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CHAPITRE IV

La connaissance.

Sommaire. — I. La vraie sagesse. — Il s'agit d'apprendre à connaître les choses pensées sans les formes de la pensée. — La physique et la métaphysique des péripatéticiens. — II. Caractère subjectif de nos connaissances. — Penchant de notre intelligence à attribuer aux choses sensibles les apparences qui sont en nous, et aux choses intellectuelles les formes qui servent à les concevoir. — Conséquences morales. — III. Les formes de la pensée sont : le sujet et le prédicat. — § i. Du sujet. Cette notion n'a pas été obtenue par abstraction des choses réelles. C'est la désignation d'une forme sous laquelle nous saisissons une chose. — Substance et accident. — Origine du langage. — Nihil est in corrupto intellectu quin prius fuerit in sensu. — Le péché originel. — La substance et l'accident ramenés à la notion de sujet. — Les notions de tout et de parties ramenées également à la notion de sujet. — § 2. Du prédicat. Le prédicat est ce qui est dit du sujet. — IV. La logique de Geulincx. — La grammaire. — Nous ne pouvons saisir une chose que dans une forme. — Nous devons toujours rectifier nos connaissances. — Dieu seul connaît les choses complètement. — V. Importance de Geulincx comme adversaire de la scolastique. — Il combat à la fois les nominalistes et les réalistes. — Analogie avec Kant. — Jugement de Ru/irdus Andala.

« Sapiens est qui capit et intelligit rem ut in » se est. > Met., p. 129.

» Hanc sapientiam nemo habet in summo gradu » circa rem aliquam, nisi qui rem illam effecerit, » et efficiendo intime possèdent. »

Met., p. 130.

« Cum intellectus noster finitus sit et limitatus, » nunquam rem aliquam attingit nisi sub certo • modo. » Met., p. 173.

La véritable sagesse, dit Geulincx, considère les choses

que nous connaissons, telles qu'elles sont en elles-mêmes (^). Nous connaissons les choses de deux manières : par les sens et par Tintelligence. Mais en elles-mêmes les choses ne sont pas telles que nous les représentent les sens et l'intelligence : « quelque chose de divin nous en avertit sans cesse » (*).

Nous avons vu que les choses ne peuvent être en réalité telles qu'elles apparaissent aux sens. Dans le monde extérieur il n'y a qu'étendue et mouvement (^). Il s'agit maintenant d'apprendre à connaître les choses pensées ("*), quod pauci videntuf observasse, séparées des formes ou modes (') de la pensée, telles que substance, accidents, qualités, etc.

Cette étude fait l'objet de l'ouvrage de polémique intitulé : Metaphysica ad mefttem peripateticam, et dans lequel Geulincx attaque les péripatéticiens de son temps et leurs doctrines scolastiques.

(i) Vera sapientia considérât tes ut sunt in se, — Nos non debemus considerare res prout sunt sensibiles (id est sub certa specie incurrunt in sensum) neque ut sunt intelligibiles (id est sub certo modo a nobis cogitantur), — Met,, p. 155. Cf. Met,, pp. 97, 129.

(2) Etiamsi nos semper phasmata sensus et intellectus ipsis rébus tribuamus, tamen est aUquid divinum in nobis, quod semper dicit nobis, non esse sic, et in hoc unico consistit nostra, quatenus homines sumus, sapientia. Met,, p. 155, note.

(3) Res quidem sensibus subjectas vera sapientia abstrahit a speciebus et imaginibus, quae per sensum iis affingi et adscribi soient, easque sic abstractas contemplatur in physica. Met,, p. 156. Voir la partie générale de la physique.

(4) Res quae sub sensum non subjiciuntur, Ibid. — Non minus enim, quod pauci videntur observasse, intellectus noster modos suarum cogitationum rébus a se cogitatis tribuit, quam sensus a se perceptis speciem, quam ipse in se habet, affingere et quasi appingere solet. Met,, p. 156.

(5) Geulincx dit : modi nostrarum cogitationum. Nous traduisons modus par forme, afin de ne pas confondre avec les modi mentis et les modi corporis, lesquels sont les esprits et les corps particuliers.

