CHAPITRE XII
Le jardin d’après les pèlerins. — Les Franciscains en font l’acquisition. — L'âge des oliviers. — Les fleurs du jardin. — Le lieu de repos des Trois apôtres. — Les ruines de l’église Saint-Sauveur. — Les Latins, comme les chrétiens des autres rites, ont vénéré le jardin en mémoire de l’agonie du Christ.
Pris dans une acception restreinte, le jardin de Gethsémani est le terrain qui, comme la grotte, a été spécialement sanctifié par le divin Sauveur dans la nuit qui précéda sa mort. Il s’étend entre le lieu d’où il s’est séparé des huit apôtres, c’est-à-dire, depuis le chemin qui l’amena au jardin, jusqu’au lieu où il conduisit Pierre, Jacques et Jean, pour se rendre lui-même un peu au delà afin de prier et de se livrer aux angoisses de lagonie. Il s'était éloigné dit saint Luc (xxvi, 41) « à la distance d’un jet de pierre ». Dès le 1v° siècle la tradition a fixé l'endroit où s'étaient arrêtés les trois apôtres à cette distance au sud du chemin, à un rocher d’après les témoignages subséquents, et a marqué un peu au delà le lieu de la triple supplication du Christ par une église reconstruite au xu° siècle et dont les vestiges subsistent encore (1).
Indépendamment de ces deux Lieux saints qui lui appartiennent, le jardin de Gethsémani a son prix pour toute âme chrétienne, parce que le Sauveur a traversé
{1) Voir le plan de l’église de Saint-Sauveur ou de l’Agonie, page 15r,
ce bosquet, d’abord avec l’âme triste et angoissée, puis, après avoir vidé le calice jusqu’à la lie, avec le cœur calme, et pleinement résigné à aller au-devant des souffrances, des opprobres et du supplice de la croix qui l'attendaient.
C’est donc avec une émotion légitime et fort compréhensible que les pèlerins visitent ce jardin, et l’on s'explique que les vénérables oliviers qui le peuplent leur apparaissent comme autant de témoins du douloureux prélude de la passion du Sauveur. « Les feuilles de ces arbres, écrit l’un d’eux, sont comme autant de langues qui nous publient ses souffrances (1). »
Les premiers pèlerins ne parlent du jardin qu’indirectement, en mentionnant l’église élevée en mémoire de l’agonie du Christ et le Rocher des trois disciples. On sait, du reste, combien leurs relations sont concises et sobres, et ne touchent qu'aux points essentiels qui intéressent les lecteurs. Adamnan ne fait qu’une allusion «au champ de Gethsémani, où Jésus pria avant d’être livré par Judas entre les mains des pécheurs », parce qu'Arculphe lui avait raconté que de là (du milieu de l’église en ruines), on avait transporté en lieu plus sûr et plus digne la pierre dans laquelle Jésus laissa l’empreinte de ses genoux pendant qu'il adressait ses supplications à son Père (2).
Au xt siècle, le moine Épiphane, qui a dû voir l’église de la Prière dans un état de déläbrement plus complet, parle du « jardin où le Christ a été trahi (3) ». Vers la fin du xi° siècle, un pèlerin anonyme fait aussi mention du « jardin de Gethsémani, où le Christ a prié avec
(1) Jacques Goujon, op. cit., p. 201.
(2) Voir ci-dessus, p. 110.
(3) Voir ci-dessus, p. 101.
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ses disciples (1) ». Mais ces expressions peuvent, à la rigueur, viser le champ de l'Évangile, et n’impliquent pas nécessairement l'existence d’un jardin proprement dit. Cependant, par le fait que l'Évangile mentionne « le jardin » dans lequel le Seigneur était entré pour prier et subir les angoisses de l’agonie, on ne peut guère douter que l’olivette, qui s'étend entre le chemin et l’église de la Prière, n'ait été considéré en tout temps comme un terrain sacré. Nous trouvons, en effet, qu’au x11° siècle le « jardin de Gethsémani » était bien délimité; car, en 1177, le moine Phocas se sert « du bord supérieur du jardin de Gethsémani », comme d’un point de repère (2): à
A l’occasion de la conquête de Jérusalem par Salah-ed- Dîn en 1187, l’église de Saint-Sauveur a été détruite et le jardin dans lequel elle s'élevait, et qui était limité par trois chemins, à l’est, au nord et à l’ouest, devint « bien pie » ou wagf, assigné à une œuvre religieuse musulmane, comme c'était le sort de tous les biens enlevés aux communautés chrétiennes. Ce terrain, tout en restant wagf, finit par devenir la propriété d’une famille musulmane, et fut divisé, à la longue, en un grand nombre de lots, entourés chacun d’un petit mur en pierre sèche, ce qui lui a conservé son cachet de jardin.
En 1283, Burchard de Mont Sion parle en termes précis de l'emplacement du jardin de Gethsémani (3). Onze ans plus tard, Ricoldo de Monte Croce visita aussi « le jardin dans lequel Jésus est entré ». « Là, dit-il, nous trouvâmes l'endroit où Jésus a prié, et celui où il fut
(1) Qualiter sita est civitas Jerusalem, éd. Tobler et Molinier, op. cit., p. 348.
(2) Voir ci-dessus, p. 105, note.
(3) Voir ci-dessus, p. 191.
arrêté près du jardin. Aujourd’hui il est appelé « cam pus florum (1) ». Ce nom gracieux qu’on retrouve sous la plume de plusieurs pèlerins dans les siècles suivants, était populaire et désignait le jardin de Gethsémani probablement déjà au xni° siècle. Marin Sanudo, relevant le plan de Jérusalem en 1306, a marqué sous une forme conventionnelle,un jardin rectangulaire planté d’arbres, (d’oliviers), et entouré d’un mur, entre le lieu de « l’agonie » au sud-est, et celui de la « trahison » au nord (2). En 1335, Jacques de Vérone écrit : « Près du lieu de Gethsémani (c’est-à-dire la grotte), à une distance d’un jet de pierre, il y avait un jardin, et il y est encore (erat hortus et adhuc est), où le Christ, après avoir pris avec lui Pierre, Jacques et Jean, alla prier, et où, éloigné d’eux d'un jet de pierre, il sua du sang... Dans ce jardinlà vint le maudit Judas et baisa Jésus... J'ai souvent visité ce lieu (3). » Nicolas de Poggibonsi rencontra à droite, en venant du pont, un champ entouré d’un petit mur et « disposé comme un jardin fleuri », et, tout auprès, les ruines de l’église où Jésus-avait prié (4). De l'an 1360 à 1370, un pèlerin de Francfort-sur-le- Mein dit aussi qu’à un jet de pierre de la grotte « on voit le jardin de la villa de Gethsémani.. Dans ce jardin on remarque en premier lieu lPendroit où le Christ laissa les huit disciples et prit avec lui seulement trois. Là il y a maintenant plusieurs petits jardins entourés de murs. Ensuite, à dix pas de là, toujours au pied du mont des Oliviers et dans le même jardin, qui est très grand, se voit le lieu où les Juifs, voulant s'emparer du
(x) Voir ci-dessus, p. 193.
(2) Voir ci-dessus, le plan, avec les observations faites sur son tracé, P. 196.
(5) Voir ci-dessus, p. 202.
(4) Voir ci-dessus, p. 206.
Christ, tombèrent à la renverse. Vingt pas plus loin, à l'extrémité supérieure du dit jardin, on montre le lieu où étaient assis les trois disciples, Pierre, Jacques et Jean (1). » Après qu’on eut localisé l’agonie du Sauveur dans la grotte, il a fallu chercher en dehors de celle-ci Pendroiït où le Seigneur laissa huit des siens. Au commencement, comme on le voit par le passage précédent, on choisit cette place près du pont supérieur. Plus tard, quand la « villa de Gethsémani » passait pour un « hameau », on l'identifia avec les vestiges du grand couvent qui, depuis Théodose jusqu’au moine Épiphane, a été indiqué près du pont inférieur « sous le pinacle du Temple (2) ».
Jean Poloner raconte aussi, en 1422, qu’à huit pas du Rocher des trois apôtres, « vers le torrent, en face de la porte Dorée, existe le jardin appelé fleuri (3) ». Antoine de Reboldis (1327) (4), Jean de Smolensk (1380) (5), le baron d’Anglure (1395)(6) et Alexandre Ariosti (7) signalent tous le même jardin. En 1431, Marien de Sienne le trouva « couvert d’orge, d’amandiers et d’oliviers(8). » En 1552, Pantaléon d’Aveiro
(1) Conrady, Vier rhein. Pal. Schriften, Wiesbaden, 1882, p. 27.
