‹ GethsémaniChapitre 19 sur 33 · ÉDITION DE MAGDEBOURG · texte numérisé non relu

ÉDITION DE MAGDEBOURG

« Non loin de la chapelle supérieure, qui conduit par un escalier souterrain dans l’église de la bienheureuse Marie, vers lorient, à cinquante pas bien mesurés et que j’ai comptés moimême (1), se trouve la porte d'une autre église (2), appelée

Gethsémani, là où il y avait le

jardin dans lequel entra le Sauveur avec ses disciples, pour prier son Père d’éloigner de lui le calice, s’il était possible, Ce lieu est sur le flanc du mont des Oliviers et adhère au creux d’un rocher attaché à la montagne, et sous lequel les disciples prirent place, lorsque le Seigneur leur dit : Asseyez-vous ici, pendant que je vais prier là. On y montre encore les places qu’ils occupè-

(1) Dans le texte de Canisius, la distance entre l’église de la Vierge et la grotte de Gethsémani est assez exacte. Dans le second travail de Burchard, cette distance a été exagérée, probablement sous l’empire d’une préoccupation exégétique, comme on le verra au chapitre xl.

(2) Nous verrons plus loin qu’au-devant de l'escalier qui descend dans la grotte de Gethsémani existait un porche, comme à l'église voisine, et dont il sera question plus loin.

duite, dit-on, en saisissant la pierre, lorsqu'il fut pris par les ministres. Chose merveilleuse!

De cette pierre on ne peut enlever, pour ainsi dire, pas même un grain de poussière, soit avec un marteau, soit. avec tout autre instrument, L'impression des doigts du doux Jésus y apparaît, cependant, très nettement, comme si la pierre eût été du beurre.

« De là à un jet de pierre, vers le midi, se trouve l’endroit où il pria, et où sa sueur semblable à des gouttes de sang découlait jusqu’à terre; il y a là une pierre semblable, qui porte l’empreinte de ses genoux, de ses bras, de ses mains et de ses doigts, et dont on ne peut rien détacher non plus, avec aucun instrument, ni par aucun artifice. Entre ce lieu et Gethsémani, passe le chemin qui de Jérusalem conduit au mont des Oli-

rent. On montre aussi le lieu où Jésus fut arrêté par la foule, lorsque Judas l’eut trahi par un baiser. Les traits de la tête et des cheveux se voient sur une roche descendante (1). Sur une autre pierre apparaîtl’empreinte de ses doigts, qu’il a produite, dit-on, en se cramponnant au rocher, lorsque la tourbe l’emmena. Je tiens à vous faire savoir qu’on ne peut râcler de cette pierre la moindre poussière; moi-même j'ai fait de longs, mais vains efforts avec des instruments en fer, pour en emporter un éclat. Ces impressions s’y voient très nettement, comme si elles avaient été tracées dans la cire.

« De là, à un jet de pierre de Gethsémani, vers le midi, se trouve l’endroit où, éloigné de ses disciples, il pria longuement, et où sa sueur devint comme des gouttes de sang dé-

(1) Sans doute pour « dependente, » c’est-à-dire, une roche suspendue à la voûte. — A Félix Fabri (Schmid), né à Zurich vers r441 et mort à Ulm en 1502), on montra le lieu de l’arrestation du Seigneur près du Rocher des trois apôtres, à l'angle sud-est du jardin actuel de Gethsémani. Il raconte que lors de sa première visite en 1480, il vit près de ce rocher la merveilleuse empreinte du Christ, dont parle Burchard, ne se doutant pas que celui-ci l'indique dans l’intérieur de la grotte de Gethsémani. Mais lorsqu'il revint trois ans plus tard, dit-il (Evagatorium, t. 1, p. 38t), il lui fut impossible de la retrouver, malgré ses recherches les plus diligentes en compagnie d’un chevalier. Il s’en informa alors auprès des Franciscains du mont Sion, et leur montra même le texte de Burchard, dont il tenait une copie dans sa valise. Ceux-ci lui répondirent n’avoir jamais vu une empreinte semblable, ni au lieu indiqué, ni ailleurs. Cette réponse mit le pèlerin allemand en fort mauvaise humeur contre les gardiens des Lieux saints.

coulant jusqu’à terre. Il y a là | viers, à Béthanie (3) et au Jourune pierre semblable, qui porte | dain(4).»

l'empreinte de ses genoux et de

ses mains et dont on ne peut dé-

tacher la moindre parcelle (1).

