‹ GethsémaniChapitre 20 sur 33 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LA TRANSPOSITION DU LIEU DE L'AGONIE DE JÉSUS DANS LA GROTTE DE GETHSÉMANI PAR LES LATINS.

La pierre de l’agonie dans la grotte. — L'épigraphe interpolée. — Nouvel établissement des Frères Mineurs et des Frères Prêcheurs à Jérusalem: — L'auteur de l’épigraphe. — Les Latins localisent l’agonie dans la grotte. — La bulle d'Urbain V.

Le Frère Nicolas, de Poggibonsi en Toscane, O. F.M., se trouva à Jérusalem en 1345. M. Bacchi della Lega a publié la relation de son pèlerinage (1) après avoir consulté neuf manuscrits du xv° siècle et un autre du xvi°, dont il reporte « le plus souvent », dit-il, les rares variantes au bas de la page (2). Voici ce que raconte notré pèlerin (3) : « En prenant le chemin qui va au sommet du mont des Oliviers, tu rencontres bientôt à droite un petit mur, et tu entres dans un terre-plein, disposé comme un jardin planté d’arbres. Ce lieu s’appelle le 7ardin fleuri; c’est là que le Christ fut pris et trahi par Judas Iscarioth, etc. (4). Là dormirent les apôtres quand le Christ

(1) Libro d'Oltramare, 2 vol. in-12, Bologne, 1881.

(2) L'éditeur a lui-même réglé la ponctuation et ajouté les en-têtes des chapitres, avec leur numéro progressif (op. cit., p. xvr1); mais, comme nous l'avons fait remarquer précédemment (p. 203), l'éditeur s’est parfois laissé influencer par l'opinion moderne et non par le texte,

(3) Là où nous le jugerons opportun, nous introduirons dans le texte de l'éditeur, entre parenthèses, l’une ou l’autre variante indiquée en note et qui nous semble le mieux répondre au texte original.

(4) Nicolas place l'arrestation près des ruines de l’église de l’Agonie, comme Pipino, Ludolphe et Jacques de Vérone,

pria son Père, et là on avait construit une église qui est maintenant en ruines; il y a là deux grandes pierres, où, dit-on, se tiendra Jésus avec tous ses apôtres pour juger les vivants et les morts (1). »

Il raconte ensuite la légende du bois de la croix, qui depuis peu s'était attachée au pont du Cédron, puis il décrit l’église de Sainte-Marie, après quoi il continue : « En sortant par la porte de cette église, et en avançant de douze pas, à gauche, tu rencontres une grande porte, maintenant en ruines; à quatre pas en dedans de la porte se trouve une grande grotte qui s’appelle villa de Gethsémani; elle est située au pied du mont des Oliviers. Au- . dessus de la grotte existe un jardin, et à une portée d’arba- lète de celui-ci est le lieu où Jésus fut arrêté et là il pria son Père. En entrant au milieu de cette grotte, on voit un éperon de la grotte (2). Lorsque le Christ a été pris, il fut d’abord amené et attaché dans cette grotte jusqu'au retour des messagers envoyés à Anne et à Caïphe après la capture, etc. (3). Dans la grotte, à gauche, se trouve sur le sol une pierre, et là on a érigé un autel, et là le Christ pria le Père et sua des gouttes de sang. Au haut de la grotte, une inscription porte : Paler, si fieri potest,

(1) « Ora, andando nella strada che va a monte Uliveto, e appresso a parte dextra, trovi un poco di muro, e entri in un poco di piano, fatto come un orto (e àcci alberi. E questo luogo si chiama orto fiorito), dove Cristo fu preso, e da Giuda Scarioth tradito, etc. E quivi dormivano gli Apostoli, quando Cristo orava al Padre, e ivi fu falta una chiesa, la quale à ora guasta, e sonci due grande pietre, e dicesi, che in quello luogo starà Cristo con tutti gli Apostoli, a giudicare i giusti e i peccatori. » (Op. cit ,t. Il, p. 179-180.)

(2) Par « una spalla della grotta », l’auteur entend, peut-être, un pilier naturel, qu’il indique plus loin près du soupirail.

(3) L'expédition de messagers à Anne et à Caïphe est une interprétation toute nouvelle, mais qui ne cadre nullement avec les récits des évangélistes. Ce n’est qu’un écho de la tradition qui plaçait près de la grotte, puis dans la grotte, l’arrestation de Jésus.

transeat a me calix iste, verumtlamen non mea voluntas sed tua. Là où le Christ fut attaché, une grande fenêtre ronde s'ouvre dans la voûte de la grotte, et là le Christ pria souvent (1). »

Le Frère Nicolas de Poggibonsi n'affirme pas, comme Guillaume de Boldensel, que le Christ sua du sang dans la grotte elle-même. Tout au contraire. Il fixe une première fois le lieu de la prière du Seigneur aux ruines d’une église dans le jardin fleuri, au sud du chemin, mais sans préciser davantage l’emplacement de l’église. Une seconde fois il dit explicitement que le lieu où il avait prié son Père se trouvait à un trait d’arbalète du jardin établi par-dessus la grotte de Gethsémani, ce qui nous ramène avec précision aux ruines de l’église récemment découverte.

