‹ GeulincxChapitre 9 sur 39 · A. — PARTIE GÉNÉRALE DE LA PHYSIQUE · texte numérisé non relu

A. — PARTIE GÉNÉRALE DE LA PHYSIQUE

Le monde extérieur, je le connais clairement par les idées que j'en trouve dans mon intelligence. La première de ces idées est l'idée d'étendue. En effet, voici une pierre; elle est froide, dure, opaque. Je puis lui enlever toutes ces propriétés, mais je ne puis l'imaginer sans étendu. Il résulte de là que le corps est une chose essentiellement simple et qu'il se confond avec l'étendue (^).

Le corps « s'étend à l'infini » (^). On ne peut, en effet, supposer une étendue à laquelle on ne puisse rien ajouter. Si une étendue était imaginée tellement grande qu'au delà il n'y en eût aucune autre, il y aurait quelque chose en deçà de ses limites et rien au delà. Or, il n'est pas possible qu'il

(i) Phys.y pp. III, I20.

(2) La somatologie de Geulincx, publiée comme œuvre de Bontekoe, porte le titre suivant : Sequentia ad physicam magis spectant.

(3) Phys,, p. 4. Ex quojam satis patet, corpus esse rem essentialiter simplicem, nom, si unicatn ejtis formant, seu unicum hoc, quo est, quod, est ab eo per mentem separaveris, nihil prorsus ejus superesse intelligis. Met., p. 40.

(4) Met., pp. 45 et suiv.

y ait un en deçà sans un au delà, non plus qu'un en dessus sans Un au dessous, un père sans un fils, et en général un relatif sans un corrélatif. Dira-t-on : prenez l'étendue universelle, infinie, au delà d'elle il n'y aura plus rien? Mais c'est là une impossibilité, répond Geulincx, l'infini ne pouvant jamais être embrassé tout entier, ainsi que l'a observé Aristote.

De ce que le corps est « étendu à l'infini en tout sens » , il résulte qu'il n'y a pas de vide. S'il y avait un vide, il y aurait un en deçà sans un au delà : en deçà de la limite qui se termine au vide il y aurait quelque chose, quelque étendue; au delà de cette sphère que le vide entoure, il n'y aurait plus rien (^). Mais Dieu ne pourrait-il exclure tout corps qui se trouve dans cette chambre? Assurément, mais il détruirait ainsi la chambre : les murs opposés se joindraient, de même que la voûte et le plancher! La distance ou l'espace qui sépare les murs est, en effet, un corps au sens vulgaire du mot C).

Le corps, tel que nous l'avons considéré jusqu'à présent, est le corps en soi ou le corps simple {corpus ipsum, corpus simpliciter dictum), identique à l'étendue et à l'espace. Il porte différents noms en métaphysique : corpus universale, corpus générale, corpus generaliter sumptum, corpus universum, corpus universim sumptum, iotum corpus, totum spatium. Mais ce sont là des dénominations inexactes, dit Geulincx (^). En effet, la notion de corps simple n'a pas été obtenue

(i) Met, p. 48. — Phys,, p. I2.

(2) Spatium est corpus. Met,, p. 50.

(3) Met,, p. 55, note. — Geulincx continue cependant à employer ces dénominations pour se faire comprendre, de même qu'il dit : le soleil se lève, etc. Pour un motif analogue il appelle conmiunément Thomme, esprit 01 intelligence : nos qui mentes sumus (par exemple, Met,, p. 87), bien que nous ne soyons que des modes.

par abstraction des corps particuliers. Les corps particuliers au contraire ont été abstraits du corps en soi par une . opération de Tintelligence (\

Le corps en soi n'eçt donc pas un corps général ou universel. Ce n'est pas davantage un tout (totum aliquid) (*). Le tout, en effet, est la réunion de plusieurs parties. Or, on ne peut supposer Texistence séparée d'une partie du corps simple, puisqu'une partie n'en peut être imaginée sans le reste de l'étendue, laquelle est infinie (^). Le corps en soi, en eifet, chose essentiellement simple, ne peut être divisé(^). Son indivisibilité résulte encore de ce qu'il n'y a pas de vide. S'il pouvait être divisé, il y aurait un vide entre ses différentes parties. — Mais si le corps en soi est indivisible, continué Geulincx, les corps particuliers peuvent être divisés. De même les esprits particuliers peuvent être malheureux, non l'esprit en soi (^).

Le philosophe ne s'aperçoit pas que sa notion du corps en soi ou de l'étendue indivisible est contradictoire. Peut-on,

(i) Corpus futant esse universaU, putantesse ahstractum ab individuis corporibus, — Quod falsum est : nam contra corpora particuîaria mentis opère abstracta sunt a cor pore simpliciter dictum. Met,, p. 234.

