CHAPITRE PREMIER
Il faut insister sur ses jeunes années, parce qu'elles sont remplies de merveilles , et qu'il fut un enfant prodigieux. Mais surtout, le sort voulut que son éducation fût contraire au sens de sa nature, et pourtant qu'elle le pénétrât jusqu'aux moelles. Lorsque l'homme, succédant à l'adolescent, s'efforcera de rejeter ce qui n'est pas lui-même, le duel entre les deux forces opposées commencera; et ce sera la crise de sa vie.
De sa première enfance, on conserve des souvenirs qui ont plus qu'une valeur anecdotique, s'ils servent à montrer son extraordinaire précocité. Né le 29 juin 1798, il était l'aîné de la famille. Son frère Carlo, plus jeune d'un an, sa sceur Paolina, furent ses compagnons naturels, ses confidents, ses amis: quand les liens de l'amitié vien-
nent renforcer ceux du sang, c'est chose exquise. Le soir, à l'heure où les parents les croyaient endormis ; ou le matin, lorsque Taube éveille les petits, Giacomo racontait à Paolina et à Carlo de belles histoires qui les tenaient bouche bée. Non pas des histoires vite finies, de celles que les auditeurs connaissent bientôt par cœur, et qu'ils redemandent pour le plaisir de retrouver leurs propres émotions; mais des romans véritables, qui se poursuivaient d'un jour à l'autre, quelquefois pendant plusieurs semaines; avec des intrigues suivies, et des caractères empruntés au réel. Le tyran Amostante, c'était Monaldo Leopardi, le père ; Lelio la tête dure, qui ne comprend jamais rien, et qui est toujours battu, c'était Carlo ; Filzero le beau parleur, orné de tous les mérites, chargé de toutes les gloires, c'était Giacomo. ' A cette vive imagination s'ajoutait une sensibilité frémissante. Toute parole dure ou grossière le faisait souffrir ; il s'enfuyait, quand on grondait quelque domestique, ou qu'on donnait un ordre avec sévérité ; et pareillement, les propos vulgaires des valets, entendus par hasard, le mettaient hors de lui ; il avait de redoutables accès de colère, qui épouvantaient son entourage. La musique produisait sur lui une impression profonde ; elle agissait sur ses nerfs jusqu'à les troubler. Le premier soir où on le conduisit au théâtre, il s'évanouit.
Avec cela, rien d'un solitaire ou d'un rêveur ; il éprouvait le besoin, au contraire, d'agir et de commander; il avait une idée très nette de sa supériorité, et ne perdait aucune occasion de la manifester. Si les enfants jouaient à la messe — Paolina étant promue pour la circonstance à
la dignité de diacre — Giacomo officiait. S'ils jouaient à la bataille,. Giacomo était le vainqueur. Il distribuait aux combattants les noms des héros grecs et romains, se réservant le rôle d'Achille ou d'Enée. Il ne consentait à être battu que dans un cas : lorsqu'il s'agissait de la guerre civile. César, même victorieux, lui faisait horreur, parce qu'il était le tyran. Il préférait être Pompée, et mourir pour la république. Quelquefois, ces luttes héroïques se terminaient par un triomphe. Giacomo, toujours Giacomo, montait sur la charrette qui servait à transporter les plantes du jardin ; frère et sœur, cousins et cousines, étaient les licteurs et les esclaves : Carlo, humilié, se vengeait en insultant le triomphateur. Mais celui-ci, beau de dédain et d'orgueil, l'appelait vil bouffon.
Il fut d'abord sous la férule de l'ancien précepteur de son père, don Giuseppe Torres: ceci n'est pas une formule, puisqu'une férule véritable rappelait à l'ordre les écoliers turbulents. Il reçut ensuite les leçons d'un abbé Sanchini, qui lui enseigna le latin, mais épuisa vite son savoir avec un tel élève ; à l'en croire, il n'eut plus besoin de maître à partir de l'âge de dix ans. Le fait est qu'à suivre le développement de son intelligence, on est pris d'admiration et presque d'épouvante.
Il a soigneusement gardé — et déjà l'on sent ici le futur homme de lettres, l'auteur qui attribue à tout ce qui sort de sa plume une valeur — ses premiers manuscrits ; et même, il en a dressé le catalogue, sous un titre où le moi s'étale : Index des productions de moi, Giacomo Leopardi, à partir de 1809. En 1809, donc, il écrit quantité de compositions italiennes de sujet varié ; notamment un Dis-
cours pour le Dimanche des Rameaux, et trois Oraisons en l'honneur du glorieux apôtre saint Barthélémy. Puisdes sonnets : les uns d'inspiration classique comme La* mort d'Hector^ La tempête de la flotte troyenne, Scipion part de Rome ; les autres d'inspiration pastorale ; celui- ci pour une première messe ; celui-là sur des bouts rimes. Puis des fables ; des vers « berneschi » Contre la soupe : l'inspiration burlesque revient souvent dans ces poésies du premier âge ; des vers « sciolti », pour célébrer La liberté romaine défendue du haut du Capitole; des « canzoni » et des « canzonetté » ; un poème sur le Paradis terrestre^ et une manière d'épopée en trois chants sur les Rois mages. Ainsi donc, il n'a pas encore onze ans et il est capable de traiter tous les genres, et de manier les mètres les plus difficiles et les plus variés. N'oublions pas l'œuvre dont il était le plus fier : la traduction des deux premiers livres des Odes d'Horace ; il note qu' « un peu plus du premier livre est rendu dans le mètre même de l'auteur ».
