CHAPITRE X
Du xive au xvinr° siècle, les Latins vénèrent le lieu des deux premières prières du Christ dans le jardin, et la troisième dans la grotte de Gethsémani. — À partir du xvn° siècle, les Latins vénèrent le lieu des
trois prières du Seigneur dans la grotte. — Les chrétiens des divers rites orientaux continuent à vénérer le lieu des trois prières aux ruines de l’église de Saint-Sauveur. é
A partir de l’année 1362, les pèlerins latins vénèrent tous le mystère de l’agonie de Notre-Seigneur dans la chapelle souterraine, qui recut dès lors le nom de « Grotte de l’Agonie ». Ils durent, en conséquence, trouver aux huit apôtres un abri éloigné de la grotte. On supposa donc que Jésus était entré dans le jardin près du pont inférieur du torrent de Cédron, et qu’il avait laissé les huit à la « villa de Gethsémani », prise pour un hameau, encore représenté par les vestiges de quelque vieux monastère,
Le lieu de la trahison de Judas et celui de l’arrestation de Jésus, que la tradition avait montrés près de la grotte de Gethsémani, puis dans la grotte, furent relégués près du Rocher des trois apôtres; car on supposait que Judas s'était présenté en tête de la cohorte au divin Maître, pendant que celui-ci s’adressait à Pierre, Jacques et Jean, après les avoir rejoints pour la troisième fois.
Bien plus, c’est près du même rocher, et précisément sur les ruines de l’église de Saint-Sauveur que, pendant près de trois siècles encore, les Latins continueront à visiter
le lieu où Jésus, accablé de tristesse, s’adressa à son Père dans la mémorable nuit qui précéda sa passion.
Qu'on se garde, cependant, de les traiter d’insensés, comme s'ils avaient eu la naïveté de croire que le même événement ait eu lieu dans deux endroits différents, Il n’y a rien d’absurde dans leur conception. D'un côté, ils admirent de bonne foi que le Sauveur avait éprouvé sa mystérieuse sueur de sang dans la chapelle souterraine. D'un autre côté, la tradition fixée par une église en ruines leur montrait dans le jardin, au sud du chemin, le lieu où il avait adressé ses supplications à son Père en cette même nuit. Comment concilier cette tradition avec l'épigraphe qui semblait leur indiquer clairement que la sueur de sang s'est produite dans l’antre de Gethsémani? La difficulté ne leur parut pas insurmontable. Le divin Sauveur s'en était allé prier à trois reprises. Mais l'Évangile ne laisse pas entendre nécessairement qu'il se soit rendu chaque fois à la même place. La tradition, telle qu'ils la comprenaient, leur enseignait le contraire. Ils pensèrent donc que le Seigneur avait prié une première et une deuxième fois au jardin. Les trois apôtres, qui devaient lassister, pouvaient ainsi voir et entendre leur Maître sous l'étreinte des terribles angoisses. La troisième fois,
de plus en plus triste et accablé, il se serait rendu dans la grotte où, après une nouvelle supplication, il aurait prononcé son fiat au milieu d’une sueur semblable à des gouttes de sang. L’agonie commencée au jardin aurait eu, ainsi, son dénouement dans la grotte de Gethsémani (1).
(1) Le Frère Liévin de Hamme, après avoir découvert les vestiges de l’église de Saint-Sauveur (dont, du reste, il ne parle pas dans son Guide), a lui aussi recours à cet expédient pour échapper à l'étreinte dés objections graves et nombreuses que soulève l’agonie dans la grotte. Pour se tirer d’embarras, il écrit : « Ce qu’il y a de certain, c’est que la Grotte de Gethsémani est en vénération depuis les premiers siècles
Il est possible que cette ingénieuse explication, si opportune dans leur embarras, leur ait été suggérée par un exégète du xur° siècle. Dans les Méditations de la vie du Christ, attribuées jusqu’au xvi° siècle au séraphique docteur saint Bonaventure, on lit : « Jésus retourna une deuxième et une troisième fois à la prière en trois endroits différents et éloignés l’un de l’autre de la distance d'un jet de pierre, non pas d’une pierre lancée avec la force du bras vigoureusement déployé, mais jetée sans grand effort, peut-être de la longueur de nos maisons, comme je le tiens d’un de nos Frères qui y a été; on voit encore en ces lieux les vestiges des églises qui y avaient été construites (1). » D'abord, cet ouvrage n’a pas été écrit par saint Bonaventure. Un seul éditeur des œuvres du séraphique docteur, celui auquel nous empruntons ce passage, le reconnaît comme authentique. Tous les autres, ceux de l’édition de Rome (1588), de l'édition de Mayence (1609), de celle de Venise (1751) et en dernier lieu les savants critiques de l'édition de Quarachi (t. 1, Praefatio) l’ont rejeté comme apocryphe. Casimir Oudin (2), Benoît Bonelli (3) et Hyacinthe Sbaralea (4) ont déclaré à leur
du christianisme, précisément parce qu’on a toujours été convaincu que cette Grotte a été le témoin de l’agonie du Sauveur. Du reste, Notre-Seigneur a pu prier en trois endroits différents, puisque, par trois fois, il est venu réveiller ses disciples. » (Guide Indicateur de la Terre sainte, Jérusalem, 1897, t. [, p. 355.) — inutile de relever la grave erreur de la première proposition.
(1) Méditations de la vie du Christ, c. LXXV, S. Bonaventurae opera, t. VI, Lyon, 1668, p. 385, b.
(2) Comment. de script. eccl., t. II, Leipzig, 1722, col. 373.
(3) Prodromus ad op. S. Bonaventurae, Bassana, 1767.
