est, en effet, au 1v° ou v° siècle que remonte la translation des reliques de saint Joachim et de sainte Anne. Voir : Bollandistes, A, SS., Marti t. Il, p. 77-90; — Juliit. XI, p. 252-258),
Cédron avec la fontaine de Siloé (1). Les moines en exploitaient la culture et y entretenaient plusieurs moulins à vent (2): Mais ils n’entrèrent pas en possession des deux sanctuaires de Gethsémani. La vénérable grotte et l’église de la Prière du Christ restèrent au pouvoir des Syriens, qui reconstruisirent cette dernière sous le vocable de Saint-Sauveur, de l’année 1101 à 1102 (3). Les Bénédictins obtinrent, cependant, un privilège spécial dans ce dernier sanctuaire.
Pour soutenir leurs œuvres de miséricorde, les moines avaient fondé une confrérie dont les membres versaient une cotisation annuelle pour l’entretien de l'hôpital. En échange, ceux-ci furent admis à la participation des biens spirituels des religieux. La communauté s'était aussi engagée, entre autres, à chanter chaque semaine une messe pour les confrères vivants, et une autre pour les confrères défunts, dans l’église voisine de Saint-Sauveur (4).
Le P. Gariador, O. B., énumérant les filiales, les églises et autres possessions de l’abbaye de Notre-Dame de Josaphat d’après ses chartes, écrit à ce sujet : « Il y a également lieu d'ajouter à cette liste la grotte de Gethsémani, comme nous avons eu l’occasion de le dire déjà, ainsi que l’église de Saint-Sauveur, qui se trouvait, d’après Jean de Wurzbourg, à un jet de pierre de la grotte et qui, à l’époque où écrivait cet auteur, était regardée comme l'emplacement où Notre-Seigneur avait prié pendant son agonie, ce qu’atteste aussi la Cité de Jérusalem.
(nDelaborde op cit per, NV EN p 45 En EX VIE == p.167, n° XXIX.
(2) Id., bid.
(3) En, 1102, Sæwulf trouva déjà « un oratoire » à l'endroit où Jésus priait pendant son agonie, Ce même sanctuaire est mentionné de 1103- 1106 et en 1107. (Voir plus loin.)
(4) Delaborde, op. cit., p. 48, n° XIX, an. 1130-1145.
Nous verrons tout à l'heure que les Bénédictins chantaient la Messe deux fois par semaine dans l’église de Saint- Sauveur pour les membres de la confrérie de l'Hôpital. J1 y a donc lieu de croire qu'ils en avaient la charge, bien qu'elle ne soit pas portée sur les inventaires des possessions de l’abbaye qui ont été conservées (1). » L’inventaire des possessions des Bénédictins dans la vallée de Josaphat a été bel et bien conservé. M. Delaborde en a même publié trois, qui tous ont un caractère officiel, étant contenus dans des diplômes royaux, l’un, de Baudouin [°', 1115 (2), l’autre, de Baudouin IT, 1130 G), et le troisième, de Baudouin III, 1145 (4). Par ces actes, les trois monarques confirment les donations faites aux Bénédictins par leurs prédécesseurs et par d’autres princes ou évêques. Outre la mention de l’abbaye avec l’église de Sainte-Marie, on y trouve citée « la vallée de Josaphat, avec jardins, vignes, moulins, la fontaine de Siloé et fossa (5) ». Dans des inventaires si complets et si détaillés, où les édifices sacrés, surtout les sanctuaires, figurent généralement en première ligne, le silence au sujet de la grotte de Gethsémani et de l’église de Saint-Sauveur constitue un argument positif, qui se tourne contre l'hypothèse du P. Gariador. Cet argument est corroboré par le même silence qui règne dans tous les autres documents fournis, soit par les historiens des croisades, soit par les pèlerins latins, grecs et russes. Malheureusement, on ne
(1) Les anciens monastères bénédictins de la Palestine, dans Jérusa-
lem, Paris, 1907, p. 396 b. — L'auteur répète la même chose, p. 305, Sans rien ajouter de nouveau. £
(2) Op:cits p.227.
(3) Op. cit., p. 45.
(4) Op. cit., p. 67.
(5) C’est probablement le birket el Hamra au sud de la piscine de Siloé, plutôt que le bir Ayotb, qui n’a été découvert que plus tard, semble-t-il.
possède aucune relation de pèlerin syrien de cette époque.
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