‹ GeulincxChapitre 15 sur 39 · IS · texte numérisé non relu

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Geulincx ne fait pas commencer lai philosophie avec Descartes. Il ne tombe pas dans les travers de son maître, qui dédaignait les œuvres des philosophes antérieurs. De même que Clauberg, il doit être rangé parmi les érudits de l'école cartésienne. Il connaît et les péripatéticiens scolastiques — qu'il attaque victorieusement sur leur propre terrain — et les grands philosophes de l'antiquité. C'est à ces derniers qu'il fait remonter l'origine du rationalisme. Les anciens ont découvert, il se plaît à le redire, l'oracle divin : ipse te nosce, base de toute philosophie rationnelle.

Nous trouvons dans son éthique l'influence de Sénèque et d'Épictète, bien qu'il n'hésite pas à rejeter énergiquement la doctrine du Portique, quand elle lui semble contraire à la saine raison et en opposition avec le christianisme. Il lui reproche notamment l'un de ses traits les plus caractéristiques : l'orgueil. Néanmoins on sent qu'il à presque toujours les maximes stoïciennes sous les yeux.

Le précepte : sustine et abstine pourrait à certains égards s'appliquer à sa morale. Geulincx dit aussi: supporte tous les maux que la fortune t' envoie ! Il n'enseigne pas l'abstention, mais son principe de la résignation s'en approche beaucoup(').

Adversaire décidé des péripatéticiens du moyen âge, Geulincx ne méprisait pas cependant Aristote : ça et là il approuve une idée du StagiriteO. Mais il est surtout plein d'admiration pour le grand Platon. Dans la métaphysique, dans les

(i) Au point de vue de la théologie de Geulincx, observons que le Dieu des Stoïciens produit Tharmonie du monde dont il est à la fois la demeure primitive, la raison et la force motrice.

(2) Veteres illi fuerent egregii philosophi ut et ipse Aristoteks, sed postea schplasticis corrupta est iota philosophia. Met,, p. 133, note.

Annotata et même dans l'éthique, il cite avec éloge certains principes de ce dernier, et il met les platoniciens sur le même rang que les vrais philosophes ('). C'est à regret qu'au début de l'éthique il se voit obligé de repousser le principe moral du noble philosophe païen. La philosophie, en effet, doit être chrétienne.

La morale de Platon, comme celle de toute l'antiquité, doit être corrigée par un principe emprunté au christianisme.

Les chrétiens seuls, dit notre philosophe, peuvent arriver à la sagesse. Les pères de l'Église sont les vrais sages, surtout saint Paul et saint Augustin (^).

La philosophie néanmoins est tout à fait indépendante de l'Écriture. Mais Geulincx n'aurait été ni de son temps ni de son école, s'il ne s'était préoccupé de l'accord de la raison avec la foi (^). Il ne peut y avoir, dit-il, de contradiction entre l'une et l'autre. La vérité se trouve dans l'Écriture ; mais il faut être philosophe pour en pénétrer la raison ! (^).

(ï) Met,, p. 96. Met,, p. 282. Apud Platonkos et ver os philosophos. Annot, maj\tp.^2.Eth., pp. 108,221, 336, 37ietpassim. — Nous avons vu qu'il repousse la théorie platonicienne de la réminiscence des idées. Met,, p. 245.

(2) Augustinus post Paulum optimus doctor ecclesiae fuit et omnia ejus ex intimis verae philosophiae penetràlibus hausta videntur. Met., p. go, Cf. p. 133.

(3) Là plupart des cartésiens hollandais s'occupent de questions théologiques. Descartes lui-même ne put s'en désintéresser.

{4) Ineffabile hoc est Dei beneficiumt quod Christiani habent, quod nempe omnem veritatem quam pkilosophi antehac tanto labore quaesiverint, nec in pluribus invenerunt, ex sacris suis absque labore haurire possunt, sed tamen licet sciant et habeant illam veritatem : rationem illius ignorant tamen, quam philosophus penetrare potest, adeoque summa cum delectatione consensum illum philosophiae cum scriptura perspicere. Met,, p. 133, note.

Relevons quelques explications symboliques des Livres Saints : l'apparition de

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On peut dire que Geulincx voit la Bible à travers son système. L'humilité résume pour lui TÉvangile. Mais, s'il recommande si vivement Thumilité, n'est-ce pas plutôt parce que la métaphysique a démontré que nous sommes impuissants à rien faire ?