(2) Ipsum corpus non est vere totum aliquid, totum enim est plura simul sumpta, quale quid non est corpus : nam particuîaria corpora non componunt corpus, atque adeo ipso priora non sunt, ut vulgo putant, sed supponunt ipsum et tantum per abstractionem et praecisionem mentis ex eo praescinduntur. Met., p. 57, note.

(3) Corpus ipsum, quod quaqua versus in infinitum extensum, simplex quasdam et indefinita res est : nil ejus est, sive quod ad essentiam, \sive quod ad integritatem pertineat, quod sine altero ejusdem vel esse, vel cogitari posset. Met., p. 57.

(4) Corpus simpliciter dictum unum, simplex individuum et singulare est. Met,, p. 234. — Corpus est individuum singulare. Met,, p. 56.

(5) Corpora particuîaria possunt dividi, non corpus ipsum, sic mentes particulares possunt esse miser ae, non ipsa mens, sumus enim modi mentis ut. corpora particuîaria sunt modi corporis. Met,, p. 56, note. La suite de ce passage a été citée plus haut, p. 79.

concilier sa théorie avec cette définition qui assimile rétendue à une juxtaposition de parties : Extensio non aliud dicit quam partem juxta partent Ç) ?

Mais comment parvenons-nous à Tidée du corps particulier? En partant de l'idée de corps simple. Le corps particulier n'est qu'une manière de considérer le corps simple, il n'en est pas une parties, mais un mode — corpus particulare non est pars, sed modus corporis simpliciter dicti (^) — auquel nous arrivons par une abstraction, praecisione mentis,

Geulincx enlève donc, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, toute substantialité aux corps particuliers, et il glisse sur la pente du spinozisme. Dans la pratique néanmoins, il est bien forcé de s'en tenir à l'idée vulgaire de cette substantialité.

Le corps particulier a trois dimensions. Le corps simple, étant infini en étendue, n'admet aucune dimension, car toute dimension suppose une limite dans ce qu'elle mesure. La dimension est une des trois lignes droites qui se coupent à angle droit au centre du corps et courent de là jusqu'à la périphérie. Comme on ne peut tracer que trois de ces lignes, il n'y a que trois dimensions : la plus grande est appelée longueur; la plus petite, épaisseur, hauteur ou profondeur; celle qui se trouve entre les deux autres, largeur.

(i) Met,, p. 84. Itnpossibile est extensionem cogitare sine partihus. Met,, p. 39.

(2) Met,, p. 73. Ainsi, dit Geulincx, les pierres, le soleil ne sont pas à proprement parler des corps, mais des choses corporelles (corporea). Cette table est moins du bois que de bois. (Haec mensa non tant proprie lignum est quam lignea). Met,, p. 50. Cf., p. 39.

La longueur suppose nécessairement un devant et un derrière; la largeur, un côté droit et un côté gauche; l'épaisseur, un dessus et un dessous ('). Ces trois dimensions ne diffèrent pas réellement {realiter) entre elles. Elles sont une seule et même chose, en ce -sens que chacune suppose nécessairement l'existence des deux autres.

Comment arrive-t-on alors aux notions de la superficie, de la ligne et du point — dont la première n'a que deux dimensions, la seconde une dimension et la troisième aucune? Par une abstraction de l'intelligence qui les sépare des corps particuliers, comme elle a séparé ceux-ci du corps simple. Ainsi par exemple, une superficie n'est autre chose que la largeur et la longueur prises séparément en considération. [Remarquez que nous disons « en considération et non en pensée », car dans notre pensée les trois dimensions sont inséparables (^)]. La ligne s'abstrait de la superficie et le point de la ligne. Rien ne peut être abstrait du point. Les mathématiciens vont donc à rebours quand ils partent du point pour arriver, par la ligne et la surface, au corps. Les surfaces, les lignes et les points sont des modes et non pas des parties : ces notions, en efiet, n'ont pas été obtenues par la division du corps particulier, de la surface et de la ligne.

(i) Geulincx place ici rembranchement qui conduit à la géométrie. — Met,, p. 65.

(2) D'après notre philosophe, on ne doit pas dire en quoi la considération diffère de la pensée. Ce sont deux opérations de notre intelligence que nous connaissons clairement par le sens intime. De même, il est inutile de dire — il suffit de le sentir — en quoi la faim diiïere de la soif, l'ouïe de la vue, à moins qu'on ne se borne à définir par un exemple, ou par la répétition sous forme de vocables synonymes. — Quae satis data sunt définir non debent. Log,, p. 430.

— go — .

Donc de même que le corps particulier est un mode du corps simple, la superficie est un mode du corps particulier, la ligne un mode de la superficie, le point un mode de la ligne.

En résumé, nous découvrons en nous avant tout, comme notion fondamentale, qu'il existe un corps en soi, lequel est rétendue même et qu'on peut encore appeler l'espace.

