LA CIVILISATION FLORENTINE AU QUINZIÈME SIÈCLE
I. L'orgueil d'être Florentin; le goût de la magnificence et le sens artistique ; le peuple, les artistes et les mécènes ; faible influence de l'humanisme sur l'art. — II. Le sentiment religieux : le paganisme; le réalisme. Ghirlandaio interprète accompli de sa génération.
HIRLANDAIO est, avec Botticelli, l'expression artistique la plus brillante du tempérament florentin dans le dernier quart du quinzième siècle; il en est même, à certains égards, l'image plus fidèle et plus complète, au moment où Florence s'abandonnait avec sécurité à la joie et à l'orgueil de son épanouissement splendide, avant l'invasion étrangère, avant la dictature mystique de Savonarole. Ce fut une heure peut-être unique dans l'histoire de l'art moderne, que celle où la conscience de la félicité
présente et de la beauté de la vie n'était obscurcie par aucun doute, troublée par aucune inquiétude, par aucun idéal inaccessible. Ne semblait-il pas que l'on fût en possession de la formule définitive du bonheur, grâce à une savante combinaison du bien-être matériel avec les plus pures satisfactions intellectuelles?
Ce que Ghirlandaio reflète excellemment, c'estia culture moyenne du peuple et de la bourgeoisie de Florence. Botticelli, outre ce que sa personnalité artistique possède de fort particulier, fait songer à ce qu'il y avait déjà de princier dans l'entourage de Laurent le Magnifique; il est presque le peintre officiel d'une cour naissante. Dans cette cité démocratique, au milieu de ces marchands enrichis, il se distingue par une sensibilité raffinée, par un art élégant, curieux de combinaisons rares, notamment dans l'agencement des lignes onduleuses et dans la conception de ses symboles imprécis. Il demande des inspirations aux humanistes, et plusieurs de ses œuvres paraissent modelées sur quelques strophes célèbres d'Ange Politien; il ne se détourne, sur le tard, de l'idéal classique et païen que pour revêtir l'habit du pénitent, pour épouser les enthousiasmes des Piagnont, et se frapper la poitrine, au moment où retentissent les menaces du moine visionnaire.
La carrière de Ghirlandaio est plus unie, sa physionomie plus tranquille : il ne fut ni quintes-
sencié, ni versatile, ni ambitieux; du moins ne semBle-t-il pas avoir eu d'autre ambition que celle de peindre, satisfait de traduire toutes les visions du monde extérieur, qui se dessinaient au fond de ses yeux merveilleusement limpides, sans curiosité troublante, fidèle à la pure tradition du peuple florentin, chrétienne de nom, réaliste de fait. Car, depuis le temps déjà lointain de Dante, la préoccupation du surnaturel et de l'infini avait cessé de tourmenter ses compatriotes ; ceux-ci s'étaient allègrement lancés à la conquête de toutes les réalités de ce bas monde, puissance, richesse, plaisir.
Les assauts répétés, incessants, livrés par tous les partis à la citadelle du pouvoir, remplissent l'histoire intérieure de Florence depuis le milieu du treizième siècle jusqu'au second tiers du quinzième : toutes les classes de la société avaient savouré au moins un jour l'ivresse de gouverner — c'est-à-dire d'humilier et de ruiner le maître de la veille, — Gradi et Popolani) Arts majeurs et Arts mineurs, Popolo grasso et Popolo minuto, sans oublier les artisans du dernier ordre, en marge des corporations établies, ces Ciompi) ces
va-nu-pieds qui furent un instant maîtres de la Seigneurie (1378). Un peu las peut-être de ces perpétuelles révolutions qui, à la longue, se ressemblaient désespérément, le peuple florentin connut, à partir de 1434, grâce à Cosme de Médicis, le régime de stabilité, avec des apparences démocratiques, auquel il aspirait confusément. Le principe de liberté était sauvegardé, ainsi que toutes les institutions qui passaient pour en être la garantie; rien de ce qui se voyait au grand jour de la place publique n'était changé. Les partisans de l'oligarchie, naguère triomphante avec les Albizzi, étaient frappés, exilés, réduits à l'impuissance; Cosme s'appuyait ouvertement sur le parti populaire : celui-ci pouvait-il demander plus? Il avait le gouvernement de son choix, qui flattait ses passions, qui chatouillait son orgueil, et qui lui donnait le sentiment d'être un grand peuple. Un succès diplomatique comme celui de Cosme, qui parvenait, en 1439, à réunir à Florence le concile des Églises romaine et grecque, faisait passer sur bien des irrégularités constitutionnelles. Au reste, à ce régime de tyrannie hypocrite, Florence et l'Italie durent un bienfait réel, quarante ans de paix et de sécurité, célébrés à l'envi par tous les historiens, à commencer par Machiavel. A partir de 1480, Laurent de Médicis, autocrate moins dissimulé que son aïeul, parce qu'il était plus sûr de la docilité de son peuple,
devint l'arbitre de la confédération des États italiens, l'aiguille de la balance, selon l'expression consacrée. N'était-il pas beau alors, n'était-il pas glorieux d'être Florentin?
