CHAPITRE I
Des emprunts faits à Geulincx par d'autres philosophes.
Sommaire. — I. Leibniz et Grenlincx. — L'exemple des horloges chez ces deux philosophes. — Discussion relative anx notes et aux éditions de Téthique. — Points établis. — Discussion nouvelle soulevée par Mr Pfleiderer au sujet de Leibniz et de Geulincx. — Avis de Mr Eucken et de Mr Zeller. — Conclusion. — IL Spinoza et Geulincx. — Sont-ils restés étrangers Tun à l'autre? — III. Le médecin Bontekoe et Geulincx. — La métaphysique de Bontekoe semble n'être qu'une rédaction différente de la métaphysique de Geulincx. — Explication probable de ce fiait.
Au siècle dernier déjà on avait remarqué l'analogie frappante qui existe entre Geulincx et Leibniz.
Ruardus Andala, après avoir rapporté l'exemple des horloges qui a été employé par Geulincx, dit, en 1724 (^) : Notatu dignum est, quod et alibi vit CL observavit {% eodem
(i) Disput, de unione mentis et corporis physica. 1724, § 28.
(2) Ce vir CL est Jaquelot qui avait publié un livre sur la conformité de la foi avec la raison, (Âmsterd., 1705), dans lequel il rejette à la fois le système de Leibniz et la théorie des causes occasionnelles. — Nous n'avons pourtant pas rencontré le nom de Geulincx dans cet ouvrage.
sifnili a duplice horologio in eumdem finem quoque usum esse illustrent Leibnitium.
On lit à Tarticle « harmonie préétablie » de TEncyclopédie : « Il y a surtout un passage dans Geulinus (sic) (Eth. » tract. L , sect. D., n° 7) qui dérobe à Leibniz presque toute » la gloire de l'invention ». — Or il s'agit précisément de l'exemple des horloges.
Dans le courant de ce siècle, l'attention fut attirée à différentes reprises sur ce passage de Geulincx notamment par Sig^art (1822) ('), Ritter (1852) O et Bouillier (1854) O-
Une dijËSculté se présentait à ce sujet. La comparaison n'est citée chez Geulincx que dans les notes de l'éthique. Or, l'édition incomplète qui parut du vivant de Geulincx, ne contient pas les notes. Comme l'édition la plus répandue est celle de 1709, laquelle est postérieure à l'écrit qui contient l'exemple de Leibniz, Erdmann (*) émit la supposition que l'exemple qui se trouve chez Geulincx pouvait avoir été emprunté à Leibniz par les éditeurs de l'éthique. M' du Bois-Reymond exprima une opinion analogue dans un écrit récent (^). En réponse à ce dernier, le D' Berthold (^) signala une édition de l'éthique de 1683, avec la comparaison, et il montra que l'exemple avait été employé par Foucher de Dijon en 1695.
Plusieurs des principaux professeurs de l'Allemagne :
(i) Die Leibniz'sche Lehre von der pràstabilitirten Harmonie, Tûbingen, 1882.
(2) Gesch. der PhiL
(3) Htit. de laphil. cartes.
(4) Grundriss der Geschichte der Philosophie. (Dans une édition postérieure à celle de 1866).
(5) Ueber die Grenzen des Naturerkenners. La i^ édition de ce petit écrit, qui a été traduit en français, en anglais et en serbe, parut en 1872 ; nous avons sous les yeux la 6me (1884).
(6) Monatsbericht der KônigU Akad. zu Berlin, p. 561.
MM" Pfleiderer, Eucken et Zeller, prirent ensuite part à la discussion.
Résumons les points établis :
I® Les notes sont bien de Geulincx {^).
2° La première édition complète avec toutes les notes date
de 16750.^
3° Leibniz peut avoir pris connaissance de cette édition. Les années de l'élaboration de son système comprennent la période 1660- 1680. Il traversa en 1676 la Hollande, où il rendit visite à Spinoza peu avant la mort de ce dernier. Il eut aussi l'occasion de s'initier aux écrits cartésiens pendant son séjour à Paris (1672-1676).
4° Leibniz doit avoir connu au moins le nom de Geulincx. En effet, un compte rendu de la physique de Geulincx se trouve dans les Acta eruditorum publicata Lipsiae, (1688, septembre p. 487). Or, les Acta de 1689 contiennent un article de Leibniz. L'on sait du reste que l'érudition de Leibniz était exceptionnelle. Christian Thomasius, son élève, parle de l'éthique de Geulincx dans ses Cautelae, en 17 10, du vivant donc de Leibniz.
5° L'horloge était un exemple souvent employé dans l'école cartésienne, et on pouvait le considérer comme un bien commun. Descartes l'emploie pour expliquer la situation des corps dans sa théorie mécanique (^).
6°. Peu avant de citer l'exemple des horloges, Leibniz
(i) Voir la bibliographie de Geulincx.
