Ricordanze di Bartolommeo Masi, Florence, 1906; p
blesse de l'homme, — qui le rapproche de son Créateur, — de la force suffisante qu'il porte en lui pour satisfaire des appétits infiniment respectables, et de la félicité réservée aux virtuosi, aux habiles, qui savent tirer de la vie terrestre toutes les joies qu'elle peut procurer. Les perspectives de béatitude éternelle étaient passées au second plan. D'ailleurs, le respect du dogme, la fidélité aux formes extérieures du culte restaient absolues : un Luigi Pulci, dont l'impertinence osait tourner en ridicule les discussions des théologiens, apparaît parmi les Florentins comme une exception peut-être unique, qui contristait et inquiétait ses amis, et au premier rang de ceux-ci Laurent le Magnifique.
Mais, s'il n'y eut jamais rupture avec le dogme, il est clair que la foi n'était plus l'inspiratrice des pensées ni des actions. Rien n'autorise à supposer que Cosme de Médicis n'ait pas obéi à un besoin de recueillement réel quand il se retirait pour quelques jours, ou quelques semaines, au couvent de Saint-Marc ; mais on est autorisé à dire que ces pieuses retraites ne l'empêchaient pas de diriger ses affaires privées, et celles de la république, d'après des principes indépendants de l'Évangile. Une mère de famille dont les lettres nous permettent d'apprécier les solides vertus domestiques, Alessandra Macinghi, parle sans trouble de la nécessité où elle se voit de jeter à la rue de vieux serviteurs devenus inutiles, qu'elle ne peut donc
songer à nourrir, et elle ajoute dévotement : « Dieu y pourvoira. » Un honnête marchand, Goro Dati, qui n'avait pas eu moins de trente rejetons de cinq femmes mortes successivement à la peine, a noté soigneusement dans ses Ricordi les dates où la mort avait visité sa maison, — car la plupart des enfants suivaient de près leurs mères, — et il accorde tout juste à ses victimes un souvenir résigné : « Que la volonté de Dieu soit faite ! » Mais il s'étend complaisamment sur les contrats et les marchés avantageux qu'il a conclus. Et que dire de cet autre, Paolo di ser Pace, qui lègue à ses fils les trésors de son expérience en un recueil de préceptes où, après un édifiant préambule, il les met en garde contre certaines tricheries, auxquelles il leur recommande pourtant de recourir si c'est eux qui doivent en profiter !
Pour ce peuple, le christianisme n'était donc qu'un vernis léger, auquel on tenait d'autant plus qu'il était moins gênant. La piété même prenait les formes les plus inattendues; L. B. Alberti explique le plaisir qu'il prend à se trouver dans le Dôme de Florence par de curieuses raisons : la majesté des lignes, à la fois robustes et élancées; la température égale, qui permet d'y chercher un refuge contre les ardeurs de l'été aussi bien que contre les rigueurs de l'hiver; le parfum de l'encens, la suavité des chants, toutes choses qui constituent une émotion, non pas même intellectuelle,
mais purement sensuelle. Vers le même temps, Giovanni Rucellai écrivait cette méditation d'un admirable paganisme sur la douceur de sa destinée :
« Je vais, moi, Giovanni Rucellai, rappeler ici les grâces infinies que m'a accordées notre Seigneur Dieu... et c'est d'abord de m'avoir fait naître créature raisonnable et immortelle, tandis qu'il eût pu faire de moi une bête mortelle, privée de raison ; en second lieu, je dois lui rendre grâce de m'avoir donné la vie dans un pays soumis à la véritable foi du Christ,... tandis que j'aurais pu naître turc, maure ou barbare, et j'eusse été perdu sans remède; puis je le remercie de m'avoir placé en Italie, la plus noble et la plus digne contrée de la chrétienté, et dans la province de Toscane, que Ton tient pour une des plus belles d'Italie, et dans la ville de Florence, qui est réputée la plus digne et la plus douce patrie que renferme, non seulement la chrétienté, mais l'univers entier. Je lui rends grâce encore de m'avoir donné la santé... et d'avoir favorisé mon trafic au point que je me trouve aujourd'hui à la tête d'une belle fortune, en pleine prospérité, jouissant d'un grand crédit;... et je dois encore le remercier de m'avoir fait naître de bonne race, de sang noble, et de m'avoir accordé une belle famille de sept enfants, deux garçons et cinq filles, qui ont tous fait de beaux mariages. Et je n'oublie pas de le remercier encore
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de m'avoir fait vivre à l'époque présente, que les gens bien informés tiennent pour la plus grande et la plus glorieuse qu'ait connue Florence depuis sa fondation... l. » Ce type charmant de bourgeois florentin n'a plus rien à demander à son Créateur : il se sait en possession du bonheur parfait; il est son propre dieu. Or, ce sentiment de quiétude et de satisfaction orgueilleuse était alors général2.