(4) Supplem. ad. script. O. S. Francisci, Rome, 1806. — Tout ce que le séraphique docteur dit de particulier sur les mystères de Gethsémani, c’est que, pour l’assister dans son agonie, Jésus choisit les trois apôtres, témoins de sa transfiguration (/n Evang. s. Lucae, Opera omnia, Quaracchi, 1895, 1, VI, p. 550. — Cf. Lignum vitae, v. 18, op. cit., 1898, ENVIE p:2754)
tour que ces Méditations ne sont pas sorties de la plume de saint Bonaventure. En second lieu, dans le récit cidessus règne un qguiproquo. Le Frère pèlerin aura mentionné à l’auteur les trois pierres sur lesquelles avait prié le Sauveur, et qu'on montrait en trois absides différentes, mais dans une même église. C’est de cette église seule qu'on voyait des vestiges au xiu° siècle. L'auteur, mal servi par sa mémoire, a trop espacé ces pierres, prenant probablement les absides qui les renfermaient pour autant d’églises, chacune « de la longueur d’une maison ». Mais il ne fait pas allusion. à une église souterraine, et la faible distance qu'il indique d’une pierre à l’autre n'arrive pas de loin'jusqu’à la grotte de Gethsémani. Néanmoins, si ces Méditations écrites sous le couvert de saint Bonaventure étaient connues par les Frères Mineurs, soit pèlerins, soit résidants en Terre sainte du xrv° au xv° siècle, comme cela est très probable, le passage que nous venons de citer aura reçu une interprétation plus littérale par des gens intéressés à trouver deux ou trois lieux de prière fort distincts et éloignés l’un de l’autre.
Passons maintenant en revue les témoignages des pèlerins latins, dont les relations plus ou moins détaillées nous fournissent quelques renseignements sur la transposition de l’agonie dans la grotte.
Un pèlerin anonyme de Francfort-sur-le-Mein, qui, d’après M. Conrady, son éditeur, visita la Palestine de 1360 à 1370, indique tous les Lieux saints de Gethsémani, ce qui donne à son récit un intérêt particulier. « De cette église (du Sépulcre de la Vierge), dit-il, on s’avance vers le mont des Oliviers. Au pied de la montagne, on rencontre le lieu où, après la Cène, le Christ a prié à genoux, en disant : « Père, s’il est possible, que le calice s'éloigne de moi », et là il sua pour nous une sueur de sang; c’est
dans une caverne rocheuse. On descend ensuite dans la vallée de Josaphat, au pied du mont des Oliviers, à une distance d’un jet de pierre, et là on voit à gauche, vers le mont des Oliviers, la villa de Gethsémani. Dans le jardin on voit en premier lieu l'endroit où le Christ laissa les huit apôtres et ne prit avec lui que trois (1). » C’est la première fois que « la villa de Gethsémani » de la Vulgate (Matth., xxvi, 36), qui n’est autre chose que le domaine de Gethsémani, le praedium de la Vulgate (Marc, xiv, 32), le lieu, le champ ou le verger de Gethsémani du texte grec (Matth, Marc et Jean xvir, 1), est fixée au fond de la vallée. Les pèlerins postérieurs seront plus explicites et indiquéront la « villa de Gethsémani » aux ruines du monastère situé au nord du pont inférieur du torrent. — Du moment que la prière et l'agonie du Sauveur furent localisées dans la grotte, on ne pouvait plus, raisonnablement, y loger les huit apôtres, et l’on songea à chercher le lieu de leur sommeil dans la direction du cénacle d’où ils étaient venus avec le divin Maître.
« Il s’y trouve maintenant, continue notre pèlerin, plusieurs petits jardins entourés de murs. Dans le même - Jardin qui est très grand, à dix pas vers la montagne, on voit le lieu où les Juifs tombèrent à la renverse lorsqu'ils voulurent s'emparer du Christ, alors que Judas l’eut trahi par un baiser, après avoir dit : Celui que je baiserai, c’est lui, tenez-le bien. Au même endroit, le Christ fut arrêté et lié, et Pierre coupa l'oreille à Malchus... Dans la partie supérieure dudit jardin, on montre le lieu où s’arrêtèrent les trois disciples savoir, Pierre, Jacques et Jean, quand le Christ leur dit : Asseyez-vous ici. Ce lieu est plus élevé que celui de l’oraison du Christ. Du jardin on gravit
(1) Der Pilgerführer, dans L. Conrady, Vier rheinische Palaestina Pilgerschriften, Wiesbaden, 1882, p. 27.
ensuite le mont des Oliviers (1).» Ici, « le lieu de l’oraison du Christ » ne semble pas être la grotte de Gethsémani, mais bien, comme nous l’apprendront les pèlerins suïvants, l'emplacement de l’église de Saint-Sauveur, dominée par le Rocher des trois apôtres.
Le chanoine Pierre Casola, qui visita la Palestine en 1394, écrivit un volumineux mémoire sur son pèlerinage; mais il ne nomme pas la grotte de Gethsémani. Il raconte que le 6 août il descendit du mont Sion avec quelques Frères Mineurs, et arriva au tombeau d’Absalon. « Allant plus loin, dit-il, nous avons visité tous les Lieux saints du mont des Oliviers, où l’on nous a montré les mystères qui ont précédé la passion de Notre-Seigneur : l’endroit où il pria; celui où se tinrent les disciples lorsqu'il dit : Pater, si possibile est transeat a me calix iste, et le lieu où il fut arrêté. Ensuite nous montâmes plus haut (au lieu de l'Ascension).. Après cela, nous descendimes du mont des Oliviers, et, tournant à main droite... nous arrivâmes à une belle église renfermant le sépulcre dans lequel fut déposé le corps de la Vierge par les onze apôtres (2). » Le 15 août suivant, après minuit, il se rendit avec les religieux du mont Sion au sépulcre de la sainte Vierge dans la vallée de Josaphat, et y passa quelques heures. Mais ici encore il ne parle pas de la grotte de Gethsémani (3).