Dans la grotte il vit « à gauche » une pierre placée « sur le sol, près de l’autel ». Sur cette pierre, le Christ avait prié son Père et sué du sang, et à la voûte de la grotte une inscription dit : « Pater, si fieri potest .… » La pierre alors vénérée en ce lieu a disparu depuis; mais l’inscrip- : tion latine en question y existe encore en assez bon état.

(1) « Or, come altri esce della detta porta della chiesa, a parte sinistra, andando per XII passi, truovi una grande porta, ma ora si è guasta; dentro alla porta, da quattro passi, si è una grande grotta, che si chiama villa Jessemani, e istà appiè di monte Uliveto. Sopra la grotta si è un orto, e, di lungo da quello una balestrata, dove Cristo fu preso; e ivi orava al Padre. Come s’entra dentro al mezzo della grotta, si è una spalla della grotta; e quando Cristo fu preso, prima fu menato in quella grotta e legato nella detta grotta, in fine che tornarono i messi (mandati ad Anna e Chaïfas), come l’aveano preso, etc. Da parte sinistra della grotta si à in terra una pietra, e ivi fu fatto un altare : e ivi Cristo oro al Padre, e sudo gocciole di sangue. Di sopra nella grotta si è scritto : Pater, si fieri potest, transeat a me calix iste; verumtamen non mea voluntas sed tua. [vi dove Cristo fu legato, di sopra alla grotta, si è una grande finestra tonda, e ivi Cristo oro piu volta. » (Op. cit., p. 187-188.)

Elle n’a pas été peinte au centre de la voûte, ni même sur la ligne de l’axe de la grotte; mais bien « à gauche », soit qu’on y entre, soit qu'on se tourne vers l'autel, ou vers lorient (C du plan de la grotte). De plus, elle ne s'étend pas du nord au sud pour frapper le regard de qui entre dans la grotte, mais de l’ouest à l’est, suivant l’axe de la paroi septentrionale et presque à la naissance de la voûte. Elle se trouve, ainsi, dans l’angle nord-est de la grotte, en dehors du côté de l'Évangile de l’autel principal, autrefois l'unique autel, et à 2%, 75 au-dessus du sol, tandis que le souterrain atteint une hauteur de 3”, 20 en face de l'épigraphe. Or, en 1172, Théodoric indique aussi une pierre sacrée « à gauche » en entrant dans la grotte (1), « dans l’angle et près de l’autel (2) ». La pierre de Frère Nicolas a donc occupé la même place que celle de Théodoric et des nombreux pèlerins qui en parlent également. Seulement, pour ceux-ci elle portait l'empreinte des doigts du Sauveur, produite dans une circonstance sur laquelle ils ne s'accordent point, tandis que pour celui-là, c'était la pierre sur laquelle Jésus subit son agonie, d’après une inscription qui la visait d’une manière manifeste. Qu'on se rappelle maintenant la pierre d’Arculphe, « sur laquelle le Seigneur pria à genoux au champ de Gethsémani une heure avant sa passion, cette nuit-là où il fut livré par Judas entre les mains des Juifs; sur cette pierre se voient les deux vestiges des genoux, profondément imprimés, comme dans Îa cire molle (3) ». D’après la relation d’Adamnan, il est vrai, cette pierre fut transportée dans une église et se conservait « à droite,

(1) L’entrée de la grotte était alors la même que celle d'aujourd'hui, comme on verra au chapitre x1°.

(2) Voir ci-dessus, p. 173.

(3) Voir ci-dessus, p. 117.

en entrant dans l’église inférieure et ronde de Sainte- Marie ». Mais celle-ci, comme nous l’avons vu (1), n’a jamais eu deux étages, et il est impossible qu’elle ait été ronde. Il est donc évident que le saint moine de Hy a mal compris son hôte, et qu’il s’est représenté ces lieux, d’une configuration d’ailleurs très compliquée, avec des idées fort confuses. Son « église supérieure et ronde renfermant quatre autels », ne peut être que la grotte de Gethsémani, qui était uné église, à peu près de forme ronde, située au-dessus de celle de Sainte-Marie, mais en dehors de son emplacement, et à droite de la descente dans cette dernière. À l’époque où, en Orient, toute église ne possédait qu'un autel, celle de la grotte possédait les quatre tables de la cène du Seigneur.

