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Fig. 11. — Plan de Péglise de Saint-Sauveur ou de l’Agonie.
Nous savons aussi que l’église de Saint-Sauveur a été reconstruite bien longtemps avant celle de Notre-Dame de Josaphat. Or c’est à celle-ci que les Bénédictins de-
vaient le plus d'intérêt; c’est à elle qu'ils ont certainement consacré leurs premiers soins, et c’est là et là seul qu'ils récitèrent l'office de chœur « jour et nuit », d’après les pèlerins.
Mais à défaut de documents écrits, existent les ruines de l'église de Saint-Sauveur, qui proclament assez éloquemment que les moines bénédictins n’y sont pour rien, ni dans la conception de son plan, ni dans sa reconstruction, comme le R"° Père abbé du monastère de Saint-Benoît a pu s’en convaincre depuis. Les vestiges de l’église ont été mis au jour à peu près partout, excepté au nord-est, où une sorte d'impasse, enserrée de murs modernes, couvre l’abside septentrionale (A du plan ci-joint) et une grande partie de l’abside centrale (B). Au fond de ce couloir, un tronçon de colonne en marbre, aujourd’hui encastré dans le mur (C), marque pour les chrétiens orientaux l’endroit où le divin Sauveur priait pendant son agonie, et pour les Latins, à partir du xiv° siècle, celui de la trahison. Cette enclave est un lieu de prière commun aux chré tiens latins et grecs, par conséquent, à défaut d'entente cordiale, toute fouille y est interdite en vertu du fameux statu quo (1). Néanmoins, comme l’abside méridionale (E) est restée à découvert, et que le malencontreux couloir laisse déborder, d’un côté, l'extrémité de l’abside centrale
(1) Sur une requête présentée, au mois de janvier 1919, par le R. Père Ferdinand Diotallevi, Custode de Terre sainte, à sa Ble Patriarche Grec Orthodoxe de Jérusalem, avec l'appui de M. le général Storrs, gouverneur militaire de Jérusalem, et de M. le général Bulfn, les Grecs ont obligeamment renoncé à la part de leurs droits sur cette impasse en faveur des Latins, afin de ne pas gêner la réédification de l’église de lAgonie projetée par le R. P. Custode. D'un commun accord, les murs de l’enclave furent démolis, et la colonne qui en garnissait le fond fut encastrée dans le mur élevé à son entrée. L’abside septentrionale et la centrale ont été déblayées aussitôt. Nous représentons le plan de l'église avec l'impasse, pour une meilleure intelligence des récits des pèlerins.
(F), et de l’autre côté le pied des piliers d’ante (G), il est aisé de reconstituer le plan complet de l'édifice; car les trois murs du vaisseau sont dégagés à peu près partout. Vers lorient, ceux-ci s'élèvent encore à une certaine hauteur, au-dessus du sol intérieur, et vers l’occident ils sont arasés au niveau du pavement. L'église est orientée et mesure 32",50 de longueur sur 22,85 de largeur dans œuvre.
L’énorme épaisseur des murs construits en blocaille surprend tout visiteur. Celui de la façade est épais de 2,35 et ceux des deux flancs ont même une épaisseur de 2",55. Au pied de ces deux derniers régnait à l’intérieur un banc en maconnerie de 0,30 de largeur, et de 0",40 de hauteur, recouvert d’une grossière mosaïque (1). A l'extérieur, le mur méridional a conservé un revêtement en pierres de taille de 0",50 à o",60 de hauteur et de 0,40 à 0,05 de longueur, dont subsistent encore trois à quatre assises. L'étrange épaisseur des murs et la pauvreté des matériaux donnent à elles seules l'impression que toute la construction était massive et lourde.
A l'intérieur, deux rangées de trois piles divisaient le vaisseau en trois nefs. Celle du milieu était large, d’axe en axe, de 8 mètres, et les deux latérales, de 4,88 chacune. Les six supports ont complètement disparu, mais non sans laisser des vestiges sur le sol. Ils étaient établis sur de grandes dalles quadrangulaires de 1,80 à 2,05 de côté (H), ou sur des aires composées de plusieurs pièces posées légèrement au-dessous du niveau du pavement en mosaïque, qui les recouvrait sur les bords, particulièrement aux quatre angles. Sur ces dalles, les contours des socles sont nettement tracés, soit par l'encadrement du pavement, soit par le stuc épais dont ils étaient revêtus
(1) On en voit encore un reste dans l’angle nord-est.
et qui est resté adhérent au sol. Le socle était octogonal et mesurait d'un côté au côté opposé 1",80. Cette forme et cette dimension ne permettent de supposer que des colonnes octogonales ou cylindriques de 1",40 à 1",50 de diamètre (1). Ajoutons que les entre-colonnements offrent des espaces très irréguliers, qui varient depuis 4,10 jusqu'à 5,05, de socle à socle. La même irrégularité a dû régner nécessairement pour les ouvertures des arcs jetés d’une colonne à l’autre.
Quelle était la nature de ces colonnes? Nous avons vu que leurs socles étaient couverts d’un enduit sur leurs faces extérieures, au moins à leur pied. De plus, le stuc conservé en certains endroits à une hauteur de plusieurs centimètres, est d’une épaisseur variable, et dans ses faces intérieures on ne remarque aucune partie lisse ou formant angle droit avec la dalle de fondement (2). L'’enduit n’était donc pas appliqué sur un socle en pierres de taille soignées, mais plutôt sur des pierres frustes et mal équarries. Or si le socle, qui est particulièrement sujet à être dégradé par le heurt des pieds des passants, était l'œuvre du maçon, le gros fût de colonne ne pouvait être celle du tailleur de pierre. Sur de semblables socles on ne peut s'imaginer que des colonnes de même construction, c’est-à-dire, en solide maçonnerie recouverte et égalisée par une couche de plâtre. Les supports intérieurs étaient ainsi en corrélation avec les murs extérieurs, par leur masse et leur lourdeur.
(1) Les belles colonnes de l’église ruinée par les Perses, qui ont été respectées par le Khalife Abd el-Mélek (v. p. 98) ne restèrent, sans doute, pas à leur place pendant quatre siècles, sans tenter la cupidité d’un prince musulman moins scrupuleux, surtout sous le règne du Khalife Hakem.
(2) Depuis que les ruines ont été mises au jour, la hauteur de ces vestiges de stuc a notablement baissé.