Dans un grand nombre d'endroits, il nous entretient du péché originel (^). Il distingue entre l'intelligence humaine avant la chute et notre intelligence actuelle. Depuis le premier péché, l'homme est tombé sous l'empire du corps, et il est soumis aux préjugés sensibles; son intelligence dépravée, ne voyant plus que ce que lui rapportent les sens, en arrive à considérer le corps « comme sujet de tout ». Au point de vue moral, d'autre part, on trouve chez l'homme une inclination continuelle à suivre les passions, à désobéir à la loi de Dieu, résultat de la faute de nos premiers parents. L'inclination est quelquefois invincible f). A relever à ce propos une idée intéressante sur l'hérédité : dans notre corps, comme dans notre intelligence, observe Geulincx, se retrouvent les défauts de nos parents. Ce demi-fatalisme, dû sans doute à l'influence du jansénisme (^) et du calvinisme, s'allie bien avec les idées de l'auteur sur l'humilité chrétienne.

Dieu à Moïse doit s'entendre en ce sens que Dieu se laisse volontiers connaître ex effectif. Met., p. m. Le diable symbolique. Eth., p. 350. Dieu habite dans les cieux, c'est-à-dire qu'il est de toute éternité. Met., p. 97. Cf. Met.» pp. 117, 169. (i) Eth„ pp. 213, 329, 344. MeU, pp. 167, 179, 191. AnnoU maj., p. 48. Voir plus haut, pp. 62, 66, 108, 134 et 136.

(2) Et licet in optimis cogitaHonibus versentur, insciis interdum nobis adhaeret ista lobes: et quicquid facimiis, non possimus contra : unde Paulus recte quiritatur: miser egohotno quis me liber abit. Met., p. 167, Cf. p. 168.

(3) Voici un passage qui a une teinte janséniste : Sic superbos Deus deserit et sibi relictos de uno scelere in aliud volvit^ — Nec mirum : gratia, inquit Augustinus, est velutpluvia, quae de culminibus montium decidit ad ima vallium: superbos çito destituit, in humilibus haeret, — Collegium orat,, p. 36. Cf. Met., p. 90.

Ceci nous ramène à l'éthique.

En morale Geulincx a complété son maître, et ce n'est certes pas là son moindre mérite. Trop prudent et trop circonspect pour oser traiter des questions de pure morale, qui auraient pu lui attirer des démêlés avec le monde des théologiens, Descartes avait laissé de côté tout ce qui avait quelque rapport avec la religion. Il s'était donc borné à poser, dans la troisième partie du discours de la méthode, quelques maximes d'une morale par provision.

Il est évident que là n'est point toute sa morale, et qu'un enseignement plus noble découle de sa philosophie.

C'est un point que le premier éditeur de l'éthique complète avait déjà fait ressortir, en insistant sur ce qu'avait de fâcheux et de dangereux cette lacune dans la philosophie du maître. D'après Philarète, l'éthique rédigée par Geulincx correspond parfaitement aux principes de Descartes et aux vérités chrétiennes. Le besoin d'une éthique basée sur ces principes, ajoute-t-il, se faisait vivement sentir, alors que tant de cartésiens, privés de la direction du maître, en étaient arrivés à l'athéisme et même à la négation d'une loi morale (^).

Philarète avait raison. L'éthique de Geulincx est bien conforme à l'esprit de la philosophie cartésienne : elle est caractérisée par un retour sur soi-même, et partant essentiellement rationaliste, idéaliste : Relege ea in animo tuo; ne dubites, ibi etiam haec scripta sunL

Mais le rappel de la pensée à elle-même conduit Geulincx

(i) Dedicatio Philareti,

au système des causes occasionnelles; la morale qu'il tirera de là, aura ainsi tous les défauts inhérents à ce système considéré au point de vue pratique : elle ne nous enseignera que l'inaction; elle sera de nulle valeur quand elle traitera de notre activité dans le monde, de nos rapports avec les autres hommes. En vain Geulincx voudra-t-il, par moments, réagir contre cette logique impitoyable; en vain nous imposera-t-il l'action. N'est-il pas puéril de parler d'obligations, de devoirs dans un monde où nous en sommes réduits à dire en toute humilité : Ibi nihil valemm. Ita est, ita sit? Que signifie la défense de mettre fin à ses jours, l'obligation de se nourrir, de perpétuer l'espèce? L'embarras du moraliste est visible quand il doit expliquer le suicide. Dieu seul est cause efficiente et nos moindres actions sont à sa merci. En fait donc, Dieu, est responsable de tout le mal qui se commet sur la terre. Il n'était certes pas nécessaire, dans un pareil système, d'invoquer le bonheur de Dieu pour prouver que nous lui obéissons nécessairement !