Entre ce lieu et Gethsémani,

devant l’église de la bienheu-

reuse Vierge, passe le chemin

par lequel on fait l’ascension du

mont des Oliviers (2). »

Un autre dominicain, Ricoldo de Monte Croce, missionnaire à Bagdad, visita Jérusalem en 1294. « En descendant dans la vallée de Josaphat, dit-il, nous arrivâmes au lieu où se trouvait le jardin dans lequel entra Jésus. Nous ‘y vimes le lieu où il pria, et celui où il fut arrêté près du jardin. Il est appelé maintenant champ des fleurs. Près de là, au milieu de la vallée de Josaphat, s'élève le sépulcre de la Vierge... En sortant nous vinmes au lieu où saint Étienne fut lapidé (5). » Ricoldo est loin d'être aussi clair que Burchard. Néanmoins, comme lui, il trouva le lieu de l’agonie dans le jardin et celui de l'arrestation près du jardin, c’est-à-dire à la grotte.

Voici une autre description originale, que Tobler a publiée sous le titre d’Znnominatus IV. L'auteur semble avoir fait des emprunts à la seconde édition de Burchard, qui a été utilisée aussi par un bon nombre d’autres écrivains. « Au mont des Oliviers, y lit-on, on montre la

(1) Si Burchard parle de la pierre que Théodoric indique « in medio chori » de l’église de l’agonie, comme c’est très probable, il faut avouer que les autres pèlerins étaient plus fortunés que lui; ils en emportèrent au moins un bon tiers à force de la marteler.

(2) Descriptio Terrae sanctae, Magdebourg, 1587, fol. K, 33-,

(3) Le texte porte « Dothain »; maïs d’autres versions disent « Bethaniam ».

(4) Canisius, op. cit., loc. cit., p. 18.

(5) Itinerarium, éd. J. Laurent, op. cif., p. 111.

descente où les enfants des Hébreux criaient au Seigneur : Hosanna, et où le Seigneur pleura sur Jérusalem. On continue sa marche entre le lieu de la prière de Jésus et celui de son arrestation à Gethsémani.. Là il y a le sépulcre de Notre-Dame... L'église est humide. Non loin de la porte de la chapelle, à cinquante pas, est l'entrée d’une autre église appelée Gethsémani (1). »

Le 16 juin 1291, Saint-Jean d’Acre, le dernier boulevard des Croisés en Palestine, fut enlevé par le sultan Melek el-Aschrâf, et un grand nombre de chrétiens, surtout de prêtres, moines et religieuses furent impitoyablement massacrés. Les bénédictins qui survécurent au carnage se rendirent définitivement en Chypre ou en Sicile. Les dominicains et les franciscains, qui conservèrent la vie, suivirent le patriarche et son clergé dans l’île de Chypre, bien résolus, les uns et les autres, de retourner à Jérusalem à la première occasion, pour s'établir auprès de ses vénérables sanctuaires. Bientôt, en effet, leur présence dans la Ville sainte sera signalée par les pèlerins. Mais nous ne nous occuperons de leur second établissement à Jérusalem qu’au chapitre suivant, préférant achever, d’abord, l'examen des témoignages relatifs aux sanctuaires de Gethsémani jusqu'au milieu du xrv° siècle.