Mêmes exercices pendant les années qui suivirent; même maîtrise de l'italien et du latin, de la prose et de la poésie ; même attitude d'écrivain précoce : on peut voir encore à Recanati des pages entières qu'il a recopiées en imitant les caractères d'impression, pour se donner l'illusion que son manuscrit était déjà un livre. Chaque feuille est ornée d'un bel encadrement; et Tins* cription latine qui accompagne ces chefs-d'œuvre n'est pas moins orgueilleuse que celle de tout à l'heure : Haec de meo ingenio primordia dicendi Jacobus Leopardi exaravi: voilà les prémices de mon talent. Des odes, des
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épigrammes; un poème épique même, Caton en Afrique^ qui contient des vers de tout genre et de toute mesure y des dissertations morales ; des prières ; des résumés^ d'histoire; des traductions : il est possédé d'une vraie fureur d'écrire. Il compose une poésie pour offrir celle qu'il vient de composer; il en compose même pour s'excuser de n'avoir rien produit pendant un mois.
Il est heureux de faire parade de son savoir; lamour de la gloire, qui sera un des principes les plus constants de sa vie morale ,.a|)paraît déjà comme un des traits les plus marqués de son caractère. La gloire, pour le moment, ce sont les éloges des amis et des proches ; c'est la lettre de l'oncle de Rome à qui l'on a envoyé le poème des Rois Mages, et qui se déclare tout émerveillé ; ce sont les compliments reçus à l'occasion des académies qui se tiennent de temps à autre dans la maison des Leopardi. On y donne^ en effet, des séances publiques. Giacomo lit ses œuvres; on l'interroge sur les matières qu'il a étudiées ; il brille. Ou bien il examine lui-même ses cadets : en 1810, nous le voyons qui pose à Paolina des questions sur la syntaxe latine. Ou bien encore il rédige des ^compositions. Carlo a avoué plus tard que Giacomo se hâtait de traiter tous les sujets, de sorte que les autres n'avaient plus qu'à les recopier; et que même il avait inventé un système de signes pour souffler les réponses. Nous avons le détail de la plus solennelle de ces réunions, qui eut lieu le 20 juillet 1812. On avait fait imprimer le programme des thèses que les deux frères auraient à soutenir contre tout venant, et des questions auxquelles ils auraient à répondre, aussi bien en latin qu'en italien. Il y
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avait trente propositions de métaphysique, trente cas de morale, trente problèmes de physique et de chimie, trente définitions d'histoire naturelle ,1e tout suivant la meil* leure méthode scolastique.Ils savaient tout ce qu'on pouvaitsavoir, et bien davantage, ces étranges petits docteurs.
Cependant Giacomo n'est pas satisfait. Malgré les compliments qu'il reçoit, il sent que quelque chose manque à sa gloire: une tragédie. Sans tragédie, point de réputation littéraire achevée. Certes, il est fier de tant de poésies qu'il a composées ; il vient encore d'écrire un recueil d'épigrammes, originales ou traduites ; et il l'a fait précéder d'une belle dissertation sur le genre et sur son histoire : le mérite n'est pas mince. Mais quoi ? Dans la hiérarchie des genres, celui qui tient la première place , c'est la tragédie. Il le sait bien, puisqu'il l'a lu dans les livres. Les lauriers des auteurs tragiques l'empêchent de dormir.
La Vertu indienne le tente d'abord. Puis il l'abandonne pour revenir à un sujet classique, Pompée en Egypte. Matière admirable ! Cette fois, plus d'hésitation ni de retard; la pièce est écrite. Pompée battu à Pharsale par César, et obligé de fuir devant lui, se réfugie chez le roi d'Egypte Ptolémée. Celui-ci lui fait bon accueil, et met à la disposition du vaincu son royaume et ses troupes. Mais Théodote, confident de Ptolémée, et Achilla, confident de Théodote, forment le projet d'assassiner Pompée, malgré la volonté de leur maître; et ils l'assassinent, en effet, dans la coulisse. Les gardes entraînent Pompée, explique l'auteur; on entend des bruits d'épée derrière la toile. Arrive César; mais au lieu de féliciter les trai-
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très, il se désole amèrement de ce que les destins contraires l'aient empêché de pardonner à son rival, comme c'était son intention. D'action, il n'y en a guère ; la pièce est une suite de monologues et de dialogues de ton . oratoire ou mélodramatique. Mais la formule classique est appliquée avec habileté ; les vers sont faciles ; un beau caractère est tracé, celui de Ptolémée, qui ne cède pas à rintérêt, et reste fidèle à Pompée dans le malheur; la tragédie n'est pas plus mauvaise, à tout prendre, que celles de beaucoup de contemporains, qui n'ont pas la jeunesse pour excuse. Lorsqu'il eut terminé ce chef-d'œuvre, Giacomo vint l'apporter à son père — qui lui-même avait commis le péché de tragédie — avec une belle lettre en français, langue du théâtre et langue des élégances :
Très cher Père,
Encouragé par votre exemple, je ai entrepris d'écrire une Tragédie. Elle est cet que je vous présent. Je ne ai pas moins profité des vôtres œuvres que du vôtre exemple. En effet il paroit dans la première des vôtres Tragédies un Monarque des Indies occidentelles, et un Monarque des Indies orientelles paroi t dans la mienne. Un Prince Roïal est le principal acteur du seconde entre les vôtres Tragédies, et un Prince Roïal soutient de le même la partie plus intéressant de la mienne. Une Trahison est particulièrement l'objet de la troisième, et elle est pareillement le but de ma Tragédie. Si je sois bien ou mal réussi
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£n ce genre de poésie, ceci est cet que vous devez juger. Contraire ou favorable que soit le jugement, je serais tousjours
Vôtre très humble fils,
Jacques.
