XIX. Corpus est palpabile
XX. In eodem loco semper aeque multum est corporis, et idem corpus semper occupât aeque multum loci.
Le texte de Bontekoe pourtant est tout différent; il n'a pas de notes; les chapitres sont quelquefois plus longs, généralement plus courts. Mais on trouve, surtout dans les deux dernières parties, des phrases identiques. Que conclure de là? Il ne peut être question de plagiat fait d'après un manuscrit de la métaphysique de Geulincx ('), puisque la métaphysique de Bontekoe est une œuvre posthume. D'ailleurs Bontekoe était plein d'admiration pour Geulincx; il s'était même fait son éditeur sous le pseudonyme de Philarète. Voici ce qui paraît vraisemblable. Bontekoe, après la mort de son maître, aura rassemblé plusieurs de ses œuvres dans le but de les publier : il a dû avoir des manuscrits de l'éthique ; on sait qu'il avait eu aussi en sa possession un exemplaire manuscrit du Collegium oratorium C). Il avait probablement rédigé, et complété à sa manière, un cahier défectueux du cours de métaphysique, et un éditeur, en le trouvant plus tard parmi les écrits de Bontekoe, l'aura publié comme œuvre de celui-ci (^). Il y a un fait qui paraît confirmer cette supposition. L'édition complète des œuvres de Bontekoe contient, outre les trois traités que nous venons d'analyser, et qui forment le huitième livre, deux autres livres (le quatrième et le sixième) ayant également trait à la philosophie. Le premier de ceux-ci renferme une introduction à la philosophie et quelques notions de métaphysique; le second, une physique ou somatologie. Le huitième livre, qui forme double emploi, peut donc avoir été intercalé par l'éditeur C).
(i) La métaphysique de Geulincx ne parut qu'en 1691.
(2) V. notice bibliogr.
(3) En tout cas ce texte n'a pas été rédigé par Geulincx, puisque les divisions ne correspondent pas aux renvois renseignés dans d'autres œuvres, notamment dans l'éthique (même dans les éditions antérieures à la publication de la métaphysique).
(4) Voir plus loin la bibliogr. de Bontekoe.
Sommaire. — i. Heidanus. — Phflarète (Bontekoe). — Son admiration pour Geulincx. — Poète anonyme. — Andréas Hollebeek. — Flenderus. — Abraham Hazeu. — Antoine De Reus. — Les ministres Van Borrendam, ' Vleugels, de Graav et Spyerd. — Paul Van Thiel. — K. Vermeulen. — Préface du Collegium, — Préface des Annotata, — Antoine De Reus, traducteur de la métaphysique et de la physique, — Les ministres Steenwinkel, Aalstius et Van der Meer. — Epithètes laudatives prodiguées à Geulincx. — IL Geulincx n'est pas accusé de spinozisme à l'origine. — Ruardus Andala, d'abord favorable à Geulincx, ensuite son détracteur. — Willem Deurhoff. — Charles Tuinman. — Thomasius. — Antoine Driessen.
— Zeitungen von GeUhrten Sachen, — Martin Steyaert. — Van den Honert.
— Cornélius Valerius Vonck. — Abraham Wieling. — Bibliotheca Reitnaniana, — Le nom de Geulincx tombe dans Toubli.
Le premier nom à citer parmi les amis du philosophe anversois, est Heidanus que nous avons déjà rencontré dans la biographie.
Le ministre Heidanus, qui appréciait déjà le talent de Geulincx, de son vivant, aura sans nul doute contribué à' faire connaître l'éthique complète, dont il paraît avoir fait grand cas ('). Mieux que personne, en effet, comme l'observe
(i) Quotnodo qui in vilioribus Hbi quondam pîacuit Geulingius, in hisce graiHoribus poterit displicere, vir ubique sibi similis? Déd. de Philarète à Heidanus* (Edit, complète de l'éthique).
Phîlarète, il pouvait recommander cet ouvrage aux théologiens, aux prédicateurs, aux étudiants et en général à toutes les personnes qui le prenaient pour guide de leur vie et de leurs études.
