B. — PARTIE SPÉCIALE
Demandons-nous maintenant comment nous pouvons connaître le monde des sens ou les perceptions sensibles comme telles. La physique, dans sa partie spéciale, aura donc pour objet « d'expliquer les phénomènes, de les ramener à leur cause, de concilier les sens et la raison, » où, en d'autres termes, « d'appliquer la métaphysique aux • choses qui nous sont connues par les sens .» (^).
(i) Homines facere nos non poterat (Deus), nisi mundum faceret. Met,, p. 144.
(2) Met., p. 97. Texte déjà cité.
(3) Phaenomena seu apparentiae sunt partes hujus mundi quatenus incurrunt in sensus nostros^ — Haec phaenomena explicare, in camas suas referre et cum ratione sensus conciliare physici proprius labor est. Phys., p. 108. — Physici veto
Tout s'expliquera ici par les divers mouvements (').
« Les phénomènes ou les apparences sont des parties de ce monde en tant qu'elles affectent nos sens. » Tels sont : le soleil, la lune, leur lever et leur coucher, la terre, l'eau.
Le caractère des théorèmes métaphysiques (^) est d'être nécessaire; les phénomènes sont complètement contingents. Or, du nécessaire on ne peut conclure au contingent. Il en résulte que les principes métaphysiques ne suffisent pas à expliquer les phénomènes sensibles (^). Il faut avoir recours à des principes spéciaux que l'auteur appelle hypothèses C*).
Ces hypothèses doivent, d'après lui, réunir les conditions suivantes :
1° Elles seront contingentes. Si elles étaient nécessaires comme les théorèmes de la métaphysique, on ne pourrait en déduire les apparences qui sont contingentes.
2° Elles ne peuvent être elles-mêmes des phénomènes ou des apparences, puisqu'on s'en sert pour expliquer les phénomènes. — Comme le démontre Aristote, les anciens philosophes ont fait des hypothèses fausses en disant que les phénomènes provenaient de l'éther, du feu, de l'eau, etc.
3° Elles doivent consister en notions simples, vraies et
labor est sensum cum ratione conciliare, seu metaphysicam applicare ad ea, quae pet sensum nobis innotescunt, — Compendium physicae, p. 148.
(i) (Physica) in qua continua diductione per varias motus, varia atque adeo omnia naturae phaenomena, abunde explicantur. Met., p. 123.
(2) Il s'agit des principes métephysiques développés dans la partie générale de la physique et dans la somatologie de Geulincx. Cf. Phys,,, p. 108.
(3) La raison abandonnée à elle même ne suffirait pas. — Ratio enim nuda et sibi soli relicta facile colligeret talem aliquem posse esse nundum; sed talem esse, qualis ille est quem sensu incolimus nunquam deprehenderet, Comp, phys., p. 112.
(4) Necessum igitur est, ultra theoremata quae supra attulimus alias aliquas propositiones (quas hypothèses vocamus) ad phaenomena explicanda afferre, Phys,, p. 108.
claires. — Des notions fausses et obscures pourraient-elles expliquer quelque chose? Les péripatéticiens ('), eux, ont recours, pour expliquer les phénomènes physiques, aux formes substantielles et à beaucoup d'autres notions qu'ils ne comprennent pas.
4° Avec l'aide des théorèmes métaphysiques elles doivent suffire à expliquer clairement tous les phénomènes.
A la vérité, il n'est pas nécessaire que par les hypothèses et les théorèmes métaphysiques, on explique de facto tous les phénomènes. Leur nombre est infini, mais il faut tout au moins qu'on puisse se rendre compte de ceux qui tombent sous nos sens. L'hypothèse de Ptolémée ne satisfait pas, puisqu'elle n'est pas applicable à Vénus et à Mercure.
Quelles sont ces hypothèses?
La première consiste à supposer qu'il y a un mouvement (^). — Les quatre conditions lui sont applicables. Elle est contingente. Nous avons vu, en effet, dans la métaphysique, que le mouvement n'est que la séparation des choses qui étaient réunies. Il n'y a là aucun caractère de nécessité. Ces choses pouvaient rester réunies. Le mouvement dépend complètement du bon vouloir du Moteur, à qui il appartient de le communiquer au corps. Ensuite, conformément à la seconde condition, le mouvement n'est pas au nombre des purs phénomènes. Nous
(ij II s*agit de ceux de son temps. Geulincx renvoie ici à la physique péripatéticienne. Il a probablement en vue l'un de ses cours, qui n'a pas été publié.
(2) Suppono motum esse* Phys,, p. m. — Nous suivons presque littéralement le texte de l'auteur.
avons, en effet, l'idée claire et distincte du mouvement, c'est-à-dire de la séparation et de la réunion des parties, avant d'avoir l'idée d'un phénomène sensible déterminé. La troisième condition lui convient, puisque cette hypothèse correspond dans notre esprit à une notion claire et distincte. Enfin, il résulte de l'ensemble des hypothèses que la quatrième condition lui convient également.
Les autres hypothèses de Geulincx sont :
Le mouvement imprimé au corps est une collision ('). Ce mouvement est grand sous deux rapports différents : il est très rapide et répandu dans un large espace C). Ce mouvement est toujours de la même grandeur (^).