Dans sa première visite, le chanoine milanais semble indiquer le lieu de la prière du Christ au sud du chemin du mont des Oliviers; car il ne s’approcha de l’église de la Vierge et, par le fait même, de la grotte de Gethsémani,
(1) Id., ibid.
(2) Canon. Pietro Casola’s Pilgrimage to Jerusalem, trad. de l'italien par Marguerite Newett, Manchester, 1907, p. 246-247.
(3) Id pres,
qu'après être descendu de la montagne. Mais si ce n’est pas par oubli ou par distraction qu’il a passé la grotte avec l’agonie du Sauveur sous silence, il s’écarterait de tous les pèlerins latins de son époque et des siècles suivants.
Les trois Florentins, Léonard Frescobaldi (1), Simon de Sigoli (2) et Georges Gucci (3) qui voyagèrent ensemble en 1384 et qui tous les trois rédigèrent, assez brièvement, leurs mémoires, Thomas Swinburne, maire anglais de Bordeaux, en 1302 (4), Nicolas de Martoni, notaire de Carinola dans le royaume de Naples, en 1394 (5), Ogier, baron d’Anglure, en 1395 (6), pour ne citer que les pèlerins du xiv‘ siècle, tous ont vénéré le lieu de l’agonie de Jésus dans la grotte de Gethsémani, et les Latins des siècles suivants ont tous, sans exception, fait de même.
Remarquons seulement que Marien de Sienne, en 1431, vit dans la grotte « où le Seigneur sua du sang » « la pierre dans laquelle il laissa l'empreinte de ses doigts (7) ». Plus loin il parle aussi « de la belle et noble église » jadis construite dans le jardin de Gethsémani (8). L'année suivante, Adornes, de Bruges, descendu du sanctuaire de l'Ascension, dit : « Au pied du mont des Oliviers se trouve le lieu où le Seigneur pria son Père, et celui où il fut arrêté par les Juifs (0). » Arrivé plus bas, il continue :
(1) Viaggio in Terra Santa, éd. C. Garciolli, Florence, 1862, p. 105-
(2) Op. cit., p. 233-234.
(3) Op. cit., p. 368.
(4) Le Voyage de... Dans Archives de l’'Or. lat., t. I, part. I, Paris, 1884, p. 384.
(5) Revue de l'Orient latin, t. IT, Paris, 1895, p. 614.
(6) Le Saint Voyage de Iherusalem, éd., Bonnardot et Longnon, Paris, 1878, p. 16.
(7) Del Viaggio in T. S., Florence, 1822, p. 45.
(8) Id., ibid. LYS
(9) Voyage d'Anselme Adornes de Bruges au mont Sinai et a Jérusa-
« Là il y a aussi l'endroit où le Christ pria trois fois son Père en disant : Père, s'il est possible..…., et c’est une caverne très dévote (1). » Il indique fort bien deux endroits où le Seigneur s’est adressé à son Père. Dans ce cas, les « trois prières » dans la grotte constituent un lapsus calami.
Un anonyme franciscain de 1463 indique de même l’agonie dans la grotte et la prière dans le jardin, disant de ce dernier : « À un jet de pierre de cette grotte, sur la pente du mont des Oliviers, reste la masse rocheuse où les trois apôtres s’arrêtèrent et s’endormirent, attendant le Seigneur qui se tenait éloigné d’eux à une distance d’un jet de pierre dans le jardin de la villa de Gethsémani, qui n’est maintenant qu’un champ couvert de quelques arbres (2). » Guillaume Oliver de Barcelone, qui visita la Palestine l’année suivante, s'exprime dans le même sens : « Partant de cette église (de Sainte-Marie), en amont, nous entrâmes dans une grotte souterraine où Jésus pria son Père, vers l'heure de sa passion, suant du sang de la tête aux pieds et disant : Père, s’il est possible, etc.; dans la grotte il y une roche où se tenait l’ange consolateur (3). » De là il visita l'endroit où Jésus fut arrêté, celui où Pierre coupa l'oreille à Malchus, et celui où s'étaient arrêtés les trois apôtres, et ajoute : « Et de là (nous allâmes) au lieu où Jésus pria Dieu à un bon jet de
pierre, etil y a sept ans et sept quarantaines (4). » Ce lieu
lem, dans Annales de la Soc. d’émul., 5° série, t. IV, Bruges, 1893, p.W78.
(1) Id., tbid.
(2) Ztinerarium T. S. Promissionis, éd. Ch. Kohler, Revue de l'Or. lat., t. XII, Paris, 1909, p. 23.
(3) Romitage de la Casa s. da Hierusalem, éd. Jaume Collell, Barcelone, 1900, p. 20.
(4) Id., ibid.
de la prière est différent de celui de la grotte. Vers 1473, un moine anonyme d'Allemagne parle « de la pierre encastrée dans la paroi de la grotte, et sur laquelle le Christ avait laissé l'empreinte de ses genoux{1) ». Félix Fabri (1480-1483) rappelle aussi « l'empreinte des genoux du Sauveur que l’indiscrétion des pèlerins a fait disparaitre (2) ». Mais, bien qu’il ait eu l'ouvrage de Burchard de Mont Sion entre les mains, il ne s’est pas aperçu des changements qui ont eu lieu dans la disposition des Lieux saints à Gethsémani depuis le xim° siècle. En 1556, Jean d'Ehrenberg écrit à son tour : « Plus loin, à gauche en entrant, se trouve la pierre sur laquelle se tint le Seigneur quand il sua du sang et de l’eau (3). » Encore en 1666, le seigneur Ferdinand de Troilo, également guidé dans ses visites par les Frères Mineurs, parle de cette même pierre. « À gauche, dit-il, non loin de l'autel, j'ai Ju l’inscription suivante taillée dans la pierre :
HIC REX CHRISTUS SUDAVIT SANGUINEM SEPE MORABATUR DOMINUS CHRISTUS MI PATER SI VIS TRANSFER CALICEM ISTUM A ME.