Dans ces conditions, quelle pouvait être l'attitude des artistes en face des sujets sacrés qu'ils étaient appelés à traiter? Pour eux, ces belles histoires avaient surtout un inappréciable avantage, celui d'être aisément comprises par tous; mais le caractère divin leur en échappait complètement. Le temps était loin où un Giotto s'efforçait d'exprimer le sens exact d'une scène de l'Ancien ou du Nouveau Testament, ou de la vie de saint François, en donnant à chaque physionomie, à chaque geste, comme à l'ensemble de la composition, un accent de gravité dramatique; l'émotion poignante que fra Angelico réussissait à peindre sur les traits des personnages groupés autour du Calvaire ne se retrouvera plus dans la seconde
1. G. Marcotti, Un mer cante flore ntino e la sua famiglia nel secolo XV, Florence, 1881; p. 44-47. Et la litanie continue encore pendant trois pages.
2. On le trouvera exprimé en toutes lettres dans une des fresques les plus célèbres de Ghirlandaio à Sainte-Marie-Nouvelle; voir ci-après, p. 126.
moitié du quinzième siècle : le sentiment biblique fait de plus en plus défaut, et cette lacune est surprenante quand il s'agit d'hommes dont le but semble avoir été d'entretenir ou même d'exciter le zèle religieux.
Ce fut précisément le cas du meilleur écrivain ascétique du temps, Feo Belcari, dont la « Représentation » d'Abraham etd'Isaac ramène le célèbre épisode de la Genèse aux proportions d'un drame de famille, qui se déroulerait chez d'honnêtes et pieux cultivateurs : la joie que provoque la délivrance d'Isaac est naïvement traduite, en manière de dénouement, par un ballet rustique, qu'accompagnent des cantiques. Une Représentation anonyme du Jugement dernier souligne encore mieux l'impuissance de ce peuple à se hausser jusqu'à la poésie grandiose d'une pareille scène. Dans le prologue assez développé qui précède le drame d'Agar et d'Ismaël, on voit un père qui amène au spectacle ses deux jeunes fils : l'un est doux, pieux, docile, autant que son frère se montre indiscipliné, fantasque, avide déplaisir et de luxe; mais l'épilogue nous fera voir le mauvais fils contrit et corrigé par l'exemple des malheurs d'Ismaël. C'est tout un petit drame moderne, assez agréable malgré sa puérilité, qui sert de cadre au drame biblique ; à mesure que celui-ci s'étrique et se rapetisse à la taille du public pour lequel il est conçu, les menus détails de la vie contemporaine y pé-
nètrent avec une liberté croissante : dans le temple de Jérusalem, où doit prêcher le Christ, on assiste à une querelle entre commères qui se disputent les bonnes places, et échangent des propos dépourvus d'aménité; ailleurs, c'est une scène de buveurs, un dialogue entre paysans madrés, une consultation médicale. Ainsi le réalisme envahit la poésie sacrée, et en bannit l'émotion religieuse. Une évolution identique, et procédant du même état d'esprit, s'accomplissait dans la peinture. Les artistes continuaient à donner aux personnages sacrés l'expression de pureté, de grâce et d'innocence qui leur convient; beaucoup plus rarement ils leur prêtent des passions violentes, car ces optimistes accordent toutes leurs préférences aux scènes de charme et de douceur; mais cette expression est par-dessus tout humaine : l'auréole qui encadre les têtes est la dernière trace de leur caractère divin. La préoccupation de faire vrai devient la principale, et l'artiste s'applique à adapter la scène qu'il représente aux sentiments, à l'imagination, au goût et aux mœurs de ses contemporains; le seul idéal de beauté dont s'inspire ce réaliste est cette grâce aimable et facile, et cette élégance raffinée, qui prévalaient dans la conception de la vie. Si l'on ajoute que le peintre n'oubliait pas, bien entendu, de faire valoir son adresse technique et même sa virtuosité, on se rendra compte de l'importance et du nombre des
obstacles qui s'opposaient à l'expression naïve et sincère de l'émotion religieuse.
Telles nous apparaissent, dans leurs lignes essentielles, les dispositions intellectuelles et morales du peuple florentin dans le dernier tiers du quinzième siècle, avant les bouleversements qui se succédèrent à partir de 1494. L'interprète le plus fidèle de cet état d'âme, dans la peinture, fut Ghirlandaio.