Philippe Brosserio de Savone, O. F. M., manque de

(1) Theodorici libellus.., cui accedunt bre. descrip., 1865, p. 138- 139. — On peut encore citer un géographe franciscain, Fr. Barthélemy l'Anglais (1270-1280), (Geographia Orbis et descriptio Terrae sanctae, c. 28), où il dit : « Du mont des Oliviers : près de Jérusalem, appelé ainsi à cause de l’abondance des oliviers. A la racine ou au pied de cette montagne, coule ün ruisseau qui est appelé le torrent de Cédron; entre sa rive et la montagne il y eut le. jardin dans lequel le Seigneur entra souvent pour y prier et se reposer, Là aussi il fut arrêté dans un lieu voisin du jardin, appelé Gessemani. » (V. P. J. Golubovich, op. cit., t. I, 278.)

précision dans sa narration, faite de 12095 à 12099. « De là on arrive dans la vallée de Josaphat et à la villa de Gethsémani, qui est au pied du mont des Oliviers, où le Seigneur viendra juger les vivants et les morts. La est l'endroit où Notre-Seigneur fut arrêté par les Juifs et où Judas Iscariote le baisa en disant : Salut, Maître! Près de là est aussi le lieu où Notre-Seigneur, après s'être éloigné des disciples d’un jet de pierre, s’adressa à son Père en disant : Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de mot. Il y a là aussi l’endroit où l’ange du ciel lui apparut pour le soutenir et où sa sueur devint comme des gouttes de sang coulant à terre. — On y voit aussi une pierre que Notre-Seigneur embrassa dans sa tristesse, et l'impression de ses doigts y resta. — Près du lieu où Notre-Seigneur fut arrêté, on voit la forme ou l'empreinte des doigts, qui se produisit lorsque, après avoir pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il éprouva de la tristesse et de l’angoisse et dit : Mon âme est triste jusqu'à la mort (1). »

Marin Sanudo, surnommé Torcello, visita l'Orient cinq fois, à partir de 1306, et donna la dernière forme à son ouvrage en 1320. Il entra dans le Gethsémani en venant du sud, et rencontra d’abord « le tombeau de Josaphat, roi de Juda ». « Du dit sépulcre, continue-t-il, jusqu’au lieu de la prière du Christ, qui est presque au septentrion, la distance est de plus d’un jet de pierre. De là, à un jet de pierre plus loin vers le nord, se trouve l’église appelée Gethsémani (2). » C’est la grotte. Suit une longue description empruntée aux récits de Burchard de Mont Sion.

{1) Libellus descriptionis T.S5., éd. P. Marcellin de Civezza, Le Missioni francescane, t. III, Florence, 1893, p. 333-334. (2) Liber secretorum fidelium Crucis, typis Wechelianis, 1611, 1. III,

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Plus intéressante est la description graphique de la vallée de Josaphat dans le plan de Jérusalem qui accompagne son ouvrage, et que M. Melchior de Vogüé a publié d’après un manuscrit de 1308 (1). Bien que le plan soit exécuté avec les incorrections et les défauts inhérents aux cartes topographiques de l’époque, on y reconnaît aisément la position des principaux lieux décrits dans le texte. Vers la droite est marqué le sépulcre de Josaphat, et audessus, au nord-est, on lit le mot « Agonia ». Sanudo dit que le lieu de la prière du Christ est situé à plus d’un jet de pierre du tombeau de Josaphat et presque au septentrion, ce qui nous ramène près du jardin rectangulaire qui.est marqué au centre. Au nord de ce jardin, on lit le mot « Prodicio ». La grotte de Gethsémani n’y figure pas et les trois bifurcations du chemin du mont des Oliviers sont mal tracées. Le sépulcre de la Vierge devrait être placé au nord du chemin qui, du pont, va vers la montagne.

Le bienheureux Odoric Mattiuzi, O. F. M., ne consacre que quelques mots au Gethsémani dans sa relation faite en 1310 : « Au pied du mont des Oliviers se trouve la villa de Gethsémani, où le Seigneur fut pris par les Juifs et reçut le baiser de Judas. Près de là, il pria en disant : Père, s'il est possible, etc. Il y a là aussi une pierre que le Seigneur serra dans son angoisse, et dans laquelle il laissa empreinte de ses doigts (2). »

La description de François Pipino de Bologne, O. P. (1330) est un peu plus longue, mais ne brille pas davantage par la clarté : « Item, je fus au torrent du Cédron qui est dans la vallée de Josaphat, et je suis allé au delà, au lieu où fut le jardin dans lequel le Seigneur entra

(1) Les Églises de la Terre sainte, Appendice, p. 436-437. (2) Liber de Terra sancta, éd. J. Laurent, op. cit., p. 15r.