(2) Félix Fabri (op. cit., t. I, p. 381) vit encore en 1483 près du pont inférieur « les vestiges d’un monastère des anciens temps ». Son compagnon Jean Werli de Zimber (op. cit., éd. Feyrabend, op. cit., fol. 136, b), ainsi que Bernardin Surius en 1644 (op. cit., p. 406-407) crurent même y reconnaître les vestiges d’une église. Jean Werli suppose que le Seigneur était entré dans le jardin de Gethsémani par le pont inférieur et qu’il avait laissé les huit apôtres sous quelque abri dans le petit village. Cette opinion devint commune parmi les pèlerins latins, à partir du xv° siècle.
(3) Voir ci-dessus, p. 252.
(4) Voir ci-dessus, p. 108.
(5) Voir ci-dessus, p. 247.
(6) Voir ci-dessus, p. 230.
(7) Voir ci-dessus, p. 264.
(8) Voir ci-dessus, p. 236.
y vit aussi des amandiers et des oliviers, mais l’orge était remplacée par des concombres (1). Louis de Rochechouart se contente de dire qu'il était « cultivé par des indigènes et entouré de murs en pierre Fe tout près d’autres jardins semblables (2). »
On aurait donc mauvaise grâce de relever l'expression de Félix Fabri « ubi erat hortus », et d’insinuer que vers la fin du xv° siècle l’actuel jardin de Gethsémani était encore ignoré. Ce même pèlerin, après avoir indiqué l'emplacement du champ de Gethsémani au temps du Christ, raconte que le lieu où Jésus fut arrêté s'appelait «hortus floridus (3) ». Puis, revenant sur le même sujet, ilajoute que le jardin était divisé en plusieurs sections entourées de petits murs (4). »
Ce ne serait pas plus judicieux d’insister qu'avant le xvi® siècle il n’est jamais question d’oliviers dans ce terrain. Marien de Sienne (1431) et Alexandre Ariosti en parlent bien. Si d’autres pèlerins s’abstiennent de raconter que dans le jardin des Oliviers ils ont rencontré des oliviers, cela ne devrait surprendre personne. Car, si au xvi° et au xvii‘ siècle on les mentionne, c’est pour apprendre aux lecteurs qu'ils étaient les plus vieux et les. plus gros de toute la Palestine, détail que ne devrait pas négliger quiconque s'occupe de l’histoire de ces arbres.
Jean Zuallart, qui observait les lieux avec le coup d'œil d’un artiste, fait du jardin la description suivante : « Quatre à cinq pas au-dessous (du lieu où dormirent les trois apôtres), existe un espace petit, étroit et ceint d’un mur construit sans mortier; cinq à six hommes y
(1) tinerario da Terra S., Lisbonne, 1503, fol. 132, b.
(2) Journal de voyage, Revue de l'Or. lat., t. 1, Paris, 1893, p. 244 (3) OL2Ect CA 70;
(4) Op. cit.,t. Il, p. 376.
trouvent de la place en se tenant à la file, l’un derrière 1.1 : SPA ART , b .
| l autre. Le propriétaire ne permet pas qu’on l’agrandisse ; il tolère à peine qu’on le conserve ainsi. Là se trouvait l'entrée dudit jardin des Oliviers, où Judas vint trouver Jésus avec la cohorte. Ce jardin possède encore des oli-
Fig. 17, — Carte du jardin de Gethsémani, par Zuallart.
viers très vieux, mais il est divisé en plusieurs parties, tant par les chemins, que par les clôtures (1). » Dans son croquis de Gethsémani, pris de l’est, il représente le jardin entre le chemin du mont des Oliviers et le chemin de Jéricho, c’est-à-dire à l'emplacement précis du jardin de Gethsémani actuel (2).
(1) Op. cit., p. 146-147.
(2) Op. cit., p. 150. — Jean Boucher (op. cit., p. 230), et de Stochove, (op. cit., p. 378) disent aussi que ces oliviers paraissent être plus vieux que tous ceux de la Palestine.
Jean Cotovic (1596) dit à son tour : « Le jardin des Oliviers n’est pas ceint d’une haie ou d’un mur continu; il est divisé par plusieurs sentiers et est accessible à tout le monde en divers endroits. Même à présent on y voit beaucoup d’oliviers très vieux, et le peuple est persuadé qu'ils remontent au temps de Jésus-Christ(1). » Le cultivateur, qui, d’après Zuallart, était peu courtois envers ‘ les chrétiens, paraît les avoir menacés d'interdire l’accès de l'impasse, où les Occidentaux vénéraient alors la mémoire de la trahison et de l’arrestation du Fils de Dieu, et où les Orientaux continuaient à vénérer celle de sa prière et de son agonie. Les Pères de Terre sainte ont dû entrer en composition avec le fel/ah, comme on peut le déduire du récit un peu confus d’Aquilant Rocchetta (1599) qui dit : « En allant environ six pas à gauche (du. Rocher des apôtres), nous vimes un endroit clos, entouré de grosses pierres placées les unes sur les autres, ce qui montre qu'il y avait là jadis une petite maison capable de contenir six personnes(2). Ce lieu a été acheté par les Révérends Pères, afin qu’ils puissent y venir aussi pendant la nuit; car 1l se trouve à l’entrée du jardin du mont des Oliviers. Ici Jésus fut pris. Le susdit jardin est divisé en nombreux lots, tant par des chemins que par des clôtures. On y voit encore des oliviers très vieux et antiques (3). » Les franciscains ont pu donner au fellah une indemnité pécuniaire, mais ils n’ont pas «acheté » l'impasse. En 1652, le Père Custode Marien de Maléo écrit d'une manière explicite : « Ce grand sanctuaire s'enfonce dans un champ fertile, comme une langue de terre bordée de murs sans mortier, de manière à défi-
(x) Voir ci-dessus, p. 250, (2) C’est tout simplement l'impasse des pêlerins précédents. (3) Op. cit., p. 167.
gurer la forme carrée du champ. Le Turc qui le possède pourrait facilement gagner ce bout de terrain, en enle- vant la clôture et en régularisant la forme du champ. Il n’a Jamais songé à le faire, bien que des Juifs perfides l’y aient souvent sollicité par la promesse d’une avantageuse gratification (1). »
Bernardin Surius (1644), dont les descriptions sont émaillées de chiffres, nous fournit sur ce jardin quelques renseignements jusqu'alors inédits. « Nous entrasmes dans le jardin des Olives, dit-il..., lequel à présent est réparty en divers quartiers par de petites murailles de trois coudées de hauteur, hormis le lieu où dormoient les trois apostres.. Ce jardin a soixante-six pas en son carré, autrefois remply d’Oliviers, des quels il emprunta son nom. De tous ces arbres ne restent à présent que neuf corps, les quels, selon la tradition du Pays, y estoient du temps de Nostre-Seigneur, de quoy leurs troncs chenus et bossez donnent témoygnage, surpassant en grosseur tous les arbres de la Palestine. Ils sont fort honorés de tous les chrestiens, à cause que Nostre-Seigneur, venant en ce jardin, passa la nuit sous ces arbres en ses prières, y commencant la douloureuse Passion. La piété chrestienne avoit, du passé, basty en ce lieu une églyse dont il ne reste à présent qu’un monceau de pierres (2). »
Grâce; sans doute, aux négociations de Marien de Maléo, le cultivateur devint de plus en plus avenant envers les chrétiens, comme nous l’apprend, d’abord, Ignace de Rheinfelden, O. F. M. C., en 1656 : « Dans le jardin de Gethsémani se conservent neuf oliviers très
(1) Op. cit., t. I, p. 218.