Mais le premier admirateur enthousiaste de Geulincx est Philarète. Pkilaretus (^) est le nom d'un personnage imaginaire que Geulincx, dans son premier traité, fait intervenir comme interlocuteur. Ce nom a été adopté par l'éditeur de l'éthique complète, lequel est Cornélius Bontekoe. Klenderus (^) dit, en effet : Philaretus primus editor (^) non alitis nobis est quam hic ipse noster Bontekoe (*). Il l'appelle non sans raison : Optimus Geulingii disciputus et amicus.
Pour Philarète, Geulincx est le meilleur moraliste qui ait jamais existé. Se trouve-t-il parmi les sept sages, de la Grèce, à Rome, chez n'importe quel peuple depuis le commencement du monde, un philosophe qui décrit la véritable . vertu? Geulincx, nous citons toujours Philarète, est l'auteur d'une morale qui correspond aussi bien aux principes cartésiens qu'à l'Écriture. La nécessité de publier les œuvres complètes de cet homme remarquable se fait vivement
(i) Ibid. Plusieurs éditions de Téthique portent fautivement: Philarethus.
(2) Dans la préface du traité : De passionibus de Bontekoe, qui fait suite à l'éthique de Geulincx. (Éditions de 1696 et de 1709).
(3) L'édition précédente porte Geulingianus, à la place des mots primus editor. '
(4) Cornélius Bontekoe, de son nom patronymique Decker, devait le surnom de Bontekoe (littéralement : vache bigarrée) à l'enseigne de la maison paternelle à Alkmaar. Il fut inscrit, en 1665, comme étudiant à l'Université de Leyde, où il se passionna pour Descartes. Devenu médecin,' il appliqua à l'art de guérir les théories de ce philosophe. U se distingua par ses excentricités ainsi que par son caractère inquiet et remuant. On le trouve successivement à La Haye, à Amsterdam, à Hambourg, à Berlin. Il devint enfin médecin de l'Électeur de Brandebourg. Les éditeurs lui donnent aussi le titre de professeur à Franckfort sur l'Oder. Il mourut à Berlin en 1685, des suites d'une chute faite après un banquet. V. sa biographie en tête de ses œuvres complètes.
sentir. Sous les apparences du cartésianisme, en effet, certains philosophes ressuscitent les impiétés de Vanini, de Servet et se conduisent en athées. S'en tenant uniquement à la physique de Descartes e£ aux mathématiques, ils se moquent de toute métaphysique, de toute logique, de toute éthique, en un mot de tout ce qui distingue Thomme de la brute. Ils vont jusqu'à nier Dieu, prenant le monde pour le vrai Dieu. Us affirment que tout a lieu nécessairement, que les brutes ne diffèrent pas plus de l'homme que le sage ne se distingue de Thomnie vulgaire, que les singes, s'ils étaient instruits, parleraient le langage humain, qu'il n'y a de loi que celle qui est l'œuvre du magistrat. — Mais il ne s'agit pas seulement de combattre les athées, il faut encore mettre un terme aux querelles des théologiens {contentiosa natio). Tu en sais quelque chose, toi, Heidanus, qui as éprouvé les effets de cet Odium theologicum {odium sane acerbissimum), toi qui détestes du fond de l'âme ces disputes : Acerrimas illas lites theologorum quos decet esse pacificos.
La pratique de l'éthique de Geulincx, de celle-là seule, mettrait tout le monde d'accord : Haec sola Ethica quae ex purae justae rationis oraculo veram virtutis naiuram nobis ob oculos posuit, tam in totius Ethnicismi, omnisque ejus in rébus vulgo dictis moralibus jactatae sapientiae opprobium, quant in laudem sacrarum litterarum (^).
On était loin alors de comparer Geulincx à Spinoza :
Frustra hic Spinosae quaeras molimina mentis, ,
dit un poète anonyme. Il est vrai que les idées de Spinoza n'étaient guère connues en ce moment (1675).
(i) Déd. de Phil. à Heidanus.
Le ministre Andréas HoUebeek (*) affirme hautement la supériorité de Geulincx sur les anciens :
Hic sileant Senecae, sileant quoque scripta Platonis Discat Âristoteles, mul^a docendus adhuc.