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fréquemment avec ses disciples, comme cette nuit-là où il fut pris. — Item, je fus au champ de Gethsémani, où le Seigneur ordonna à ses apôtres de s'asseoir, à l’heure de son arrestation, voulant lui-même s'avancer plus loin pour prier quand il leur dit : « Asseyez-vous ici... el priez. Je fus à l'endroit où il était assis, éloigné d'eux à une distance d’un jet de pierre, et j'ai visité les trois places où il pria avec une sueur de sang, et où il fut arrêté (1). » Dans les deux relations précédentes, la villa où le champ de Gethsémani est la grotte, à un jet de pierre de laquelle Jésus a prié. Les trois places de la prière visitées par Pipino ne peuvent être que les trois roches laissées visibles dans l’ancienne église. Mais ce pèlerin semble bien localiser l'arrestation du Sauveur près du lieu de l’agonie. C’est le premier accroc fait à la tradition qui, depuis le iv° siècle, montrait invariablement le lieu de la trahison et de la capture au nord du chemin conduisant au mont des Oliviers. Toucherions-nous au tournant qui fera dévier les Latins de la tradition relative au lieu même de l'agonie?

En 1327, Antoine de Reboldis, de Crémone, 0. EM se contente de mentionner les Lieux saints, sans jee leurs positions respectives : « Là est l’emplacement du jardin où il fut pris; là est le lieu où, pendant la prière, il tomba en agonie; là est l’endroit où dormaient les apôtres quand il dit : Dormez maintenant et reposezvous (2). »

Nous arrivons à une relation de pèlerinage qui fait époque dans l’histoire de Gethsémani. C’est celle du noble chevalier Guillaume de Boldensel, de Minden, Frère Pré-

(1) Tractatus de Locis sanctis, éd. Manzoni, Bologne, 1896, p. 78. (2) Ztinerarium ad Sepulcrum Domini, éd. P. Marcellin, Le pen franc, t. VIIT, Florence, 1897, p. 211.

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cheur, sous le nom d’Othon de Nienhusen (1), au couvent des dominicains à Minden. En 1331 il abandonna son couvent et encourut l’excommunication. Il se rendit à Rome où il fut relevé des peines ecclésiastiques. Élie Talleyrand de Périgord, évêque de Limoges, lui obtint l'autorisation de visiter la Terre sainte, où il arriva le 5 mai 1333 avec un chapelain, plusieurs gentilshommes et des serviteurs (2). À son retour, il rédigea ses notes de voyage, et en 1336 il dédia son ouvrage à Élie Talley- rand devenu cardinal. Il rentra dans l’ordre en 1346 et mourut au couvent des dominicains à Cologne.

Cet intéressant travail, où les récits sont souvent noyés dans des considérations pieuses, fut rapidement copié à un grand nombre d’exemplaires (3). Guillaume de Boldensel dit d’abord, à propos du Gethsémani : « Près du Cédron, au pied du mont des Oliviers, existe le jardin où le Fils de Dieu avait coutume de se rendre. Là il fut trahi, lié et emmené (4). » Il décrit ensuite l’église de Sainte-Marie, et continue : « Près de cette église, sous une roche, est le lieu où le Fils de Dieu était prosterné à terre, (pendant que) une sueur de sang s’écoulait (de lui), abhorrant instinctivement l’amertume de la mort qu’il prévoyait, par sa condition humaine unie au Verbe de Dieu; par là, il enseigne manifestement qu’il a accepté en tout, sauf le péché, notre propre nature, sujette aux passions hu-

(1) De Nienhusen ou Neuhaus était le nom de son père; de Boldensel ou Boldenslève était celui de sa mère.

(2) Trois ans après, Ludolphe de Sudheim rencontra deux gentilshommes et un serviteur de la suite de Guillaume de Boldensel établis à Hébron, où ils s'étaient faits musulmans (Op. cit., éd. Feyrabend, Reyssbuch, fol. 448).