Le comte Monaldo, père de Giacomo Leopardi, est un original. Il s'est peint au naturel dans une Autobiographie pleine de saveur.
Il a. dit comment il était resté orphelin de très bonne heure et comment il avait reçu une éducation déplorable ; sept ans passés à apprendre par cœur les règles de la grammaire latine ; trois ans à s'initier à la rhétorique : rien de plus. Maître de sa fortune, il se hâte de la dépenser par vanité. Il veut un train de maison qui impose à ses compatriotes ; il commande de belles cérémonies à l'Eglise pour qu'on mesure sa munificence au nombre des cierges qu'il a brûlés. On demande sa sœur en mariage ; mais le prétendant exige huit mille écus, et tout de suite : il les donne royalement ; il est obligé de les emprunter à des usuriers, et ;de faire de nouvelles dettes pour combler la première. L'histoire de son propre mariage vaut un poème. Il s'éprend d'une contessina Teresa, qui n'est pas insensible à sa flamme. Par timidité, par sottise, il déclare dans une compagnie quHl ne l'aime pas ; et la demoiselle, vexée, le laisse pour compte. Sur ce, on imagine pour lui une union raispja*nable avec une Bolonaise qui a toutes les qualités, ^auf
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da-beattté et la j'eunesse. Il prépare ses . noces la mort dans Tâme; d'autant plus que son futur beau^-père ne •pourra lui donner, vu la dureté des temps, que la moitié -de la dot promise. En ces tristes conjonctures,: sa seule ressource est d'écrire à sa fiancée une lettre anonyme : que Monaldo Leopardi se mariera par point d'honneur, mais sans ainour. On rompt L'affaire et on lui présente ;sans vergogne la note des frais : pour le dommage causé •au trousseau de la jeune fille, à cause du changement de mode, ci, 400 écus; pour une bonne ^supplémentaire, engagée pendant le séjour du fiancé à Bologne, ci, 12 écus; pour un habit de voyage confectionné à la fiancée sur la demande du fiancé, ci, 65 écus. Ainsi de suite». Tout compté,, le mariage manqué lui coûta une petite fortune : six mille écus. Enfin, il voit devant lui, à •l'église de Recanati^ sa patrie, la jeune Adélaïde Antici; il Tadmire, il l'aime, il la demande, ili'obienten six jours.
Monaldo est l'homme le plus attaché du monde à' toutes les institutions du passé. Il se complaità constater, par i'arbre généalogique qu'il fait dresser, l'ancienneté de sa famille. Il aime jalousement sa ville; il lui semble qu'il •n'en est pioint de plus belle, ni de pilus digne qu'on y demeure toujours. Il ne craint aucune comparaison, fûtjce avec Paris ou avec Rome ; il n'y a que Macerata, la cité voisine, qui le préoccupe et qui l'irrite,. parce qu'elle ^met la prétention de rivaliser avec Recanati. Il professe pour -les nouveautés du siècle une horreur profonde ; il hait les écrivains impies qui prétendent parler au nom 'de la raison; elle lui paraît fausse, absurde et pernicieuse. Il pratique la religion la plus formelle et la plus
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cérémonieuse. Fidèle sujet du Pape, il considère toute doctrine de liberté politique comme une hérésie.
Ory c^est le moment où T Italie donne au monde l'admirable exemple d'une nation qui renaît par sa propre volonté. La voix de ses littérateurs la réveille et l'excite ; Alfieri, avec une sorte de rage, compare la gloire de la Rome ancienne à son avilissement et dédie ses tragédies toutes brûlantes de patriotisme « au peuple italien futur ». Parini fait de la satire une leçon de moralité. D'autres, moins illustres, comme Andréa Rubbi ou Galeani Napione, combattent l'usage des langues étrangères, et préparent à leur façon, avant l'union des Etats, l'unité des esprits.
Alors éclate la Révolution française. Elle semble d'abord étouffer le sentiment national qui s'affirme : nos armées conquièrent tout le pays, imposant nos institutions, nos habitudes, et même notre langiiei Mais elles apportent en même temps l'idée de liberté : et l'Italie s'en empare, pour la proclamer comme un droit. Tous doivent être libres, disent les Français; donc, pensent lés Italiens, l'Italie doit être libre. La force des principes nouveaux vient s'ajouter a celle de la tradition. Lorsqu*en 1799, les Français battus se retirent, le désir d'une nationalité indépendante se trouve fondé en raison.
Tout cela, Monaldo voudrait l'ignorer. Il n'a d'autre patrie que Recanati; l'Italie ne l'intéresse pas. Il ne connaît la Révolution que par les pamphlets anti-révolutionnaires, et par les prêtres émigrés qu'il reçoit dans sa ' maison. Les Jacobins sont pour lui comme des diables. Lorsqu'ils poussent l'audace jusqu'à marcher
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contre les Etats romains, il fait chanter un triduum pour arrêter leurs progrès ; puis il offre au Pape un tribut dé trois cents écus par an, aussi longtemps que durera la guerre ; il arme à ses frais son frère pour servir dans les milices. Les milices pontificales s'enfuient devant les envahisseurs ; et le 11 février 1797, les Français entrent à Recanati. Le 15 passe à travers la ville le général Bonaparte avec son escorte. « Je ne le vis pas ; et pourtant j'étais sur son passage dans le palais communal : mais je ne voulus pas me mettre à la fenêtre, parce que je jugeai qu'un honnête homme ne devait pas faire à cette canaille l'honneur de se lever pour le voir ».