Ce dernier poème est intitulé : In Ethicam, fundamentis, a quibus hactenus collapsa fuerat, restitutam.
Un autre grand admirateur de notre moraliste est Flenderus (^). Dans la préface à un écrit de Bohtekoe (*), où il explique pourquoi il s'est chargé de la révision de l'éthique de Geulincx, il dit : Hinc a capite ad calcem summa cum attentione Cl. Geulingii — {post Dei Verbum, unice sanctissimum^ et absolute perfectissimum) — incomparabilem fere in hoc scriptorum génère ethicam denuo perlegi...
Cette éthique est incomparable; on peut la placer immédiatement après rÉvangile!
Dans un sixain, le même Flenderus prend à la fois la défense de Geulincx et de Bontekoe :
Morne, Osor Sophiae, quid rodis dentibus atris Magnos Geulingum, Bontecuumque Sophos?
Risor Vîrtutis, rode ungues dente maligno; Nam Sophia et Virtus invidiam superat :
Neutrius poteris Sophiam, nec laedere Famam, nia est vera, volet Fama per ora vîrum.
En lançant dans le monde l'édition publiée par Flenderus
(i) Andréas van Hollebeek, inscrit comme élève sur Valbum de l'université de Leyde en 1664, ministre à Heindric-Ivo-Ambacht en 1677, et à Dordrecht en 1688, mort en 1710. Contemporain de Geulincx.
(2) Johannes Flenderus, professeur de droit et de philosophie à Zutphen, mort en 1755.
(3) Tr, de passionibus.
et Abraham Hazeu ('), le typographe prédit qu'elle ramènera rage d'or sur la terre :
Ibit et indomitam vitae depellet ab orbe Barbariem, castos mores cultumque reducens Âuiea quam quondam viderunt secula terris.
Antoine de Reus (^) déclare avoir traduit l'éthique afin que cette création divine {dat goddelijk schepsel) fût connue de ceux qui ne lisent pas le latin. On y voit, en effet, la raison, cette image de la vertu, dans toute sa céleste beauté : Si hiir (sic) het goddelijk schone deugdbeeld de Rede, of Zedewet konstig na 't leven bebijteld en gesneden door den schranderen en gadelosen Arnold Geulincx.
Après avoir exposé assez longuement ses principes de morale, qui sont semblables à ceux de Geulincx, il déclare qu'après la parole révélée, rien ne peut être imaginé de plus utile, de plus profitable, de plus salutaire pour un chrétien que l'étude de ce petit livre de morale : Mijns eragtens kan 'r, naast Gods geopenbaarde H. Woord, niits (sic) hijlsamer, nutter, en diinstiger (sic) voor een vroom en oprecht kristen bedagt of gevonden worden, als dese hijlsame deugdelessen, di (sic) in dit boukjen begrepen en geleert werden (^).
De Reus nous apprend que ses amis partagent à cet égard son sentiment, et il dédie sa traduction aux ministres Georges Van Borrendam, Jacob Vleugels, Pierre de Graav et Adrien
(i) Abraham Hazeu (Haseu?), autistes Oegeestensis, Un Abraham Haseu fiit inscrit sur Valbum studiosorum en 1663. On trouve également ce nom comme respondens, dans une dissertation soutenue sous la présidence de Geulincx en 1668. (V. bibliogr.)
(2) Antoine de Reus était un contemporain de Geulincx. Il fut inscrit sur Valbum de Leyde le 24 avril 1668, comme élève en droit.
(3) Dédicace de De Reus.
Spyerd ('), qui mieux que d'autres apprécieront cette œuvre que chacun devrait connaître. — De Reus caractérise bien l'éthique de Geulincx par ces mots : renoncement, connaissance de soi conduisant à la connaissance de Dieu. ^
Un poète néerlandais, Paul van Thiil (Thiel), ne veut pas rester en arrière. Dans cette éthique, s'écrie-t-il, se cache un trésor dont la valeur dépasse tout ce qu'on peut imaginer; aussi le nom de Geulincx est-il cité maintenant chez tous les peuples; sa science est vantée à l'autre bout du monde :
Derhalven hoort men nu den naam van Geulings noemen By aile volkeren : en syn geleerdhyd (sic) roemen Âan 's werelds andre zyd . . .
et les Bataves tressent des couronnes à De Reus pour avoir traduit son œuvre. L'athée gît à terre. Les querelles religieuses sont terminées :
So dat nu gans den twist van aile Godsdiinst (sic) zsiktn Uyt is.