(3) Voir Rôhricht, Bibliotheca geographica Palaestinae, Berlin, 1890, P: 73-74. a

(4) Hodoeporicon ad Terram sanctam, ap.Canisius, Thesaurus monum, eccles., Amsterdam, 1725, t. IV, p. 350.

maines (1). » Dans cette phrase emphatique, le chevalier teuton place nettement l’agonie du Sauveur « sous une roche » près de l'église de Sainte-Marie, c’est-à-dire dans la grotte de Gethsémani, dont il ne parle pas ailleurs. Par cette transposition, tous les Lieux saints traditionnels du célèbre domaine sont bouleversés. Remarquons que le chevalier n’exprime ici que son opinion personnelle; les cinq pèlerins qui viennent après lui continuent à recueillir sur place les traditions courantes, comme leurs devanciers. Mais nous verrons au chapitre suivant par suite de quelles étranges circonstances l'opinion de Boldensel fut acceptée en moins dé trente ans par tous les Latins, et par les Latins seuls.

Ludolphe, curé de Sudheim en Westphalie, visita Jérusalem de 1335 à 1336, et voyagea en Orient jusqu’en 1341. Ce n’est qu’en 1348 qu’il rédigea ses mémoires en langue latine et, trois ans après, en langue allemande, comblant les lacunes de la première rédaction (2). Voici d’abord ce qu’il raconte à propos du Saint-Cénacle au mont Sion : « Dans ce couvent vivent actuellement des moines déchaussés(3), auxquels de mon temps la reine Sancia, épouse du roi Robert, fournit tout ce dont ils avaient besoin. Ces religieux y célèbrent la messe en tout temps et publiquement avec beaucoup de dévotion. Seulement, ils ne peuvent pas prêcher les Sarrasins en public, ni même ensevelir un mort sans payer préalable-

(1) « Prope hanc ecclesiam, sub rupe locus est, ubi Dei filius prostratus in terram, sudore sanguineo decurrente, acerbitatem mortis, humana conditione quam Dei verbo unita proenoverat, naturaliter abhorrente, quo manifeste edocuit, se naturam nostram veram, sine culpa tamen, humanibus passionibus subditam, in omnibus asumpsisse. » (Op. cit., p. 351.)

(2) Voir À. Neumann, De itinere T. S. introd., Archives de l'Or. lat., t. Il, Paris, 1884, p. 326-327.

(3) Les Frères Mineurs. R

ment les employés civils. (1) » Il parle aussi des Dominicains : « Près du champ de Haceldama existe un terrain délicieux couvert de beaux ‘arbres, que les moines Précheurs ont acheté alors que je quittai (la ville); je ne sais s’ils l'ont gardé... (2) » Au sujet de Gethsémani, Ludolphe écrit : « Non loin du torrent, au pied du mont des Oliviers, est le lieu où Jésus fut arrêté et trahi par Judas au moyen d’un baiser, dans le jardin où Jésus se rendait souvent avec ses disciples. À l’endroit où il fut fait prisonnier, existe une belle église, dans laquelle les Sarrasins enferment leur bétail(3). Près de là, est le lieu où Jésus pria son Père : Père, s’il est possible, éloigne de mot ce calice, et, par terreur de la mort et par faiblesse ‘humaine, il a sué du sang (4). » Le curé de Sudheim n’a pas suivi, comme on voit, l'opinion du chevalier de Boldensel, qu’il connaissait cependant, puisqu'il a fait de nombreux emprunts à son ouvrage (5).

Jacques de Vérone, moine de Saint-Augustin, fit un pèlerinage en Terre sainte la même année (1336). Sa relation est remarquable par la clarté et la précision, comme on peut en juger par le passage suivant : « Près de l’église de la ‘glorieuse Vierge, dans la même vallée de Josaphat, se trouve, à une distance de trente coudées, une caverne qui est appelée Gethsémani. C’est le lieu où descendit le Christ avec ses disciples quand il vint du mont Sion, après avoir soupé au cénacle. Il arriva par la

(1) Beschreibung der Reisz in das gelobte Land, éd. Feyrabend, Reiszbuch des h. Lands, Francfort, 1584, fol. 440, b.

(2) Id,, tbid., fol. 45t, b.