Les réquisitions multipliées, voire une condamnation à mort à laquelle il n'échappa que par la fuite, ne le réconcilièrent pas avec les Républicains. La domination napoléonienne ne lui fut pas moins odieuse ; et il prit le parti de se retirer complètement des affaires publiques. Les bruits de la vie vinrent mourir aux murs de sa maison ; il se cantonna dans le culte du passé ; il devint la réaction faite homme. Il éleva ses fils pour des jours meilleurs ; dans la haine de la France; dans l'horreur des nouveautés religieuses et politiques ; soustraits à toutes les influences extérieures ; prisonniers.
Ce n'est pas un homme inintelligent. Il aime les let* très : il compose, outre ses tragédies, nombre d'études d'histoire locale; il gardera sa vie durant le goût d'écrire. ■Ce n'est pas un méchant homme ; il chérit ses fils, en dedans, et sans trop oser le montrer : on trouve dans sa correspondance plus d'un passage où la tendresse se trahit, en dépit des précautions qu'il prend pour sauve-
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garder Tautorité et la majesté paternelles. Mais il appartient à la race très commune des hommes qui, n'étant ni mauvais ni stupides, sont capables de faire beaucoup de 3nal, et d'en laisser faire davantagç^ Car leurs vertus demeurent inactives, tandis que leurs défauts agissent. De tous ceux que possédait Monaldo, le plus excusable •en apparence, le plus dangereux en. réalité, était la •confiance qu'il avait dans l'infaillibilité de sa raison. Elle lui paraissait si admirable, qu'il s'attribuait naïvement le •droit à toutes les tyrannies : « Il me semble que le désir •d'imposer mon opinion n'est pas de l'orgueil, mais bien plutôt amour du juste et du vrai; j'ai toujours cherché de bonne foi des gens qui me fussent supérieurs ; et j'ai trouvé des personnes sages, des personnes savantes, des personnes expérimentées ; mais des esprits parfaitement conformés et exempts de toute tache, j'en ai trouvé fort peu; et d'ordinaire, à un moment donné, ma raison ou ^eut-être mon amour-propre m'ont dit : Tu penses et tu vois mieux qu'eux... J'ai cherché en moi même le point
faible de ma raison, et je ne l'ai pas trouvé »
A vrai dire, sa domination ne put s'exercer qu'en tsecond. Née dans une famille moins riche que celle de Leopardi, Adélaïde Antici, sa femme, connaissait mieux la valeur de l'argent. Elle demanda des comptes^ quelque temps après le mariage, et s'aperçut que la ruine menaçait. Monaldo, pour réparer les pertes que l'affaire de Bologne lui avait causées, s'était lancé dans des spéculations au moins hasardeuses. Il avait acheté une quan* trté' énorme de blé, escomptant la hausse : la baisse vint; il dut vendre son blé à vil prix. Ainsi vont les choses.
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'pensait-il : un faquin qui a deux écus de capital peut devenir millionnaire en pratiquant l'usure, tandis qu'un noble qui se mêle de commerce se perd à coup sûr. Il se lança dans une entreprise agricole : rien de plus facile que de cultiver un vaste territoire dans la campagne romaine, et d'en tirer de gros bénéfices. Malheureusement la fièvre tua les colons ; et ce fut une nouvelle source d'amertume et de dettes. Alors Adielâïde Antici prit le gouvernement de la maison. Elle' força son mari à subir un conseil judiciaire, à remettre ses pouvoirs aux mains d'un administrateur, à abdiquer ; et elle régna. Elle régna pour reconstituer la fortune des Leopardi ; ce fut sa tâche. Tous durent se plier à son autorité despotique. En apparence, même train de maison, pour ne pas donner prise aux médisances des voisins ; en réalité, l'économie la plus stricte fut la loi. Plus de dépenses ; plus de fêtes ; plus de distractions ; les plus légitimes lui parurent superflues. Son pouvoir accru, l'âpreté de l'épargne, la lutte entreprise pour désintéresser péniblement les créanciers, la fierté même de la victoire, accentuèrent les défauts naturels de son caractère ; de vigilante, elle devint tracassière ; de sévère, rude. Sa physionomie même, passée la jeunesse, prit une expression dure et virile. A comparer son portrait à celui de •Monaldo, c'est elle qui a l'air d'être l'homme.
La religion se mêla étrangement à son intérêt ; l'ascétisme favorisa son économie. Sa maison fut organisée 'Comme un couvent. Les plaisirs coûteux et les plaisirs coupables ne firent plus qu'un pour elle ; les effusions lui parurent des dépenses. Cette mère n'aima point ses
enfants avec son cœur ni avec sa chair ; elle vit en eux des âmes qu'il fallait préparer à la vie future, sans les chérir. Jamais un sourire, ni une caresse. L'un d'eux s'oubliait-il jusqu'à vouloir l'embrasser, elle 3e rejetait en arrière avec répulsion. Elle brûlait leurs lettres, si aux formules -de politesse ils ajoutaient un mot plus tendre. C'est à peine s'ils osaient lui demander des nouvelles de sa santé. Femme redoutable, contre laquelle s'élève le triple témoignage de son mari, de sa fille, de son fils : le témoignage de son mari, lorsque Monaldo, rappelant ses souvenirs, songe avec mélancolie qu'il l'a épousée contre le gré de ses parents, et que Dieu l'en a puni : « Dieu )), écril-il, « dans l'amplitude de sa miséricorde ne pouvait m'accorder une compagne plus sage, affectueuse et pieuse, que cette bonne épouse. Vingt-six années de mariage déjà écoulées n'ont pas démenti un seul instant sa conduite irréprochable et admirée de tous ; et cette femme forte, appliquée uniquement aux devoirs et aux soins de son état, n'a jamais connu d'autres volontés, d'autres plaisirs ou d'autres intérêts, que ceux de sa famille et de Dieu. Les obligations que je professe lui avoir sont innombrables, comme est illimitée 4'affection que je ressens pour elle; et son entrée dans ma famille a été une vraie bénédiction. Donc, aurais-je eu le bonheur de me soustraire à la main qui châtie visiblement tous les fils qui offensent leurs parents, et se
marient contre leur avis ? Non, non ! Lé naturel et le
caractère de ma femme, et mon naturel et mon caractère» sont aussi différents que le ciel et la terre sont loin l'un de l'autre. Celui qui est marié connaît la valeur de cette
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circonstance ; et que celui qui ne f est pas ne se soucie
point d*en faire l'épreuve ».