(2) Le Pieux Pèlerin ou Voyage de Jérusalem, Bruxelles, 1666, p. 406%
grands qui, selon l’opinion commune, remontent au temps du Christ; pour cette raison, leurs olives et aussi le bois sont réservés aux Pères franciscains, qui les. distribuent aux pèlerins comme objets de piété (1). » Ensuite, Ferdinand de Troilo trouva en 1666 l'impasse améliorée. « Le lieu de la trahison, dit-il, est entouré d’un mur sec de neuf pieds de hauteur, de cinq d'épaisseur et d’une longueur de dix bons pas. L'entrée est très étroite et l’on ne peut y passer que l’un après l’autre. Tout autour, la terre est très fertile. Les Juifs de Jérusalem sont particulièrement hostiles à ce lieu, et, de mon temps, ils ont souvent prié le pacha de le détruire; mais ils n'ont jamais rien obtenu, et il est permis aux chrétiens de le vénérer comme ïil leur plaît. Ceux-ci payent annuellement un Turc qui n'habite pas loin de là, et qui exerce une grande vigilance pour empêcher les habituelles insolences des Juifs (2). Tout près de ce lieu, à environ trois bons pas de là, on voit neuf grands vieux oliviers; il y en avait dix; mais l’un d’eux est tombé par suite de son grand âge. On nous a dit qu'ils dataient de l’époque où le Seigneur fut arrêté. Ils sont tenus en grande vénération, et je ne conseillerais à personne d’en arracher la moindre branche, à plus forte raison des fruits; car un Turc les surveille continuellement. Quand les fruits sont mûrs, le santon des Oliviers les vend aux chrétiens qui les conservent ensuite comme souvenirs (3). » |
L'automne de cette même année, le Père Custode,
(1) Newe Jerosolymitanische Pilgerfahrt, Wurzbourg, 1667, p. 80.
(2) Félix Fabri raconte déjà avec quelle malice on souilla ce lieu, lorsqu'on vit des pèlerins descendre dans la vallée de Josaphat; mais les profanateurs étaient alors des musulmans.
(3)/Op: cit, p.255:
François Rhini de Polizio, réussit à acheter le jardin de Gethsémani (1), comme nous le savons parles pèlerins. Gabriel Brémond de Marseille, qui visita Jérusalem en cette même année (1666), dit que peu avant son arrivée, un Arabe avait incendié un des neuf oliviers; puis il ajoute : « Ce lieu appartient à nos Pères, qui se servent du bois des arbres et des noyaux de leurs fruits pour faire des chapelets, des croix et autres objets de piété que les chrétiens du pays travaillent avec habileté. Les Pères ont essayé d’acheter le terrain qui se trouve audessus du jardin (2) et qui appartient à un Maure; mais celui-ci n’a jamais voulu s’en dessaisir, sachant que sa possession est pour lui une source de bénédictions (3). »
Le voyageur Jean Benedetti, qui vint à Jérusalem l’année suivante, connaît le prix auquel le jardin fut acheté : « Entrons à présent dans le dévot jardin de Gethsémani. Dans ce saint lieu se trouvent huit oliviers fort grands et surtout très vieux; autrefois il y en avait neuf; mais les Turcs en ont coupé un; néanmoins, celui-ci commence maintenant à produire de nouveaux
(1) Dans l'acte d'achat officiel rédigé le 13 mai 168: devant le cadi de Jérusalem, le jardin de Gethsémani est appelé bien Wagf « attaché de haute antiquité à l’église Sainte-Anne », sans doute, depuis 1187. Les biens wagf. affectés à des usages pieux sont, en principe, inaliénables. La loi autorise, cependant, l'échange, lorsque Ie terrain n'a jamais été occupé par un sanctuaire musulman. Avec le consentement du cadi, les biens wagf peuvent même être vendus, à condition que le montant de la vente soit employé à l'acquisition d’un terrain de même valeur, en faveur de l’œuvre pie respective. Parfois, le‘gouvernement cède à des particuliers des biens de wagf, à titre de récompenses, et les autorise à en disposer à leur gré. C'était le cas, paraît-il, pour le jardin de Gethsémani, qui, en 1666, était divisé, par suite d'héritages, entre neuf propriétaires, sans parler du terrain qui entoure l'église de l'Agonie. (Voir lé contrat d'achat, trad, ital., dans Diarium, T.S,, IV Jérusalem, 1911, p. 25-28.) Lu
(2) C’est le champ qui renferme l'impasse et l’église.
(3) Op. cit., p. 324.
rejetons. Ce jardin, entouré d’un mur, a été acheté par nos Pères pour dix milles réales (1), afin de conserver - à la chrétienté ce sanctuaire si précieux où Notre- Seigneur fit sa première prière (2). » Non moins intéressante est la notice de Jacques Goujon : « Un Escrivain moderne, dit-il, a oublié entre autre chose un beau traist à sçavoir que nos pères soigneux dans leur extrême pauvreté qui ne leur permet pas de posséder un pouce d’héritage, de retenir ce sanctuaire si fameux, et n'avoir pas le déplaisir de le voir en la possession d’un Ture, ils l'ont acheté au nom d’un d’entre eux (5), qui est afidé à l’ordre s’il en fut jamais (4), et ainsi jouyssent paisiblement de 8 oliviers que l’on tient estre encore de ceux qui y estoient lorsque Jésus-Christ y vint pour prier : chaque feüile de ces arbres sont autant de langues
(1) La réale est une petite monnaie espagnole valant aujourd’hui environ vingt-cinq centimes; mais anciennement, sa valeur intrinsèque était deux fois et demie plus grande. Dans l'acte d'achat officiel (op. cit., p. 27) le prix de vente (qui dans cette sorte de contrats est généralement fictif), est de 90 piastres. Depuis Soliman II, une piastre et demie valait un atoûn turc ou un ducat vénitien (Voir : H. Sauvaire, Matériaux p. la numismatique musulmane, Paris, 1882, p. 318-319).
(2) Op. cit., p. 170.
(3) Quel est cet « Escrivain si oublieux »? Jean Goujon est arrivé à Jérusalem au commencement de l’année 1668 et son ouvrage parut en 1670. Les relations de pèlerinage connues et écrites de 1665 à 1668 ont toutes été publiées après 1670. Il doit donc faire allusion à un manuscrit devant être livré à l’impression, et, dans ce cas, ce ne peut étre que celui de Ferdinand de Troïlo. Cet écrivain passa à Jérusalem le mois de juin et de juillet 1666. De là il se rendit au mont Sinaï et revint dans la Ville sainte en décembre de la même année. En janvier 1667, il partit pour Constantinople et vint une troisième fois à Jérusalem en novembre suivant pour s’embarquer à Jaffa en février 1668. C’est en cette année que le Lecteur jubilé put prendre connaissance du manuscrit. Si de Troïlo n’y a pas inséré l’achat du jardin, c’est, probablement, pour ne rien changer à son manuscrit de 1666.
(4) Dans les archives du couvent de Saint-Sauveur on pourrait, peut être, retrouver le nom de ce bienfaiteur qui, par la qualité de la monnaie offerte, doit être un sujet espagnol.
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qui nous publient ses souffrances : on se sert des noyaux des olives pour faire des chapelets qui sont fort estimés dans les Royaumes des Chrestiens. Ce jardin est un peu plus long que large et porte de longueur 200 pas, et 140 de large, entouré d’une muraille à sec de la hauteur de la ceinture seulement : l’on y sème jamais rien : il est assez fécond d’avoir porté ce froment des Eslus et receu son précieux Sang (1) ». Citons encore Michel Nau qui nous dira comment les Frères Mineurs s’y sont pris pour conserver ces arbres dans un enclos si bas. « Il est deffendu, dit-il, sous peine d'Excommunication de couper des branches de ces Oliviers, et d'en rien prendre... Pour empescher les Chrestiens des nations hérétiques, qui n’appréhendent pas ces foudres de Rome, d’y porter la main, les Pères y entretiennent un Mahométan pour fermier, qui sçait faire payer si cher, ce qu'on en dérobe, que personne n'ose y attenter (2). » En 1847, le mur en pierre sèche fut remplacé par le mur haut et solide que l’on y voit actuellement, afin de protéger le jardin contre toute déprédation possible. Il forme un quadfrilatère irrégulier, mesurant 53 mètres à l’ouest, 48 au nord et 44 à l’est et au sud. On y pénètre à l’angle sud-est par une porte étroite et très basse, comme étaient celles des anciens couvents de la Palestine. Lorsqu'on met le pied dans ce jardin pour la première fois, on est surpris de se trouver dans des allées sablées, ratissées, devant un grillage en fer qui fait le tour de l’enclos et qui renferme une série de petits parterres
(1) Op. cit., p. 201-202. — Jacques Goujon ne se contente pas, comme on voit, de placer dans ce jardin le lieu de la première prière, comme Benedetti, Surius et d’autres. Ce jardin est encore pour lui celui où Jésus a versé son sang pendant l’agonie. L’antique tradition perce toujours, malgré tout.