(3) Jusqu'au xvinr° siècle, des pasteurs musulmans conduisirent leurs chèvres et moutons dans la grotte de Gethsémani, pour les mettre à l'abri de la pluie ou des grandes chaleurs de midi,

(4) Zd., ibid., fol. 450-451.

(5) Voir R. Rôühricht, Deutsche Pilgerreisen, 2° éd., Innsbruck, 1900, P:,90:

vallée de Josaphat, franchit le torrent du Cédron qui traverse cette vallée, et se rendit d’abord à Gethsémani.… Je suis entré dans ce lieu. Anciennement il ÿ avait là une église(1)}, mais maintenant elle est ruinée. Près du Gethsémani, à une distance d’un jet de pierre, il y avait un jardin, et il y est encore, où le Christ, prenant avec lui Pierre, Jacques et Jean, s’en alla prier, et lui-même, éloigné d’un jet de pierre, pria dans ce même jardin, et sa sueur devint comme du sang coulant à terre, et là descendit un ange du ciel pour le consoler. Le maudit Judas vint dans ce jardin et baisa Jésus en disant : Salut, Maître! Dans ce jardin Jésus dit aux Juifs, lorsqu’ils voulurent s'emparer de lui : Qui cherchez-vous ?.… J’ai souvent visité ce lieu et j'ai enlevé un morceau de pierre à l'endroit où le Christ a prié et répandu une sorte de sueur de sang (2). » C’est le deuxième pèlerin qui place le lieu de la capture près de celui de l’agonie.

Dans l’ouvrage publié sous le nom de Jean de Mandeville, chevalier anglais qui visita Jérusalem vers la même époque (3), on lit : « À côté de cette église (Sainte-Marie), se trouve une chapelle sous roche, appelée Gethsémani,

(1) C'est celle de la grotte de Gethsémani.

(2) Liber peregrinationis, ap. Revue de l'Or. lat., t. IT, Paris, 1885, P. 198.

(3) Le chevalier Jean de Mandeville quitta l'Angleterre le 29 septembre 1322, croisa la Méditerranée dans tous les sens, puis, arrivé en Égypte, il prit service dans l’armée du sultan engagé dans une guerre contre les Bédouins. De là il vint en Palestine et visita ensuite la Mongolie, la Chine, etc. Il retourna dans sa patrie après une absence de 34 ans, Jean de Bourgoigne ou Jean à la Barbe, médecin de Liége en Belgique, au service du sultan au Caire pendant que le chevalier s’y trouvait, lia amitié avec ce dernier. Jean de Bourgoigne compila plus tard une intéressante description des pays de l'Orient parcourus par le chevalier errant, et la publia sous le nom de ce dernier vers 1376. (Voir ©. Hartig, The Cathoïic Encyclopedia, New-York, t. IX, p. 587-588.)

où Notre-Seigneur recut le baiser de Judas, et où il fut arrêté par les Juifs. Là Notre-Seigneur laissa ses dis-. ciples, lorsqu'il s’en alla prier avant sa passion et dit : Mon Père, s'il est possible, éloigne de moi ce calice. Quand il revint auprès de ses disciples, il les trouva endormis. Dans la roche, à l’intérieur de la chapelle, on voit encore les marques des doigts du Seigneur, qu'il appuya sur le roc lorsque les Juifs voulurent se saisir de lui. À un jet de pierre de là, vers le midi, existe une autre chapelle, où Notre-Seigneur sua des gouttes de sang. Non loin de là se trouve letombeau deJosaphat(1).» En 1345, Nicolas de Poggibonsi, O. F. M., composa l'ouvrage dont nous avons déjà pu apprécier la valeur, à __ propos des deux tourelles et du ciborium du tombeau de la Vierge. Cette relation offre surtout un grand intérêt pour l’histoire de Gethsémani. Le récit en a été si mal interprété par les palestinologues, induits en erreur par les titres des chapitres, qu’il passe pour avoir dérogé le premier à la tradition qui concerne le lieu de l’agonie (2). C’est inexact. Il visita le lieu de la trahison et de l’arrestation du Seigneur, comme Pipino et Jacques de Vérone, au sud du chemin « dans le jardin fleuri », où il vit « l’église maintenant en ruines », qui marquait le lieu où Jésus avait prié durant son agonie. Dans la grotte de Gethsémani « à une portée. d’arbalète » au nord du lieu de lagonie, il trouva « sur le sol une pierre sur laquelle le Christ pria le Père et sua des gouttes de sang ». C’est la pierre d’Arculphe. Nicolas rapporte le premier

(1) The book of sir John Maundeville, éd. Th. Wright, Early Travels, Londres, 1848, p. 176.