K. Vermeulen chante la divine beauté de cette œuvre qui est portée aux cieux sur des ailes d'anges :
De zeden-konst, aanminnig, Godd'lyk-schoon
In 't Rooms-gewaad (2), uit Geulings brein, ten troon
Verheven, en op Hemelsse Eng'le veeren
Gevoerd ...
Passons maintenant aux autres ouvrages.
Dans la préface au Collegium oratorium, le typographe déclare que c'est aux applaudissements des savants {certe non sine magno eruditorum applausu) qu'on publie, après la
(i) Respectivement ministres à Zierikzee, Jirsen, Wijk et Nieuwland. (2) Dans son texte latin.
mort de Geulincx, les œuvres qu'il n'a pu faire paraître lui-même. Il fait appel à ceux qui eurent le bonheur d'étudier sous la direction de ce philosophe. Il rappelle que, d'après leur témoignage unanime, Geulincx se distinguait entre tous par la facilité et la solidité de la doctrine qu'il enseignait vel publice vel privatim.
Les Annotata ad Cartesii principia sont appréciés en ces termes par l'imprimeur Théodore Goris : Huji4S autem dictata cum ad nostras manus pervenissent et nonnulli in Us praeier compendiosam perspicuitatem^ atque utilissimam operis Carte-' siani analysin, singularem judicii soliditatem multis encomiis celebrarent, non potuimus non ea quantivis pretii existimare, et de republica literaria bene mereri volentes a blattis et tineis vindicare.
Quant à la métaphysique, qui est citée partout dans les autres écrits de Geulincx, mais qui semblait perdue, les jeunes gens studieux non moins que les savants, dit l'éditeur, en désiraient depuis longtemps la publication.
C'est dans un but pieux qu'Antoine de Reus a traduit la métaphysique comme l'éthique. L'ingénieux et pénétrant Geulincx a, dit-il, prouvé l'existence d'une divinité suprême par les principes clairs et simples de la connaissance de soi-même, aussi bien que par les œuvres mêmes de Dieu. Voilà donc, s'écrie notre traducteur, cet édifice de la pure vérité. Basé sur un roc, il défiera le temps. Il fera crever l'envie; les méchants dans leur rage y briseront leurs dents.
De Reus observe cependant que la métaphysique et la physique, œuvres posthumes, ne se distinguent pas, ainsi que les ouvrages publiées du vivant de Geulincx, par l'élégance et la netteté du style comme par le facile enchaînement des matières.
L'idée de traduire la métaphysique lui est venue à la suite de ses entretiens avec les ministres Paul Steenwinkel (^) et Jean Aalstius (^).
Pour être complets, citons enfin quelques épithètes relevées çà et là sur les titres et dans les préfaces, les avis aux lecteurs et les dédicaces :
Vir favore tuo atqm laude dignissimus (^). — Prof essor cek" berrimus{^). — AcutissimusQ). — Doctissimus. — Eximius{^).
— Clarissimus Geulincx in ethica sua numquam satis laudanda Ç). — Dialecticorum maximtis (^). — Professer olim dignissimus, hujus philosophiue (Cartesii) propugnator acerri- 7n'us{^). — Vir ut maxitni ingenii ita quoque antiquae pietatisǰ).
— Prof essor LugdunensiSy eheu! magno bonorum omnium, et genuinae sapientiae amantium dolore, e vivis ereptusÇ^). — Verae virtutis ac novo-veteris sapientiae instaurator indefessus ('^). —
(i) Paul Steenwinkel , ministre à Wijk, près Duxirstede, en 1693, mort en 1740; auteur de quelques écrits théologiques.