(-4 u tobiografia , p . 89) .
Le témoignage de Paolina dans sa correspondance :
« Maman est une personne ultra rigoriste, un véritable excès de perfection chrétienne ; vous ne pouvez vous imaginer la dose de sévérité qu'elle met dans tous les détails de la vie domestique. C'est vraiment une femme excellente, et très exemplaire; mais elle s'est fait des règles d'austérité absolument impraticables; et elle s'est imposée à l'égard de ses fils des devoirs qui ne leur sont point du tout commodes... »
« On n'en peut plus, on n'en peut plus. Je voudrais que vous puissiez passer seulement un jour chez moi, pour voir comment on peut vivre sans vie, sans âme, sans corps. »
(JLettere a Marianna ed Anna Brighenti, 1887, p. 8 et 53).
Le témoignage de Giacomo, qui est tragique :
« J'ai connu intimement une mère de famille qui n'était pas du tout superstitieuse, mais très ferme et très exacte dans la foi chrétienne et dans les exercices de la religion. Non seulement elle n'avait pas pitié des parents qui perdaient leurs enfants en bas-âge, mais elle les enviait intimement et sincèrement, parce qu'ils s'étaient envolés au paradis sans danger, et avaient délivré leurs parents de l'embarras de les entretenir. Se trouvant plusieurs fois en danger de perdre ses propres enfants à cet âge-là, elle ne priait pas Dieu de les faire mourir,
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parce que la religion ne le permet pas ; mais elle jouissait au fond du cœur ; et voyant son mari pleurer ou s'affliger, elle se repliait sur elle-même et éprouvait un véritable et sensible dépit. Elle était très ponctuelle dans les devoirs qu'elle rendait à ces pauvres malades; mais au fond de son âme, elle désirait que ces soins fussent inutiles ; et elle en vint à confesser que la seule crainte qu'elle éprouvait, en interrogeant ou en consultant le médecin, était d'apprendre qu'ils pouvaient aller ou qu'ils allaient mieux. En voyant chez les malades quelque signe de mort prochaine, elle ressentait une joie profonde, qu'elle s'efforçait seulement de dissimuler aux yeux de ceux qui la condamnaient; et le jour de leur mort, s'il arrivait, était pour elle un jour de gaîté et d'agrément ; et elle ne pouvait comprendre pourquoi son mari était assez peu sage pour s'affliger. Elle considérait la beauté comme un véritable malheur ; et voyant ses fils laids ou difformes, elle en remerciait Dieu, non par héroïsme, mais de tout son cœur... »
(Zihaldone, I, 411).
Les enfants souffrent avant de comprendï*e : Giacomo souffrit. Son âme délicate vint se heurter à la volonté tenace, à l'intelligence étroite de l'inflexible Adélaïde Ântici. Trouvant en son fils un rebelle inconscient, elle s'en prît à lui de préférence. Elle le dompta; il se soumit. Il abdiqua sa personnalité naissante, jusqu'au jour où l'excès même de la domination préparera la révolte delà nature.
Nous sommes en 1812. Faute d'avoir un foyer, il
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S^emprîsonnera dans la bibliothèque. Sa seconde enfance va commencer.
" Cette bibliothèque est le chef-d'œuvre de Monaldo. La passion des livres l'avait saisi tout jeune; quand il se promenait avec son précepteur, il ne résistait pas à la tentation d'entrer chez le libraire. Ayant un jour apprisqu'un vieux prêtre possédait une collection d'auteurs dà seizième siècle, il l'acquit tout entière, moyennant unepension viagère ; quitte à s'apercevoir bientôt qu'entre tant de sottes affaires, celle-là n'était point habile. La collection ne valait rien, et l'abbé vécut longtemps- Plus tard, quantité de gens apeurés se débarrassèrent de leurs bibliothèques comme de leurs autres biens pour fuir devant les armées révolutionnaires : Monaldorecueillit les livres, presque au prix du papier. Au moment où les congrégations furent dissoutes par Napoléon, nouveaux enrichissements, troublés par quelques scrupules de conscience; il ne goûta de satisfaction complète qu'au moment où Pie Yll sanctionna les ventesopérées sous le gouvernement français. On estime à. seize mille le nombre des livres qu'il finit par réunir ainsi. Il les disposa dans de belles salles, suivant leursaffinités; au«dessus de la porte il écrivit : Filiis amicis civibus Monaldus de Leopardis bibliothecam. MDCCCXII. — On aimait les dédicaces et les inscriptions dans cette famille. — Il se réfugia dans ces lieux tranquilles où ses amis ne vinrent guère et où ses concitoyens ne vinrent pas, mais où Giacomo le suivit.
Plus de jeux maintenant. L'adolescent entre dahs une période « d'études folles et désespérées. » Il veut savoir, savoir vite, savoir tout; faire entrer dans son esprit les trésors amassés qu'il voit autour de lui, et les faire fructifier. Il aborde en conquérant la science, aVide, passionïié, fiévreux. Lorsque Carlo s'éveille au milieu de la nuit, il voit son frère penché sur les livres, profitant de la dernière lueur de la lampe qui va s'éteindre pour apprendre quelque chose encore, apprendre toujours.