Ce corps est infini en étendue, simple et indivisible; il exclut toute idée de vide. De la notion du corps simple, nous sommes arrivés à celle du corps particulier par une opération de notre intelligence. Nous avons passé de la même manière, du corps particulier aux notions de la superficie, de la ligne et du point.

Geulincx établit ainsi un ordre logique entre les diverses notions qu'il trouve dans l'intelligence : il recherche leur formation, la production des unes par les autres C),

Les notions ainsi obtenues, dit Geulincx, ne sont pas des fictions, des produits de notre raison ou de notre imagination. Les corps particuliers sont « quelque chose du corps simple », la superficie, la ligne et le point sont « quelque chose du corps particuliers C). » Il cite à ce propos l'aphorisme : Abstrahentium non est menda^

(i) Grimm, Geulinx' Erkenntnisstheorie u, Occasionalismus, pp. 25 et 67.

(2) Non sunt figmenta, non entia rationis, non chimerae, ut quidam non satis philosophiae consulH, nimis temere loquuntur pronuntiantque, sed corpora particularia, sicut sunt aliquid ipsius corporis simpliciter dicti, sic et rêvera superficies, lineae atque puncta sunt aliquid extra nos in corpore particulariter sumpto. Met,, p. 72.

cium, c'est à dire que ceux qui abstraient ne mentent pas ('), n'imaginent pas des fictions, des chimères, des entia rationis.

Geulincx n'a donc pas en vue ici, l'abstraction ordinaire, qui consiste à prendre à plusieurs choses leurs caractères communs et à passer ainsi du particulier' au général. Le point s'abstrait de la ligne, la ligne de la superficie, la superficie du corps particulier, le corps particulier du corps simple; mais on n'arrive pas ainsi à des « universalia ». Non fiunt universalia .* nam nec punctum de lineis, nec hae . de superficiebus, etc. affirmari possunt, eo quod quae istius abstractionis abstracta fuere, non sint communia a quibus abstrahebantur (^).

Parmi les idées que Geulincx développe ensuite, nous nous bornerons à relever celles qui concernent le mouvement et le temps.

Le corps particulier est divisible à l'infini en longueur, en largeur et en épaisseur (^). Mais la divisibilité d'un corps ne peut se concevoir sans la mobilité. Aussitôt qu'une partie d'un corps est séparée d'une autre partie, il y a mouvement. Tout mouvement consiste dans le rapprochement et l'éloignement de deux parties d'un corps (*). Le corps par-

(i) Qui abstrahunt nonjingunt, non mentiuntur. Met,, pp. 60, 72.

(2) Met,, p. 233. Cf. Phys,, p. 23. — Grimm, Op, cit., p. 34.

(3) Met,, p. 76.

(4) Motus est conjunctio viciniae atque distanticte ejusdem ad idem. Phys,, p.' 46. — Motus non est aliud quant vicinitas atque distantia duarum earundem partium inter se. Met,, p. 83. — Mais, comme le vide est impossible, c'est une troisième partie qui va se placer entre les deux autres.

ticulier donc, par sa nature, possède la divisibilité et la mobilité; mais il n*a d'aucune façon la division et le mouvement actuels (0. L'idée du mouvement implique, en effet, celle de séparation. Le mouvement n'appartient donc pas à la nature du corps. De qui donc le corps a-t-il reçu le mouvement? D'un être intelligent nécessairement. Comme il ne vient pas de nous-mêmes, — la conscience nous l'apprend, — il ne peut venir que de Dieu (^).

Le mouvement comprend deux états : proximité et éloignement (adesse et abesse). Mais ces deux états ne peuvent être simultanés : de là « un avant et un après » qui constituent le temps.

Personne ne songe à contester que l'existence du mouvement implique celle du temps; mais on a soutenu que le temps pourrait exister sans le mouvement. De même la blancheur suppose la couleur, mais la couleur peut exister sans la blancheur. — Geulincx nous signale là le préjugé d'un temps imaginaire, considéré comme infini : le temps aurait couru pendant des périodes infinies avant l'existence du monde et du mouvement. Impossibilité manifeste! La durée implique le mouvement, car sans le mouvement, toutes les choses sont en même temps : « tout est maintenant, moment indivisible : rien avant, rien après (^). » C'est ce qu'Aristote a démontré par l'exemple de ceux qui sont plongés dans un profond sommeil : entre le moment où ils s'endorment et le moment de leur réveil, il leur semble qu'il n'y a pas eu de succession, parce qu'ils n'ont pas été dans le mouvement. Dieu lui même, — Geulincx est du moins

(i) Met, pp. 26 et suiv. — Cela se déduit aussi de l'axiome : qui nescit quomodo fiât, id non facit,

(2) Met,, p. 85. Cf. ce qui a été dit plus haut.