(2) Jean Aalstius, ministre à Hoornaar en 1678. Professeur de philosophie à Middelbourg en 1709, mort en 1712, a laissé des écrits sur la théologie et la morale.
 tous ces ministres qui s'intéressaient aux œuvres de Geulincx, on peut encore ajouter Nicolas Van der Meer qui avait prêté à Flenderus un manuscrit du traité De passionibus de Bontekoe (publié à la suite de l'éthique, 1696). Nicolas Van der Meer fut ministre dans diverses localités notamment à Otterlo, en 1679, et à Zutphen, en 1694. Il mourut en 1698. JX a composé des poésies religieuses et des pièces de circonstances. Cf. la préface du traité de Bontekoe.
(3) Comp. phys.
(4) Phys. — Eth., 1696.
(5) Comp, phys,
(6) Eth., 1683.
(8) Phys.
(9) Phys.
(10) Eth., dédicace.
(11) Ib.
(12) Eth., 1683.
Verae virtutis ac novo-antiquae sapientiae instaurator fnaximus, cujus ingenii acumen omnes admirantur, quotquot ejus disci^ plinam moralem sine prejudicio ruminarunt ('). — Inter philosopkos et oratores hujus aevi facile primus (*),
Les latinistes du temps employaient volontiers les superlatifs. On doit avouer que pour Geulincx, ils semblent avoir épuisé leur vocabulaire.
Jusque vers la fin du XVII* siècle donc, Geulincx est considéré comme un philosophe cartésien et essentiellement pieux.
De Reus ne soupçonne pas encore qu'on puisse l'accuser de spinozisme. En 1696, il déclare qu'il aurait ajouté à sa traduction de la métaphysique l'excellent discours sur Dieu que le théologien Christ. Wittich avait attaché à sa réfutation de Spinoza, si cet ouvrage n'avait paru déjà en néerlandais. Il joint à son édition néerlandaise quelques petits traités de Geulincx, afin de faire mieux comprendre les principes de Descartes.
Mais voici venir Ruardus Andala (^), le grand détracteur de Geulincx. Andala s'était d'abord montré favorable aux idées de ce dernier (*), mais il n'avait pas tardé à y découvrir
(i) Annot, praecurrentia,
(2) Eth., 1683.
(3) Ruardus Andala (1665-1717), de son vrai nom Ruurd Ruards, avait pris le nom du hameau où il était né, Andlahuizen, près de Burgwerd en Frise. Professeur de philosophie à l'université de Franeker, il était plein d'ardeur pour l'enseignement de l'église protestante et grand partisan de la philosophie cartésienne.
(4) Dans les corollaires de sa thèse de docteur en 1684, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même.
de graves erreurs. S'inspîrant de cette maxime rappelée par les fanatiques de toutes les époques : Veritas vindiciis ^get hoc tempore non minus quant forte unquam ('), il crut nécessaire d'entreprendre une critique complète de notre auteur. Pendant une trentaine d'années, il s'acharna véritablement à la poursuite de ses œuvres, et on peut dire que, par la persistance de ses attaques, il parvint à discréditer complètement sa victime. On ne devait naturellement pas s'attendre à une censure impartiale de la part d'un écrivain qui avait presque toujours en vue l'enseignement orthodoxe de l'Écriture et le pur cartésianisme; mais il put démontrer victorieusement que Geulincx n'était qu'un faux cartésien et qu'il avait de nombreuses analogies avec l'impie Spinoza.
Nous examinerons séparément, dans le chapitre suivant, les écrits d'Andala relatifs à Geulincx.
Andala cite, comme appartenant à l'école de notre philosophe, Willem Deurhoff (^). Il confond donc dans une même réprobation Geulincx et son disciple, lequel renchérit encore au sujet de la négation des causes secondes. Deurhoff refuse
aux créatures toute causalité et toute efficace; on ne peut,
d'après lui, appeler cause que ce qui produit quelque chose de rien (^). Aussi fut-il stigmatisé du nom de panthéiste et de spinoziste.
(i) Examen ethicae Geulingii. Introd. 22.