(2) Op: cit, p. 145.
remplis de fleurs, du milieu desquels s’élancent quelques sombres cyprès. Dès l’abord, ce jardin vous semble trop gai, trop paré. Ce sentiment dure peu, d’ailleurs; car le regard est attiré immédiatement par huit vénérables oliviers qui accusent une extrême vieillesse. Leurs troncs, de six à neuf mètres de circonférence, sont complètement évidés et couverts d’une écorce rugueuse et sèche. Les branches qui s’en échappent sont énormes à leur base et offrent le même aspect que le tronc; elles se terminent, presque sans transition, par de petites pousses fraîches et flexibles, chargées de feuilles et de fleurs ou de fruits. On ne leur laisse que peu de bois, pour leur conserver autant de sève que possible, et, afin qu'ils soient à l’abri des coups de vent, le tronc creux est rempli de pierres, et les racines qui apparaissent au-dessus du sol sont soigneusement couvertes de terre végétale. Si on ne voyait la couronne de branches et de feuilles, on serait tenté de les prendre pour des roches “erratiques corrodées par cinquante siècles d’intempéries, ou pour d’étranges débris d’une antique caverne. Sans la couronne de verdure, on se croirait en présence de tout, sauf d’arbres vivants. | L'âge des oliviers de Gethsémani a préoccupé un grand nombre de savants, qui se sont prononcés en sens bien divers. Disons tout d’abord que pour déterminer leur âge, la botanique n'offre aucune ressource. Dans ce pays où l’hiver est assez doux, la végétation des arbres n’est généralement ni assez longtemps, ni assez complètement arrêtée, pour que les zones concentriques d’une section transversale soient marquées annuellement par une coloration ou une consistance assez distincte. L’olivier à tout âge présente, en outre, des dessins capricieux qui ne permettent pas de reconnaître le nombre de périodes végé-
tatives. S'il est question de sujets très vieux, tout examen devient même impossible, à cause de leur évidement et de leurs crevasses. Pour ce genre d’arbres, on n’a même pas pu établir un terme de comparaison.
On ne peut pas non plus se fier à l’opinion des chrétiens des siècles passés, qui pensaient que ces oliviers remontaient jusqu’au temps de Notre-Seigneur. Elle ne repose pas sur une tradition soutenue par d’anciens documents, et ne se manifeste qu’à partir du xvi° siècle à titre de pieuse impression. C’est pourquoi les écrivains modernes ne se basent que sur des arguments tirés de l’histoire, soit pour prolonger l’âge de ces arbres, soit pour le restreindre. Voyons avec quel succès.
Le vicomte de Chateaubriand avance, en faveur du grand âge de ces arbres, un argument qui a été accueilli avec enthousiasme par un grand nombre d'écrivains catholiques. « Les oliviers du jardin de ce nom à Jérusalem, écrit-il, sont au moins du temps du Bas-Empire; en voici la preuve : en Turquie, tout olivier trouvé debout par les musulmans, lorsqu'ils envahirent l'Asie, ne paya qu'un médin (1) au fisc, tandis que l'olivier planté depuis la conquête doit au Grand Seigneur la moitié de ses fruits : or les huit oliviers dont nous parlons ne sont taxés qu’à huit médins (2). » Le brillant littéra-
(1) Le médin ou maïdin est une monnaie depuis longtemps hors d'usage en Palestine. Les anciens pèlerins payaient les petites impositions en maidin, et quelques-uns comparent sa valeur à celle de la monnaie courante dans leur pays. Mais à cause de la grande variété des monnaies en Europe, et du changement continuel de leur valeur de ville en ville, nous ne pouvons déterminer celle du maïdin qu’approximativement : elle équivaut à 1/3 ou 2/5 d’un gramme d'argent. Félix Fabri (I, p. 387) lui attribue [a valeur d’un cinquième d’un ducat. D’après R. Rohricht (Deutsche Pilgerreisen n. d. H, L, 2° éd., 1900, p. 266), le meïdin valait en Chypre deux francs cinquante vers la fin du xvi° siècle.
(2) Itinéraire de Paris à Jérusalem, Tours, 1877, p. 225.
teur renvoie à une note au bas de la page, et l'on s’attend, naturellement, à y trouver la source à laquelle il a puisé cette importante information. Mais pas du tout! La note, sans référence, ne contient que ces mots : « Cette loi est aussi absurde que la plupart des autres lois en Turquie : chose bizarre, d'épargner le vaincu au moment de la conquête, lorsque la violence peut amener la révolte, et d’accabler le sujet en pleine paix! » Sur l’autorité de Chateaubriand, le même argument a été mis en avant à satiété par des savants de toutes les classes, On aurait dû remarquer que la Palestine a été conquise par les Arabes neuf siècles avant d’être incorporée dans l'empire turc. Or, Omar et ses successeurs, écrit L. Caétani, prince de Téano, ont conservé en Syrie eten Palestine le système d'impôts en vigueur dans l’empire byzantin, introduit par l’empereur Dioclétien. On exigeait les contributions en nature et proportionnées à la récolte, ou en argent d’après la valeur du terrain formant un Jjugum, valeur déterminée et formée par plusieurs jugera de dimensions variables (1) ».
Le fisc et les chrétiens de Jérusalem ignorèrent à toute époque la loi dont parle Chateaubriand. Bien plus, les pèlerins nous apprennent que les oliviers du jardin de Gethsémani ne payèrent aucune contribution du tout. Ignace de Rheinfelden (1656) dit que d’après l'opinion commune ces oliviers remontaient au temps du Christ; c'est pourquoi, ajoute-t-il, « ils ne payent pas de tribut au Turc (2) ». Michel Nau dit à son tour : « Il reste huit arbres fortunez du nombre, à ce qu’on dit, de ceux qui estoient là, du temps du Sauveur. Leur antiquité les rend exempts du tribut que l’on prend depuis plu=
(1) Annali dell Islam, vol. V, Milan, 1912, p. 440-441. (2) Op. cit., p. 80. — Doubdan (op. cit., p. 107) affirme la même chose.
sieurs siècles en ce pays de chaque pied d'arbre (1). » Au xviu* siècle, comme on voit, les oliviers de Gethsémani se trouvaient exemptés de toute contribution, même de celle d'un médin, comme ils le sont encore aujourd’hui, et comme ils le furent, du reste, au temps de Chateaubriand.
Les seuls biens civils qui, de par la loi, ont été et sont “encore exempts de tout tribut, sont les biens de mainmorte affectés à des usages pieux. Ils sont désignés sous le nom de wagf. Or, dans l’acte d'achat du jardin de Gethsémani rédigé devant le cadi de Jérusalem, on lit : « De même que dans le passé le dit jardin s’est trouvé de haute antiquité lié à Sainte-Anne, de même il en sera ainsi, et pour toujours (2). » Quelques lignes plus loin il est dit que les acquéreurs « déclarent le susdit jardin être bien wagf, avec toutes les choses qu'il renferme et qui sont mentionnées ci-dessus (3) ».
Les arbres de Gethsémani ne doivent donc plus rien au fisc, depuis que le jardin a été enlevé aux chrétiens en 1187, pour être adjugé à une œuvre pie de lIslam, à l'abbaye de Sainte-Anne, transformée par Salah ed-Dîn en haute école, la Salahiyéh (4). Il y a là une preuve qu’au xn° siècle le jardin appartenait comme bien ecclésiastique à l’église de Saint-Sauveur. Il est même vrai-
(1) Op. cit., p. 2435.
(2) Voir la traduction du contrat d’achat en italien dans le Diarium T. S., IV, Jérusalem, 1911, p. 26. — Le jardin acheté par les Frères Mineurs en 1666, ne fut enregistré dans le cadastre qu’en 168r. Les trois frères Paul, Jacques et Antoine Brancovich de Bosnie se présentèrent devant le cadi comme acquéreurs pour la somme fictive de 00 piastres ou 6o ducats altoën. Ils cédèrent ensuite le jardin aux Franciscains.
(3) Zd., ibid, p. 27-28.