La philosophie aristotélicienne fait fausse route : i° dans la physique, où elle considère les choses telles qu'elles sont soumises aux sens, — et leur donne, d'après les apparences des sens, les dénominations de chaudes, de froides, etc. ; 2° dans la métaphysique, où elle envisage les choses pensées telles qu'elles apparaissent sous les formes de notre intelligence. — Comme si les choses étaient réellement telles que nous nous les représentons par les sens et par l'intelligence!

En cela, dit Geulincx, les péripatéticiens sont des enfants. Quand une rame est plongée en partie dans l'eau, elle paraît brisée : tout le monde doit la voir ainsi par les sens et par l'intelligence. Mais l'homme raisonnable rectifiera son jugement par sa raison : l'enfant restera trompé. De même les péripatéticiens attribuent aux choses perçues par les sens, les apparences de leurs sens; aux choses intellectuelles, les formes de la pensée, et ils croient, que les unes et les autres sont telles qu'elles apparaissent à nos sens et à notre intelligence. Ainsi, ils sont fermement persuadés qu'en elles-mêmes les choses intellectuelles sont substances, accidents, qualités, relations, parties ou entiers, etc. Or, tout cela dépend des formes de notre intelligence, « de notre dire », et ne peut correspondre aux choses mêmes (^).

Avant de se demander ce que sont ces formes de la

(i) Totum id pendet a tnodis intelligentiae nostrae, totum inquam id nostrum dicere est propter quod nihil in re ponitur, nihil mutatur, ni habet oracvlum sapientiae. Met,, p. 158. — Propter nostrum eonsiderare nihil mutatur in re, ut recte olim Aristoteles» Annot, maj., p. 77. Met., p, 156. Geulincx oppose donc là Aristote aux péripatéticiens scolastiques.

pensée, Geulincx s'étend longuement sur le caractère subjectif de nos connaissances et sur le penchant irrésistible qu'a rintelligence humaine d'attribuer aux choses sensibles et intelligibles les formes de la sensibilité et de la pensée.

Il est clair d'abord que nous attribuons aux choses sensibles les formes ou modes de la sensibilité, c'est-à-dire les apparences sous lesquelles nous les percevons : Certunt est nos modum sentiendi nostrum, seu speciem illam quae in nobis sensuque nostro versatur, attribuere objecta seu rei per sensum perceptae ('). Le tison qu'on fait tourner dans l'obscurité est pour nos yeux un cercle de feu, et nous croyons que le cercle est réel, bien qu'il constitue une simple apparence qui est en nous.

Ainsi d'une manière générale, nous donnons aux objets les apparences sensibles qui sont purement subjectives. Notre penchant sous ce rapport est si fort que nous ne savons presque jamais saisir par la pensée un objet sans, lui attribuer ces apparences, alors qu'il est évident qu'en elles-mêmes les choses ne sont ni blanches, ni lumineuses, ni chaudes, ni froides.

Presque tous les philosophes partagent à cet égard l'erreur du vulgaire : par leur jugement comme par leurs sens ils rapportent les apparences de blancheur à la neige, les apparences de la chaleur au feu, attribuant ainsi les phénomènes aux choses qui en sont seulement l'occasion (^).

Quant aux choses intellectuelles, nous leur attribuons les formes qui servent à les concevoir : Non minus modos harum

(1) Met., p. 158.

(2) Met,, p. 160. — Le sens du tact dans la douleur est le seul qui fasse exception ici. En effet, nous ne plaçons pas la douleur dans le couteau qui nous a blessé, comme nous plaçons dans le soleil la lumière qui fvappe nos regards. Dans les autres perceptions, le tact suit la voie ordinaire. Met,, p. 161,

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cogitationum adscribimus objectis, quam species nostrorutn sensuum : inde enim vocamus quaedam objecta nostra, substantiaSf accidentia/relationes, subjecta, praedicata, tota, partes, etc. quae omnia cum tantum dicant modos aliquos nostrae intelligentiae, solemus tamen ea considerare quasi res aliquos, quae ipsae in se infectae sunt istis phasmatibus intellectualibus (^). Geulincx est frappé des conséquences que ce penchant engendre en morale. Notre volonté et nos passions sont portées à assigner à une chose extérieure une cause qui doit être cherchée en nous (^). De même les dénominations de bien et de mal n'ont rien d'objectif, c'est en nous-mêmes qu'il- faut chercher leur origine, dans notre amour ou notre aversion pour une chose (^).