Aujourd’hui encore on montre là, à l'endroit où Jésus a prononcé ces mots à genoux, des fossettes qu’il a imprimées dans la pierre dure avec ses genoux (4). »
Voici une description de Gethsémani qui, par son intérêt, prime toutes celles qui ont été faites à la même époque. Elle est de Martin Kabatnik, marchand de Prague et
membre de la secte des Frères de Bohéme. Il vint à Jéru-
(1) Conrady, op. cit., p. 125.
(2) 'OpACENTEL p377.
(3) Reyse zu dem h. Land, éd., Feyrabend, op. cit., fol, 274.
(4) Orient. Reise Beschreibung, Dresde, 1670, p. 253. GETHSÉMANI, 16
salem en 1492 et recut l’hospitalité au mont Sion, « au couvent des Frères Déchaussés », qui lui servirent aussi
de guides dans ses pérégrinations, comme il le répète souvent en termes touchants. Sous la conduite des Franciscains, il visita d’abord l’église du sépulcre de la Vierge.
« D'ici, dit-il, nous sommes allés dans une grotte dans laquelle Il pria une première fois Dieu son Père (1), le
jour du grand Jeudi auquel il devait être arrêté. J’ai visité cette grotte; elle est affreuse ; car les rochers y sont suspendus de manière telle, qu’ils semblent prêts de rouler sur vous. — Ensuite, on me montra le lieu où le Christ pria pour la seconde fois; il se trouve aussi dans.le jardin
contre un rocher. De là nous allämes à l'endroit où il
pria pour la troisième fois; on y voit un rocher coupéen
deux, de manière qu'un homme puisse passer à travers; il ressemble à une chambrette sans plafond (2). On me dit qu'ici Judas vint trouver Jésus et lui donna un baiser.
— Ensuite, on me montra le lieu où Pierre dormait
profondément. Le rocher sur lequel il était assis est au-
dessus du lieu où le Seigneur pria; de ce rocher, dit-on,
saint Pierre s’élança sur Malchus et lui coupa l'oreille. En
montant sur le rocher, jy ai vu, gravée, l’image de saint Pierre avec l'épée, et celle de Malchus auquel il avait taillé l'oreille. D'ici nous allâmes au jardin, où l’on mena le Christ après qu'on l’eut arrêté. La montagne est escarpée et très grande. Près de ce jardin, en commence un autre qui est vaste et ensemencé de blé. On n’y voit aucune sorte d'arbres, sinon des oliviers (3). »
(1) Il faut lire « la troisième fois ». Le pèlerin indique l’ordre des trois lieux de prière d’après la progression de ses visites.
(2) Ce sont là, semble-t-il, les « deux grandes pierres » que Nicolas de Poggibonsi signale à l’est de l’église de Saint-Sauveur (Voir ci-dessus,
(3) Beschreibung der Stadt Jerusalem, trad. J, V. Praschek, Z. D.
En1512,Jean Thénaud, gardien du couventfranciscain d'Angoulême, dit en peu de mots : « Item, les trois lieux où Nostre-Seigneur en Gethsémani fit ses trois orations, en l’unq desquelz sua sang. Item, le lieu où il fut prins et lyé (1). » Vers 1530, Philippe Hagen de Strasbourg descendit du mont des Oliviers et arriva à l'endroit où avaient dormi les trois disciples. « On nous conduisit ensuite, dit-il, à quinze ou seize pas du lieu des trois apôtres décrit ci-dessus, à l'endroit où le Seigneur Jésus a prié (2). » Après avoir dit que là se présenta Judas à la tête de la cohorte, il ajoute : « On n’y voit rien que quelques pierres enfoncées dans le sol pour marquer. l'endroit où cela est arrivé (3). » Bernardin Surius, O. F. M. (1644-1647), écrit encore que « Nostre Seigneur venant en ce jardin, passa la nuit sous ces arbres en ses prières, y commençant la douloureuse Passion... La piété chrestienne avoit du passé basty en ce lieu une églyse dont il ne reste à présent qu’un monceau de pierres (4). » Même en 1668, Jean Benedetti raconte que les franciscains venaient d’acheter le jardin des Oliviers, « ce sanctuaire si précieux, où Notre-Seigneur fit sa première prière (5) ».
Au xvu° siècle, le manque de traditions vraies et solides embrouilla les idées de plus en plus, jusqu’à rendre les deux antiques sanctuaires de Gethsémani presque méconnaissables. Vers 1584, Chrétien, d’Adrichom, mieux connu sous le nom d’Adrichomius, avait publié une étude
P. V., t. XXI, Leipzig, 1898, p. 54-55. — Cf. F. D. P; V., tt: XIX, 1806, p- 11455.
(1) Voyage d'Outremer, éd. Ch. Schefer, Paris, 1884, p. 109.
(2) Hodoporika Philipps von Hagen, éd. Courady, op. cit., p. 263.
(3) Id., ibid.
(4) Le Pieux Pèlerin ou Voyage de Jérusalem, Bruxelles, 1666, p. 406.