À l'entrée de l’abside centrale, le pilastre d’ante (I), épais d'environ 1",80, a sa face antérieure garnie d’un ressaut de 0",30 de saillie et de 1,40 de largeur (G). Ce doit être la largeur des arcs qui reposaient sur les colonnes et qui supportaient le mur supérieur, probablement de même dimension. Dans les bas-côtés, sur la face interne de la première travée orientale, on remarque de côté et d’autre une petite maçonnerie (J). Celle du nord a l’air d’appartenir à un pilastre à double ressaut dont l’un mesure environ 1,20 avec une saillie de 0",30, et l’autre 6,60 sur 0",40. Celle du sud ne présente qu’un carré d'environ 0M,60 de côté. Lors même que ces petites saillies eussent servi de bases à des pilastres, ce qui est très incertain, il serait inutile de s’y arrêter; car s’il y avait eu là des pilastres, ceux-ci n'avaient aucune relation avec les deux colonnes opposées, parce que leur axe se trouve en dehors de celui de la pile, de près d’un demi-mètre vers l’occident. Puis, en face des quatre autres bases de colonne n'existe aucun vestige de maçonnerie semblable. Seul, contre la paroi intérieure de la façade, en face de ja colonne sud-ouest (K), on voit une dalle de 1",40 sur o",70, qui porte la naissance d’un pilastre rectangulaire ton 70snr 07,351):
(1) Parmi les pierres de taille (peu nombreuses d’ailleurs) sorties des fouilles, se trouvent deux tronçons de colonne engagée, de 0",42 de diamètre. L’un est coupé aux trois quarts. L'autre, de même forme, est suivi d’une queue de 0,15 de longueur et o",40 de largeur, très fruste sur les trois flancs. Cette colonne était probablement engagée dans l’une des faces d’une pile carrée en maçonnerie, peut-être au porche de l’église. Ces deux tronçons de colonne ne permettent pas de supposer que léglise était soutenue par six piles carrées cantonnées chacune par quatre colonnes engagées, comme les églises de France de style roman de transition offrent tant d'exemples. Ces sortes de piliers ont invariablement un socle cruciforme, qu'aucun architecte européer n'aurait eu la monstruosité de poser sur une base octogonale et maçonnée. D'ailleurs, ces piliers cruciformes ou à faisceaux de colonnes
Tout le sol de l’église était couvert d’un pavement en mosaïque, dont une partie notable subsiste encore. Il est formé de plaques quadrangulaires de marbre ou de pierre dure de toutes couleurs, de toutes dimensions et probablement aussi de toute provenance. L’une d'elles porte un fragment d'inscription funéraire grecque, et une autre un fragment d'inscription coufique provenant également d’une tombe (1). Ces petites dalles, si disparates, sont posées en échiquier, séparées l’une de l’autre d’un intervalle qui varie depuis 10 jusqu’à 20 centimètres. Ces intervalles si irréguliers sont remplis de cubes de mosaïque d’un demicentimètre jusqu’à quatre centimètres de côté, fixés dans le ciment sans art aucun. Ce travail, solide et, certes, économique, constitue le pavement le plus mesquin de tous ceux qu’on a trouvés en Palestine dans les églises du moyen âge. Au fond de la grotte de Gethsémani, vers l’ouest, on voit aussi un reste de l’ancien dallage d’une facture absolument identique. Le banc qu'on y voit au pied de la muraille est également couvert d’une mosaïque grossière, comme celui qu’on voit dans l’église.
Dans la travée qui précède l’une et l’autre abside latérale (L), le sol est rehaussé de la hauteur de deux marches. Dans le bas-côté septentrional (M), on a formé l'un des degrés avec un ancien seuil de porte à deux battants, fort
engagées ne se rencontrent que dans les églises dont les murs sont munis à l'extérieur de contreforts correspondants. Ceux-ci n’ont jamais été employés dans l’église de l’Agonie, qui n'offre aucun signe d’architecture franque.
Parmi les autres débris, se trouvent quelques voussoirs provenant des voûtes en quart de sphère des absides. Mais il n’en existe aucun qui ait appartenu à un arc ou à un arc-doubleau.
(1) Ces deux insignifiants débris ont été remarqués par certains visiteurs, qui se sont empressés d'attirer l'attention de l'autorité locale sur la « sensationnelle découverte ». Pour couper court aux intrigues, la seconde plaque de marbre fut enlevée pour être déposée au petit musée de Saint-Sauveur.
bien travaillé. Il est formé de trois pièces et mesure 2,05 de long sur 0",60 de large (1). Le chœur (N) a une hauteur de trois marches, et se prolonge jusqu’au milieu de la deuxième travée. Il était limité sur trois de ses côtés, nord, ouest et sud, par un mur de 0,50 d'épaisseur, au pied duquel régnait, à l’intérieur et à l'extérieur, un banc en maçonnerie couvert de mosaïques. Outre l’entrée principale à l’ouest (O), le petit mur était percé, à gauche et à droite, d’une petite porte latérale (P). Cette construction avait pour but de soutenir l’iconostase.
La partie orientale de l’église était établie sur le roc qui a été conservé à un niveau supérieur à celui des travées qui précèdent les absides. Au milieu du chœur, à six mètres de son entrée (Q), le rocher émerge d’une dizaine de centimètres au-dessus du pavement, en forme de rectangle bien dressé de 0",80 de longueur du nord au sud, et de 0",60 de largeur. Les arêtes et toute la surface, surtout au midi, ont été martelées par les pèlerins qui en emportèrent des éclats comme souvenirs.
A l'entrée de l’abside méridionale, on voit une entaille carrée de 1,20 de long sur 1*,05 de large pratiquée dans le roc (R). Puis, le rocher s'élève au-dessus du niveau du pavement et monte, en courbes irrégulières, jusqu’à la naissance de l’ancien mur. Quant à l’abside septentrionale, les circonstances n’ont pas permis, comme nous l'avons déjà dit, de constater l’état du sol (2). Les pèlerins
(1) La disposition des trois pierres du seuil a été intervertie par les maçons.
(2) Quand, au mois de janvier 1919, on a déblayé l'angle nord-est de l’église, on a trouvé à 0",65 du fond de l’abside une pierre carrée attenante au sol rocheux, d'environ 1 mètre de côté et de 0",25 de hauteur au-dessus du sol en bonnes mosaïques blanches. A la surface, elle porte une légère excavation. Tout le bloc a été tailladé de
parlent souvent des roches laissées visibles dans cette : église. En 1165, Jean de Wurzbourg les mentionne en ces termes : « De son pavé sortent trois pierres non travaillées, comme de petites roches, sur lesquelles, dit-on, Jésus a prié à genoux à trois reprises; les fidèles baisent ces pierres et y déposent leurs offrandes avec la plus grande vénération (1). » Théodoric, en 1172, indique le site précis de chacune d’elles. « Le lieu d’une prière est dans l'abside gauche; celui d’une autre, au milieu du chœur, « in medio chori », et celui de la troisième, dans l’abside droite (2). » :
Rappelons ici que ces deux pèlerins avaient coutume de copier les épigrammes en langue latine qui décoraient les murailles des sanctuaires. Dans l’église du tombeau de la Vierge, par exemple, le premier en a recueilli neuf, et le second quatre; mais ils n’en reproduisent aucune ni de l’église de Saint-Sauveur, ni de la grotte de Gethsémani, auxquelles cependant ils ont attaché un vif intérêt. Il en est de même de tous les autres pèlerins. Dans leurs relations on ne trouve pas davantage même une simple allusion à la beauté de l'architecture ou de la décoration de l’église de l'Agonie, comme c’est le cas pour la plupart des autres sanctuaires. Il semble plutôt que la modestie de sa structure et probablement aussi son peu d’élévation l’aient rapetissée dans la mémoire de certains pèlerins qui, comme Sæwulf en 1102 (3) et un anonyme de 1130 à 1150 (4), appellent « un oratoire », ou bien « une petite
tous côtés par les pèlerins. Le carré creux de l’abside méridionale semble avoir été occupé par un bloc semblable.