(2) Ib.
{3) Nam quemadmodutn oh eodem artifice duo horologia fieri possunt, quae quamvis horas aeque hene indicent, et extrinsecus omnino simitia sint, intus tamen ex valde dissimili rotularum compage constant; ita non duhium est, quin summus rerum opifex omnia illa quae videnms, plurihus diversis modis pçtuerit efficere. Desc, Princ. phiU, IV, § 204. Cf. § 203,
avait reçu une lettre du chanoine Foucher, de Dijon, où le même exemple est rapporté (1695). Cette lettre lui en aura sans doute donné l'idée (^).
7° L'exemple des horloges n'est pas l'exemple de prédilection de Leibniz comme on l'a souvent dit. Il l'abandonne peu après l'avoir employé et semble ainsi l'avoir désavoué (^). Concluons donc que Geulincx a le premier employé l'exemple des horloges dans le sens de l'harmonie préétablie, et que Leibniz l'emploie ensuite pour rendre une idée semblable, sans pourtant le lui emprunter.
Ce n'est pas tout. Dans sa première étude sur Geulincx, publiée en 1882, M' Pfleiderer avait émis l'idée que c'est à Leibniz qu'on doit, selon toute apparence, attribuer le discrédit dans lequel est tombé la philosophie de Geulincx. Leibniz, disait-il, a connu Geulincx, mais bien que sa doctrine ait beaucoup d'analogie avec celle du philosophe néerlandais, et qu'il se soit occupé de l'occasionnalisme, il ne le cite nulle part. Il y aurait donc eu une omission prémé-
(i) Réponse de Mr Foucher à M»" Leibniz (Journal des Savans, T2 septembre 1695). « On vous accordera que Dieu, ce grand Artisan de TUnivers^ peut si bien » ajuster toutes les parties organiques du corps d'un homme, qu'elles soient » capables de produire tous les mouvements que l'âme jointe à ce corps voudra » produire dans le cours de sa vie^ sans qu'elle ait le pouvoir de changer ces » mouvements, ni de les modifier en aucune manière, et que réciproquement » Dieu peut faire une construction dans l'âme (soit que ce soit une machine d'une » nouvelle espèce, ou non) par le moyen de laquelle toutes les pensées et » modifications, qui correspondent à ces mouvements, puissent naître successi- » vement dans le même moment que le corps fera ses fonctions, et que cela n'est » pas plus impossible que de faire que deux horloges s'accordent si bien, et » agissent si uniformément, que dans le moment que l'horloge A sonnera midi, » l'horloge B le sonne aussi, en sorte que l'on s'imagine que les deux horloges ne » soient conduites que par un même poids ou un même ressort. » (Cité par Mr ledrBerthold).
(2) V. à ce sujet la «me étude de Mr Pfleiderer.
ditée, Leibniz n'ayant pas voulu avoir un prédécesseur trop immédiat pour son harmonie préétablie, dont il aimait à se dire l'auteur (*).
Comme on sait, Leibniz se sert de la comparaison des deux horloges pour établir la différence des systèmes métaphysiques sur l'union de l'âme et du corps. Or, il aurait exposé' inexactement l'occasionnalisme en ayant en vue celui qui le premier avait employé cet exemple, afin d'établir une différence facile à saisir entre cette doctrine et la sienne. L'inflexible justice, ajoutait le professeur de Tubingen, qui mesure finalement à la même aune les grands et les petits, ne peut malheureusement voir ici une simple négligence théorique (theorisches Versehen), mais une préméditation déplacée {ungehôrige Absichtlichkeit) (^).
Venant d'un professeur aussi connu en Allemagne, et que les critiques avaient appelé antérieurement le panégyriste de Leibniz (^), cette accusation fut très remarquée. — Bien que favorable à Geulincx, M' Eucken (^) s'élève vivement contre l'assertion que nous venons de citer, et qui est des plus graves pour l'honneur littéraire de Leibniz. Il reconnaît : 1° que Leibniz doit avoir connu Geulincx; 2^ qu'il ne le cite pas, et 3° que l'occasionnalisme a, jusqu'à un certain point, été méconnu par lui.
Mais il ne trouve pas là matière à reproche. Il commence par rappeler que, depuis Aristote, on a toujours reproché
(i) Systema quod produxi primus.
(2) Ppleiderer, Geulincx, etc., p. 30.
(3) A propos de son livre : G. W. Liehniz als Patriot, Stoatsmaun und Bildungstràger, ein Lichtpunkt aus Deutschlands trûhsUr Zeii fût dieGegenwart dargesUlt. Leipzig, 1870.
