‹ GethsémaniChapitre 23 sur 33 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Son entrée n’a jamais été changée. — L'entrée restaurée au xvr° siècle. — Physionomie primordiale de la grotte à l’extérieur et à l’intérieur. — Sa décoration au vi* et au xu° siècle. — Sa profanation. — Au pouvoir des Frères Mineurs.

Les malheurs qui ont attristé la Palestine après le départ des Croisés, ont eu leur contre-coup à Gethsémani comme dans tous les lieux sanctifiés par le Christ. Mais le lamentable état dans lequel la sainte grotte fut réduite depuis le xr1° siècle n’a rien diminué de son prix aux yeux des pèlerins de tous rites, anxieux de retrouver les traces du Sauveur. Ils l'ont toujours visitée avec un saint empressement, et y ont prié avec une vive émotion, non seulement parce que c'est un des plus vénérables sanctuaires du monde par les pieuses traditions qui s'y rattachent, mais aussi, et surtout, parce que cette cavité rocheuse, par nature plus durable que : les plus solides monuments en marbre, s’est conservée à peu près dans l’état où Jésus lui-même l'avait fréquentée. C’est la même demeure où il se retirait habituellement avec ses disciples pour les instruire et prier avec eux avant de goûter le sommeil. C’est le même abri où, après son agonie, il ramena une dernière fois les trois privilégiés, et d'où il sortit pour se livrer à ses ennemis, afin de sauver le genre humain. Ici la pierre parle au cœur du chrétien avec une éloquence touchante de l'amour infrni

de Dieu pour ses créatures. C’est pourquoi, plus cette grotte a été souillée et profanée, plus elle a été entourée de respect, de vénération et d’amour (1).

L’auguste souterrain existe-t-il intégralement dans l’état où il se trouvait il y a vingt siècles? On en a douté. Tous ceux qui ont parlé de ce sanctuaire, depuis deux siècles au moins, ont répété à l’envi qu’anciennement la grotte s'ouvrait au midi, et que l'entrée actuelle, au nordouest, n'avait été pratiquée qu’en 1655. C’est là une erreur; mais nous reconnaissons volontiers que c’est une erreur bien excusable que nous-même nous avons suivie pendant quelque temps, parce qu’elle s'appuie sur une affirmation catégorique de Jacques Goujon, O. F. M., Lecteur jubilé à Jérusalem. Il écrit en 1668, l’année de son arrivée dans la Ville sainte : « [1 laissa ses trois apostres à un jet de pierre de l’ancienne entrée de la Caverne; mais il les laissa à 197 pas de la grotte et de l’entrée d’aujourd’huy : L'on mura cette ancienne entrée par laquelle on alloit assez longtemps sous terre, où les passans profitèrent de l'obscurité pour faire mille ordures; ce fut en 1655 (2). » Gette notice si claire et si précise semble être corroborée par la date de « 1655 », qu’on lit encore gravée sur une pierre au-dessus de la porte en maçonnerie, qui précède de quatre mètres l’ouverture de la caverne. Cette date, cependant, ne se rapporte nullement à un nouveau percement de la paroi de la grotte, mais à une simple restauration de l’ancien accès (3), comme nous l’apprend, avec non moins de clarté et de précision, le Père Custode qui a

(1) Voir le plan et la coupe de la grotte de Gethsémani, pp. 75 et 76.

(2) Histoire et voyage de la Terre sainte, Lyon, 1671, p. 202.

(3) À Jérusalem, on place parfois encore aujourd'hui, en chiffres même luisants, le millésime au-dessus d’une porte extérieure, qu’on vient simplement de modifier.

fait exécuter ce travail, et que nous citerons bientôt. Nous ferons valoir d’abord le témoignage de ceux qui ont parlé de l’entrée de la grotte avant l’année 16535, et qui tous donnent à l’assertion de Jacques Goujon le démenti le plus formel. Le religieux, qui a lancé d’autres nouveautés de ce genre (1), est ici devenu la victime de sa vive préoccupation de concilier la distance du Rocher des apôtres à la grotte de l’agonie avec les données évangéliques. Avant lui, bien des pèlerins ont parlé de la distance « d’un jet de pierre » d’un lieu à l’autre; mais c’est là une formule qu’ils ont empruntée à l’évangile de saint Luc, sans même songer à vérifier sur place jusqu’à quel point cette distance est concordante. Goujon, plus positif, a mesuré le terrain qui sépare le Rocher de l'entrée de la grotte et il a trouvé 197 pas, distance beaucoup trop grande pour celle d'un jet de pierre (2). Convaincu que Jésus avait laissé les trois disciples au Rocher, et qu’il est allé prier dans la