(1) Descriptio T. S., éd. Tobler, Descriptiones T. S. ex sec. VIII°- XVe LS 7A ND 1970
(2) Theodorici libellus de L. S., éd. Tobler, Saint-Gall, 1865, p. 6r.
(3) Voir plus loin, p. 160.
(4) Voir plus loin, p. 172.
église » comme Daniel le Russe (1), tandis que les autres parlent d’une « église » sans épithète, ou d’une « nouvelle église » qui a remplacé une plus ancienne.
En effet, les vestiges de l’église et les anomalies de son plan indiquent une construction faite à la hâte, avec des ressources très modiques, sous la direction d’un architecte timide et inexpérimenté, et en dehors de toute influence franque. Elle ne peut pas être l’œuvre des Bénédictins, qui ne se seraient jamais départis jusqu’à ce point du style et de l'architecture nobles et somptueux qui leur étaient propres. La célébration de deux messes par semaine dans ce sanctuaire n'implique nullement qu'ils en avaient la charge. Ce n’était pas un fait insolite de voir le clergé latin fonctionner, en certaines circonstances, dans des sanctuaires appartenant à un autre rite, même à une secte dissidente (2). Les Syriens en particulier savaient apprécier les Croisés comme des libérateurs et leur témoignaient d'autant plus de sympathie que ceux-ci les comblaient de faveurs. Les Francs ne les traitaient pas seulement comme des sujets loyaux, mais aussi comme les vrais enfants du pays, formant la grande masse de la chrétienté de la Palestine. Les historiens et les pèle rins du xu° siècle parlent souvent des relations cordiales qui règnèrent alors entre Latins et Syriens (3).
D'autre part, la confrérie de l'Hôpital devint illustre
(1) Voir plus loin, p. 169.
(2) De tout temps, par exemple, les Latins célébraient la fête de saint Jacques le Majeur à l’autel de son martyre, dans l’église patriarcale des Arméniens non unis. En 1870, le patriarche arménien profita de la guerre franco-allemande pour les empêcher d’user dorénavant de leur droit séculaire. Le gouvernement français a protesté en vain contre ce déni de justice.
(3) Sæwulf, Relation de voyage, éd. d’Avezac, Paris, 1839, p. 28, 30 et 34. Guillaume de Tyr, Hist, VIII, VI, Rec. d. Hist. d. Crois., t, I, Paris, 1844, p. 331-332.
dès sa fondation. Elle comptait parmi ses membres le roi Baudouin I°' et nombre de princes et de princesses. On s'explique donc aisément que l’abbé de Notre-Dame de Josaphat ait été autorisé à célébrer le service divin en faveur de cette confrérie dans l’église de Saint-Sauveur. Celle-ci était reconstruite déjà en 1202, tandis que l’église de l’abbaye dut attendre longtemps encore sa restauration. Il est possible aussi que, pour prier en faveur des confrères vivants et défunts, on ait choisi précisément le lieu où Jésus lui-même avait prié et où 1l s'était chargé des péchés du monde.
L'Ordinarium ou le rituel des chanoines du Saint- Sépulcre de Jérusalem, conservé dans l’église de Barletta en Italie, nous apprend aussi que, le 15 août, le clergé latin se réunissait dans ce même sanctuaire, pour se revêtir des ornements sacrés et descendre ensuite en procession solennelle dans l'église de l’Assomption de la Vierge (1). |
L'église de Saint-Sauveur a-t-elle été bâtie à l’'emplacement même de celle du 1v° siècle? — Sans nous prévaloir des témoignages concordants des pèlerins de tout rite, qui tous indiquent le lieu de l’agonie de Notre-Seigneur dans la même direction que sainte Silvie, il nous suffira de rappeler que depuis le rv° siècle jusqu’à l’arrivée des Croisés, et bien longtemps après leur départ, l'Église de Jérusalem fit, d'année en année, une station liturgique soit dans cette église, soit sur ces ruines, à l’occasion de la procession du Jeudi au Vendredi saint. Il y a là une garan-
(1) « Cum autem venerint in Ecclesiam que dicitur Sancti Salvatoris, congregabuntur omnes processiones ibi, et postquam omnes sollempnibus vestimentis sunt parati, ordinata processione, procedit ad ecclesiam praefatam (Assumptionis). » Voir Ch. Kolher, Un rituel et un bréviaire du Saint-Sépulcre de Jérusalem (xu°-xtn° s.) dans Revue de l’Or. lat., t. VIIT, Paris, 1901, p. 430.
tie suffisante que ce Lieu saint n’a jamais pu être perdu de vue et que la seconde église n’a pu surgir que sur les vestiges de la première.
Des documents archéologiques, qui constatent d’une manière péremptoire l'existence de la première église en ce lieu, manquent encore (1). Mais bien des indices importants promettent que des fouilles poussées un jour à fond en feront la démonstration d’une manière éclatante. Qu'on n'oublie pas, en effet, que le couloir qui occupe deux absides au nord-est, le mur de clôture du jardin de Gethsémani bâti contre le mur septentrional du vaisseau (S) et une grande citerne construite par l’ancien propriétaire du champ à l’angle nord-ouest de l’église (T), n’ont pas permis jusqu'ici d'explorer le sous-sol sur une étendue assez notable. Ce n’est, du reste, qu’en démolissant les murs massifs des fondements et en défonçant le pavement qu’on peut espérer découvrir le tracé de l’église ancienne.
