PORTRAITS, MADONES ET TABLEAUX D'AUTEL
I. Les portraits. — II. Les madones et les saints. — III. L'Adoration des Bergers et des Mages ; la Visitation et la Résurrection,
L était juste de consacrer la plus grande partie de cette étude aux fresques de Ghirlandaio : c'est là qu'est sa véritable grandeur; mais nous ne pouvons pas oublier que son œuvre considérable contient aussi un nombre imposant de tableaux. En dresser une liste complète est chose presque impossible, non seulement parce que plusieurs ont disparu, mais aussi à cause du problème, souvent insoluble, de leur authenticité : lui qui donnait à ses élèves pour consigne de ne refuser aucun travail, si humble fût-il, laissait assurément sortir de son atelier bien des tableaux auxquels il n'avait pas même touché ; on y peut reconnaître encore la manière du maître,
non sa main. Est-il bien nécessaire d'en passer l'interminable revue, et de discuter, pour chaque cas en particulier, dans quelle mesure on y trouve la pensée ou le style de Domenico? Non sans doute, surtout si l'on pense à l'extrême monotonie des sujets qui y sont traités. Mieux vaut donc classer ces tableaux par catégories, d'après leur genre, en s'arrêtant seulement sur ceux où la personnalité de l'artiste s'affirme dans quelque détail de composition ou d'expression.
Le groupe le moins nombreux, mais non le moins attachant, des petits tableaux de Ghirlandaio, est celui des portraits. Le peintre qui a su rendre avec tant de fidélité et de vie, dans ses grandes fresques, les traits de ses contemporains, avait dû en faire d'abord des études très poussées, comme celle de Giovanna degli Albizzi, si heureusement sauvée du naufrage (pi. p. 129); justement parce que ces esquisses étaient plus portatives, elles se sont trouvées plus exposées à la destruction. Le beau portrait de la collection R. Kann nous est donc doublement précieux, pour sa valeur propre, pour le charme délicat qui se dégage de ce
jeune profil si digne et si chaste, et aussi comme témoin des essais par lesquels cet artiste consciencieux se préparait à reporter avec une hâte fiévreuse, mais d'une main sûre, les images de ses contemporains sur la matière humide de la fresque l ; ce n'est pas seulement, dans ce genre, le morceau le plus intéressant et le plus authentique que nous ayons conservé de Ghirlandaio : c'est une pièce unique.
Une tête de jeune fille, vue de trois quarts, tournée vers la droite, d'un caractère moins accuse sans doute, mais dont l'ovale gracieux et le regard candide sont d'une pureté et d'une jeunesse charmantes, est exposée sous le nom de Ghirlandaio à la Galerie nationale, à Londres. L'attribution est fort vraisemblable, si l'on considère l'étroit rapport qui unit cette figure à la visiteuse de sainte Elisabeth, dans la Naissance de saint Jean, et à la première jeune fille debout à gauche dans le Miracle de saint François, à la Trinité (pi. p. 73) : c'est bien la même coiffure, la même attitude, la même facture aussi, notamment dans la façon de rendre les reflets de la chevelure blonde. Enfin, on y retrouve assez exactement, moins la direction du regard, le type de beauté virginale que l'on admire dans les plus charmantes Madones du peintre,
1. J'ai discuté ci-dessus, p. il 7-1 20, les problèmes relatifs à ce portrait.
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dans son Adoration des Bergers et dans son Adoration des Mages; on est donc fondé à regarder cette fine et suave physionomie de jeune fille comme exprimant l'idéal féminin le plus volontiers caressé par le maître.
Cette douce figure ne paraît pas avoir séduit M. Berenson, qui ne lui a pas accordé de place dans sa liste des œuvres de Ghirlandaio l, tandis qu'il y admet le portrait de femme, appartenant à M. George Salting, qui est exposé à la Galerie Nationale de Londres. Une inscription placée à gauche du buste nous avertit que le modèle s'appelait Costanza de' Medici, femme de Gianfrancesco de' Gaetani2. Si curieuse que soit cette physionomie qu'alourdit une mâchoire disproportionnée, presque bestiale, il ne m'est possible d'y reconnaître le style de Ghirlandaio, ni dans le bout de paysage aperçu par les fenêtres, ni dans le coloris, ni dans le modelé des chairs ou la facture des cheveux. Et je ne serai guère moins sceptique en ce qui concerne le beau profil de femme de la collection Dreyfus ; la tête sans doute s'écarte moins de la manière de Domenico, — ou de David, —
1. The Florentine painters of the Renaissance (1904), p. 117.
2. C'est du moins ce que je crois comprendre, l'inscription étant à peu près inintelligible : Ghostanza de Medicis Ioanfrancischus (sic) Domini Francici (sic) de Ghaetanis uxor. Cette incorrection même n'est pas de nature à inspirer beaucoup de confiance; les inscriptions latines mises par Ghirlandaio dans ses tableaux sont plus soignées.