(3) Met,, p. 85.

fondé à le croire, — ne pourrait faire en sorte que le temps existe sans le mouvement, puisqu'il ne peut produire des pensées en nous que par l'entremise du corps et du mouvement C).

Dieu n'est pas dans le temps. C'est pourquoi on ne doit pas dire : Deum heri fuisse, hodie esse vel crus futurum esse, mais simplement : Deum esse. Quant à l'homme, il n'est dans le mouvement et dans le temps que per accidens, par l'effet de son corps lequel est vraiment dans le mouvement et dans le temps (^).

Le corps a-t-il toujours existé? Évidemment non. Est de toute éternité, dit Geulincx, ce qui a existé en premier lieu ou qui est de nature telle qu'aucune science ne peut être supposée antérieure (^).

Quel est cet être? Ce n'est pas le corps, car s'il avait existé le premier, il devrait avoir fait toutes les choses secondes. Or, il est dépour\'U de toute connaissance : « il ne sait comment ces choses ont été faites. »

De plus, bien que le corps soit une chose brute, il suit nécessairement certaines lois, règles ou notions de resprit(*). « Il est donc évident que quelque esprit précède le corps, dictant ces règles et leur ordonnant d'être efficaces ».

Tel est le monde qui m'est révélé par les principes de l'intelligence. Ce monde est le seul véritable. Pourquoi?

(i) MeU, p. go.

(2) Met,, pp. 90 et 92. — Annot. maj., p. t6.

(3) Met., p. 42.

(4) Met., p. 43.

Parce qu'il n'y a que celui-là qui soit clairement et distinctement connu par nous (').

Mais ce monde véritable et que je connais d'une manière immédiate, existe-t-il bien réellement en dehors de moi? Les principes de mon intelligence permettent d'affirmer tout au plus que l'existence de ce monde est possible (*). Le purus intellectus ne peut aller au delà.

Mais outre les notions innées, ma conscience découvre en moi des idées venues du dehors, des représentations sensibles. Ici on trouve une preuve certaine de l'existence du monde extérieur, in actu. Dieu ne pouvant produire que par l'entremise du corps et du mouvement les images multiples du monde de l'apparence.

L'existence en moi du monde sensible, qui ne correspond à aucune réalité extérieure, implique donc l'existence hors de moi du monde tel qu'il a été conçu par mon intelligence(^).

(i) Haec enim clore et distincte a mente nostra percipiuntur, manifestutn autem est ea, quae cadunt sub claram et distinctam humanae mentis perceptionem, esse aliquid reale ne possibile, hoc est, ea posse a Deo naturae opijice produci, Disputaiio de corpore in universum spectato. (Annot. maj., p. 263.) Cf. Grimm, Op. cit., p. 39.

(2) Ita veto solo utentes intelUctu facile quidem nohis persuasi sumus de rerum corporearum existentia POSSIBILI. Ibid., p. 263. — Nimirum si mens nostra se sola utatur, et ad se tantum respiciat certum est dari rerum corporearum existentiam saltem possibilem, quatenus nempe earum magnitudo, figura, situs, etc. considerantur. Ibid., p. 263. — Nous avons Tidée du monde, nous le connaissons non ut existentem sed*ut possibilem. Met., p. 120, note.

(3) Disp. de corpore, p. 264. — Geulincx trouve une preuve de l'existence « probable » du monde matériel dans l'imagination, dont les données sont empruntées au corps. — J<im vero attentius vestiganti, quid sit imaginatio ? eam deprehendet nihil esse aliud, quam applicationem mentis ad corpus intime praesens, nec enim/acultas cognoscens ad nihil se applicare potest, proinde sequitur corpus aliquod prohabiliter saltum actu existere. — Disp. de corpore, p. 263. — Mais cette preuve semble tout-à-fait accessoire. Ailleurs Geulincx n'invoque jamais le témoignage de l'imagination.

Ainsi se vérifie cette proposition que nous trouvons dans la théologie de notre philosophe : Dieu n'a pu faire Thomme sans faire le monde (^).

Chose digne de remarque, malgré ce résultat logique de son occasionnalisme, Geulincx semble n'adnîettre qu'à regret l'existence de la matière. Les choses successives, dit-il, n'arrivent à l'existence que lorsque leur dernière partie a été ajoutée, ainsi que l'enseigne l'aphorisme : Res successive dicuntur existere per ultimum suum esse. Le nombre loo n'est pas tel quand il est encore 99. Geulincx en conclut, avec Platon, que le mouvement, le temps et tout ce qu'il contient, le monde et ses parties, y compris nous-mêmes en tant qu'hommes, n'existent pas proprement, toutes leurs parties ne pouvant être réunies en une fois. Dieu seul existe véritablement (^).

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