Revenons aux formes de la pensée. Quelles sont ces formes ?

Geulincx les ramène au sujet {ens) et au prédicat {modus entis) {^). De là les deux divisions de son travail : De ente, De modo entis.

(i) Met., p. 165.

(2) Hisce modis agendi, humanae menti attexitur quaedam lascivia qua quidem non cogitandi modo, sed causam certo modo cogitandi attribuimus rébus cogitatis seu objectis externis : cum tamen subinde causa illa tota in nobis sit. Met., p. 166. — Non solet enim voluntas atque passio speciem suam assignare rébus extra nos positis (ut sensus atque intellectus soient) sed eam speciem sibi reservantes, causam nihilominus istius speciei dant objectis. Met., p. 170.

(3) Ibid. Voir plus loin chapitre V.

(4) Geulincx parle encore d'une troisième forme de la pensée, sententia, dont il n'a pas à s'occuper ici : tertium (modum) nobis reservamus : nec enim putamus res extra nos positas esse sententias, neque eas sic unquam vocamus, sed sententiam habere nos in mente, eam menti jam conceptam prononciare nos et

^ 1'. Du Sujet.

Tout ce que Tintelligence saisit est un sujet : ens seu aliquid, seu quid, seu id eut consonat Belgicum nostrum lET (sic). Geulincx ajoute : non est aliud quam modus stcbjectif seu talis modus cogitandi, quo apprehendimus id quo ajffïrmare, de quo dicere aliquid constituimus.

La notion de sujet {ens) n'a pas été obtenue par abstraction des choses réelles, comme le croient les péripatéticiens. D'après eux le sujet existe hors de nous ('). Or, le sujet n'est que la manifestation extérieure par laquelle nous annonçons que nous saisissons quelque chose par l'esprit {pura nota affirmandi).

Nous saisissons une chose dans le but d'en dire une particularité (^). C'est pourquoi la nota affirmandi est en même temps la nota subjecti. En d'autres termes, Vens est la désignation d'une certaine forme sous laquelle nous saisissons une chose. Comme simple forme, il est complètement vide (quod est). Il n'a un contenu que lorsque nous Saisissons une chose (quod est dulce), et dès que nous saisissons une chose, c'est sous cette forme (^).

effere dicimus (p. i8t). Voici des exemples des trois formes ou modes de la pensée : Cura valetudinis (sujet), curans valetudinem (prédicat), curanda est valetudo (sententia), p. 173.

(i) Cogitant (Peripatetici) ens extra nos existere. Met,, p. 182.

(2) Res enim a se non habent quod cogitabiles sint, sed a nobis : igitur haec non est abstractio a rébus extra nos positis, sed extrinseca denominatio rerum a cogitatione nostra. Ib., p. 183.

(3) Res in se sunt quod sunt, mempe mentes vel corpora; nos vero cum de illis loqui volumus merito res appellamus ea, quia haec est nota subjecti, perinde cum de illis loqui volumus adhibenda est nobis ista nota. Ib., p. 1Ô7. Cf. p. 186. — Grimm, Op. cit., p. 58.

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Substance et accident ('). — Ce que nous saisissons comme ens, ou sujet, peut être saisi de différentes manières. Il y a des choses qui se présentent pour ainsi dire d'ellesmêmes comme sujet : lapis, Ugnum. D'autres, par exemple : dulce, pour être saisies comme sujet doivent être complétées au moyen de la nota subjecti, ou marque du sujet : quod est dulce dilectat, ou par une terminaison : dulcedo.

Au point de vue de l'origine du langage, il est à remarquer : 1° que les substantifs lapis et lignum ont précédé les adjectifs lapideus et ligneus; 2° que les adjectifs rfwfcw et fortis ont au contraire précédé les substantifs fortittido et dulcedo.