mais le dessin épais du buste, avec l'attache franchement incorrecte du bras, sans parler de l'exécution plus que sommaire de la robe, — le modèle, contrairement au précédent, est en grande toilette, — ne permettent pas de trouver ici les caractères auxquels nous ont habitués les portraits du maître. L'incertitude n'est guère moindre si nous passons aux portraits d'hommes. Il n'y a pas à s'arrêter au portrait de la galerie Barberini, souvent attribué à Masaccio, et pour lequel le nom de Ghirlandaio a été prononcé fort inconsidérément. M. Berenson voudrait lui faire honneur du n° 1 163 du Musée des Offices, porté sur les catalogues comme portrait de Verrocchio par Lorenzo di Credi ; mais cette attribution ne me paraît justifiée par aucune œuvre similaire d'une authenticité certaine, car il ne me semble pas possible de reconnaître ce caractère au portrait de jeune homme de Londres (Galerie Nationale, n° 1299) !. Il ne reste donc, dans ce genre, que deux œuvres où nous puissions reconnaître, avec beaucoup de probabilité, pour ne pas dire plus, la main de Ghirlandaio2, deux tableaux qui ont d'ailleurs plus d'un rapport entre eux, puisque dans l'un et dans l'autre un horizon assez étendu sert de fond à un portrait
1. M. Berenson dit d'ailleurs que ce portrait de Londres a été en tout cas repeint.
2. Un portrait d'homme conservé à Berlin (coll. Hainauer, n° 4) est attribué à David; cf. VArte, t. III (1900), p. 119.
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d'homme qui tient un enfant près de lui : l'un est la propriété de M, Robert Benson, à Londres, l'autre se voit au Louvre.
Le tableau de la collection R. Benson est connu sous le nom de Portrait de Francesco Sassetti et de son fils. La figure principale, vue en plein de face, me semble peu expressive et peu caractéristique : la tête est couverte d'un bonnet; à sa gauche l'enfant, un garçonnet assez grand, lève les yeux vers son prétendu père; leur attitude est donc toute différente de celle où nous avons vu les mêmes personnages dans une des fresques de la chapelle Sassetti (p. 83). L'identification ne paraît reposer sur aucune preuve solide : l'homme en qui l'on voudrait reconnaître F . Sassetti est beaucoup moins âgé que ne l'était en 1485 le fondé de pouvoirs de Laurent de Médicis, mais l'enfant n'est pas sensiblement plus jeune. Il est donc prudent de ne pas chercher dans ce tableau une étude préparatoire, même inutilisée, en vue des fresques où Sassetti devait figurer. En tout état de cause, c'est un morceau fort intéressant u
Il pâlit cependant à côté du portrait du Louvre,
1. Le fond du tableau, représentant un large fleuve bordé de collines, avec une ville fortifiée à droite, rappelle à la fois le paysage de la Vocation des Apôtres à la chapelle Sixtine, et celui d'une des fresques de la Trinité (pi. p. 57.) Il se rapproche de ce dernier surtout par les fortifications qui s'avancent jusque dans le fleuve.
dont il pourrait être un premier essai : le profil du bambin, beaucoup plus jeune dans ce dernier tableau, son geste et son regard levé forment comme le trait d'union entre les deux œuvres; mais le vieillard du Louvre est infiniment plus expressif, et aussi plus laid que l'autre (pi. p. 137). Nulle part, dans toute l'œuvre de Ghirlandaio, nous n'avons rencontré pareille trogne bourgeonnante; nulle part non plus, il ne nous a été donn^- d'étudier un plus savoureux mélange de réalisme et de grâce. Car visiblement l'artiste s'est complu ici à accentuer le contraste, à peine entrevu dans le tableau de la collection Benson, entre la décrépitude du vieillard et le mignon profil du petit garçon, dont les longues mèches blondes frisées s'échappent en abondance de son petit bonnet rouge. L'homme regarde l'enfant avec indulgence; il s'efforce d'esquisser un sourire sans grâce, tandis que le petit blondin examine le nez du vieillard avec un intérêt où se devine plus de surprise encore que d'effroi; la jolie petite main potelée, gentiment tendue vers l'épaule, traduit l'affection qui unit ces deux êtres si différents, sans doute un grand-père et son petitfils, et cela donne au groupe une vie, un mouvement même, que nous ne trouvons guère dans les portraits de ce temps, généralement figés dans une attitude un peu raide. Cette considération, jointe à la fermeté de l'exécution et à la finesse des modelés, me porte à croire que ce tableau appartient
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à la dernière période de l'activité du maître, à l'époque où, même en se jouant, il faisait éclater dans ses moindres fantaisies le plein épanouissement et la sûreté de son talent vigoureux.
Parmi les sujets' les plus fréquemment commandés à Ghirlandaio comme tableaux d'autel, figurent en première ligne les Madones : la Vierge tenant sur ses genoux l'enfant divin, et entourée d'un nombre variable de saints et d'anges. Nous en connaissons, au bas mot, une demi-douzaine qui ont des chances pour être de la main de Domenico lui-même, et il n'est pas sans intérêt d'assister au développement de ce sujet traditionnel dans l'œuvre de l'artiste, depuis ses débuts jusqu'à sa pleine maturité — évolution tout extérieure, qu'il faut suivre dans le décor et le groupement des personnages, nullement dans l'expression du sentiment religieux.
Les Madones les plus simples sont sans doute les plus anciennes, témoin la maladroite fresque de Brozzi (voir ci-dessus, p. 30-31). Les deux tableaux de Sant'Anna, à Pise, aujourd'hui conservés au Museo Civico de cette ville, doivent être de peu
Phot. A. Giraudon.