A l’exception d’Adamnan, aucun écrivain n’a jamais parlé d’une roche avec empreinte merveilleuse conservée dans l’église de la Vierge. Mais avec le xr1° siècle plusieurs en mentionnent une tenue en grande vénération, « de tout temps », croyaient-ils, dans la grotte de Gethsémani. Seulement, ils en ont faussé le souvenir. Comment pouvait-elle, en effet, leur représenter la pierre de l’agonie, quand dans la nouvelle église de Saint-Sauveur, les Syriens leur firent vénérer, non seulement une ou deux, mais trois roches sur lesquelles Jésus aurait adressé la triple supplication à son Père céleste? Dans cette perplexité, ils supposaient que la pierre, depuis si longtemps l'objet de la vénération des fidèles, mais dont la physionomie primitive avait été changée, devait ses empreintes à un événement qui est en connexion avec l’arrestation du Sauveur, localisée alors dans le souterrain. De là les interprétations variées qui trahissent l'embarras et l’hési-

(r) Voir ci-dessus, p. 133.

tation, et qui n’ont rien de commun avec un souvenir traditionnel ferme.

Malgré les brouillards dont les récits des pèlerins peuvent envelopper d’antiques traditions, même secondaires, celles-ci meurent difficilement. Nicolas nous en fournit une preuve à propos de la pierre de l’agonie. Cent vingt ans après lui, un marchand russe rappelle en deux phrases concises non seulement la pierre de l’agonie conservée dans cette grotte, mais aussi la célèbre cène qui y eut lieu et qui, à partir du xr siècle, sembla avoir été vouée à oubli : « (Du Tombeau de la Très Pure), nous montâmes à gauche, dit-il; là est le lieu où le Christ célébra une sainte cène avec ses disciples; la pierre où Jésus pria s’y trouve aussi, et Judas y livra le Christ aux Juifs; nous nous y prosternâmes (1). » Ce n’est sans doute pas par l'étude d'auteurs anciens que ce marchand a découvert cette double tradition alors méconnue; il n’a pu que la recueillir de la bouche de son’ guide.

Avant Nicolas, quelqu'un s’est fait l'écho de l'antique tradition attachée à la pierre de la grotte de Gethsémani. Il eut même l'intention, croyons-nous, de rectifier les opinions erronées à son sujet, et d'indiquer le vrai souvenir qui s’y rattachait, en traçant au-dessus d’elle une inscription destinée à tout expliquer. De prime abord, ce quelqu'un semble avoir été un homme simple et peu lettré, qui par sa maladresse a créé un équivoque capable de dérouter tout lecteur. Mais l'inscription étudiée attentivement sur place, révèle, au contraire, qu’à l’origine elle était correcte et concue avec intelligence, et que dans la suite elle a été interpolée et dénaturée à dessein

(1) Pèlerinage du marchand Basile, Publ. de l'Or. lat, Itin. russes, p. 253-254. — Un peu plus loin, le pèlerin russe parle de l’église de V'Agonie située au sud, dans le jardin.

par un partisan de l'opinion de Boldensel, comme le lecteur pourra en juger lui-même par sa reproduction photographique ci-jointe.

L'inscription qu’on voit dans la grotte a une longueur de 1", 45 et une largeur de 20 centimètres y compris

Fig. 13. — Épigraphe de la grotte de Gethsémani.

la mince bordure. Elle renferme trois lignes formées de lettres de quatre à cinq centimètres de hauteur, tracées au pinceau en couleur blanche sur un fond gris-noirâtre, ce qui permet de les déchiffrer sans difficulté. Elle mentionne:

° qu'ici le Seigneur a sué du sang; 2° qu’il demeurait souvent, sous-entendu « hic ». C’est une allusion au séjour habituel du Maître avec ses disciples dans cette grotte durant le cours de ses prédications à Jérusalem ; 3° qu’il a adressé ici sa supplication à son Père. Il est d'abord étrange de trouver la mention de la sueur du sang et de la prière qui se rapporte au même événement, entrecoupée par le Saepe morabalur, qui commence la seconde ligne et qui est un souvenir indépendant du premier et du second. Puis, le mot CTVS de la première ligne, et celui de DYC de la seconde ont fort embarrassé tous ceux qui ont reproduit ces paroles. Quaresmius (1621-1626)

décompose le premier mot en deux, € TVS, ainsi que

le second, DV C, puis il transcrit l’épigraphe en quatre lignes.

HIC REX C TVS SVDAVIT SANGVINEM SEPE MORABATVR DV C

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