(5) Ragguaglio di Terrae S., éd. P. Marcellin, Le Missioni franc t. Il, Florence, 1892, p. 170.
sur la géographie et l’histoire de la Palestine et de ses Lieux saints (1), mais sans jamais avoir visité ce pays. Il prétend que par-dessus la grotte de Gethsémani « s'élevait au temps de saint Jérôme une église, qu'on montre encore aujourd’hui (2) ». Le P. François Quaresmius de Lodi l’a souvent suivi avec trop de confiance. Il connut la relation d'Adamnan et le Traité des Lieux saints de Bède le Vénérable, et cite même le passage où il est question de la pierre merveilleuse « enlevée du champ de Gethsémani (3) ». Il avait aussi sous la main l’ouvrage de Burchard de Mont Sion, qui parle de l’église de Saint-Sauveur construite au sud du chemin, en souvenir de l’agonie du Christ. Mais, influencé par les théories d’Adrichomius, et dépourvu de presque tous les documents anciens connus aujourd’hui, il n’a pas réussi à trancher le nœud gordien. Il rapporte cette légende, née au moyen äge et qu’on a fait endosser à saint Hégésippe : « Hégésippe, dit-il, disciple des apôtres, écrit que des gouttes de sang, échappées du corps du Christ et tombées sur le sol du jardin, avaient atteint un arbre, dont toutes les feuilles étaient ensuite marquées de ces mots : O mort! Que ton souvenir est amer (4)! » L'érudit palestinologue ne s’est pas aperçu que ce prétendu miracle, qu’il croyait véridique, n'aurait pu avoir lieu que « sur le sol du jardin » couvert d’ar- -bres, et nullement dans une caverne. Mais ce qui est positivement inconcevable, c’est le silence rigoureux que Quaresmius garde, dans son vaste ouvrage, sur le lieu de la prière de Jésus au jardin, et sur les ruines de
(1) Theatrum Terrae Sanctae et biblicarum historiarum, Cologne,
(2) OP Act Nb 70; a
(3) Historica, theologica et moralis Terrae sanctae Elucidatio, éd. de Venise, 188r, t. Il, p. 125, a.
(4) Op. ne IL, DIN 29.4;
l'église qui, autrefois, avait marqué cet endroit! Les franciscains en avaient cependant perpétué la tradition jusqu’à son arrivée, et trente ans après lui, ils l’enseignèrent encore avec précision à un de leurs confrères, Bernardin Surius, puis à l'Italien Benedetti comme on l’a vu ci-dessus.
Méconnaissant une donnée si importante, Quaresmius suit aveuglément Adrichomius, et s’imagine que l’église du 1v° siècle s'élevait par-dessus la grotte et l’identifie avec l’église de Saint-Sauveur de Burchard de Mont Sion, tout en confessant que malgré ses plus diligentes recherches, il n’en a jamais pu découvrir le moindre vestige. Il était assez perspicace pour reconnaître que, malgré l'assertion d'Adamnan, l’église du tombeau de la Vierge n’a jamais été ronde. « L'église supérieure et ronde » était: pour lui la prétendue église bâtie sur la grotte, et il déduit de là que la pierre avec l'empreinte des genoux du Seigneur avait été enlevée de la grotte et déposée, « très probablement », dit-il, dans le monument qui surmontait celle-ci (1). Lorsque parut l'important travail de Quaresmius, en 1639 (2), il devint peu à peu l'unique source où les pèlerins latins et les Pères Franciscains puisèrent leurs informations. La tradition concernant le lieu de la prière de Jésus au jardin ne tarda pas de tomber complètement dans l’oubli, et le souvenir de l’église disparut avec le dernier de ses vestiges. Dès lors toute la scène de l’agonie de Notre-Seigneur, avec les trois supplications, fut concentrée dans la grotte de Gethsémani.
Pendant que les Latins se débattaient dans les inextricables difficultés suscitées par la transposition de l’agonie
(rOPNorr, t'Ap. 125; aret-184,1b:
(2) Historica, theologica et moralis Terrae sanctae Elucidatio, Anvers,
1639, 2 vol. in fol., t, I, xc, 924 p. ett. Il, p. 1014.
dans la grotte, les chrétiens des rites orientaux maintinrent tous, jusqu’aujourd’hui, la tradition du 1v° siècle touchant le lieu où le Seigneur pria et subit son agonie. Il ne sera pas superflu de relever ce faitet de constater, par de nombreux témoins, sa continuité, pour achever de démontrer jusqu’à l'évidence que la tradition a été faussée au xiv° siècle par les Latins, induits en erreur par l’inscription latine qu’on voit dans la grotte.
Un ouvrage slavon, intitulé Recueil de vies de saintes femmes, a été composé en 1360 pour la tzarine Anne, femme de Jean Stracimir, dernier empereur bulgare. Le Recueil se termine par une courte description des sanctuaires de Jérusalem. « En bas (dans la vallée de Josaphat), y lit-on, se trouve le tombeau de Saint-Jacques, frère du Seigneur; plus haut, l'endroit où le Seigneur fit sa prière au Père et sua du sang. Là aussi coule le torrent de Cédron, près duquel le Seigneur fut pris pour être crucifié, ainsi que l'endroit où il fit trembler la montagne pendant que ses disciples dormaient. Puis vient la sainte Gethsémani (/a grotte) et ensuite le tombeau de la Mère de Dieu (1). »
Vers 1400, Gréthénios, archimandrite russe, fit la longue description suivante : « Nous vimes la grotte où le Christ fut saisi et lié; elle est à plus de dix sagènes (2) du saint tombeau de Gethsémani, au mont des Oliviers, en face de la sainte Ascension. Elle a six sagènes de longueur et quatre de largeur, et est taillée, ainsi que trois colonnes, dans la montagne; là, le Christ s’assit avec ses disciples. Quand on vint contre lui avec des épées et des
(1) Archives de l’Or. lat.,t. II, part. II, Paris, 1884, p. 391.