En attendant, comme les églises du 1v° siècle ne possé-
(1) Dans son plan de l'Église de Gethsémani, le P. H, Vincent (op. cit., p. 331) indique le tracé de l’abside de l’église primitive, qu’il étend d'un mètre plus à l’orient que l’abside actuelle. [Il marque également à l’encre rouge un pan de mur d'environ deux mètres de longueur comme débris de l’abside du 1v° siècle. Or, du tracé de cette abside il n'y a nul vestige, et à la place du prétendu pan de mur on a trouvé, il y a huit ans déjà, un caveau presque à fleur de terre, Le même archéologue est d'avis que l’église primitive, détruite au vur* siècle, a été reconstruite par les Francs (ou les moines Bénédictins). De plus, il veut qu'entre l'édifice du 1v° siècle «et la splendide restauration latine du xrr° siècle s’intercale un remaniement tout à fait pauvre de caractère artistique », et qu'après la disparition complète de l’œuvre des Croisés, apparut de nouveau celle de la première restauration avec ses murs énormes, son pavé mesquin, son iconostase, etc. [Il se permet même de reconstituer les piliers cruciformes des Francs, en établissant sur les bases octogonales des piliers carrés, dont chaque face est ornée d’une demi-colonne engagée (op. cit., loc. cit., fig. 145). Ni l’histoire de cette église, ni les débris qui en restent ne permettent de formuler des hypothèses si hardies.
daient qu’une abside, et que le chevet des bas-côtés se . terminait par un mur droit, on peut prendre comme base du mur qui terminait la nef latérale le rocher coupé en ligne droite, du nord au sud, qu'on voit à l'extrémité de l’abside méridionale.
Le caractère antique du pan de mur qui subsiste à l'extrémité orientale de l’église n’a pas échappé aux pèlerins. En 1480, un évêque français, Louis de Rochechouart, le signale dans sa description du couloir et ajoute : « Ce mur a un air très antique. Il est possible qu’il se trouvât déjà là au temps-du Christ, ou plutôt, il aura appartenu à l'église qui fut bâtie jadis en cet endroit (1). » Après s'être ravisé, heureusement, le pèlerin a touché juste. Il nous apprend aussi indirectement qu’au xv° siècle déjà ce mur était aussi réduit qu'il l’est aujourd’hui, sinon en hauteur, au moins en profondeur, puisque l’évêque n’y a plus reconnu une ancienne abside. Y a-t-il là un reste de « l’élégante église » de sainte Silvie? — Nous ne le croyons pas, pour plusieurs raisons. D'abord, les églises chrétiennes construites au 1v° et au v° siècle avaient leur abside terminée à l'extérieur d'ordinaire en demi-cercle, quelquefois par un mur droit, mais jamais avec la forme polygonale qu'on voit à l’église de Saint- Sauveur. Sur le rocher aplani qui porte l’extrémité de l'abside à pans coupés, on a trouvé, du côté du midi, une forte entaille en ligne courbe.. Cette ligne est une portion d’un demi-cercle dans lequel est inscrit le polygone du mur actuel (a). Vers le nord, elle n’existe pas, parce que, à fleur du mur, le rocher a été taillé à pic, de l’ouest à l’est, sur une hauteur de près d’un mètre (2). Il est donc
(1) Voyage de... dans Revue de l’Or. lat., t. T, Paris, 1893, p. 244. (2) À 1,10 au nord de l’angle sud-est de l’abside, le rocher est taillé à pic sur une longueur de 1",95, une largeur de 0",60 et une hauteur
vraisemblable que l’abside de l’église primitive se terminait à l’extérieur par un mur hémicirculaire.
Sur ce petit plateau rocheux, qui s'élève à o",90 audessus du niveau du dallage du chœur, il ne subsiste plus qu'une seule assise de pierres vers le midi, et deux vers le nord au-dessus de la coupure dont il vient d'être question. Un simple coup d'œil suffit pour reconnaître que ces quelques pierres appartiennent, par leur appareil, à deux époques différentes. Cela s’observe plus nettement sur la paroi extérieure du gros mur méridional du vaisseau. Là, au milieu des pierres à bossage fruste, qui caractérise le travail des tailleurs de pierre du 1x° au xrn° siècle, on en voit un bon nombre qui sont dressées avec beaucoup plus de soin. Leur champ est lisse et encadré d’un liséré ciselé plus finement encore, d’après le procédé en usage à l’époque romano-byzantine. C’est la facon employée, entre autres, par les constructeurs de
qui varie de o",80 à 0",95 (b). A l'extrémité nord-ouest, cette coupure fait un retour d’angle large de 0",80 et profond de 0",50 (c). Ce dernier espace est occupé par une marche taillée dans le vif. Une seconde marche est recouverte de maçonnerie. Tout autour de la cavité existe soit une assise de pierre, soit des vestiges de murs placés en retrait de 0,05 à o",10. Cette excavation, semble-t-il, a déjà frappé les pèlerins du xiv° et du xv° siècle. En 1492, Martin Kabatnik, de Prague, visita « le’ lieu de la troisième prière du Christ » près de l'église de Saint- Sauveur en ruines. « On y voit, dit-il, un rocher coupé en deux, de manière qu'un homme peut passer à travers; il ressemble à une chambrette sans plafond. » (Beschreibung der Stadt Jerusalem, trad. J. V. Prashek, dans Z. D. P. V., t. XXI, Leipzig, 1898, p. 54-55). En 1345, Nicolas de Poggibonsi semble indiquer le même endroit en disant : « La dormirent les apôtres quand le Christ pria son Père, et là on avait construit une église qui est maintenant en ruines; il y a là deux grandes pierres sur lesquelles, dit-on, se tiendra Jésus avec tous ses apôtres pour juger les vivants et les morts. » (Libro d'Oltramare, t. II, p. 179, Bologne, 1881). Faut-il voir dans cette excavation un ancien sépulcre? Dans ce cas, ce ne peut être qu’une sépulture chrétienne. Mais les deux marches par lesquelles on y descendait sur le flanc, et le mur qui s'élevait sur les bords de la cavité constituent des anomalies.
la rotonde du Saint-Sépulcre, comme le témoignent les assises inférieures qui remontent au 1v° siècle. On voit donc par là que l'église de Saint-Sauveur du x1r° siècle a absorbé les débris d’un édifice beaucoup plus ancien et d’une construction beaucoup plus soignée, et cet édifice ne peut être que « l'élégante église » de la fin du rv° siècle. L’abside offre un exemple frappant de la manière de remettre en œuvre au xu1° siècle d’antiques matériaux. La pierre qui forme l’angle sud-est -présente une façon identique à celle des beaux blocs qu’on remarque dans le revêtement de la muraille méridionale. La face qui regarde l'orient a conservé son champ bien aplani, sauf que ses bords sont légèrement ébréchés. Mais vers son extrémité, le bloc a été retaillé de biais pour obtenir un angle obtus (1). Cette nouvelle face présente un champ aussi rugueux et aussi mal soigné que les pierres voisines. L’abside polygonale est donc sans contredit l’œuvre des constructeurs du xr° siècle, qui ont bâti leur église à l'emplacement de l’ancienne, en utilisant ses matériaux encore subsistants dans les décombres. Un double revêtement en pierres de taille leur permit de conserver au chevet à peu près l'épaisseur des murs de l'édifice du iv° siècle.