(4) L'école fut abandonnée au xv° siècle, et l’église de Sainte-Anne, transformée de nouveau en mosquée, vers la fin du xvim° siècle,
semblable que le clergé indigène de la première église de la Prière, ait conservé ses droits sur ce terrain pendant la première domination arabe. Cela expliquerait pourquoi Godefroy de Bouillon n’a pu en disposer en faveur des Bénédictins. .
Cela n'empêche pas que ces oliviers ne puissent remonter jusqu’au vi siècle, et, à la rigueur, il n’est même pas impossible qu’ils aient été témoins de l’agonie du Sauveur. L’olivier est extrêmement vivace, et peut atteindre dans certaines conditions deux mille ans. Les savants rapportent dans l'espèce des cas de longévité bien plus extraordinaire, et nul n’a songé à contester l'exactitude de leurs calculs. Tout le monde sait qu’en Sénégambie croît une espèce de baobabs que les indigènes appellent arbres millénaires. Andanson a trouvé que l’un d’eux était âgé de 6.000 ans. L'âge du fameux Dragonier d’'Orotava, dans l’île de Ténériffe, est évalué à 5.000 ans. Les naturalistes, comme Élie de Beaumont et Humboldt, ont cité d’autres exemples de longévité non moins considérable (1). Toutefois, s’il est possible que les oliviers de Gethsémani soient d'une vieillesse extraordinaire, l’on doit renoncer à déterminer leur grand âge, soit par la science, soit par la tradition.
On ne peut pas davantage démontrer par des documents historiques qu'ils ne datent que du xnu° siècle ou d'une époque postérieure à Jésus-Christ, comme un grand nombre d'écrivains ont essayé de le faire. M. Reymann, par exemple, se croit autorisé de dire : « Ils ne descendent certainement pas du temps du Christ. Titus fit déboiser les environs de Jérusalem (Jos., Bell. jud. VI, vit, 1). Les Croisés furent obligés d'amener le bois de
(1) Paul Maury, La Grande Encyclopédie, Paris, t. II, p. 573.
fort loin, parçe qu'ils n’en trouvaient point près de la ville (Tobler, Si/oahquelle und Oelberg, p. 196, d’après Guillaume de Tyr). Que les vieux oliviers de Gethsémani aient été épargnés à cette époque, cela n’est indiqué nulle part. Ces vieux arbres sont donc insignifiants au point de vue topographique (1) ». Le D' Trusen invoque aussi contre ces arbres « le témoignage non équivoque » de l'historien juif et rappelle que les Croisés n'avaient pas trouvé assez de bois dans les alentours de Jérusalem. Il a néanmoins soin d’ajouter : « Les croisés, dont on connaît la piété pour les Lieux saints, n'auraient, - sans doute, pas détruit le jardin s’il avait existé (2) ».
Examinons à notre tour, en premier lieu le témoignage de Josèphe. Dans le passage invoqué par les deux écrivains ci-dessus, on lit : « César (Titus), ne pouvant s'emparer de la ville haute (au mont Sion) assise audessus d’un précipice, sans recourir aux aggeres, distribua le travail à ses troupes le 20° jour du mois de Loï. Il était difficile de trouver le bois nécessaire, tout ayant été rasé, comme il a été dit ci-dessus, à cent stades autour de la ville pour la construction des aggeres précédentes (3). » Les critiques modernes ne nous ont pas habitués à prendre chaque parole de l'historien juif dans un sens absolu. On reconnait généralement que, en historien de son temps, qui fait le panégyrique de son malheureux peuple, et celui de l’armée romaine qui la vaincu, il ne bannit pas de ses récits les fleurs de rhétorique, et surtout l’exagération. Nous ne comprenons donc pas pourquoi, à propos de Gethsémani, il faille prendre à la lettre que tous les arbres, sans exception, aient été
(1) Op. cit., p. 90.
(2) Op: cit., p. 66.
(3) Bell. jud., VI, vu, 1.
coupés autour de la ville à cent stades à la ronde. Un peu d’arithmétique justifiera davantage notre étonnement. Cent stades font un peu plus de 18 kilomètres et demi. Avec ce rayon tiré autour de la ville, on obtient une circonférence d’à peu près 116 kilomètres, ce qui donne . une superficie de 1072 kilomètres carrés. Ne supposons en moyenne que cinq arbres par hectare (il y en a bien autant aujourd’hui), et nous arrivons au chiffre de 536.200 arbres abattus pour confectionner une vingtaine de machines de guerre, soit plus de 25.000 arbres par machine. Est-ce là ce que l'historien juif voulait dire? Nous ne le pensons pas. Faut-il voir une énorme exagération de la distance des lieux où les Romains durent chercher le bois? Nous ne le croyons pas non plus. Les 90 stades d’abord {1}, les 100 stades ensuite sont des chiffres ronds, mais assez acceptables. Les Croisés ont dû aller plus loin, jusque dans le voisinage de Naplouse, pour trouver le bois de construction nécessaire pendant le siège de 1099 (2). Mais avant d'indiquer la seule interprétation dont le récit de Josèphe est susceptible, lisons d’abord le principal passage auquel il renvoie dans le texte cité ci-dessus : « Titus, ayant résolu de quitter le mont Scopus pour rapprocher son camp de la ville, disposa ce qu’il crut suffisant de troupes, tant cavalerie, qu'infanterie, dans le but de repousser les assiégés, s'ils tentaient quelque sortie. Il donna ordre au reste de l’armée de niveler le terrain jusqu'aux remparts. On abattit donc tous les murs, toutes les haies que les habitants avaient élevés autour de leurs jardins et de leurs ver-
(1) Bell. jud., V, xu, 4; — VI, 1, 1.
(2) Radolphe de Caen, Gesta Tancredi, c. CXXI. Recueil Hist. Crois., ist. occid., t. TT, Paris, 1866, p. 690. — Tudébode (Id. ibid., p. 210), dit « au delà de Naplouse ».
gers, et toute la forêt intermédiaire d'arbres fruitiers : on en combla les creux et les ravins : on attaqua avec le fer les éminences formées par les rochers, et on aplanit tout l’espace qui s'étend du Scopus jusqu'aux tombeaux d’'Hérode, près de la piscine des Serpents(1). » Le seul terrain voisin de Jérusalem qui ait été littéralement rasé, s'étend du nord du mont Scopus à l’ouest de la ville, tout le monde en convient (2). Du commencement jusqu’à la fin, toutes les opérations de siège ont été dirigées du côté du septentrion et ducouchant, comme l’historien juif ne cesse de le répéter (3). En dehors de cette zone restreinte, les Romains n'avaient intérêt à couper les arbres que lorsqu'ils leur offraient du bois de charpente nécessaire à la confection de leurs instruments de siège. Mais les arbres à troncs droits et longs, susceptibles d’être transformés en poutres et en madriers étaient si rares dans le pays qu'on ne put trouver le matériel requis que dans une Zone de cent stades de rayon. Cette campagne restée inculte pendant le siège, etenvahie par les légions romaines, avait un aspect désolé, surtout à la suite des coupes des plus beaux arbres et des ravages causés par leur transport. Mais qu'on ne prétende pas que durant ce siège pénible les Romains se soient divertis à tailler des
(1) Bell: jud,, NV, 117, "2:
(2) La piscine des Serpents semble être la fontaine du Dragon, que Néhémie (11, 13) rencontra en sortant de la ville à l’ouest, pour se diriger au sud. Le mot fannin, en hébreu, signifie à la fois dragon et serpent. Le nom de fontaine pouvait convenir à une piscine alimentée par une source (le Gihon supérieur), dont les eaux, au temps de Josèphe, étaient dirigées dans la tour d’'Hippicus. (Bell. jud., V, vir, 3). Cette piscine correspond au birket es Sultän. Les « tombeaux d'Hérode », que Josèphe mentionne aussi quand il trace le mur de circonvallation à l’ouest de la ville (Bell. jud., V, xu1, 2), correspondent à l’hypogée juif retrouvé au Nikophouriéh, la colline qui domine à l’ouest le birket es Soultän. (Voir notre ouvrage, La Ville de David, Paris, 1906, p. 122-138).
(3) Bell. jud., V, vi, 2; — V, 11, 2,
centaines de milliers d'arbres à troncs courts, tordus, noueux, comme le sont les oliviers qui, jeunes ou vieux, sont impropres à toute œuvre de grosse charpente.