C'est pourquoi Geulincx appelle les notions primitives, dans le premier cas : substantiva primo; dans le second cas : adjectiva primo;

Comme notions dérivées on trouve : dans le premier cas : adjectiva secundo ; dans le second cas : substantiva secundo.

Mais comment se fait-il que les hommes ont, à l'origine, employé pour certaines choses d'abord un substantif et pour d'autres d'abord un adjectif? Pourquoi a-t-on dit lapis avant lapideus et au contraire /or^is aLvantfortitudo?

C'est un fait, dit notre auteur, qui se constate dans tous les idiomes et qui s'explique malaisément. Geulincx émet pourtant à ce sujet une supposition. Certaines choses, dit-il, paraissent solides et durables tandis que d'autres sont passagères et fugitives. Les premières, qui semblaient être les substances par excellence, furent désignées par des substantifs;, les autres qui étaient plutôt des accidents reçurent comme dénomination des adjectifs. — En effet, par suite «de la première faute et de son union avec le corps, » l'esprit

(i) MeU, § 2. De substantia et accidente^ p. i88.

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humain se laisse presque toujours guider par les sens (').

C'est pourquoi on peut répéter ici avec une légère variante

l'axiome des sensualistes : Nihil est in corrupto ejus in--

tellectu, quin prius fuerit ni sensu {^). Dépravés pas nos préjugés

sensibles, nous considérons le corps « comme sujet de tout,

même de l'intelligence, même de Dieu ». Or, la grande

erreur des péripatéticiens a été de considérer Thomme tel

que Ta fait le péché originel (^).

Quoi qu'il en soit, c'est sur cette distinction du substantif primitif et de Tadjectif primitif qu'est basée, chez les péripatéticiens, la différence entre la substance et l'accident. De là leur définition : Substantiam dicunt esse ens in se, aut etiam ens per se; accidens veto ens in alio, aut ens per aliud C*). Mais les péripatéticiens se trompent gravement quand ils transportent aux choses mêmes cette distinction entre la substance et l'accident, alors qu'elle dépend uniquement de la manière dont notre intelligence saisit une chose (^).

A quoi bon d'ailleurs ces termes de substance et d'accident? Ils ne servent qu'à embrouiller des idées parfaitement claires. Certaines choses sont pensées directement comme

(i) Cum etiam mens nostra et colligatione sui cum corpore^ et prima labe, non tantum praejudiciis sensuum lahoret; sed etiam in omnibus pêne suis intellectionibus sequatur. Met., p. 191, note.

(2) Ibid. Ailleurs il ajoute au principe sensualiste : et oportet intelligentem phasmata contemplari, Ib., p. 179.

(3) Post peccatum verum e^t, quod Peripatetici dicunt, nihil esse in intellectu quin prius fuerit in sensu, ergo videmus Peripatetici nunquam considerare hominem ut est in se, sed ut peccato inquinatus, Ib., p. 179.

(4) Ib., p. 188.

(5) An enim res in alio sit nec ne, quae per intellectum apprehensa est (in quo tota substantiam inter et accidens diversitas consistit) non pendet a reipsa, quae per intellectum sumta est, sed a modo sumendi, apprehendi nostro. Ib., p. 201.

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sujet, d'autres ont besoin d'être complétées par la nota subjecti, La substance est la chose pensée immédiatement comme ens, l'accident est la chose pensée avec le complément de VensC).

On revient donc à la distinction de substantifs primitifs et d'adjectifs primitifs, qui est préférable.

Geulincx démontre ensuite, toujours contre les péripatéticiens, que les notions de tout et de partie n'appartiennent pas davantage aux choses. Le monde extérieur nous donne quelquefois l'occasion de former un tout, mais la notion même du tout ne peut se trouver que dans notre intelligence. Le tout en effet n'est que la pluralité ramenée à l'unité. C'est un mode qui consiste à réunir en faisceau (simul sumptio) (^) plusieurs choses et à en exclure un certain nombre d'autres.

Mais cette opération de notre intelligence est déjà comprise dans celle qui consiste à prendre une chose comme ens ou sujet.