(2) Haec etiam tractam Pentadis dissert. IV, potissimum indicans impuros rivulos ex Geulingio derivatos quibus W. Deurhoff suos hortos irrigavit- ÂNDALÂ, Examen eth, GeuL, int. 28. Cf. diss. III et IV passim. — Tarn mani/estum vero demonstravi ibidem consensum inter Geulingium et W. Deurhoff ut pateat hune ex illo plurima desumpsisse. ândala, Diss, de unione physica, p. 31.
(3) Deurhoif n'admettait cependant pas toutes les idées de Geulincx. Tako Hajo Van den Honert (1666-1740), qui attaqua vivement Deurhoff, prit la défense de réthique de Geulincx.
Remarquons que Deurhoff (') semble être le seul philosophe qui ait continué les opinions de Geulincx au point de vue purement métaphysique.
En même temps que Ruardus Andala, un certain nombre d'écrivains, tels que Tuinman, Thomasius, Driessen, Martin Steyaert, s'eflforçaient, de leur côté, de réfuter Téthique de Geulincx.
Charles Tuinman (^), ministre à Middelbourg, attaqua Geulincx comme impie et le traita de « compagnon » de Spinoza et des libre-penseurs, dans Touvrage suivant : De liegende en bedriegende vrijgeest, ontmaskert en een Antwoord aan den vermomden Constantius Prudens. Hierbij is gevoegt A. Geulinx, medemaat van B. Spinoza en der vrijgeesten. (Middelburg, 17 15) (^).
Dans son ouvrage : Cautelae circa praecognita jurispruden-' tiae. {Halae Magdeb. 17 10), Thomasius (*) donne aux étudiants en droit des conseils sur diverses sciences. Au chapitre XIV
(i) Willem Deurhoff C1660-1717) naquit à Amsterdam. Il se rattachait par sa mère, Jeanne Senguerd, à une famille de professeurs. Il était, selon les uns, vannier ou menuisier ; fabricant de coffres, d'après les autres. S'étant passionné pour , les écrits de Descartes^ il acquit des connaissances si sérieuses qu'il fut bientôt appelé à donner des conférences philosophiques et théologiquës. Plus tard il devint ministre protestant. Il publia un grand nombre d'ouvrages, entre autres : Beginselen van waerheid en deugd, Âmsterd., 1684 (dont Andala traduit le titre : Principia veritatis et virtutis). — Grondvesten van de christelyken Godsdienst, Amst., 1690 et 1705 (Fundamenta religionis Christianae). — Deurhoff fut toute sa vie un homme très pieux, et en dépit des efforts de ses adversaires, il réimit autour de lui un groupe de fidèles qui s'appelèrent plus tard Deurhovianen,
(2) Le ministre Charles Tuinman, qui vivait dans la première moitié du XVIIIe siècle, est connu comme poète et comme linguiste.
(3) Nous n'avons rencontré cet ouvrage dans aucune bibliothèque. Nous le citons d'après Van der Aa, Biogr. woordenboek,
(4) Christianus Thomasen ou Thomasius, jurisconsulte né à Leipzig (1655- 1728). Ses Cautelae eurent plusieurs éditions en latin et en allemand.
intitulé : Cautelae circa studium etkicum, il dit que Téthique
de Geulincx est vivement recommandée par beaucoup de
gens, comme pieuse et conforme aux principes de Descartes.
11 met ses lecteurs en garde, d'une part contre les subtilités,
difficiles à comprendre, que contient cette œuvre, d'autre
part contre ses tendances, qui aboutissent, sans qu'on s'en
doute, au spinozisme. Il y relève le principe : là où je ne
puis rien, je n'ai rien à vouloir, et il remarque que cette
doctrine est incompatible avec la liberté et la responsabilité
de l'homme (').