Ce n’est donc pas le bois qui manquait alors à Jérusalem, mais les arbres à haute tige. Il en était de même au x siècle. Si M. Reymann avait lui-même consulté l’œuvre de Guillaume de Tyr, au lieu de la citer de seconde main, il n'aurait jamais dit que les Francs « ne trouvaient pas de bois à Jérusalem », pour conclure de là qu’il n’y avait alors pas d’oliviers à Gethsémani. L’historien de Tyr dit expressément que les arbres propres à, la construction des machines de guerre faisaient défaut. On a découvert des forêts, ajoute-t-il, à six ou sept milles de Jérusalem, et on y a trouvé plusieurs arbres qui, sans répondre tout à fait aux besoins, étaient néanmoins assez longs pour pouvoir être utilisés (1).
En somme, Titus n’a jamais songé à attaquer la ville du côté de l’orient où elle était le plus inaccessible; il n'avait donc pas besoin de faire disparaître les arbres de la vallée du Cédron, qui ne gênaient en rien ses opérations. Les oliviers du fond de la vallée ne lui étaient d'aucune utilité. Pour les emporter, il aurait fallu les traîner au sommet du mont des Oliviers, pendant qu’on ne savait que faire de la forêt d’arbres fruitiers abattus pour y établir un camp. Puis, il n’entrait pas dans les mœurs des Romains de tailler des arbres sans profit,
(1) « Dumque circa id principes plena deliberarent sollicitudine, ubi apta instrumentis ligneis reperiri posset materia (nam adjacens universa regio nullam hujusmodi videbatur opportunitatem ministrare), casu affuit quidam indigena natione Syrus, qui in valles quaedam secretiores, sex aut septem ab urbe distantes milliaribus, quosdam de principibus direxit, ubi arbores, etsi non ad conceptum opus aptas penitus, tamen ad aliquem modum proceras invenerunt plures.» (Historia, VIII, VI, Rec, Hist ACrois SHiSl oct Pans M814 MD 31-232 NC Rodolphe de Caen, op. cit., loc. cit. — Tudébode, op. cit., loc. cit).
uniquement guidés par l'amour de la déprédation, surtout si pour ces coupes, il fallait exposer les hommes à travailler sous une grêle de traits, comme c’eût été le cas - au fond de la vallée du Cédron. |
Une dernière réflexion. Pendant que la X° légion préparait son camp au mont des Oliviers, elle fut inopinément attaquée par les Juifs et mise en déroute. Titus accourut du mont Scopus avec des forces considérables, rallia les fuyards et repoussa les Juifs qui subirent de grandes pertes sur le flanc de la montagne. Arrivés au fond de la vallée, ceux-ci se retournèrent contre les Romains qui les avaient poursuivis l’épée dans les reins, et soutinrent contre eux un combat acharné qui dura jusqu'à midi (1). Une seconde fois, les Juifs attaquèrent à limproviste le camp de la X° légion. Mais, en prévision d'une nouvelle sortie des assiégés, les Romains s'étaient concentrés en masse au mont des Oliviers, et repoussèrent vigoureusement les assaillants, sans, cependant, les poursuivre, cette fois-ci, jusqu’au fond de la vallée (2). Après la prise de l'enceinte extérieure, Titus rappela la X° légion au lieu nommé « Camp des Assyriens (3}», situé au nord-ouest de la ville (4). Ces deux assauts si imprévus et si audacieux laissent l'impression que, jusqu'à une certaine hauteur, des arbres avaient dû dérober l'approche des Juifs à la vue des sentinelles romaines. Quoi qu’il en soit, les savants modernes ne devraient plus répéter que . « d’après le témoignage non équivoque de Josèphe », les
(1) Bell. jud., V, xx, 4.
(2) Bell. jud., VII, xx, 8.
(3) Les Juifs de Jérusalem ont donné le nom de « Camp des Assyriens », à celui de Rabsagé, lieutenant de Sennachérib, qui « prit position près du canal de la piscine supérieure, sur le chemin du Champ du foulon. » (Zs. xxxvi, 2. — Cf. IV (II) Rois, xvirr, 17).
(4) Bell. jud., V, vu, 3; — xn, 2.
oliviers de Gethsémani furent tous détruits l'an 7o, et encore moins que lesCroisés n’ont pas trouvé d’oliviers à Gethsémani (1).
Encore une fois, l’âge des oliviers de Gethsémani ne peut être ni reculé, ni restreint avec certitude par des documents historiques. Quaresmius, embarrassé par le texte de l'historien juif, fait remarquer que « tous les arbres », peut être interprété par « la plupart des arbres ». Puis il ajoute : « Ou bien, on dira que, après avoir été coupés, ils ont germé de nouveau et se sont développés tels que nous les voyons à présent (2). » En. effet, comme Pline l'a déjà remarqué (3), l'olivier ne meurt pas, il renaît perpétuellement de sa souche et se reproduit par de jeunes pousses qui surgissent de ses pieds, pour remplacer l’arbre qui se meurt.
MM. Victor Guérin (4), Lamartine (5), Melchior de Vogiié (6), l'abbé Landrieux (7), le P. Ollivier (8), le Fr. Liévin (9) pensent que si ces oliviers n’ont pas euxmêmes assisté à l’agonie de l’'Homme-Dieu, ils en sont au moins leurs descendants immédiats. C’est là une impression qu'on ne saurait détruire par aucun argument positif, mais qu’on ne pourrait pas imposer, davantage,
(1) Si nous nous sommes attardé sur ce point, c’est parce que, en matière de topographie de Jérusalem et d'authenticité des Lieux saints, bon nombre de savants distingués se permettent de prononcer des verdicts inexorables, en se basant sur ce que d’autres savants de même bord avaient avancé avant eux, sans même se donner la peine de contrôler leurs assertions, ou d'examiner la valeur de leurs arguments.
(2)10p.écit, ED 1258b; /
3) Hist. nat., XVI, 85. ; 4) Jérusalem, Paris, 1885, p. 288-280.
5) Voyage en Orient, Paris, 1835, p. 249-250. 6) Op. cit, p. 315,
7) Aux pays du Christ, Paris, 1895, p. 371.
8) Op. cit., p. 64-67.
9) Op. cit., t. I, p. 366.
à ceux qui voudraient admettre une génération inter-
médiaire. Même dans ce cas, ils resteraient encore bien
précieux et bien vénérables, surtout si l’on songe que
ces vieux arbres, comme les fleurs qu’ils ombragent, poussent dars un sol arrosé des larmes et de la sueur mystérieuse de notre Rédempteur, et qu’au moins leurs racines sont restées vivaces depuis dix-neuf siècles.
A part ces vieux oliviers, le jardin de Gethsémani a le don de donner sur les nerfs de certains écrivains modernes, de ceux-là mêmes qui, visant à l’originalité, déplorent amèrement les actes de pieux vandalisme,
par lesquels sainte Hélène a défiguré le Tombeau du
Christ, le Calvaire et la Crèche de Bethléem. « On serait
heureux, dit par exemple un célèbre médecin protestant,
le D° Lortet, de voir dans son état primitif, ce champ. qui a été témoin du commencement de la Passion (1). » Désir certes bien légitime; mais au.lieu de faire disparaître, par un effort d'imagination, le mur qui l'entoure, et de rétablir en esprit le tableau que le jardin pouvait offrir au temps du Christ, il tonne contre « le mauvais goût des moines italiens ou espagnols », et cela avec un
crescendo qui lui fait perdre toute mesure : n’en vient-il
pas à parler de « commerce de fleurs (2)! » L'illustre
(1) La Syrie d'aujourd'hui, Paris, 1884, p. 296-297.
(2) Le Guide Baedeker y ajoute le commerce d’huile : « L'huile faite avec les olives du jardin se vend très cher. » (Palestine et Syrie, 3° éd. Leipzig, 1906, p. 70.) Les éditions anglaises et allemandes disent en outre que le moine jardinier, en offrant des fleurs aux visiteurs, s’attend à recevoir un pourboire de 50 centimes à 1 franc. Que l’auteur ait été induit en erreur par son cicerone, cela n’a rien d’insolite; mais depuis, on pouvait constater à toute occasion que ces deux informations sont inexactes. Bien plus, le P. Dominique Zanecchia, O, P., écrit lui aussi : « Le peu d’huile qu’on en retire se vend très cher. » (La Palestina d'oggi, Rome, 1896, t. I, p. 299.) Ayant été professeur à l'Ecole biblique à Jérusalem, il ne pouvait guère ignorer que le Père Custode de Terre sainte se réserve toute l'huile et tous les noyaux d’olivé du jardin de
savant avait sous les yeux, comme tout visiteur, une portion du Gethsémani restée sans enclos, sans culture et sans art. C’est le terrain vague qui s'étend entre l'enclos du jardin au-dessus de la grotte et de la cour de l’église de l'Assomption. Ce terrain est si peu poétique que personne ne s'y arrête; car c'est, hélas! un véritable dépotoir, où ne poussent que he mauvaises herbes.