§ 2. Du prédicat.

La seconde partie du traité est consacrée au niodus entis qui n'est autre chose que le prédicat : Modus entis non est aliud quant ratio praedicati seu adjectivi, seu modus ille intelligendi noster quem adhibemm ei quod de aliquo affirmare constituimus (^).

(1) Cum enim res aliqua sic sumta est, ut de ea affirmare possis sine ullo addito vel subaudito, substantia sumta intelîigitur : cum vero nota aliqua addenda est vel subaudienda, accidens sumtum esse intelîigitur: neque alia est inter haec quoad rem ipsam diversitas. Ib., p. 202.

(2) Modus apprehensionis quemjam simul sumtionis vocamus. Met., p. 220.

(3) Met., p. 241. — Grimm, Op. cit., p. 62»

Prendre une chose comme sujet, c'est la prendre pour en dire quelque chose. En conséquence le fait de poser un sujet exige, comme fait complémentaire, qu'on en dise quelque chose. Or, ce qu'on en dit est le prédicat, qui peut aussi être appelé adjectif.

Geulincx ramène donc les multiples notions des péripatéticiens scolastiques à celles de sujet et de prédicat, en d'autres termes aux notions de substantif et d'adjectif (^).

Il renvoie ici à son traité de logique, qui aboutit à la même conclusion C) — et, à la vérité, tous les développe-

(i) Met,, p. 242.

(2) C'est ici le lieu de dire un mot de la logique de notre auteur. Geulincx semble s'être attribué un mérite spécial comme logicien. Dans le discours d'introduction des Quaestiotus quodliheticae (1652), on voit qu'il était préoccupé d'une réforme de la logique. Plus tard, il se dit le restaurateur de cette science : Logica fondamentis suis, a quitus hactenus collapsa fuerat, restituta, (Titre). D'autre part on l'accusait d'être novateur en logique. (V. la Dissertatio philos, continens responsiones ad objectiones, quas non nemo proposuit, 1664).

Cependant cette logique, qui est une des premières œuvres de Geulincx, rappelle encore d'une façon générale l'enseignement de l'école; elle n'est pas comparable à l'excellente logique de Clauberg qui avait paru quelques années auparavant. (Duisbourg, 1656). On y trouve néanmoins des passages fort remarquables et en rapport avec les idées développées dans les œuvres postérieures de l'auteur, spécialement en ce qui concerne la raison, l'évidence, la vraie connaissance des choses. Ce qui frappe le plus dans ce traité, c'est que l'induction et l'analogie y sont presque complètement négligées. L'auteur faisait, en effet, peu de cas de l'expérience. L'expérience ne nous montre que le motif externe, qui n'est pas le vrai motif. L'intelligence n'est satisfaite que par le motif interne que la raison peut seule donner. Quatuor sunt proprietates rationis : lo quietat, 2° détectât, 30 pascit, 40 satiat. — Animus enim irrequietus donec rationem inveniat, {Log,, p. 505).

L'ouvrage intitulé : Methodus inveniendi argumenta quae solersia quibusdam dicitur (1663), est une suite à la logique. Dans la dédicace, Geulincx nous

ments de cette matière se rattachent moins à la métaphysique qu'à la logique ou même à la grammaire.

Que si ses adversaires se résignent difficilement à abaisser la métaphysique au rang de la grammaire, Geulincx leur déclare qu'ils n'ont pas lieu d'être humiliés, cette dernière science traitant des principes les plus généraux de la pensée (^).

En résumé, pour concevoir une chose, l'intelligence doit la concevoir comme sujet, comme ens, c'est à dire comme quelque chose; et que pourrait-elle en affirmer, si ce n'est un prédicat? Il reste ainsi acquis que notre intelligence, limitée et finie, ne peut jamais comprendre une chose que sous une forme de la pensée (*).