(2). 21 ®, 33, d’après la longueur de la sagène d’aujourd’hui. Comme il donne à la grotte une longueur de six sagènes et une largeur de
quatre, et que celle-ci mesure environ 19 mètres sur 10, il semble que l’ancienne sagène était moins longue que celle d’aujourd’hui.
bâtons, le Christ quitta ses disciples, se retira vers l’occident de cette même grotte et se cacha dans la muraille; l'endroit est visible jusqu’à présent; ils cherchaient avec des flambeaux Jésus et ses disciples et ne les trouvaient pas; alors Jésus vint au-devant d’eux et leur dit : « Qui cherchez-vous? » Ils répondirent : « Jésus de Nazareth. » Il dit : « C’est moi » (Jean, xvin, 4, 6). Judas le baisa (Matth. xxvi, 49). Et de là ils le conduisirent à Jérusalem... Dans la voûte de cette grotte se trouve une ouverture comme celle d’un four à chaux. A un jet de pierre de là, plus haut, sur le chemin se trouve une grande pierre, sur laquelle le Christ pria son Père; et la sueur était comme des gouttes de sang qui coulaient jusqu'à terre(r).» Ignace de Smolensk, qui fit le pèlerinage de Jérusalem de 1389-1405, dit d’une manière assez laconique : « Plus loin, vers l'orient, se trouve le torrent du Cédron, que Jésus traversa avec ses disciples; au delà du torrent se trouve le jardin et une grande grotte dans laquelle Notre- Seigneur fut livré aux Juifs par son disciple Judas; il y a là la pierre, près de laquelle se tint le Christ, appuyant la main dessus (2). »
‘ Vient un récit court et complet d’un anonyme grec du commencement du xv° siècle : « Près de là se trouve la grotte dans laquelle le Christ se retira avec ses saints apôtres, et se rendit dans le jardin cette nuit-là, et le traître Judas y amena la cohorte pour s'emparer du Seigneur.…. Le lieu où le Christ pria n’est pas loin de là (3).»
De 1419 à 1421, Zozime, diacre du couvent de Saint- Serge près de Moscou, fit de Gethsémani une description très nette, en peu de mots : « De là nous allâmes à
(1) Publ. de l’Or. lat., Itin. russes, p. 178-179. (2) Pèlerinage, Publ. de l'Or, lat., Itin. russes, p. 151. (3) De Locis sanctis, Migne, P. G., t. CXX, col. 977.
Gethsémani et nous nous prosternâmes devant le (tombeau) de la très pure Mère de Dieu. Un peu plus loin, dans la montagne des Oliviers, se trouve la grotte où le Christ se réfugia avec ses disciples. Et nous nous prosternâmes aussi. À un jet de pierre de là, est l'endroit où le Christ, s’éloignant de ses disciples, pria son Père en ces termes : Mon Père, détourne cette coupe de moi (Marc, xiv, 36). Deux pierres sont placées en cet endroit (1). » Des trois roches signalées par Jean de Wurzbourg et Théodoric, le pèlerin russe n’a remarqué que deux. Celle de l’abside septentrionale était sans doute cachée, alors comme aujourd’hui, sous l'impasse encadrée par un mur. Nous avons déjà cité (p. 211)le marchand Basile de Brousse, qui rappelle la cène célébrée par le Seigneur dans la grotte de Gethsémani, et la pierre sur laquelle il avait prié. En 1483, Nicolas, évêque arménien d’Aquirman, nota à son tour près du sépulcre de Marie : « La grotte où les apôtres s’endormirent;, — la place où Jésus-Christ se prosterna la face contre terre, et qui n’est éloignée de la grotte que de la distance d’un jet de pierre (2). »
Citons encore un intéressant témoignage de la seconde moitié du xvi° siècle, celui de Basile Posniakov, messager du tzar de Russie auprès du patriarche grec d'Alexandrie, de 1558 à 1561. « À droite (3) en sortant de l’église de l'Assomption, à un jet de pierre, se trouve une petite grotte dont les murs étaient couverts de peintures; une image du Sauveur est peinte au-dessus de l'entrée. C’est dans cette grotte que Judas livra le Christ aux Juifs sacrilèges. De là nous sommes allés de l’autre
(1) Publ. de l'Or. lat., Itin. russes, p. 212. (2) Archives de l'Or. lat., t. Il, part. I, p. 401. (3) Lisez : à gauche.
côté de la Vallée (1), à la montagne des Oliviers. À un:jet de pierre de cette grotte croît jusqu’à ce jour un arbre; on l'appelle l'Olivier(2). C’est là que le Christ pria son Père en secret; car il y a une vallée près de ce torrent, et Jésus y pria, ainsi qu’il est dit dans les Écritures : « Ce sera dans la vailée des Pleurs, à l'endroit où Dieu donna la bénédiction » (Ps., rxxxunr, 6-7). Puis le Christ revint à la grotte où étaient ses disciples, et les ayant trouvés endormis, il leur dit : « Vous promettez de mourir avec moi, et vous ne pouvez veiller une seule heure avec moi; l’un de vous se presse, veille et va me livrer aux Juifs sacrilèges. » Et il les quitta de nouveau pour aller prier dans un autre endroit de la vallée, qui est la vallée des Larmes. Ayant prié de nouveau, il revint à cette même grotte où restaient ses disciples, et les ayant retrouvés endormis, il leur dit : « Dormez maintenant et reposez-vous; l'esprit est prompt, mais la chair est faible (Marc, xiv, 38) (3). »
Parmi les itinéraires grecs publiés par le P. Cléopas et M. J. Phocylidès (4), un anonyme grec (c. 1253) dit, après avoir parlé de l’église du tombeau de Marie : « À côté d’elle se trouve la grotte où Jésus se tint caché avec ses apôtres, et où, dans la nuit qu’il se rendit au jardin, le traître Judas conduisit la tourbe des Juifs pour l'arrêter, et, l’ayant baisé, lui dit : Salut, Rabbi! Un peu plus loin est le lieu où le Christ avait prié (5). »
(1) Lisez : de l’autre côté du chemin.
(2) Un vieil olivier tombant de vétusté et considéré comme un arbre sacré par les chrétiens orientaux, s'élevait au milieu du chœur de l’église de Saint-Sauveur, dont on a déblayé les ruines. Les racines de cet arbre s'étendaient sur la mosaïque et le rocher, et n'étaient couvertes que de deux à trois pieds de terre ; c’est ce qui a hâté sa décrépitude.
(3) Publication de l'Orient latin, Itinéraires russes, p. 330.