Tous n’ignorent pas ce que serait devenu U jardin de Gethsémani si on l'avait laissé dans ces mêmes conditions, et ils pardonnent volontiers aux franciscains de l’avoir protégé par une haute muraille (1).
Mais les « barrières, les grilles toutes modernes », et surtout « les parterres de fleurs de toutes nuances » les scandalisent et les révoltent parfois. Qui y voit une véritable « ironie (2) ». Qui se demande avec douleur « Quand donc l'intelligence et la dévotion fraterniserontelles une bonne fois et pour toujours (3)! » Les Frères Mineurs ont acquis ce terrain à l’état de champ d'orge ou de concombres. Que devaient-ils en faire? Lui rendre son aspect ou son état primitif? Est-ce que, au temps de MORE ce jardin, à part les oliviers, était tenu à l’état sauvage, inculte, couvert de ronces et d’épines? Nous ne le pensons pas. En tout cas les nouveaux
Gethsémani, et que lui seul les distribue gratis aux pèlerins qui en font la demande. Sommé de citer un seul cas où des franciscains auraient vendu de cette huile, même à bon marché, le P. Zanecchia répondit dans une feuille volante imprimée en 1898 : « J'ai copié ce renseignement du Guide Baedeker. » Voilà encore un exemple de critique historique moderne, quand les Lieux saints sont en jeu.
(1) En 1847, il n'était pas encore permis, comme aujourd’hui, de construire des murs d’enclos peu élevés, et de les surmonter de grillages en fer, ce qui est certainemnt plus élégant.
(2) J. B. Lietaer, Jérusalem, publ. mens., Paris, 1910, p. 291, a
(3) Landrieux, op. cit., p. 371-372.
propriétaires auraient cru le profaner en y cultivant des
légumes, et ils en ont fait un « hortus floridus » un « campus florum », comme il a été appelé depuis le xr° siècle.
Quant aux grilles, elles n’y furent placées qu’à contrecœur. Il y a des jours, et ils sont nombreux, où le jardin ést visité par une foule de pèlerins de toutes nations, depuis le nord de la Russie jusqu’au sud de l'Éthiopie, et si une barrière ne les retenait à distance respectueuse pour les empêcher de commettre de pieux larcins, il serait nécessaire, pour conserver les huit oliviers, de revenir au système des temps anciens, et de placer au pied de chaque arbre un Maure farouche, armé d’une matraque.
Néanmoins, pour exprimer toute notre pensée, nous reproduisons volontiers la page éloquente que M. le marquis Melchior de Vogüé vient d’écrire sur ce saint Lieu, et qui se termine par une réflexion fort juste et opportune : « Le jardin de Gethsémani, nul nom n'éveille de plus tragiques pensées : il est synonyme de soufirances, d’angoisses, de tortures morales et physiques poussées jusqu’au paroxysme. La scène dont il évoque le souvenir est de celles dont le récit remue le plus profondément les âmes chrétiennes et trouble jusqu'aux incrédules. Qu'est-ce donc quand elle surgit à l'esprit, au lieu même où elle s’est produite et quand ce lieu a conservé l’aspect qu’il avait le Jeudi saint? Ici, ni monument, ni décorations de marbre, ni lampes d’or, ni rien de ce qui distrait la pensée et éblouit le regard, mais le contact direct des réalités objectives, le cadre même du drame divin, à peine modifié par l’action des siècles : l’âpre vallée de Josaphat, les troncs noueux et la verdure triste des oliviers, les pierres du
Cédron, la terre nue, la terre qui a été foulée par le corps prosterné du Sauveur, qui a bu ses larmes et les gouttes de sa sueur sanglante. Le regard croit reconnaître sur le sable l'empreinte de ses genoux meurtris, la trace de ses mains crispées par l'angoisse et la désespérance; l'oreille croit percevoir l’écho du cri de douleur et de la sublime leçon de résignation : Fiaf voluntas tua. 1 y a cinquante ans cetté impression était intense; je lai ressentie au plus profond de mon être. Elle est moindre aujourd’hui : les bons Pères Franciscains ont cru bien faire en cultivant le jardin; autour des oliviers séculaires il y a des fleurs, des buis taillés, des allées ratissées.’ Le charme est en partie rompu; il faut un effort d’abstraction subjective pour le faire revivre. Si l'ambiance s’est modifiée, le cadre est resté le même; la pensée émue peut le remplir des images du passé (1). »
L'ambiance s’est modifiée, principalement en ces dernières années, par un trop grand abandon de ce lieu à la pieuse fantaisie des jardiniers. Aujourd’hui, comme dans le passé, tout visiteur aime emporter une feuille d’olivier et une fleur comme souvenir de cette terre bénie. Mais personne n'exige des fleurs de serre, des espèces rares cultivées dans des vases. Pourquoi, alors, multiplier autour des vieux oliviers les parterres aux formes capricieuses, qui donnent à l’enclos l'aspect d’un jardin botanique (2)?
(1) Jérusalem hier et aujourd’hui, Paris, 1912, p. 44-45. — T. Tobler vers 1850 (Die Siloahquelle, p. 194) et d’autres écrivains de cette époque racontent aussi n’avoir rencontré dans ce jardin que les vénérables oliviers au milieu d’un terrain à peu près inculte.
(2) Nous sommes heureux d’apprèndre au lecteur que dès sa première visite au jardin de Gethsémani, le Révérendissime Père Ferdinand Diotallevi, Custode de Terre sainte, a eu l'inspiration non seulement de réédifier sans retard l'antique et « élégante église » de l’Agonie du Christ, mais aussi de ramener en même temps le jardin sacré au
Fig. 19. — Bas-relief de l’agonie du Christ, par Torretti. ;
En 1873, les Pères Franciscains ont érigé dans ce même jardin un Chemin de Croix, dont les quatorze stations sont distribuées tout autour du mur de clôture. Dans tout le domaine de Gethsémani, si propice pour la contemplation de la passion du divin Sauveur, c’est le seul endroit où cet exercice de piété a pu être établi.
A l’est du jardin, on remarque, dans un édicule carré, un splendide bas-relief en marbre blanc, qui représente Jésus dans son accablement, au moment où l'ange du ciel vient le consoler. C’est l’œuvre du Vénitien Torretti, le maître d'Antoine Canova (1). :
Tout le long du mur oriental, une assez haute terrasse cache le premier échelon du banc rocheux dans lequel est creusée plus loin la grotte de Gethsémani et qui s'étend du nord-nord-ouest au sud-sud-est. En face de la petite porte d’entrée se dresse le reste de son talus, dans lequel sont entaillées un peu plus au sud les absides de l’église de Saint-Sauveur. C’est au pied de ce massif que, d’après une tradition constante, Jésus a laissé les trois apôtres qui devaient veiller et prier avec lui durant ses moments d'angoisse. Pendant cette nuit froide (2), le rocher haut et ondulé protégea contre le vent les trois disciples assis à son pied.
M. Landrieux parle « d’un oratoire bâti au v° siècle sur le lieu du Repos des apôtres (3) », c'est-à-dire, sur le
caractère de noble simplicité qui lui convient. Les vénérables oliviers continueront à être protégés contre l’indiscrétion de certains visiteurs; les parterres feront place à un sol semé de gazon au milieu duquel pousseront des fleurs et des arbustes indigènes, afin de rappeler autant que les circonstances le permettent, le jardin dans lequel est entré Notre-Seigneur Jésus-Christ.
(1) C’est un don fait pour le jardin de Gethsémani par la famille Paolucci de Venise.