Antoine Driessen, le célèbre théologien polémiste (*), écrivit la préface d'un ouvrage qui porte ce titre singulier : Kort begrip der Geuliaensche zedekonst, opgestelt door Kepotyrannos Germanus, met de aenmerkingen van den Heer Cartesius Christianus : voorgestelt aen H oordeel van den Hooggeleerden en wijd beroemden Heere Antonius Driessen, professor in de Godtgeleertheit te Groningen; onder wiens aenspraek aen den Autheur dit geschrift H licht ziet. Te Groningen, 1722 (In-4°, 59 PP')- — Analyse sommaire de l'éthique, accompagnée
(1) Valde quidetn a tnultis commendari ethica Arnoldi Geilingii (sic) tanquam pia et genuine Cartesiana, sed cavenda tamen erit quant maxime studioso sapientiae tanquam inaniter subtilis et obscura, et tandem in Spinosismum insensibiliter quasi desinens. — Vide praefationem ad eam nescio cujus Philarethae, opusculum hoc eximie commendantum» Subtilitatem cape ex excerptis hisce de doctrinis ejus potioribus in tractatu de quatuor virtutibus, (Suit une analyse du premier traité de réthique). — Vides quam insensibiliter in Spinosismum ducaris : i. e. quod omnia fiant necessario ex necessitate infinitae et unius subtantiae, unde omnis spontaneitas et imputatio destruitur. At vero annon ex hoc : UBI NIHIL valeo,nihil VOLO idem sua sponte sequitur. An si homo nihil agit nec patitur, sed solus Deus omnia agit et imprimit, habere poteris serium virtutis et peccati conceptum? Et quo modo Deum liber obis a causa peccati? ut alia contradictoria ex his Geulengii subtilitatibus necessario fluentia omittam, p. 225, note i.
(2) Antonius Driessen (1684-1748) devint en 1717 professeur de théologie à Groningue. Il fut mêlé à toutes les controverses religieuses de son temps.
de remarques. Cet opuscule contient un grand nombre d'extraits de Geulincx et tend à prouver que sous une belle apparence, se cachent des analogies avec les stoïciens et les spinozistes. Le titre mentionne deux noms d'auteurs, dont l'un est censé avoir fait le résumé de la doctrine de Geulincx, et l'autre les nombreuses remarques qui y sont ajoutées. Ces deux pseudonymes semblent se rapporter à la même personne, un théologien que Driessen, dans sa préface, considère comme un collaborateur. Driessen déclare que dans sa jeunesse il a tenu l'œuvre de Geulincx en haute estime, mais que les écrits d'Andala et une étude attentive lui ont ouvert les yeux. Il ne veut cependant pas décider si cette morale aboutit à une extrême impiété et à un athéisme complet, ni affirmer que la doctrine des stoïciens et celle des spinozistes sont en général identiques. Il n'en rejette pas moins ce traité, qui est un écrit impie.
Un article des Neue Zeitungen von Gelehrten Sachen (^), qui nous fait connaître l'ouvrage précédent, contient quelques réflexions sur Geulincx. On sait, y est-il dit, combien est estimée par beaucoup de gens, cette éthique qui a été traduite en néerlandais par Ant. de Reus. Pendant longtemps on ignorait que cet ouvrage renfermât quelque chose de dangereux {das was gefàhrliches in dem Bûche stecke); mais Ruardus Andala lui a enlevé son masque, en y découvrant les principes fondamentaux de Spinoza et des stoïciens.
Plusieurs années auparavant déjà, Martin Steyaert (^), professeur de théologie à Louvain et censeur des livres, avait parlé avec mépris de Geulincx et donné un avertissement aux catholiques qui commençaient à le prendre pour
(i) Leipzig, ao 1723. Novembre, p. 868.
(2) Martin Steyaert (1647-1701), célèbre théologien de Louvain, recteur magnifique en 1688 et en 1695.
guide : Quatuor taies (virtutes cardinales) jam inde agnovit Antiquitas; videlicet Prudentiam, Justitiam, Fortittidinem et Temperantiam; quas et ipsa Scriptura {Sap. 8) his nominibus désignant : Sobrietas, Prudentia, Justitia^ Virtus. Alias ttescio quas illis substitutum ivit Apostata quidam fidei et HUjus AcADEMiAE in sua Ethica : maie et futiliter; at pejus illum etiam Catholici cceperunt aemulari. Maneant immoti cardines, ut ne ostium ipsum in discrimen veniat (').
Cependant quelques rares écrivains prirent la défense de réthique. Ainsi Van den Honert (^), dans son ouvrage : De veris Dei mis, déclare qu'il fait grand cas de cette éthique, bien qu'elle soit attaquée avec la dernière violence.