(4) Man wird in der Geschichie der Ethic Geulincx fortan erheblich hôher stellen mûssen als hislang geschehen ist, (p. 528). R. Eucken, Philos. Monatshefte von C, Schaarschmidt, 1883.
aux grands hommes d'avoir été injustes à Tégard de leurs prédécesseurs, spécialement à l'égard de leurs prédécesseurs et maîtres immédiats, et même de les avoir défigurés dans leurs écrits. Cela s'explique au point de vue psychologique. Les penseurs qui créent ont plus facilement conscience de la différence que de la ressemblance de leurs idées avec les doctrines antérieures, et il est naturel que cette différence soit mise vivement en lumière par eux, précisément à l'égard des auteurs les plus rapprochés de leur époque ('). M'Eucken démontre ensuite que, considéré dans le sens large, le jugement que Leibniz porte sur l'occasionnalisme est juste. Ce dernier peut, il est vrai, avoir exagéré la différence qui existe entre sa théorie et l'occasioimalisme, mais on ne peut d'aucune façon l'accuser d'une mutilation intentionnelle des faits. Les contemporains d'ailleurs ne lui ont fait aucun reproche à ce sujet. Si Leibniz, n'a pas cité Geulincx, on doit l'attribuer à la situation de l'occasionnalisme à son époque. L'occasionnalisme était considéré, dans son ensemble, comme une simple tendance, et quand on citait un nom, c'était Malebranche. Geulincx semble avoir été peu remarqué dans le grand monde littéraire comme penseur original. Enfin, si par le silence de Leibniz, il a été fait tort à Geulincx, il n'y a pas là un motif suffisant pour admettre un oubli calculé. Dans une étude récente. M' Zeller, l'éminent historien de la philosophie, s'est attaché à prouver que l'occasionnalisme de Geulincx pouvait très bien être placé par Leibniz sur la même ligne que les systèmes des autres occasionnalistes. Le grand philosophe allemand ne devait donc rien à Geulincx, et il n'avait pas à le citer comme son prédécesseur. Pour M' Zeller, l'importance de Geulincx réside
(l) EUCKEN, Of. cit., p. 531.
non pas dans sa théorie des causes occasionnelles, mais dans ces parties de son œuvre qui font de lui un parent et un prédécesseur de Spinoza.
Dans le courant de la discussion relative à Leibniz, M"^ Pfleiderer a atténué considérablement ses premières idées, dont on avait d'ailleurs exagéré la portée, tout en maintenant — non sans raison — son interprétation nouvelle de Toccasionnalisme de Geulincx.
Nous croyons pouvoir admettre :
1° Que l'explication donnée par Leibniz de Toccasionnalisme ne peut comprendre le système de Geulincx.
2° Que Leibniz a connu le nom de Geulincx.
3° Qu'il a ignoré que le système de Geulincx se distinguât notablement de celui des autres occasionnalistes.
Les raisons qui justifient les deux premiers points ont déjà été indiquées. A propos du troisième, nous ferons observer que l'endroit où Geulincx se rapproche le plus nettement de Leibniz est précisément l'exemple des horloges. Mais, d'une manière générale, l'exemple d'une ou de plusieurs horloges était si conforme au génie mécaniste du cartésianisme, qu'il se présentait tout naturellement à l'esprit de tous les philosophes de cette école (^). On ne peut raisonnablement supposer que Leibniz, avant d'employer à son tour cet exemple, aura recherché le sens précis qu'il pouvait avoir chez tous les cartésiens qui l'avaient employé.
Du reste, personne à l'origine n'avait remarqué que
(i) Outre les passages où Geulincx cite Thorloge à propos de la comparaison qui nous occupe {Eth.j p. 124, note 19, p. 140, note 48, p. 155, note 7, édit. 1709), il parle de l'horloge comme mécanique et automate, dans l'éthique, p. 289; dans la cinquième dissertation physique, p. 186; dans les Annotata majora, p. 50, et dans la métaphysique, p. 118. — Bontekoe (Philarète) parle également de l'horloge dans deux passages de son traité De motu, p. 14 et p. 18,
Geulincx eût donné à sa comparaison (et à son occasionnalisme en général) un sens caractéristique et original.
De Reus, grand admirateur du talent de Geulincx, et qui avait été étudiant à Leyde, du temps de ce dernier, interprète inexactement le fameux exemple quand il dit : Gelijk iwee uurwerken, evenkonstig van een selvde meester ge^ maakt, om de verdeling der dagen en sonneloop aan te wijsen^ het eene alleen met dï uren te slaan, en H andere met enkelijk te •wijsen, bijde in het selvde stip des tijds, sonder dut sij onderling oorsaak zijn van des eenes of des anderes slaan of wijsen; maar omdat se bijde door gelijke konst en op gelijke wijse fsamen gesteld en geschikt zijn (p. 193). (Comme deux horloges faites avec un art égal par le même maître, pour indiquer la dmsion des jours et le cours du soleil, Tune sonnant seulement les heures, l'autre se bornant à les marquer, toutes deux au même moment, sans qu'elles soient mutuellement la cause de la sonnerie de l'une ou de l'indication des heures de l'autre ; mais parce que toutes deux ont été faites avec le même art et de la même manière). — A la vérité le sens général est exact, mais la traduction fautive prouve qu'on n'avait pas encore fait attention à cet exemple. Enfin les éditeurs ne crurent pas devoir l'imprimer en italique, comme l'exemple du berceau et d'autres passages sur lesquels il y avait lieu d'insister.