Ce sentiment d'orgueil trouvait sa justification dans la puissance effective que cette ville tirait de sa richesse. La prospérité commerciale, qui déjà inquiétait Dante au début du quatorzième siècle et lui faisait regretter la simplicité des générations disparues, atteignit son maximum au milieu du quinzième siècle. Les fortunes réalisées par ces marchands de laine et de soie, par ces teinturiers, par ces banquiers surtout, s'élevaient à des chiffres fantastiques; par le seul jeu de son crédit, Cosme de Médicis put empêcher une guerre que les Vénitiens et le roi de Naples s'apprêtaient à lui déclarer : il fît le vide d'argent autour d'eux. Le soin de sa popularité lui avait d'ailleurs appris l'art de ne pas toujours réclamer son dû, et de donner libéralement : jamais il ne trouvait qu'il dépensât assez. Son petit-fils Laurent, à l'heure où il devenait le chef de la famiile, évaluait à 663,755 florins les sommes consacrées par son aïeul et son père à diverses constructions et largesses de tout genre; et il ajoutait cette remarque : « Plusieurs penseront peut-être que cet argent serait mieux dans notre caisse; pour moi, je suis d'avis que ces dépenses sont l'honneur de notre maison, et que ce capital a été bien employé. » Giovanni Rucellai
notait dans ses Souvenirs qu'il y a un plaisir plus grand que d'amasser de l'argent : c'est de le dépenser. Avec de pareilles dispositions, ces gros bourgeois florentins étaient devenus d'admirables mécènes : toute la ville profitait de leur richesse ; le peuple entier jouissait de leur fortune.
Il en jouissait d'abord par la pompe extérieure des fêtes publiques, auxquelles pouvaient subvenir ces rois de l'argent. Les chroniques florentines et les mémoires sont remplis de descriptions où nous voyons énumérées toutes les splendeurs des solennités civiles ou religieuses, réceptions de princes, tournois, combats d'animaux, repas de noces, bals, spectacles divers, où l'ingéniosité des inventeurs rivalisait avec la prodigalité des bailleurs de fonds. L'éclat de ces fêtes est un des traits dominants de la vie florentine au quinzième siècle. Mais plus que le luxe étalé journellement dans la rue et les sommes qu'il représentait, ce qui nous intéresse ici c'est que le peuple entier prenait ainsi le goût de la magnificence. Doué comme il l'était d'un sens artistique très sûr et d'un esprit critique fort aiguisé, il savait faire la différence entre la profusion indiscrète et un habile emploi de ressources atteignant à la beauté : il exerçait une sorte de contrôle sur tous les embellissements de sa ville, et ne restait insensible à aucune manifestation d'art. Les monuments, privés ou publics, dont il surveillait la construction ou la décoration,
excitaient sa légitime curiosité. Lorsqu'en 1489, on jeta, au cœur de la ville, les fondations d'un palais dont les seules dimensions promettaient une merveille, un certain Tribaldo de'Rossi fit revêtir de leurs plus beaux habits ses deux enfants, — l'aîné, un garçon, avait quatre ans, — et les conduisit sur le chantier qui venait de s'ouvrir; il prit le jeune Guarnieri sur ses épaules et lui fit jeter dans les fondations une petite monnaie avec quelques fleurs, en lui disant : « Tu t'en souviendras? » Ainsi le grandiose palais Strozzi, devant lequel se sont arrêtées tant de générations d'admirateurs, ne s'est pas élevé sous les yeux d'un peuple distrait, indifférent aux entreprises artistiques qui restent la gloire de Florence.