(2Cf Jean, xvur, 25, ‘
(3) Aux pays du Christ, 3° éd., Paris, 1910, p. 310.
rocher qui s'élève à l’orient du jardin de Gethsémani; mais il ne cite aucun document à l’appui de son assertion. Le Fr. Liévin écrit de son côté : « Au xrrf siècleil y avait en ce Liéu un oratoire sous le vocable du Sommeil des apôtres(1) », et en note, il invoque comme témoins « Phocas et Saewulf cités par M. de Vogüé, Les Églises de la Terre sainte, p. 314 ». Saewulf dit, ilest vrai : « Il y a là un certain oratoire, où il laissa Pierre, Jacques et Jean en leur disant : Restez ici et veillez avec moi (2). » Mais il dit ensuite : « Un peu plus haut, vers la montagne des Oliviers, s'élève un oratoire au lieu où. le Seigneur pria, comme on lit dans la Passion : Puis 1l s'éloigna d'eux à la distance d'un jet de pierre. Et se trouvant en agonie (3)... » Par « oratorium quoddam », Saewulf entend la grotte de Gethsémani réduite en chapelle, et dans laquelle un bon nombre de pèlerins du xur au xiv° siècle ont localisé le sommeil des trois disciples privilégiés. Puis, l’oratoire situé « un peu plus haut, vers la montagne » et distant « d’un jet de pierre » du premier est manifestement l’église de Saint-Sauveur. Il est donc évident que le pèlerin ‘anglo-saxon n'indique pas le lieu du repos des trois apôtres sur le rocher qui s'élève près de cette dernière.
. On a surtout invoqué mal à propos le témoignage de Jean Phocas, qui, après avoir décrit « le temple » du sépulcre de la Vierge, ajoute : « Plus haut, se trouve un autre temple, une grotte... » Ensuite : « Au pied du mont des Oliviers, à un jet de pierre se présente un troisième temple... où Jésus pria et sua comme des gouttes
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(2) Relatio de peregrinatione Saewulfi, éd. d’Avezac, Paris, 1839,
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de sang (1). » Sa description s'accorde en tout point avec celle de Saewulf et d’autres pèlerins du xn° au xrv° siècle. On croyait alors, comme nous l’avons déjà dit, que Jésus avait laissé Pierre, Jacques et Jean dans la grotte de Gethsémani, où, d’après la tradition des premiers siècles, il avait envoyé les huit autres et où, à l’arrivée de Judas, les trois se trouvèrent réunis avec les huit autour de leur Maître: Mais, ni au v° siècle, ni au xu°, ni à aucune autre époque on n’a fait mention d’un oratoire sur le Rocher des trois apôtres. Au temps de sainte Silvie et de saint Willibald le souvenir de ce lieu se confondait pres- que avec celui du monument voisin, l’église de la Prière.
Au midi du Rocher des apôtres s'ouvre l'impasse dont il a été question, et qui mesure aujourd’hui trois mètres de largeur et quinze mètres de longueur. Ce couloir occupe l’abside septentrionale et une bonne partie de l’abside centrale de l’église de Saint-Sauveur.
A l'entrée de l'impasse, une porte s’ouvre à main droite sur un vaste champ d’oliviers, que les Pères franciscains ont clos depuis peu d’un bon mur en maçonnerie. Sitôt qu’on y met les pieds, on se trouve sur les ruines de l’ancienne église retrouvée en 1891, et déblayée
en 1909, comme nous lavons raconté chapitre vit. Elle est contiguë au jardin actuel de Gethsémani. En 1847 le mur méridional du jardin a même été bâti sur le bord du mur septentrional de l’ancien édifice, sans que personne ne se soit douté de sa valeur historique et sacrée.
Nous connaissons déjà l’histoire de cette intéressante église par les récits d’une vingtaine d'écrivains depuis le ivé jusqu'au xiv° siècle. Il est assez curieux, toutefois,
(1) Descriptio Terrae sanctae, Migne, P. G., t. CXXXIIL, col. 945. — Voir le texte complet ci-dessus, chap. vir, p. 175. GETHSÉMANI. 21
rappelle le souvenir. Or, c’est quarante à cinquante ans. avant eux que Quaresmius a composé son vaste ouvrage, véritable arsenal d'érudition, où se trouvent réunies toutes les informations qu'il lui était possible de recueillir sur les Lieux saints et discutées au long et au large toutes les opinions, toutes les hypothèses avancées à leur sujet. Pourquoi, alors, n’y trouve-t-on pas la moindre allusion soit aux deux premières prières du Christ dans le jardin, d’après l’opinion encore courante à son époque, . soit à l’ancienne église dont les Frères Mineurs de Jérusalem n'avaient cessé de montrer les vestiges aux pèle- - rins? C’est là ce que nous ne parvenons pas à nous expliquer. La haute autorité dont l'œuvre de Quaresmius jouit parmi les Occidentaux, leur fit bientôt perdre de vue complètement et les supplications du Christ et les traces de l’antique sanctuaire du jardin de Gethsémani. C’est ainsi que le dernier lien qui rattachait les Latins à l’antique tradition relative au jardin de Gethsémani s’est brisé.
Au midi du chemin, les Latins n’ont donc conservé que le souvenir du sommeil des trois disciples à la Roche des apôtres, et celui de la trahison et de la capture du divin Maître dans l'impasse. Quant au jardin proprement dit, quel grand souvenir pouvaient-ils y attacher depuis le xvr* siècle? A cette question, on répondra, sans doute: Aucun, absolument aucun. En soi, la réponse serait logique. Mais, prise dans un sens absolu, elle ne serait pas tout à fait juste. Nous avons déjà fait remarquer combien les anciennes traditions sont tenaces. Ici s'offre un nouvel exemple de leur constance, et un exemple des plus curieux. On sait que, depuis le rv° siècle jusqu’à nos jours, les Orientaux ont maintenu la tradition qui fixe le lieu de l’agonie du Sauveur dans le jardin au sud du chemin du mont des Oliviers. On sait
MAN ec! L'HISTOIRE DU JARDIN DE GETSHÉMANI. 325
__ moins bien, peut-être, pour n’y avoir pas fait assez atten- S tion, qu’au fond les Latins n’ont jamais renoncé à cette | croyance. Ils ont localisé, il est vrai, l’agonie dans la grotte; mais la tradition qui l'indique dans le jardin, continue à y régner virtuellement. C’est par sa seule influence que les Latins tiennent ce coin de terre avec ses vieux oliviers en si grande vénération, et, depuis Quaresmius jusqu'en ces derniers temps, il n’a pour eux de la valeur que parce que, pour me servir de leurs propres expressions, le sol en avait été imprégné des larmes et de la sueur de sang de notre divin Rédempteur.
Quaresmius lui-même raconte que, d’après saint Hégésippe, disciple des apôtres, un de ces arbres, atteint par une goutte de sang pendant l’agonie du Sauveur, portait dès lors ces mots écrits sur chaque feuille : « O mort! Que ton souvenir est amer (1). » Cette légende du moyen âge a été souvent reproduite dans la suite. Jacques Goujon, l'inventeur de la porte méridionale de la grotte, s'écrie, en parlant du jardin actuel : « Les feuilles de ces arbres sont autant de langues qui nous publient ses souffrances (2). »
Le Frère Liévin, qui, pour défendre plus vigoureusement l’authenticité de l’agonie de Jésus dans la grotte, passe sous silence la découverte de léglise de Saint- Sauveur, écrit cependant à propos des oliviers du jardin de Gethsémani : « Ces arbres sont les plus vénérables qui existent, après l’arbre de la vraie Croix... Ils ont été nourris dans une terre arrosée des pleurs et du sang de l’'Homme-Dieu, pendant cette nuit si lugubre et si précieuse qui précéda sa mort (3). »
(One CAT, p.vra5, a:
(2) Op. cit., p. 2o1.
(3) Op. cit., t. I, p. 359-360.
Bref, ce n’est que la mémoire de l’agonie du Fils de Dieu qu’on vénère dans ce jardin. Ce n’est que pour prier sur le même sol où Jésus avait adressé sa triple supplication à son Père que les fidèles le visitent avec tant d'empressement et. tant d'émotion. C’est en souvenir de l’agonie du Sauveur qu’on y distribue des fleurs et des feuilles ou du bois des vénérables oliviers, témoins ou rejetons des témoins de cette scène douloureuse. C’est ce mystère, Jésus réconforté par le messager céleste, qui y est représenté au poste d'honneur. En un mot, ce jardin est resté un terrain sacré, uniquement parce qu'il est resté pour tout le monde « le jardin » de l'Évangile, sanctifié par Jésus-Christ la veille de sa mort.