La façade de l’église de Saint-Sauveur est éloignée de la route de Jérusalem à Jéricho d’une distance de 13 mètres à vol d'oiseau, et le seuil de la porte se trouve à un niveau supérieur à celui du chemin, de 3",40. Les maçons qui ont bâti le mur de clôture sur la route, prétendent avoir remarqué dans les remblais, en face de l’église, quelques marches d’un escalier. Est-ce bien un reste d’un escalier monumental situé dans l’axe de l’église
(1) Il en est de même de l’angle nord-est dégagé récemment.
qu'ils ont observé? Dans ce cas, du 1v° au vu siècle, cet escalier a dû aboutir à un narthex appuyé contre la façade. Mais il est très problématique que l'escalier ait été maintenu au xu° siècle, et le narthex rétabli ou remplacé par un porche. Car, d’après les relations des pèlerins du Xn° siècle, dont nous reproduirons des extraits #7 extenso aux pages suivantes, au sortir de la grotte de Gethsémani, on remontait immédiatement la pente de la montagne et l'on arrivait à l’église de Saint-Sauveur par le jardin de Gethsémani. En effet, Sæwulf l'indique « un peu plus haut (que la grotte) vers la montagne ». L’auteur des Gesta Francorum expugnantium Hierusalem, partant du même point, la montre « vers la montagne, par une voie oblique ». Théodoric de même la vit « un peu plus haut (que la grotte), vers le mont des Oliviers, du côté du midi ». Phocas écrit : « Plus haut (que la grotte), il y a un autre temple... où le Seigneur se livra à la prière. » Enfin l’auteur de La Citez de Iherusalem dit :. « D'autre part la voie, si come l’on monte au mont d’'Olivet. avoit un moustier que on apeloit S. Sauveur. » Aucun pèlerin ne s’est rendu à ce sanctuaire par le chemin qui côtoie le torrent de Cédron. Sainte Silvie nous apprend aussi que lors de la procession du Jeudi au Vendredi saint à l’église de la Prière, « tous descendent de là à pied, avec l’évêque, à Gethsémani, c’est-à-dire, près de la grotte où Jésus fut trahi par Judas. A cette occasion, elle rappelle que du sommet de la montagne jusqp'en ce dernier lieu, le chemin était raide et pénible. La procession annuelle suivait donc, en sens inverse, le même chemin que les pèlerins du xr° siècle.
Il est possible que les fidèles, une fois arrivés à cette église du côté nord-est, l’aient contournée pour y entrer par la porte de la façade. Mais il est plus probable que
le mur septentrional du vaisseau était percé d’une porte précédée d’un porche. En tout cas, le jardin de Gethsémani englobait alors l’église de l’Agonie, qui en était le plus beau joyau et en constituait le coin le plus sacré.
Après avoir démontré que l'église du 1v° siècle a été reconstruite, pour la première fois, dès l’arrivée des Croisés par les soins des chrétiens indigènes, il nous reste encore à exposer aux yeux du lecteur la série des témoignages du xu° siècle, qui intéressent la topographie de Gethsémani, pour le convaincre, s’il en était besoin, qu’à l’époque des croisades la tradition relative à ses sanctuaires n'avait pas varié dans ses points essentiels. Comme le sanctuaire de la sainte Vierge est mis hors de cause, il ne peut en être question qu'incidemment.
Au xu‘ siècle, les pèlerins continuent tous à visiter le lieu de la trahison et celui de l’arrestation du Christ au nord du chemin du mont des Oliviers, et celui de son agonie au sud du même chemin. [ls désignent encore la grotte du nom spécifique de « Gethsémani », par opposition au « Jardin de Gethsémani » où Jésus était allé prier, et y voient le refuge où se retirait le Maître avec ses disciples lorsqu'il passait la nuit dans ce domaine. Mais sur quelques points secondaires, ils ont dévié de la tradition primitive. 2
En premier lieu, ils ignorent la cène avec le lavement des pieds que Jésus a célébrée dans la grotte de Gethsémani (1). Puis, ayant trouvé la trahison de Judas commémorée dans l’intérieur de la grotte, ils y localisent aussi l'arrestation du Sauveur. De plus, ils s'appuient sur le texte de saint Luc (xxit, 47) où il dit : « Comme il parlaït encore, voici qu'une troupe de gens parut; celui
(1) Nous avons vu, p. 85, que la cène avec la purification est encore rappelée par un pèlerin russe au xv° siècle.
qu'on appelait Judas, l’un des Douze, marchait en tête. Il s’approcha de Jésus pour le baiser. » En conséquence, le sommeil des trois apôtres est localisé dans la grotte, et les tables de la cène de Théodose étaient devenues, semble-t-il, les places distinctes où les disciples se tenaient accroupis. Enfin, à peu près tous parlent de la pierre merveilleuse vénérée dans la grotte ab antiquo, et dans laquelle Jésus a laissé miraculeusement une empreinte. Toutefois, ils n’y voient plus celle des genoux; mais plutôt celle de la main du Sauveur. L'on conçoit qu’en présence de cette pierre ils devaient se trouver dans une grande perplexité. D’abord, par suite de la dévotion indiscrète des fidèles qui en auront détaché des parcelles, elle a dû perdre sa physionomie première, si bien que quelques visiteurs y voient l'empreinte de cinq doigts, d’autres de six et de dix. Ensuite, dans le cas qu’ils eussent appris, comme c’est probable, que c'était la pierre sur laquelle Jésus se tenait à genoux pendant son agonie au jardin, comment pouvaient-ils la concilier avec les trois roches saillantes qu'on leur montrait dans l’église de Saint-Sauveur pour les pierres sur lesquelles le Seigneur fit ses trois supplications? L’idée qu’on ait pu détacher un grand fragment de la même masse rocheuse quelques siècles auparavant ne leur vint, sans doute, pas à l'esprit. Nous verrons au chapitre suivant qu'on a protesté contre l’opinion erronée de l’époque, et qu'une inscription latine a été peinte dans la grotte au-dessus de cette pierre pour bien accentuer que c'est là « la pierre » sur laquelle Jésus a subi son agonie. Mais cette inscription, mutilée et interpolée peu après son exécution, fit croire aux visiteurs du xiv° siècle, que c'était là « la grotte » dans laquelle le Sauveur a émis une sueur comme de gouttes de sang. Cela prouve que
les pèlerins ne transmettent pas la tradition attachée à cette pierre, mais bien leurs idées divergentes sur sa nature et son histoire. Ils nous communiquent leurs interprétations personnelles, ou la version qu’ils supposent être la plus rationnelle.
Ces explications préliminaires nous dispenseront de nous arrêter à chaque texte pour interpréter la vraie pensée de l'écrivain.