(4) ’Apyaia Aarivuo, EXAnvixe, p@oouxa wai yeux tive ‘Oôouroptxx 7 Hpocxvvmräpio th: Gyrac yñs, Jérusalem, 1912.
(5 OpCIE;, p473.
Vers le xiv° siècle, un opuscule anonyme, attribué au pape saint Silvestre, indique d’abord le site du mont des Oliviers et continue : « Ensuite la grotte, où Judas livra le Seigneur Christ aux impies, se trouve sur la pente de cette montagne. Puis le Gethsémani est éloigné de la grotte d’environ trois pas. Au-dessus de la grotte, à droite et à environ un jet de pierre, se trouve la roche sur laquelle le Christ priait : Mon Père, s’il est possible, que ce calice s'éloigne de moi(1). » Un peu plus loin, il indique le rocher où Jésus pleurait sur Jérusalem.
Dans la Description des Lieux saints d’un autre anonyme grec du xiv° siècle on lit : « Près de cette église (du sépulcre de Marie) est le lieu où saint Étienne a été lapidé. De l’autre côté, se trouve la grotte dans laquelle entra Jésus avec ses disciples au temps de sa passion, comme le raconte Jean l’évangéliste... (Jean, xvirr, 1)... (Maith., xxv1, 36-38). Il y a également le lieu où Jésus pria et dit : Mon Père, etc. (Matth., xxvi, 39). « Et l’ange vint du ciel et le réconforta (2). » Le Récit de Daniel métropolite d'Éphèse, et Itinéraire des Lieux sainis, de 1493-1499, ne laisse rien à désirer pour la clarté et la précision. « La Mère de Dieu, y est-il dit. fut ensevelie près de la grotte dans laquelle son Fils et Dieu a été livré aux Juifs, la nuit de la passion (3). » Plus loin on lit : « Près de cette église (de la Mère de Dieu), au delà du torrent de Cédron, vers lorient, au pied du mont des Oliviers, existe la grotte de l'arrestation du Seigneur, qui peut contenir plus de cent personnes. A sa droite, si l’on regarde
(1) Histoire et description des Saints Lieux de Jérusalem, écrite par Silvestre, pape de Rome, et envoyée à l’empereur Constantin le Grand, Op. Cit., p. 493.
(2h Op ACER
(5) OPA ID OR
lorient, presque à un jet de pierre, se trouve aussi le lieu où Jésus se rendit la nuit de la passion et pria trois fois. En cet endroit on avait construit un temple. Mais celui-ci aussi a été complètement détruit par le temps (1). »
Dans un Proskynitarion des Lieux saints du xvi° siècle, on lit : « Sur la pente du mont des Oliviers se trouve la grotte où Judas livra le Christ aux impies qui l’arrêtèrent. Le Gethsémani est éloigné de bien cinquante pas de la grotte. Plus haut que la grotte, à droite de Gethsémani, à environ un jet de pierre, se voit le rocher où Jésus pria et dit: Notre Père qui êtes aux cieux, etc., et aussi : S'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi (2). » Finalement, un opuscule grec de même genre du xvir* siècle dit du mont des Oliviers : « En ce même lieu se trouve la grotte dans laquelle les apôtres s'étaient cachés par crainte des Juifs, à l’occasion de la trahison. Près de la grotte se trouve le jardin où Judas trahit le Christ, et à la distance de près d’un jet de pierre est le lieu où le Christ pria pendant sa salutaire passion. Et là existe le rocher où le Christ laissa Pierre, Jacques et Jean, et où il revint et les trouva endormis (3). » |
M. le Dr. Trusen cite une Description arabe de la Palestine qui remonte au plus tard au xvi° siècle, et dans laquelle l’ancienne tradition est clairement maintenue (4). Puis, il reproduit les titres de huit relations de pèlerinage d'auteurs grecs du xiv°, du xv° et du xvi‘ siècle, publiées en langue russe par la Reyue de la Société russe de Palestine (Pravosl. Palaest. Sbornik, t. XIX, Pétersbourg, 1903). Toutes, dit-il, sont en harmonie, quant au
(rMOp Cr p.520.
(2) Op. cit., p. 540.
BYrOPA\CIt pr 557 (4) Op. cit., p. 93-94.
Gethsémani, avec les descriptions des auteurs du x et du x siècle (1).
Ilest donc constaté que du x au xx° siècle les pèlerins de tout rite, sauf les Latins (2), n’ont cessé de vénérer le lieu de l’agonie de Notre-Seigneur dans une sorte d’impasse qui s’ouvre à l’angle sud-est du jardin de Gethsémani, près du Rocher des apôtres. Pour empêcher les chrétiens d’envahir son champ, le propriétaire musulman entoura d’un petit mur en pierre sèche la langue de terre qu’il avait abandonnée à leur dévotion, sans doute, contre une bonne rétribution.
Dans la suite, le mur acquit plus de solidité et une plus grande hauteur et depuis près d’un siècle un tronçon de colonne en marbre tacheté de rouge est encastré dans la paroi au fond de l’hémicycle.
Cette colonne, ou mieux cette impasse, représente aujourd’hui deux théâtres différents de la passion de Notre- Seigneur. Depuis que les Latins ont complètement perdu de vue l’église de Saint-Sauveur et le touchant souvenir qui s’y rattache, l'impasse ne leur rappelait plus que la trahison de Judas et l'arrestation du Sauveur. Des pèlerins latins modernes l’appellent Osculum (3), etle plus souvent la colonne de Judas. Le tronçon de colonne dont nous
(1) Op. cit., p. 93-94.