La veine poétique qui avait coulé pendant les premières années, si facile et déjà si pure, se tarit. La fantaisie de l'inspiration n'est guère compatible avec cette tension perpétuelle de la volonté. Un bon philologue étudie les vers, mais n'en fait pas. Giacomo Leopardi ne se donne pas à detni à ce qu'il aime; l'érudition le tient maintenant tout entier. Il exige de sa mémoire et de son intelligence toute l'activité dont elles sont capables ; il les exploite sans merci.
Puisque personne ne pouvait lui enseigner le grec, il se mit à l'apprendre tout seuK Au bout de quatre mois, il était assez fort pour écrire une lettre en cette langue à son oncle de Rome ; un peu plus tard, il traduisait les œuvres d'Esichius de Milet; puis il expliquait en latin le Commentaire de Porphyre sur la vie de Plotin ; et de ce geste charmant que nous connaissons déjà, et où nous retrouvons une âme éprise de tendresse même dans son jeune orgueil, il offrit à son père son manuscrit, relié en parchemin. Mais ce qui tient encore davantage du paradoxe, c'est qu'il s'attaque en même temps à l'hébreu. Il apprend l'anglais, toujours sans maître ; il perfec-
' -ï-rfî-^'-i:
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donne son français par d'abondantes lectures ; et il étudie Fespagnol.
Il faudrait avoir plus de compétence en de tels sujets pour suivre le détail des œuvres énormes qu'il compose, comme pour épancher le trop-plein de son esprit. Cette Histoire de V Astronomie , qu'il ébauche en 1812 et reprend en 1813, suppose à elle seule un prodigieux effort. Il s'agit de reprendre toutes les théories que les philosophes et les mathématiciens ont émises sur ce sujet, depuis l'origine des civilisations ; de faire sortir de l'oubli une foule d'auteurs que non seulement le vulgaire ignore, mais que les spécialistes même connaissent mal ; de pénétrer le sens des doctrines les plus arides, exprimées quelquefois dans les langues les plus barbares ; et d'ordonner enfin l'amas de cette matière confuse, en un exposé qui devienne accessible à tous. Le commentaire latin de quatre rhéteurs grecs : Dion Ghrysostome, Elius Aristide, Cornélius Fronton, Hermogène; des Fragments des Pères grecs du second siècle; des Fragments d'anciens écrivains grecs d'histoire ecclésiastique ; un Essai sur les erreurs populaires des anciens; un Commentaire latin de Sextus Julius Africanus : que de travaux ! Et quels travaux ! Giacomo les poursuit allègrement. Il apprend que l'illustre Angelo Mai vient de découvrir, à Milan, les œuvres de Fronton sur un palimpseste : il brûle de les voir; il envie les Milanais, qui peuvent satisfaire tout de suite leur curiosité ; il fait venir le livre aussitôt qu'il paraît; il se hâte d'écrire un Discours sur la vie de Fronton, avec la traduction des textes nouvellement mis au jour. Mai publie des Frag-
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ments de Denys d*HaIicarnasse : Gîacomo de les traduire encore.
Mais on dirait que la nature cherche à le rappeler à la réalité. Elle veut se venger sur son corps, qu'il oublie. Elle Tépuise par la fatigue. De l'enfant joyeux, dont il fallait quelquefois réprimer la pétulance, elle fait peu à peu un adolescent pâle, malingre et chétif. Elle transforme en maladie l'effort exaspéré de seç nerfs. Elle le condamne à une vie misérable, et telle, qu'il devait se croire à tout moment près de la mort. Elle complique, elle raffine son œuvre de déchéance par l'ironie. Elle le rend bossu.
On a peine à concevoir que Monaldo, dont le devoir eût été de veiller à la santé de son fils, ne soit pas intervenu à temps. Peut-être aurait-il pu le sauver par des mesures opportunes * ; on voudrait le voir, en tout cas, soucieux de le soigner, de le guérir. Il ne fit rien ; ce fut Carlo Antici, celui même auquel Giacomo avait été si heureux d'adresser son premier poème et sa première lettre en grec, qui crut devoir lui présenter des remontrances. Permettez-moi, lui écrivait- il de Rome le 15 juillet 1813, de vous faire part de mes appréhensions au sujet de la santé de votre fils. Ne savez-vous pas que l'étude excessive use la vie, surtout quand on s'y livre à
' Quel était au juste ce mal ? On a étudié rétrospectivement ses symptômes ; et on les a jugés « suffisants pour diagnostiquer avec certitude une forme prononcée et grave de neurasthénie cérébrospinale ». On en a trouvé la source dans son hérédité, et. on a conclu que « la mélancolie et la philosophie léopardiennes ont une origine exclusivement matérielle ». Ce n'est pas ici le lieu de discuter une telle hypothèse; malade ou non, nous devons prendre Leopardi tel qu'il est.