Au milieu d'une pareille société, on s'explique sans peine la large place occupée par les artistes : ce n'étaient pas des étrangers, appelés à grands frais du dehors, pour satisfaire le caprice de quelque mécène. Issus du peuple même, ils trouvaient leur voie et s'approchaient de la perfection grâce à l'intérêt dont leurs efforts ne cessaient d'être entourés. Le grand mérite des Médicis, des Rucellai, des Tornabuoni, des Strozzi, sans parler de la Seigneurie, de la Fabrique du Dôme et de certains couvents, est d'avoir fourni à un Donatello, à un Brunelleschi, à un Masaccio, à un Luca délia Robbia et à vingt autres, l'occasion et le moyen de réaliser des œuvres où s'affirmât leur génie; mais
leur sentiment, leur inspiration, leur style étaient puisés directement dans la conscience de ce peuple. Il ne faut pas que la gloire dont sont parés ces grands noms fasse illusion sur la condition réelle de ceux qui les portèrent, artisans modestes, travailleurs assidus, dont la « bottega » accueillait les commandes les plus humbles; Ghirlandaio n'en refusait aucune, voulant que personne ne quittât sa boutique sans avoir satisfaction.
Les mécènes eux-mêmes, d'ailleurs, ces bourgeois parvenus presque subitement à la fortune, restaient en intime communion d'idées avec ces artisans populaires : entre Cosme de Médicis et Donatello les relations étaient empreintes de cordiale familiarité, sans rien qui ressemblât à de la déférence chez l'artiste, à de la protection chez le banquier homme d'État. C'est parce que le menu peuple sentit toujours Laurent très accessible, très près de lui par les goûts et les sentiments, que le « Magnifique » put jouer impunément au potentat. Dans cette société, où il n'y avait pas d'autre aristocratie que celle de l'argent et du talent, régnait une charmante simplicité démocratique.
Il convient cependant de remarquer que la classe des artistes conservait un caractère un peu différent de celle des autres intellectuels. Tandis que les lettrés, philosophes et humanistes, recrutaient des disciples nombreux et enthousiastes dans les rangs de la bourgeoisie riche, l'artisan ne
tu
<1 H Pi O Ph
participait guère à cette culture supérieure. Le cas d'un Léon Battista Alberti, à la fois artiste et humaniste, poète et architecte, est à peu près unique dans la Florence du quinzième siècle, et la fantaisie d'un Botticelli, allant demander des inspirations à la mythologie classique et à la littérature, reste également une exception1. Les artistes florentins ne sont, au temps de Laurent de Médicis, ni des érudits ni des archéologues. Sans doute ils visitent Rome pour la plupart, et là ils méditent les leçons que leur donnent les ruines de la ville
i. Je ne sais si l'on en pourrait citer d'autres exemples; l'histoire de Persée et d'Andromède (aux Offices) et les Noces de Thétis et de Pelée (au Louvre) par Piero di Cosimo sont d'un peintre déjà sensiblement plus jeune que Botticelli et Ghirlandaio. Les représentations des Sciences et des Vertus personnifiées appartiennent à la pure tradition médiévale. En ce qui concerne Ghirlandaio, il n'y a pas à tenir compte des petits panneaux de la galerie Colonna, à Rome, représentant l'enlèvement des Sabines (Cavalcaselle, VII, p. 462), car il s'agit là d'une attribution dépourvue de toute vraisemblance ; on les rapproche maintenant des panneaux de Piero di Cosimo aux Offices (voir Lafenestre et Richtenberger, Rome ; les musées , les palais, etc., 1905, p. 173-174). Il serait très intéressant de mieux connaître les fresques que Ghirlandaio fit pour une villa de Laurent de Médicis, « lo Spedaletto » , près de Volterra, et qui retraçaient des scènes de l'histoire de Vulcain, avec beaucoup de nus, affirme Vasari; il n'en reste plus, paraît-il , que des traces insignifiantes (Crowe et Cavalcaselle, éd. allemande, III, p. 249, note 74). Vu la rareté des nus dans l'œuvre de Ghirlandaio, il s'agirait là d'une composition d'exceptionnelle importance. Jusqu'à plus ample informé, je crois utile de faire des réserves sur l'attribution de ces fresques à Ghirlandaio.