Cornélius Valerius Vonck, dans sa préface (1746) à la seconde partie de VApologeticus d'Abraham Wieling (^), oppose en ces termes, aux détracteurs de Geulincx, l'opinion de Van den Honert : Geulingii auctoritatem, ex quo pag, 182,
(i) Theoîogiae practicae Aphorismi Lovanii in Majori Theologorum collegio ad disputandum propositu — (Pars tertia, De jure et justitia, no 2. Dans le tome 4 des Opuscula de Martin Steyaert, Louvain, 1703). C'est Paquot qui nous apprend qu'il est bien réellement question de Geulincx dans ce passage. — L'ouvrage de Steyaert nous a été communiqué par la bibliothèque universitaire de Louvain.
(2) Tako Hajo Van den Honert (1666- 1740) fat ministre dans diverses localités, notamment à Amsterdam (1698) où il résida 36 ans. Son ouvrage principal, que nous venons de citer (De veris Dei viis), porte pour titre en néerlandais : De waarachtige wegen die God met den mensch hotid, uit een vast grondbeginsel door hulp van de ingeschapene openbaring Gods afgeleidt en H zamen geschakelt, La première partie fat publiée en 1695. Autres éditions ; 1703, 1730 (avec développements), 1742.
(3) Abrahami Wieling, jurisc. et antec, Nubes Testium, sive Apologetici pars altéra, Opus posthumum Edidit et praefationem adjunxit Cornélius Valerius Vonck. Trajecti Viltorum, Apud Herm, Besseling, bibliop,, 1746, In-80. — Un exemplaire de cet ouvrage se trouve à la bibliothèque Casanatense à Rome. Nous en avons obtenu communication par l'entremise de M' Van Loo, ministre de Belgique, à Rome*
183 ('), nonnulla adscribuntur, si quis coniemiui habeat, pr opter heterodoxiae suspicionem ; opponimus ei celeberrimi Honerti Patris verba, in libro vernacule edito de veris Dei vus € Cl. Geulingius, ait, cujus Ethicam magni fado, quamvis » hoàit a quibusdam arrogantia tumidis censoribus, et nasutulis » haeretificibuSf atrocissimis calumniis proscindi vulgo soleat. »
Relevons enfin (^) un jugement sur Téthîque de Geulincx (édit. de 1691), qu'on trouve dans le Catalogus bibliothecae theologiae {Bibliotheca Reimaniana. Hildesiae, 1731, p. 11 25) : Novum plane çondidit hic auctor systema ethicum — cotnmendandum omnino a brevitate, perspicuitate, soliditate, et exquisita partium connexione, Absit tamen ut istud omnino prorsus vocare culpa dicere velimus, Multa in eo sunt nova, paradoxa et a vulgari philosophorum et theologorum consuetU' dîne aliéna, qualia sunt p. 34 de diabolo philosophico (^). Cependant, chose étrange, à propos du reproche de spînozisme, on ne met pas en question l'orthodoxie de Taûteur.
Mais ces opinions favorables à l'œuvre de Geulincx, perdues dans des ouvrages divers, restèrent sans écho, et aucun écrivain ne songea à les développer en publiant une réfutation sérieuse des critiques de Ruardus Andala. A partir de l'époque de la mort de ce dernier (1727), le silence se fait peu à peu sur le nom du philosophe anversois, et, pendant de longues années, il n'est guère cité que pour mémoire parmi les pâles satellites de Descartes et de Spinoza.
(i) Le passage cité par Wieling porte ce titre : Arn. Geulincks, De bono sut praemio» Il est extrait de Téthique, Traité I, Sect. II, § 11. Adminiculum Humilitatis. C'est l'alinéa : Debetnus nos habere mère négative ad Beatitudinem nostram ... nom facile est decipi a propria sua concupiscentia. (Pp. 224-227, édit. 1709). Wieling n'admettait cependant pas toutes les opinions mentionnées dans son ouvrage. (V. la préface de Corn. Vonck).
(2) D'après Mr Gôpfert : Geulincx' Ethiches System, p. 28.
(3) Eth,, p. 350. De diabolo seu pertinacia.
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