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l'époque de la formation ? Passe encore s'il donnait quelque trêve à cette application qui le mine, en pratiquant les exercices physiques 1 Mais quand je sais que son profond labeur n'a d'autre distraction que les cérémonies sédentaires de l'Eglise, je tremble à l'idée que vous avez un fils, et moi un neveu, qui possède une âme forte dans un corps frêle. Rappelez-vous le proverbe : Mieux vaut un chien vivant qu'un lion mort. En outre, les progrès merveilleux qu'il fait dans toutes les sciences nous conseillent de le placer dans un milieu digne de lui; il faut qu'il trouve des maîtres capables de lui fournir la nourriture intellectuelle que son esprit réclame. Envoyez-le à Rome, maîtresse de tout savoir, reine du monde ! Je le prendrai chez moi, et vous n'aurez même pas à redouter la dépense
Monaldo répond que ces critiques sont justes, et que ces conseils sont sages. Mais il aime trop son fils pour consentir à se séparer de lui ; il n'a pas le courage d'accomplir un tel sacrifice. Et puis, est-il vraiment nécessaire de quitter Recanati ? Qu'on laisse passer le temps, qui peut-être fournira un jour les résolutions opportunes;. et que Giacomo continuée vivre tranquille dans le pays où la Providence l'a placé. L'oncle revient à la charge ; le père lui oppose un nouveau refus. Et le mal est irréparable.
Malgré la disgrâce de son corps contrefait, et les signes avant-coureurs des maladies qui vont se jeter sur lui comme une proie trop facile, Giacomo Leopardi est heureux. Il ne se voit pas tel qu'il est, parce qu'il a les yeux éblouis par la contemplation de la gloire. Il ne sent pas
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les souffrances qui commencent à le tourmenter ; et s*il les sentait, il ne croirait pas payer trop cher, à leur prix, le bien inestimable qu'il est près d'atteindre. C'est l'époque qu'il considérera plus tard comme la meilleure de son existence :
« La plus grande félicité que l'homme puisse atteindre en ce monde, c'est quand il vit tranquillement dans son état, avec une espérance ferme et certaine d'un avenir beaucoup meilleur Cet état divin, je l'ai éprouvé moimême, à seize et à dix-sept ans, pendant quelques mois, par intervalles, me trouvant tranquillement occupé de mes études, sans rien qui me troublât, et avec l'espérance sûre et paisible d'un avenir plein de joie... »
(^Zibaldone , I, 137).
La paix dans le présent, et la certitude d'un brillant avenir : voilà donc ce qui fait son bonheur. Il a une vie réglée et des directions sûres; on ne l'a pas seulement débarrassé des soucis de l'existence matérielle; on a encore pris soin de lui fournir une réponse aux questions qui pourraient troubler sa pensée. Il ressemble à ces moines très pieux des ordres très savants qui se livrent doucement aux loisirs de l'esprit, en remettant à des autorités supérieures la conduite de leur existence. Ce bonheur n'est pas très actif, et comporte des accès de mélancolie. Mais la mélancolie même a ses charmes. Il est doux de se laisser aller à la rêverie, et d'abandonner son âme à une tristesse vague qui se dissipe lorsqu'on en
veut saisir la cause. Parfois, au contraire, et plus rarement, des accès de gaîté prennent Giacomo ; et comme l'érudition a tout envahi chez lui, même la joie, il s'épanche en des jeux savants. Il traduit du grec des « plaisanteries épigrammatiques». On ne dédaigne pas non plus, dans les couvents, ces divertissements ingénus.
En politique, il suit tout naturellement les idées de son père : que la liberté est pernicieuse ; qu'il faut obéir aux institutions établies, sans chercher à les changer, parce qu'elles sont d*ordre divin ; que les gens de bien doivent les soutenir de tout leur pouvoir contre la foule vulgaire, dans les temps difficiles que la Providence a suscités pour servir d'épreuve. La haine des Français, des tyrans venus un beau jour pour chasser le Pape de ses états et s'installer à sa place, est devenue sienne. La preuve en est dans ce .Discours aux Italiens qu'il écrit en 1815, au moment où Murât essaye de fonder l'unité sur les débris de l'empire napoléonien. Il contient deux idées essentielles ; la première, que l'unité est une chimère dangereuse, et que le pays a tout intérêt à rester divisé en petits états, dont chacun est gouverné par des princes excellents; la seconde, que les Français sont ambitieux, vils, scélérats, traîtres, et dignes enfin d'être écrasés sous la vengeance de l'Univers.
En religion, il suit l'exemple de sa mère. C'est peu que d'aller ponctuellement à l'église, d'assister aux offices, de servir la messe et de chanter aux vêpres : il débite des sermons devant la Congrégation des nobles, qui tient ses assises dans une chapelle de la cathédrale. Suivant un usage italien, il a revêtu tout jeune l'habit de
prêtre. Le vœu d'Adélaïde et de Monaldo est qu'il reçoive un jour les ordres. Qui sait s'il ne lui sera pas donné d'arriver aux plus hautes dignités ? Dans les songes qui le flattent apparaît peut-être la pourpre cardinalice ; l'Eglise a compté dans son sein des prélats pieux et érudits. Sa piété et son érudition se manifestent à la fois dans son Essai sur les erreurs populaires des anciens (1815), qui est à la religion ce que le discours contre Murât est à la politique. Il veut montrer que la raison sans la foi à été de tout temps maîtresse de fausseté, à la confusion des philosophes, ces hommes a ennemis de leurs devoirs, de la patrie, de l'état »; ce chargés des erreurs les plus grossières, et les plus contraires à. la félicité du genre humain )). — « O très aimable religion ! », s'écrie-t-il avec éloquence en manière de conclusion,... « apparaissant dans la nuit de l'ignorance, tu as foudroyé l'erreur... Tu vivras toujours, et Terreur ne vivra jamaiâ avec toi. jQuand celle-ci nous attaquera, ,quand nous couvrant les yeux de sa main ténébreuse elle menacera de nous précipiter dans les abîmes obscurs que l'ignorance ouvre devant nos pieds, nous nous tournerons vers toi, et nous trouverons la vérité sous ton manteau. L'erreur fuira comme le loup de la montagne chassé par le pasteur, et ta main nous conduira au salut. )>
On a donc pourvu à tout dans son éducation. On n'a oublié qu'une chose, en vérité : sa propre nature. On n'a pas laissé d'ailes à cette imagination qui prenait spontanément essor. Cette sensibilité que nous avons vue si vive n'a plus eu occasion de s'exercer. Pourtant on n'a pas pu abolir ces facultés essentielles : c'est son être
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même qu'on aurait dû changer. Qu'elles sortent de leur somnolence ; qu'une occasion, qu'un prétexte les rappelle à l'activité : elles voudront se faire jour à travers les habitudes imposées ; et toute l'œuvre des parents s'en trouvera menacée»
Menacée, et bouleversée : mais non pas de façon qu'il n'en reste rien pour l'avenir. Car ce qu'il faut bien dire, c'est qu'elle a mis sur lui une empreinte profonde ; qu'elle a pénétré très avant, jusqu'à devenir, sur certains points, partie intégrante de sa conscience ; et que quelquefois même, elle s'est trouvée d'accord avec ses tendances intimes, et n'a fait que les renforcer, La nature de Lco- .pardi ne répugne pas à tout ce qu'on lui a enseigné sans .exception. En même temps, il y a des influences irréparables, des habitudes invétérées, des déformations iicquises pour toujours. Il aura été tellement imbu de certaines croyances, qu'il ne s'en débarrassera jamais plus, quoi qu'il fasse. De là vient la complexité, de là viennent les contradictions de sa psychologie.