Lorsque, au commencement du siège de Jérusalem par les Francs, Tancrède, prince normand de Sicile, rencontra au sommet du mont des Oliviers un ermite, celui-ci lui montra du doigt les sanctuaires environnants, entre autres « le lieu de la prière du Seigneur, accompagnée d’une sueur de sang (1) ».
L'auteur anonyme des Gesia Francorum expugnantium Iherusalem, qui accompagna la première Croisade et qui termina son ouvrage en 1106, s'exprime dans les termes suivants : « Là il y avait au temps du Christ une certaine villa appelée Gethsémani, où le Fils de Dieu fut trähi (2). Laissant là ses disciples accablés de sommeil, il s’éloigna d'eux d’un jet de pierre vers le mont des Oliviers, par une voie oblique, afin de prier; on y voit maintenant un certain oratoire consacré en l’honneur du Sauveur. Là commence l’ascension du mont des Oliviers (3). » Ici la description topographique des deux sanctuaires ne laisse rien à désirer.
Sæwulf (1102) dit de même : « Là est le torrent du Cédron; là se trouve Gethsémani où se rendit Jésus avec ses disciples, lorsque, du mont Sion, il alla au delà du
(1) Radolphe de Caen, Gesta Tancredi, Recueil. d, Hist. d. Crois., Hist. occ., t. III, Paris, 1866, p. 686.
(2) C'est la grotte.
(3) Rec: d'eHist\d Oro IS IMocc At AI ER EE
torrent du Cédron, une heure avant sa trahison; il y a là un certain oratoire (1), où il laissa Pierre, Jacques et Jean en leur disant : Restez ici et veillez avec moi; et, s'étant éloigné (d’eux), il tomba la face contre terre et pria; il vint ensuite auprès de ses disciples et les trouva endormis; là apparaissent encore les places où dormirent les disciples, chacun à part... Un peu plus haut, vers la montagne des Oliviers, s'élève un oratoire au lieu où le Seigneur pria, comme on lit dans la Passion : Puis il s'éloigna d'eux à la distance d’un jet de pierre. Et se trouvant en agonie..…. (2). »
Daniel, higoumène russe (1106-1107), avait comme guide un moine grec du couvent de Saint-Sabas. Son récit est plus bref et surtout plus clair que le précédent. « A dix sagènes (3) de distance du Tombeau de la très sainte Vierge, se trouve la grotte où le Christ fut livré par Judas-aux Juifs pour trente sicles d'argent. Cette grotte est au delà du torrent du Cédron, au pied de la montagne des Oliviers. Non loin de cette grotte, vers le midi, à la distance d’un petit jet de pierre, se trouve l'endroit où le Christ pria son Père, pendant la nuit où il fut livré aux Juifs pour être crucifé, et dit: Mon Père, s'il est possible, faites que ce calice s'éloigne de mot. (Matth., xxvi, 30.) Une petite église s’élève maintenant en ce lieu. De là à la tombe de Josaphat, la distance est d’une portée de flèche (4). »
(1) C’est également la grotte, comme on verra plus loin.
(2) Relation de voyage, éd. d’Avezac, Paris, 1839, p. 33. — Le texte latin publié par d’Avezac porte ici et pour le lieu de la prière le mot « oraculum quoddam ». Th. Wright (Early travels, Londres, 1848, p. 41) l’a rendu en anglais par « oratory ». Ce terme s'impose.
(3) La sagène est une mesure russe qui vaut aujourd'hui 2",13.
(4) Vie et pèlerinage de Daniel, trad. M° de Khitrowo, Publ, de l'Or. lat., Itin. russes, Genève, 1884, p. 23.
Nous ne connaissons l'ouvrage de Belardo d’Ascoli (1112-1120) que par une recension du professeur Neumann, O. Cist., qui dit: « La description de l'église de Gethsémani est très claire. C’est une grotte (crypta); elle pouvait contenir trois cents personnes. L'autre église, celle qu'on nomme Saint-Sauveur, n'était pas encore élevée; mais on y montrait le lieu traditionnel (1). » De ce que le pèlerin ne parle pas de « l’église de Saint-Sauveur », on ne devrait pas conclure qu’elle n'existait pas encore, puisque les trois auteurs précédents en parlent en termes précis. Les pèlerins se contentent, parfois, de consigner simplement les Lieux saints, les sites évangéliques, sans se préoccuper des édifices sacrés qui les marquent. Les deux auteurs suivants, l’un de 1145, l’autre de 1148, n’agissent pas autrement. Le premier, un anonyme latin que T. Tobler, son éditeur, désigne sous le nom d’Z#n0minatus VII, s'exprime en ces termes : « Il s’y trouve aussi la villa appelée Gethsémani. Là le Seigneur laissa Pierre, et les autres disciples quand il pria : Père, s’il est possible... Là il y a le jardin où il fut arrêté par les Juifs, et, à une distance d’un jet de pierre de là, est le lieu où il pria et sua comme des gouttes de sang découlant jusqu’à terre. Près de ce lieu se trouve le tombeau de Josaphat (2). » Le second est Rorgo Fretellus de Toulouse, chancelier de la Galilée en 1119 et puis archidiacre d’Antioche. En 1148 il composa un Traité des distances des Lieux, dans lequel on lit : « Au pied du mont des Oliviers, à l’orient, au delà du torrent du Cédron, le Christ pria son Père, à un jet de pierre de Gethsémani,
(1) Archives de l'Or. lat., Critique des sources, t. I, Pre 1881, p. 228. — Nous constatons que le P. Neumann (loc. cit.) a lu d’une manière fort distraite le passage de Théodoric se rapportant à la grotte
de Gethsémani.
(2) Descriptiones ex sec. VIII-XV?°, p. 104.
disant : Père, s'il est possible... Là, en vertu de la crainte de la chair, il émit une sueur comme de sang; là il dit à Pierre : Vous n'avez pu veiller une heure avec moi. Il retourna ensuite à Gethsémani. Or Judas, le traître, ayant déjà touché le prix dont il était convenu avec les Juifs au sujet de Jésus, donna à la cohorte le signe : Celui auquel je donnerai un baiser, etc. L'ayant reconnu par la trahison du baïser, ils le conduisirent garrotté à Sion (1). » Eugésippe a traduit ce traité en grec d’une manière presque littérale (2). On aurait bien tort d’invoquer le silence de ces écrivains contre l'existence de l’église de Saint-Sauveur; car Cest précisément à cette époque, de 1130 à 1145, que, d’après les archives de l’abbaye de Notre- Dame de Josaphat, la confrérie de l’hôpital se réunissait deux fois par semaine dans ce sanctuaire, pour y assister à la messe (3).