La charité, cette vertu active par excellence, et qui devrait figurer à côté de la justice, ne peut trouver place ici, en tant qu'elle s'applique à notre prochain. Geulincx, en effet, n'a guère considéré que l'homme renfermé en lui-même, et qui vit dans le recueillement, « dans un profond silence» (^). Il nous dit du reste, au début de la métaphysique, que la science doit être acquise avant tout pour notre propre bien.*

Il y aurait lieu de signaler aussi des erreurs, qui tiennent non à l'ensemble des idées, mais à un certain esprit de systématisation scolastique. Ainsi n'est-ce pas dénaturer la notion de la conscience que de la ranger parmi les passions? La conscience, en effet, est le sens du bien; la paix de la

(i) Cardo, radix, ostiutn fluminis tnoralis est soliloquium sèuinspectio suù

conscience est l'amour actif du bien. Est-il juste d'assimiler la pitié à Tégoïsme? Pourquoi y a-t-il sept obligations, pas une de plus, pas une de moins? Peut-on indiquer d'une manière précise les « fruits » ou les résultats de chaque vertu?

Mais Geulincx se révèle grand moraliste quand il ne quitte pas le vrai. terrain de son éthique : le monde intérieur de l'homme. Les passages où il défend la suprématie de la raison sont remarquables par la force et la justesse de l'expression. Nul ne voit de plus haut la douleur et les misères d'ici-bas. Il poursuit l'égoïsme jusque dans ses recoins ks plus cachés. Sa morale conclut au plus complet renoncement de l'homme sous la main de Dieu. L'amour qu'on doit vouer à la raison, loi divine, est un amour sans bornes et absolument désintéressé. Néanmoins Je penseur sait éviter l'écueil du quiétisme mystique, où il était près de se heurter. Il combat énergiquement toutes les « excitations passives » qui se trouvent en nous; bien plus, il y voit la source de tout péché. L'amour est effectif, c'est un ferme propos; la vertu est agissante; pour se conformer à la raison, elle prend des résolutions viriles ; l'abandon même à la volonté de Dieu, loin d'être passif, comprend une série de devoirs.

En effet, bien qu'il ne soit qu'un simple mode de l'Esprit, et qu'il n'ait aucune action sur ce qui se trouve hors de lui, l'homme est libre dans son for intérieur. L'éthique par conséquent ne considérera que la volonté seule, l'intention ('), et la plus noble des religions sera le culte intérieur.

(i) Ex proposito facere — quod solum ad mores pertinet, Eth,, p. 244.

Conclusion.

L'œuvre d'un philosophe, quelque grande qu'elle puisse être, n'est vraiment féconde que lorsqu'elle a été scrutée à fond, pensée à nouveau par d'autres philosophes originaux. Ceux-ci, en effet, ne s'arrêteront pas aux principes du maître; ils les pousseront jusque dans leurs dernières conséquences : ils développeront et les vérités et les erreurs qu'ils y découvriront. D'une manière comme de l'autre ils auront ainsi rendu service à l'humanité. Les vérités, mieux définies, fortifiées, affermies, paraîtront plus évidentes; les erreurs, vues sous un jour nouveau, démesurément agrandies seront près d'être bannies à jamais. Tel fut le sort réservé au cartésianisme. Pourquoi cette philosophie a-t-elle laissé un sillon si profond dans l'histoire du progrès humain? Parce qu'elle a trouvé presque immédiatement des interprètes qui l'ont continuée, qui, avec toute la clairvoyance du génie, Font poussée vers les divers points où elle devait logiquement aboutir, en bien comme en mal.

Parmi ceux-ci, l'on doit assigner à Geulincx une place à part : il a conduit la philosophie du maître jusqu'à l'endroit précis où, pour progresser encore, elle devra nécessairement se diviser en plusieurs rameaux; et arrivé là, il a eu comme une vision — par moments confuse et incertaine, mais souvent lumineuse — des destinées futures de cette école cartésienne à laquelle viendront se rattacher tant d'illustres penseurs.

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