io LES MAITRES DE L'ART
éternelle : c'est pour eux une occasion d'affermir dans leurs œuvres cette tradition antique que, dès 1260, Nicolas de Pise avait renouée en étudiant les sarcophages chrétiens des premiers siècles. Mais cela ne les empêche pas de rester invariablement fidèles à l'unique inspiration que leur fournisse la conscience de leur génération : l'inspiration religieuse. Ce sentiment religieux, dont ils sont les interprètes, est d'une nature trop particulière pour que l'on puisse se dispenser de l'analyser et de le définir; c'est d'ailleurs une question qui domine toute étude sur l'œuvre d'un maître comme Ghirlandaio, dont l'activité ne s'est exercée que dans un cercle assez restreint de l'iconographie chrétienne.
Le christianisme apparaît partout dans la vie italienne du quinzième siècle, non seulement sur son terrain naturel, dans les églises et les couvents innombrables qu'enrichissent des trésors d'art, mais dans toutes les manifestations de l'activité sociale, dans le palais public, dans la corporation, dans la famille. Les lettres et les mémoires du temps montrent quelle place tenaient les formules
GHIRLANDAIO il
de pieuse exhortation, de résignation, de dévote prière dans le langage familier, dans la conversation de tous les jours : c'était le début, la conclusion, la ponctuation nécessaire de la moindre entreprise, du plus fugitif propos. Une portion assez notable de la vie s'écoulait dans les églises '. La fête de saint Jean, leur patron, était pour les Florentins l'occasion de réjouissances qui absorbaient pour ainsi dire toutes les autres; car si, dans une famille, on prévoyait un mariage, on en retardait la célébration jusqu'à la fin de juin, pour que toutes les fêtes particulières se confondissent avec celle du protecteur de la ville. Si l'emblème de Florence était le lis rouge, l'écusson du peuple portait la croix. Les corporations rivalisaient de zèle en commandant aux meilleurs sculpteurs, Donatello, Ghiberti, Michelozzo, Verrocchio, les statues d'apôtres 6u de saints qui décorent les quatre faces d'Or San Michèle. Les riches particuliers, qui se faisaient élever de nobles palais, ne lésinaient jamais pour décorer une chapelle, voire même la façade de l'église de leur quartier. De nombreuses confréries se réunissaient pour chanter des Laudi, et le seul théâtre qu'eût alors Florence, celui des Sacre Rappresentazioni^ était, toutes proportions gardées, le pendant très exact
I. Voir sur ce point curieux le chapitre vi de M. Dejob, La Foi religieuse en Italie au quatorzième siècle^ Paris, 1906.
de nos mystères; Laurent de Médicis ne dédaigna pas de composer un de ces édifiants récits dialogues, qui fut représenté en 1489 par la confrérie de Saint-Jean-1'Évangéliste, à laquelle appartenaient ses fils1. Les humanistes même les plus férus de poésie profane étaient pour la plupart des chrétiens respectueux, quelques-uns des hommes d'une piété exemplaire. Le rénovateur de la philosophie platonicienne, Marsile Ficin, avait l'âme d'un mystique, préoccupé par-dessus tout de concilier le christianisme avec la doctrine de Platon. Comment donc de modestes artisans, qui vivaient du travail de leurs mains, auraient-ils appliqué leur talent à représenter d'autres sujets que ceux qui répondaient à des habitudes d'esprit aussi générales?
Seulement, il faut se hâter d'ajouter que ce christianisme n'avait plus de racines dans les cœurs; malgré la persistance de certaines habitudes religieuses, c'est un peuple d'épicuriens que Savonarole entreprit de ramener à la discipline des Écritures. Par une évolution qui se préparait dès le milieu du quatorzième siècle, l'âme italienne s'était peu à peu laissé envahir par un sentiment de satisfaction, de bien-être et d'orgueil : à la notion du péché et de la déchéance, qui tiennent l'homme éloigné de Dieu, s'était substituée l'idée de la no-