M. Ch. Kohler a publié une curieuse lettre de Gui de Blond, moine de Grand-Mont, qui a visité Jérusalem en 1150, et en rapporta un grand nombre de reliques. A son retour, il en offrit une des plus insignes, provenant de Gethsémani, aux chanoines de Saint-Junien de Condom, dans le Limousin. « L'abbé de Josaphat, écrit le moine, m'a donné (une parcelle) du sépulcre de la B. Marie et de la pierre de Gethsémani, que le Seigneur a touchée quand il priait dessus. » I lajoute qu’en route les voleurs lui ont dérobé tous les sceaux des reliques qu'il avait emportées. Qu'il y eût déjà au xn° siècle des brigands numismates, cela s’expliquerait encore; mais qu’ils aient collectionné des sceaux de reliques, cela paraît au moins singulier! L'éditeur n’est pas certain que le document soit
(1) Liber locorum Terrae sanctae, Migne, P. L., t. CLV, col. 1049. (2) De locis sanctis, Migne, P. G., t. CXXXITI, col. 1007. (3) Voir ci-dessus, p. 149.
172 Ne LES SANCTUAIRES AU XI° SIÈCLE.
authentique, et le fût-il, il met en doute que le moine ait obtenu les reliques des divers personnages qu’il indique (1). Cette lettre montre au moins combien « la pierre de Gethsémani, » probablement celle de l’église de Saint- Sauveur, était tenue en vénération à cette époque.
M. Melchior de Vogüé a publié une description d’un anonyme latin qu'il fait remonter entre 1130 et 1150. On lit dans ce petit traité : « Hors de cette église (de Sainte- Marie), se trouve le lieu nommé Gethsémani, où il y a une grotte, dans laquelle Judas livra le Seigneur aux Juifs, et, à droite, à une distance d’un jet de pierre, est l’oratoire où il pria le Père au temps de sa Passion : et sa sueur devint comme des gouttes de sang coulant à terre (2). »
Nous arrivons à Jean de Wurzbourg qui, comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire, fit le pèlerinage de Jérusalem en 1165, et en laissa une excellente relation. « La distinction de ces lieux, dit-il, savoir, où s’arrêtèrent les disciples et où le Seigneur a prié, apparaît clairement dans la vallée de Josaphat; car, près de la grande église dans laquelle se trouve le sépulcre de la bienheureuse Vierge Marie, dont nous parlerons plus loin, existe encore, à la droite de son entrée, une chapelle dans une caverne, où s’arrêtèrent les disciples tristes et somnolents, et d’où le Seigneur s’éloigna d’eux trois fois et revint autant de fois auprès d’eux. Une peinture, qui y existe encore, représente ce sujet. Quant au lieu où le Seigneur a prié, il est occupé par une nouvelle église, appelée église de Saint-Sauveur; de son pavé émergent
(1) Epistola Guidonis de Blavone Grandimontis, éd. Ch. Kohler, Mélanges pour servir à l'hist. de l’Or. latin, Paris, 1900, p. 244-246.
(2) De situ urbis Jerusalem, éd. Melchior de Vogüé, Les Églises de la Terre sainte, Appendice, p. 414.
trois pierres non travaillées, comme de petites roches, sur lesquelles, dit-on, Jésus priait à genoux trois fois; les fidèles baisent ces pierres et y déposent leurs offrandes avec la plus profonde vénération. Dans la susdite grotte, le Seigneur sut que Judas s’approchait avec la tourbe... et dit à ses disciples dans cette même caverne : Levezvous et allons, voici qu'il s'approche, etc. Étant alors sorti de Gethsémani, et ayant été reconnu par le baiser de Judas, il fut arrêté, lié et emmené par la cohorte. Dans cette même grotte, on montre cinq trous dans une pierre, comme l'empreinte des cinq doigts de la main du Seigneur. Je dis du Seigneur, comme si, arrêté et malmené, il avait cherché à se retenir. Quoi qu’il en soit, nous savons, sans en douter, qu'il pouvait faire des choses encore plus puissantes et plus merveilleuses (1). » Au prêtre allemand, comme à l’anonyme de 1145, on a montré le lieu de la trahison en dehors de la grotte, et la pierre qu’on y vénérait y aurait été transportée du lieu de l'arrestation.
En 1172, Théodoric, pèlerin également originaire d'Allemagne et écrivain aussi estimé par les palestinologues que le précédent, a laissé sur les sanctuaires de Gethsémani des détails précieux : « En t'avançant (de l’église de Sainte-Marie) vers le mont des Oliviers, du côté du midi, tu rencontres une église, hon pas petite, appelée Gethsémani, où le Sauveur, venant au jardin (2) avec ses disciples, entra et leur dit : Asseyez-vous ici, pendant que je vais là pour prier. En y entrant, tu trouves aussitôt un vénérable autel, et à gauche, en avançant
(1) T, Tobler, Descriptiones T..S., ex sec. VIIE®-XV®, p. 173.
(2) Le texte porte « ab horto veniens ». Dans l'original on lisait certainement « ad hortum veniens », comme l’exigent l’histoire évangélique et le contexte de la relation du pèlerin,
dans le souterrain rocheux, tu remarques quatre places distinctes, dans chacune desquelles trois apôtres s’étendirent pour dormir. Également à gauche, dans l'angle de cette grotte, existe une grande pierre dans laquelle le Christ, en y imprimant ses doigts, laissa six trous (1). Puis, il s’éloigna d’eux à une distance d’un jet de pierre. En effet, un peu plus haut, vers le mont des Oliviers, du côté du midi, il pria trois fois, et en ce lieu est bâtie à “présent une nouvelle église. La place d’une prière est . marquée dans l’abside gauche, celle d'une autre au milieu du chœur, et celle de la troisième dans l’abside droite. A mi-chemin entre Gethsémani et les lieux des prières, sur le flanc du mont des Oliviers, où la foule accourut au-devant du Seigneur avec des branches de palme (2),
(1) Le professeur Neumann (op. cit., loc. cit., p. 228) dit : « Il n’en reste pas moins cette différence entre la « crypta » de Belardo et l’« ecclesia non modica Gethsemani » de Théodoric, que chez ce dernier la grotte sert de crypte à une grande église. » Est-ce que vraiment Théodoric a trouvé par-dessus la grotte une grande église? Il ne dit rien de semblable. Aucun de ses devanciers ne l’a aperçue, et les pèlerins suivants ne l’ont pas remarquée davantage. Pour Belardo « la grotte » est « l’église ». Jean de Wurzbourg trouva « la chapelle dans une caverne ». Puis viendra Phocas qui y vit aussi «une église, c’est-à-dire une grotte ». L'auteur de La Citez de Iherusalem parle « d’un moustier en une roche ». Théodoric a oublié de dire dès le commencement que là où Jésus dit aux trois disciples : Asseyez-vous ici, il y a une église « dans une caverne ». Mais il n’a pas tardé de dire : «en avançant dans le souterrain rocheux... »
Le pèlerin suivant parlera aussi de « quatre places distinctes où les apôtres dormaient trois par trois ». N'est-ce pas une réminiscence des « quatre tables » de Théodose et d’Arculphe ? En tout cas ce sont ces « quatre places distinctes » qui-ont fait commettre aux pèlerins la bévue de placer dès le commencement les trois apôtres avec les huit, et d'en compter douze. Quant à la pierre avec l'empreinte merveilleuse, on la montre invariablement « à gauche, en entrant ». C’est précisément là (au point C du plan de la grotte) qu’on voit l’inscription qui a dérouté les Latins au xrv° siècle,
(2) C'est là, à droite en montant, qu’on montra au Pèlerin de Bordeaux le palmier, dont les enfants arrachèrent des branches.