Il a appris à penser suivant des méthodes scolastiques : le mécanisme de son esprit s'en ressentira ; il gardera le goût de la discussion et subtile, le besoin de poser d'abord une définition pour en extraire les concepts, et même une certaine habileté casuistique dans la jeonduite de ses démonstrations. .— Son instruction a été presque exclusivement livresque : ne craignons pas de dire qu'il y aura toujours quelque chose de livresque en lui ; non point dans son art ; mais dans l'importance que sa pensée attachera au texte imprimé, jusqu'à prendre pour matière commune de ses réflexions, plutôt que la
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réalité, les auteurs. — Il a été élevé dans le culte de tous les classicismes, aussi bien le pseudo-classicisme des théories littéraires, que le classicisme philologique ou érudit. Or le classicisme pénétrera sa poésie pour une part; et sa mentalité se trouvera façonnée de telle sorte, qu'il appellera classicisme encore tout le romantisme qui bouillonnera en lui.
Inversement, l'esprit critique naîtra en dépit des méthodes reçues, et contre elles; elles se trouveront impuissantes à étouffer cette passion de l'analyse qui se confond avec l'essence même de son esprit. « Croire une chose parce qu'on l'a entendue dire, et qu'on n'a pas pris la peine de l'examiner, fait tort à l'intelligence humaine ». Une telle phrase, qui se glisse inaperçue dans V Essai sur les erreurs populaires des anciens^ montre le commencement de l'obscur travail qui le portera du respect de l'autorité au besoin de la critique. Du fatras des connaissances acquises, il passera à la recherche des principes; il ne voudra plus tout savoir, mais savoir le pourquoi des choses, par lui-même. Ici, les souvenirs de son éducation ne seront plus qu'un poids mort dont il se débarrassera.
Du même coup il abandonnera les dogmes ; et tout l'édifice religieux sous lequel il s'abritait, si solide en apparence, s'écroulera. Pourtant, de sa conception chrétienne des lois du monde, quelques débris demeureront debout. Lorsqu'il aura renoncé, plus tard, à l'idée de Dieu, il n'aura pas renoncé du même coup à l'idée de Providence. L'idée de Providence une fois abandonnée, il s'attachera longtemps encore à l'idée d'une finalité.
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Même en professant les doctrines les plus avancées, il gardera des traces de spiritualisme, dont il pourra bien ruiner les doctrines, mais non pas détruire le sentiment. Son éducation a été surtout latine. Il a fait revivre les jours glorieux de la République non pas seulement dans ses dissertations et dans ses vers, mais dans ses jeux. Romain de cœur, il ne tardera pas à vouloir ressusciter la grande Rome : il faudra donc qu'il contredise les idées de son père, et celles qu'il vient de professer lui-même; qu'il se mêle au mouvement qui entraîne l'Italie vers l'unité. Le lien de succession entre la civilisation latine et la civilisation italienne, qui a permis à celle-ci de renaître, a été tout de suite sensible à l'enfant. Le sens de son éducation, dans ce cas. Ta conduit à des volontés contraires à celle de ses éducateurs.
La familiarité avec l'histoire et la littérature romaines a d'autres effets encore, qui ne sont pas moins importants. Elle alimente ce désir de dominer, cet orgueil primitif, cet amour de la gloire, dont nous avons signalé la présence dans le caractère de Giacomo. En outre, elle lui montre l'exemple d'une vertu vigoureuse, qui se suffit à elle-même, malgré les hommes et malgré les dieu:^. Celui qui a pris le parti de Pompée contre César; qui a exprimé sous mille formes, voire dans une tragédie écrite à treize ans, sa haine du tyran; qui a aimé Caton et qui a admiré Brutus, n'oubliera pas qu'il y a une noblesse dans la résistance aux forces iniques du sort. Le sentiment de la grandeur du juste opprimé restera une partie positive de sa morale.
Tel nous apparaît, dans la richesse heurtée de sa
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psychologie, et avec toutes les puissances qu'il porte désormais en lui-même, GiacomoLeopardi, auK approches de ces années 1810 et 1817 qui marquent dans son exis« tence un moment décisif. Pour que la transformation commence et pour que le génie apparaisse, il faut une crise. La voici.