(1) En voici un exemple à propos de la même grotte : En entrant dans l'église de l’Assomption de Marie, on voit à droite une grande porte, au niveau de la cour extérieure du temps des Croisades. Elle s’ouvrait dans l’abbaye des Bénédictins; mais après la destruction de celle-ci, elle fut murée. Quaresmius en ignorait la destination, comme cela apparaît dans ce passage : « Dans le Temple du Sépulcre de la très sainte Mère de Dieu, il y a, du côté de la grotte, une porte par laquelle, peut-être, on arrivait autrefois ici. Aujourd’hui elle est fermée. » (Op. cit., t. I, p. 124, b.) Sur cela, Jacques Goujon écrit que lorsqu'on entre dans l’église de l’Assomption, on rencontre à droite « une fort belle porte en pierres de taille, de six pieds de largeur et de vingt pieds de hauteur, mais complètement murée ». Il affirme ensuite à deux reprises que, entre «la grotte du Saint-Sauveur » et l’église de l’Assomption existait, par le moyen de cette porte, une communication « comme du Fils à la Mère ». (Op. cit., p. 204et 206). En bon logicien, il aurait dû conclure que bien longtemps avant 1655, il y avait une entrée dans la grotte au nord-ouest. Mais on n’a pas! trouvé la moindre trace d'un passage souterrain, et il n’y a jamais eu d’autre accès à la grotte que par l’ouverture actuelle.

(2) Le parcours à effectuer pour arriver du Rocher des apôtres à la

grotte de Gethsémani est d'environ 170 mètres. Tobler (Die Siloah-

quelle, p. 217) compta 220 pas.

grotte, il s'est persuadé qu’en ce temps-là celle-ci s’ouvrait au midi. Qu'on ait recours à une ingénieuse hypothèse pour faire disparaître une contradiction manifeste entre le texte sacré et une prétendue tradition, cela se conçoit aisément. Mais raconter dans quelles circonstances une porte hypothétique a été murée treize ans auparavant, c’est là un phénomène qui nous dépasse.

Pour en avoir le cœur net, on a soigneusement sondé en 1909 le flanc méridional intérieur de la grotte. Le mortier, qui remplissait certaines anfractuosités, fut enlevé, et le rocher partout mis à nu et fouillé; mais la présence d’aucune ancienne entrée n’a pu être constatée, soit murée, soit obstruée par des décombres ou des blocs de pierre. Partout la masse est compacte.

D'ailleurs, qu'on jette un coup d’œil sur la figure ci-jointe, qui est une reproduction photographique du dessin fait en 1586 par un pèlerin wallon, Jean Zuallart, compagnon de Philippe de Mérode, dont il était le précepteur. C’est un croquis de l’église du tombeau de la Vierge et de la grotte de Gethsémani(1). Deux autres pèlerins antérieurs à 1655, Jean Kootwyck ou Cotovic en 1596 (2) et Aquilant Rocchetta en 1599 (3), ont reproduit le même dessin dans leurs relations, comme conforme à la vérité. Dans la légende, la lettre C porte : Entrée de la grotte, et la lettre D : Trou de la grotte pour lumière (4). L'entrée se trouvait donc alors déjà au même point qu’en 1655 et aujourd’hui, savoir, au nord du soupirail percé dans la voûte.

(1) Il Devotissimo Viaggio in Gerusalemme, Rome, 1505, p. 142.

(2) De loflyche Reise van Jerusalem, Anvers, 1626, p. 289.

(3) Peregrinatione di Terra Santa, Palerme, 1630, p. 164.

(4) Nous avons reproduit le dessin de l'ouvrage de Cotovic, qui est gravé plus finement, mais avec une fidélité parfaite,

De F ù CS

L'ÉGLISE DE L'ASSOMPTION DE LA SAINTE VIERGE ET LA GROTTE DE GETHSÉMANI, D'APRÈS JEAN ZUALLART.

‘ A. Entrée de l’église de la Vierge. — B. Fenêtre de l’église à lorient.

— C. Entrée de la grotte. — D. Trou de la grotte pour lumière. — E. Place devant l’église. — F. Cour et (sanctuaire) turcs entourés d’un mur. -

Si nous consultons les descriptions des anciens pèlerins, nous trouvons invariablement l’entrée de la grotte

Fig. 44, — Carte de l’église de l’Assomption et de la Grotte de Gethsémani, par Zuallart.

à la place marquée par Zuallart. Les uns fournissent:des renseignements sur l’accès du souterrain, les autres en mesurent la distance de l’église. Commençons par les premiers.

Jean de Wurzbourg montre l’entrée de la grotte « à droite » quand on entre dans l’église de Sainte-Marie (1).

(1) Voir ci-dessus, p. 172.

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