Tous ces principes posés, Geulincx arrive enfin à l'explication des phénomènes dans le monde et dans le corps humain par le mouvement. C'est l'objet des deux derniers traités de la physique intitulés, l'un : De mundo magnoy et l'autre : De microcosmo. Le premier de ces deux traités, — qui sont très sommaires C^), — contient quelques démon-
(i) Suppono motum qui impressus est corpori collisionem esse, Phys., p. 113.
(2) Suppono tllum motum magnum esse et magnum quidem dupliciter, nempe quia et rapidus est et velocissimus et quia diffusus est pet amplissima longe spatia. Phys., p. 115.
(3) Suppono motum illum eadem semper mensura permanere. Phys,, 117. (Principe cartésien : conservation de la même quantité de mouvement). La 5e dissert, phys. ajoute ces mots : ita scilicet ut motus nullus pereat, nullus etiam de novo adveniat, Annot. maj., p. 182. — Dans le Competidium physicae, la 2^ hypothèse manque. Dans la 5e dissertation physique il y a une cinquième hypothèse : Suppono motum inaequaliter impressum esse, ita ut, majora corpora aliquando plus excédant minora in motu, quam in mole. An, maj,, p. 182.
(4) Ces deux traités ne comprennent ensemble que 26 pages.
strations cosmologiques. Exemple : qu'est ce que le feu et l'éther? — Un mouvement a été imprimé au corps (première hypothèse); ce mouvement est véhément (3^ hypothèse); par ce mouvement les parties du corps se heurtent (2® hypothèse). Les heurts détruisant les angles et les aspérités, ces parties deviennent des globes (principe général de physique métaphysique). L'ensemble de ces globes constitue l'éther ('). Entre ces globes il y a des interstices, lesquels sont remplis par un fluide corporel (principe général) : ce corps fluide est le feu (*). Le feu est mû avec la plus grande rapidité, etc. — Geulincx place ici une sous-hypothèse : je suppose que ces globes constituant l'éther sont tellement petits qu'ils échappent à nos sens (^). Cette hypothèse réunit les quatre conditions énoncées plus haut. Il y a quelque doute pour la troisième condition; elle est remplie pourtant, car nous avons parfaitement l'idée de globules de cette nature, le corps particulier étant divisible à l'infini (principe général).
Ce système d'hypothèses imaginé par Geulincx est certes intéressant. Ainsi que le remarque M' Grimm (^), « la pensée de jeter un pont entre les pures notions de l'intelligence et les phénomènes du monde sensible, au moyen de ce qu'il appelle des hypothèses, est à coup sur digne de considération. Kant lui même sentait une nécessité analogue lorsqu'il
(i) Congeriem horutn globorum aetherem voco, Phys., p. 122.
(2) Hoc corpus fluidum aetheris interstitia replens ignem voco. Phys,, p. 123.
(3) Hypothesis I interposita» Phys., p. 124.
(4) op. Cit., p. 52.
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conçut ridée de ses « schemata » comme intermédiaires entre les catégories et l'intuition pure. »
Relevons, sur l'emploi des hypothèses, un passage curieux qu'on trouve dans les Quaestiones quodlibeticae ('), œuvre de jeunesse de l'auteur : Formata jam pet scientias et maturo per experientias ingenio, hypothesis aliqua proponatur : id est, conjectura elementorum naturae, brevis sine superfluo, clara sine figmentis ignotarum rerum, quae experimentis omnibus continua diductione satisfaciat, scientiae, cujus vicem gerere débet, quant simillima. In hanc ne juret discipulus : teneatur quoad phaenomenis omnibus respondeat; ubi in puncto déficit rejiciatur, et alia tentetur verum. C'est la première idée du genre d'hypothèses qu'on trouve plus tard dans la physique. Mais on peut voir aussi, • semble-t-il, dans ce passage le germe de la théorie qui a été si bien développée par M' E. Naville et par le P. de Smedt C), — à savoir que l'hypothèse est un procédé de raisonnement des plus féconds, quand bien entendu elle est vérifiée par l'expérience et le raisonnement; car sans hypothèse préconçue, c'est-à-dire sans but déterminé, le savant ne ferait qu'entasser des observations stériles.
La physique de Geulincx, dans sa partie spéciale, est encore remarquable par l'importance qu'elle accorde au mouvement qui se trouve au fond de tous les phénomènes. Descartes avait assigné au mouvement sa véritable place comme cause des phénomènes — rejetant bien loin les propriétés spécifiques, « c'est-à-dire l'attribution aux choses de certaines propriétés qui consistent précisément à produire les phénomènes dont il faudrait déterminer la cause » (^).
(i) Édition de 1653, p. 13.
(2) E. Naville, De la logique de Vhypothèse. Le P. Ch. de Smedt, Principes de la critique historique,
(3) Cf. E. PiRMEZ, De Vunité des forces de gravitation et d'inertie, Ch. I.
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C'est un mérite pour Geulincx d'avoir compris rimportance de cette découverte et d'avoir contribué à la propager.
D'autre part, on peut répéter ici les paroles attribuées à. Descartes, et qui résument, en effet, sa physique : « qu'on me donne de l'étendue et du mouvement, et je fais le monde. » Il en résulte que, pas plus que son maître, Geulincx ne peut rendre compte de la diversité des phénomènes sensibles. — La vie , la force sont exclues de cette conception mécanique et géométrique de l'univers, et toute explication des phénomènes physiologiques et chimiques est impossible.