(2) Nous-même nous l’avons cru avant d’entreprendre cette étude, pensant que les titres des chapitres furent écrits par l’auteur, tandis que, en réalité, ils furent apposés par l’éditeur influencé par l'opinion moderne des Latins,

l'inscription latine peinte au-dessus de cette pierre et qu'on y voit encore. Il nous fournit ainsi la clé du malentendu qui amena une certaine classe de pèlerins à faire une entorse considérable à la tradition, et à vulgariser l'opinion émise par Guillaume de Boldensel. Nous. nous réservons l'étude du texte de Nicolas de Poggibonsi pour le chapitre suivant, et nous terminons celui-ci par la citation d’un pèlerin qui suivit le religieux Franciscain d’une année.

En 1346, un autre moine, Jacques de Berne, écrit encore : « À trente longueurs de bras de l’église de Notre-. Dame, existe aussi une grotte nommée Gethsémani; c’est le lieu où Jésus vint avec ses disciples après la cène... Anciennement il y avait là une église; mais à présent elle est dévastée... A une distance d’un jet de pierre de Gethsémani, se trouve encore le jardin où le Christ appela à lui Pierre, Jacques et Jean, etc. J'ai souvent visité ce lieu et je me suis approprié une pierre de l'endroit où Jésus a prié et répandu du sang (1). »

Il existe une autre relation de ce genre, Libellus Fr. Petri de Pennis, O. P., dont la date est incertaine, mais à laquelle les critiques assignent le milieu du xiv° siècle. L'auteur décrit ses pérégrinations d’une manière tellement

(1) Zweier deutschen Ordensleute Pilgerfahrten, éd. F. Khull, Graz, 1895, p. 67. — M. le Dr: Trusen (op. cit., p. 85), auquel nous empruntons ce passage, trouve une telle analogie entre la relation de Jacques de Berne et celle de Jacques de Vérone, qu’il pense que la première a été modelée sur la seconde. Jacques de Berne, un personnage important qui a passé vingt jours à la cour de Hugues IV, roi de Chypre, fit aussi quelques emprunts à l'ouvrage de Boldensel et à celui de Ludolphe. Si, touchant le lieu’ traditionnel de l’agonie de Notre-Seigneur, il reproduit presque mot à mot les phrases de Jacques de Vérone, il reconnaît avoir reçu de son guide les mêmes renseignements que celui-ci (VW. Rôhricht u. Meïsner, Deutsche Pilgerreisen n. d. H. Lande, Berlin, 1880, p. 46).

indécise, qu’on ne sait trop s’il localise l’agonie du Sauveur dans la grotte plutôt que dans le jardin (1). Cela ne doit pas nous embarrasser. M. Ch. Kohler, qui a publié cet ouvrage, dit dans son Introduction : « A mon avis, Pierre de Pennis n’a jamais, quoi qu’il en dise, visité la Terre sainte (2). » Il avance de bonnes raisons pour démontrer que Frère Pierre n’était qu'un compilateur qui voulait se faire passer pour pèlerin.

Nous ne possédons pas les relations de pèlerinage écrites pendant les quinze années suivantes; mais il existe un document important de l’an 1362, qui démontre que l’opinion émise par Guillaume de Boldensel avait alors fait du chemin, et qu’elle fut même partagée par les Frères Mineurs de Jérusalem. Au chapitre suivant, nous exposerons par suite de quelles circonstances le lieu de l’agonie de Jésus fut transposée par les Latins du jardin au sud du chemin, dans la grotte de Gethsémani, au nord

du chemin.

(1) Revue de l’Or. lat., t. IX, Paris, 1902, p. 562. (OP NCIL Ep 527:

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