on a élevé un monceau de pierres sur lequel le jour des Rameaux, le patriarche bénit les palmes (1). Quelque part en ces lieux, pendant que Jésus était triste et affaissé, Judas, arrivant avec des lanternes, des torches et des armes, et les agents des Juifs l’arrétèrent et l'emmenèrent (2). »
L'Jnnominatus II qui, d’après Tobler, l'éditeur, visita Jérusalem vers 1170, dit aussi : « De là on se rend dans la vallée de Josaphat où se trouve le sépulcre de sainte Marie. Là, presque aux portes du monastère est le lieu appelé Gethsémani, où Judas trahit le Seigneur. Il s’y trouve une pierre qui, dit-on, a cédé sous ses doigts. Dans la même chapelle sont quatre places distinctes, où il trouva ses disciples endormis trois par trois. Hors de l’atrium (3), à environ un jet de pierre, on rencontre une église bâtie en l'honneur du Sauveur, à l'endroit où il pria trois fois et où une sueur de sang s’écoula de lui (4). »
La description du Gethsemani par Jean Phocas, moine grec qui parcourut la Palestine en 1177, est moins confuse que la plupart de ses récits. Au sortir de l'église de Sainte-Marie, il dit : « Plus haut, il y a un autre temple, une grotte, dans laquelle le Seigneur s'était livré à la prière (5), et où les apôtres, accablés de sommeil, s’endormirent. Au pied du mont des Oliviers, à un jet de pierre, se présente un troisième temple, dans lequel le Seigneur, après avoir repris les apôtres à cause de leur indolence, comme l'Évangile le rappelle, retourna et se remit à prier, 1)Ce lieu n’est pas à confondre avec celui où Jésus pleura à la vue de Jérusalem, et qui se trouvait plus haut.
(2) Theodorici libellus de L. s., éd. Tobler, p. 61-62.
3) Il est ici question de l’atrium de l’église de Sainte-Marie.
(4) Theodoricti libellus.. cui accedunt breviores aliquot descriptiones,
éd. Tobler, p. 124.
5) C’est une réminiscence du séjour habituel de Jésus dans cette
grotte.
alors qu’avec la sueur s’échappèrent comme des gouttes de sang (1). »
L'auteur de La Citez de Iherusalem a séjourné longtemps dans la Ville sainte, jusqu’à l'expulsion des Francs en 1187,et les Lieux saints lui étaient familiers. Voici sa description de Gethsémani, faite après la prise de la ville par Salah-ed-Dîn : « El val de Josaphas si avoit une abeie de noirs moignes. En cele abeie avoit un moustier de Madame Sainte Marie. En cel moustier estoit li sepulcres où el fu enfouie. Li Sarrasins quant il orent pris la cité, abatirent cele abeie et en portèrent les pierres pour la cité refermer, mais le moustier n’abatirent ils mie. — Devant ce moustier au pié du mont d’Olivet avoit I moustier en une roche que on appelloit Gethsemani : là fu Ihesu Christ pris : d’autre part la voie, si come l’on monte au mont d'Olivet, entour le giet d’une petite pierre, avoit un moustier que on apeloit S. Sauveur; là ala Jhesu aourer la nuit qu’il fut pris, et là il dégouta li sans de son cors aussi come sueurs (2). »
A la suite de la désastreuse bataille de Hattin, le 2 juillet 1197, Jérusalem tomba bientôt au pouvoir de Salah ed-Din, qui obligea tous les Latins, prêtres, moines et séculiers d’évacuer le pays. Les Bénédictins quittèrent pour toujours leur abbaye de la vallée de Josaphat; les uns partirent pour le royaume de Sicile où l’abbaye possédait de grands domaines et plusieurs filiales; les autres allèrent s'établir dans les filiales que la maison mère possédait en Orient, notamment à Tripoli et à Saint-Jean d’Acre. Après leur départ, les Sarrasins démolirent le monastère et l’hôpital, comme nous venons de l'entendre,
(1) Descriptio T. S., Migne, P. G., t. CXXXIII, col. 945. (2) Melchior de Vogüé, op. cit., Appendice, Ip. 442.
et employèrent les matériaux à restaurer les remparts; car c'était entre la porte de Saint-Étienne et l'angle nord-est de la ville que Salah ed-Dîn avait fait ouvrir des brèches et avait assailli la place. Les Arabes ont respecté l’église Sainte-Marie, et bien qu'elle fût devenue propriété de l'État comme tous les biens du clergé latin, ils la laissèrent au culte chrétien sous la garde de prêtres syriens, moyennant un tribut, comme nous l’apprend, en 1212, Wilbrand d’Oldenbourg (1).
Quant à l'église de l’Agonie, elle a été détruite par les troupes de Salah ed-Dîn lors de la prise de Jérusalem en septembre 1187. Un témoin du désastre, qui passe pour être Radolphe, abbé Cistercien de Coggeshale en Angleterre, range parmi les édifices sacrés, renversés par les : Sarrasins à cette occasion au mont des Oliviers, « l’église construite au jardin où le Seigneur dit aux apôtres de prier pour n'être pas induits en tentation, et nommée Sauveur, parce que là le Sauveur et Rédempteur du monde a supplié son Père pour le genre humain (2) ». Depuis cette époque, les pèlerins ne parlent de l'église de Saint-Sauveur ou de l’Agonie qu’à l’état de ruines, et plus tard, le jardin de Gethsémani figurera comme un fief de l’ancienne abbaye de Sainte-Anne, dont l’église fut convertie en mosquée et le monastère transformé en haute école musulmane sous le nom de Salahié, comme on le verra en son lieu.
(1) « Quod nunc temporis suriani sacerdotes Sarracenis tributarii in condigna veneratione observant. » Peregrinatio, éd. Laurent, Peregri- ‘natores medii aevi quatuor, Leipzig, 1864, p. 187.— Cf. Perdicas (c. 1250), De Locis sanctis, Migne, P: G., t. CXXXIII, col. 960.
(2) Chronicon T. S., De expugnatione T.S., per Saladinum, éd, Martène et Durand, Vet. scriptorum et monumentorum.….. collectio, t. V, Paris, 1729, col. 567.