Geulincx a-t-il exercé réellement une influence quelconque sur les idées de Spinoza? Quelques auteurs le supposent. « Mille faits dans l'histoire, dit Ritter, rappellent avec une grande force, que la propagation des doctrines philosophiques n'est pas seulement l'œuvre de la littérature, et parmi les faits de cet ordre il faut compter les rapports, impossibles à mé-
connaître, que présentent les doctrines des deux philosophes cartésiens les plus considérables des Pays-Bas > (').
M' Pfleiderer croit à la complète indépendance réciproque des deux penseurs. .11 les compare à deux jets sortis d'une même racine et appelle leurs éthiques des sœurs jumelles, tout en tenant compte des différences qu'elles présentent sous le rapport de la signification et de la valeur philosophiques.
On doit s'en tenir avant tout ici aux faits et aux dates. — Geulincx est né en 1624, mort en 1669, à l'âge de 45 ans, Spinoza naquit en 1632, et mourut en 1677, huit ans après Geulincx. Geulincx habita Leyde de 1658 jusqu'à sa mort. Spinoza habita Rhynsburg, aux portes de Leyde, à partir de 1661 jusqu'en 1664 (*). Or, il y a spécialement entre l'éthique de Spinoza et celle de Geulincx des coïncidences remarquables. La partie générale de l'éthique de Geulincx parut en 1665. L'œuvre de Spinoza, commencée en 1661, comme il résulte de ses lettres, était achevée en 1665, bien qu'eUe n'ait été imprimée qu'en 1677, après la mort de l'auteur. Il semble donc, à première vue, assez difficile d'admettre que ce dernier ait fait usage de l'œuvre du professeur de Leyde. Mais, on doit remarquer que le nom de Geulincx n'était pas tout à fait inconnu à l'époque où Spinoza habitait près de Leyde. Il avait publié plusieurs ouvrages; ses idées avaient été attaquées; plusieurs dissertations avaient été soutenues sous sa présidence. Enfin, parmi ces dissertations, il en est une qui contient en quelque sorte le canevas de la partie générale de l'éthique (^). Or, cette dissertation avait été publiée en 1664. — On doit aussi tenir compte ici de l'avis d'un successeur immédiat de Ruardus Andala : Vixit
(i) RiTTER. Art. Spinoza.
(2) K. Fischer, Gesch. der neuern Phil, 1-2 theil., p. 115 et suiv.
(3) De virtute et frimis ejus propnetattbus, 26. apr. 1664.
— lôg —
ille eodefn cum Spinoza tempore, in vicina urbe Leidensi. Potuit ctifn eo colore amicitiam, et familiaritatem habuisse, quin et ita faotum Ht non est debitandum (^).
C'est là un concours de circonstances que nous signalons, tout en ayant la conviction que l'opinion la plus vraisemblable est celle qui les fait étrangers l'un à l'autre.
Avant de terminer ce chapitre, nous avons encore à nous occuper d'un ouvrage du médecin Bontekoe. Outre ses nombreux écrits sur la médecine, Bontekoe a laissé quelques oeuvres philosophiques, notamment une métaphysique qui parut à Leyde en 1688, trois ans après sa mort, en même temps que la physique de Geulincx. Or, il se trouve que cette métaphysique de Bontekoe semble n'être qu'une rédaction différente de la Metaphysica vera de Geulincx. Comme l'œuvre de ce dernier, la métaphysique de Bontekoe comprend une introduction, une autologie, une somatologie et une théologie. Seulement l'ordre des deux dernières parties a été interverti. De même que chez Geulincx, chacune de ces parties est divisée en petits chapitres appelés « sciences ». L'introduction est également un aditus ad primant scientiam. Les exemples de Geuhncx s'y retrouvent. Le doute est entendu dans le même sens. Dans la première partie, on peut relever presque toutes les idées de Geulincx. Les « sciences » de la théologie sont comme celles de notre philosophe : Deus est pater meus, sed ineffabilis pater, Deus est sapiens, liber et sui juris, etc. Enfin la partie qui chez Geulincx s'appelle somatologie, porte pour titre : Sequentia
(2) DisfuU de unione, § 28, p. 27.
ad physicam magis spectant. La ressembl^pce des deux ouvrages est ici complète.
Voici le tableau des divisions chez les deux auteurs :