Donc, si d'une part nous sommes obligés de rectifier continuellement nos perceptions et d'établir que les choses sensibles n'ont pas en elles mêmes les apparences que leur attribuent nos sens, d'autre part nous devons nous dire sans cesse que les choses intellectuelles sont indépendantes

en indique lui-même l'originalité : j'ai le premier, dit-il, — quod ante me nemo fecit — comprimé, resserré le sol de la logique au moyen d'une chaîne continue dé démonstrations, rendant ainsi possible la construction de l'auguste . et immense sanctuaire de la sagesse. ~ C'est un petit traité de logique syllogistique qui ne manque pas d'intérêt.

Tout* cela certes suffisait amplement pour justifier le reproche qui était fait à l'auteur d'imaginer des « nouveautés », d'autant plus qu'on lui cherchait chicane même pour de misérables subtilités, comme on peut le voir dans la Responsio citée plus haut.

(i) Ideo ut tota eorum ntetaphysica ad rationem substantivi et adjectivi pertineat, quod idem ipsi objici sibi aegre ferrent (utpote grammaticam hanc et se indignam^commentationem existimantes) sed tamen ita est : neque est quod hujusce commentationis pudeat (ut quae Philosophis dignissima sit pertineatque ad primos gêner alissimos, frequentissimos modos nostrarum cogitationum. Met,, p. 241.

(2) Cum enim intellectus noster Jinitus sit et limitatus nunquam rem aliquam attingit nisi sub certo modo, Ih,, p. 173.

des formes de la pensée. Mais de même que nous ne pouvons sa.isir par les sens les apparences sensibles comme étant en nous, de même il est impossible de saisir les choses intelligibles sous les formes de la pensée (').

Le créateur seul, dans sa sagesse suprême, a une connaissance intime et complète des choses C).

Sans entrer ici dans toutes les subtilités scolastiques dont nous entretient Tauteur, et auxquelles lui-même ne reconnaissait pas d'utilité pratique, il importe d'observer, d'une manière générale, que Geulincx a combattu spécialement deux tendances :

1° Qu'on doit considérer les choses comme nous les présente l'observation.

2° Que les notions obtenues par abstraction (les universalia du moyen âge) sont des choses réelles.

M*" Grimm (^) a très bien mis en lumière le rôle de Geulincx combattant cette dernière tendance : son but, dit-il en substance, est d'en finir avec les derniers vestiges de la scolastique du moyen âge. Contre les réalistes, il montre que leurs notions les plus élevées, au lieu d'être des choses réelles ou d'en être abstraites, sont complètement

(i) Quetnadmodum etiam imposstbile nobis est species sensu apprehendere tanquatn in nobis, et non tanquam in objectis : vel res intelligibUes intellectu apprehendere sine modis nostris cogitandi, quid autem ibi facere debemus, nimirutn judicio mentis perpetuo contradicere et nobiscum statuere res illas non habere in se species illcis quas sentimus, nec existere in se sub modis istis, sub quibus nos eus, et sine quibus non possemus percipere. Met., p. 167, note.

(2) Met,, p. 130.

(3) Grimm, Op. cit., p. 69. (Die Gegner des Geulincx^,

vides et sans contenu; contre les nominalistes, il prouve que ces notions sans contenu ne sont pas des principes, mais seulement l'expression de certaines formes qui sont propres à Tesprit humain, et sans lesquelles il ne peut penser. Par cette dernière découverte, ajoute M' Grimm, il est le vainqueur de la scolastique à meilleur titre que Descartes. — Le génie de Descartes avait élevé un nouvel édifice en face de celui de la scolastique. Mais cette doctrine était toujours debout. Geulincx Ta ruinée jusque dans ses fondements.

Remarquons enfin, avec Ritter, que notre philosophe se rapproche de très près de la méthode de Kant, spécialement dans toute la partie de ce traité, où il parle du penchant presque invincible qu'ont les hommes à considérer comme objectif ce qui n'est que simplement subjectif, non-seulement au point de vue sensible, mais encore, ce qu'il importe surtout d'observer, au point de vue intellectuel.

Nous sommes loin de l'époque où le cartésien Ruardus Andala parlant de cette œuvre de Geulincx, pouvait dire dédaigneusement, et sans rencontrer des contradicteurs : sed minus necessum esse judicamtis has tricas proponere et inde nos extricare (') !

(i) Ruardus Andala, Pentas, Dissert, quaria, no 2.

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