(2) En 1422, Jean Poloner (Description de la T. S., éd. Tobler, Descriptiones T. S. ex sec. VIII-XV, p. 235), localise positivement l’agonie du Sauveur dans la grotte de Gethsémani. Ce pèlerin a passé pour être d’origine polonaise. Mais R. Rohricht (Z. D. P. V., t. XXI, Leipzig, 1898, p. 100, n. 3) dit de lui : « Il est certain que ce voyageur n'était pas Polonais; il était peut-être Bavarois, puisque c’est de Ratisbonne qu’il entreprit son voyage, et appartenait peut-être à la famille des Pollner de Landshut, où figure en 1371 un Jean Poloner comme garde des sceaux. »
(3) P. Marie-Joseph de Géramb, Pèlerinage à Jérusalem et au mont Sinaï (1831-1833), Tournay, 1836, t. I, p. 88. — Cf. Tobler, Die Srloahquelle, p. 224-225.
avons parlé portait une inscription latine, que T. Tobler trouve « peu ancienne », à en juger de ces quelques lettres qui en restent :
NT EUM. Mar. ca. 14,
Au-dessous, on a ajouté la date de 1838. Ilest vraisemblable qu'on y lisait à l’origine : « At illi HIC #anus iniecerunt in eum, et tenueruné eum. » (Marc, ca. xiv, 46) (1).
Ce même petit enclos est appelé habituellement par les Grecs Iles nuov, Notre Père (2), mais plus correctement Hareo wov, Mon Père, parce qu’il marque l’emplacement traditionnel de l’église de la Prière ou de Saint-Sauveur. Or, les fouilles récentes ont démontré que l'entrée de l’impasse occupe précisément la place de l’abside septentrionale, et le tronçon de colonne, au fond, est dressé au-dessus de l’abside centrale.
Quant à l'endroit traditionnel où Jésus laissa Pierre, Jacques et Jean, nous avons vu que sainte Silvie semble l'indiquer près de l’église de la Prière, et saint Willibald, en quelque sorte attenant aux ruines de cet édifice. Au x et au xum° siècle, plusieurs pèlerins ont montré dans la grotte de Gethsémani la place où dormirent les trois, confusion qui est née, probablement, de ce que là les trois disciples se trouvèrent réunis aux huit, au moment de
(1) Tobler (op. cit., loc. cit.,) propose de compléter le texte par « fradunt eum »; mais la Vulgate ne porte pas ces mots dans le chapitre xiv de saint Marc.
(2) C’est l’habitude acquise par le peuple dans la récitation de l’oraison dominicale, qui lui fit donner à ce lieu de préférence le nom de Häreg fuwv. — Cf. ci-dessus p. 251 l'itinéraire grec du xvi* siècle, d’après lequel Jésus y pria et dit: « Notre Père qui êtes aux cieux, etc. et aussi : S'il est possible que ce calice s'éloigne de moi. »
l'arrestation du Seigneur. Mais ici encore l’ancienne tradition finit par triompher, et à partir de 1320, tous les pèlerins, si l’on excepte Ludolphe de Sudheim (c. 1335) et Jean de Mandeville (c. 1336), montrent le lieu du sommeil des trois apôtres au midi du chemin du mont des Oliviers, fixé spécialement à un grand rocher qui s'élève à l'angle notd-est de l’ancienne église. Du reste, les absides et le chœur de celle-ci ont été bâtis sur la pente de la même masse, qui se prolonge vers le sud.
En somme, il n’y a plus à hésiter. Suivant la tradition primitive, la seule digne de ce nom, la grotte de Gethsémani était le refuge habituel où Jésus passa la nuit avec ses disciples, lorsqu'il s’arrêtait à Jérusalem. Un jour il y a célébré une cène accompagnée du lavement des pieds. Lorsque ensuite le divin Sauveur étaitentré dans le jardin la veille de sa mort, il renvoya huit des siens dans cette grotte, afin qu’ils s’y livrassent au repos.
I] emmena Pierre, Jacques et Jean avec lui, du côté opposé, pour aller prier dansle jardin à environ la distance d’un jet de pierre du chemin. Après leur avoir exprimé toute la tristesse de son âme, il leur dit de s'arrêter, et leur recommanda de veiller et de prier avec lui. Lui-même s’avança un peu plus loin pour se livrer à la prière sous le poids de transes mortelles. En mémoire de la triple supplication, et au lieu même où, d’après la tradition, Jésus s'était adressé à son Père, les chrétiens du 1iv° siècle élevèrent une église. Détruite au vu siècle, celle-ci fut rebâtie par les chrétiens indigènes dès l’arrivée des Francs, pour être renversée de nouveau en 1187. C’est celle dont on a retrouvé les vestiges.
Lorsque la lutte suprême fut terminée, et le calme rétabli dans son âme, Jésus revint une troisième fois auprès de ses trois amis, pour leur dire qu’il n'avait plus
SANCTUAIRES DE GETHSÉMANI DU XIV? AU xXX° SIÈCLE, 255
besoin de leur assistance, et qu'ils pouvaient prendre le repos dont ils avaient tant besoin, avant que Judas m'arrive, leur faisant même entendre que celui-ci ne tarderait pas de venir. Plein de bonté et d’indulgence, il les ramena dans la grotte auprès des huit autres et, au bout de quelque temps, il réveilla tous les onze, leur annonçant que le traître était tout près. Il sortit le premier du refuge et se trouva en présence de Judas suivi de la cohorte. Les apôtres rejoignirent leur Maître sans retard, et assistèrent tous à son arrestation dans le voisinage de la grotte de Gethsémani.
L’évangile, la tradition et l’état des lieux, tout concorde à établir l’authenticité de Gethsémani, de son abri.et de son jardin. Dans ce domaine, les lieux indiqués par les chrétiens des premiers siècles comme théâtres des diverses scènes qui s’y sont passées durant cette nuit mémorable, cadrent seuls avec les récits évangéliques.
Il ne nous reste plus qu’à élucider certains points obscurs, erronés ou controversés, qui concernent l’his- « toire de la grotte de Gethsémani et celle du jardin de la prière du Christ, à travers les siècles jusqu’à nos jours.