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CHAPITRE II

Lorsque le travail silencieux d'un esprit qui mûrit touche à son terme, on voit une activité presque fiévreuse se manifester ; les événements extérieurs eux-mêmes arrivent à point nommé, comme pour fournira la poussée intérieure l'occasion de se produire. Tout était prêt; tout aboutit.

Leopardi est supris de constater, en s'analysant, qu'il redevient sensible à la beauté formelle; c'est ce qu'il appelle sa conversion littéraire. Eh quoi 1 II a pu négliger Homère, Virgile, Dante ? lia pu écrire, sans être choqué, dans une langue pleine de lourdeurs, d'impropriétés, de gallicismes ? Il s'est complu dans la société d'auteurs barbares ? Faute grave qu'il importe de réparer ! Il reprend en main les grands classiques, se met à les traduire, comme s'il voulait marquer sa dépendance. Il étudie la langue italienne, travaille son style. « Voici que presque

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sans m'en apercevoir, je me suis donné aux belles-lettres, qu'auparavant je méprisais... »

Il va sans dire que ces propos comportent quelque ■exagération. Dans ses travaux les plus pesants apparaissaient des indices d'un goût littéraire très sûr et très fin, au moins par endroits. Mais il reste très curieux -de voir avec quel bonheur il retourne à l'art. Sa joie de retrouver le sens de la poésie, toute mêlée encore à l'hal)itude de l'érudition, se traduit par la composition d'un Hymne à Neptune, qu'il donne comme retrouvé dans un manuscrit ancien, et qu'en réalité il écrit lui-même, en vers grecs. Ce mélange, précisément, nous montre sa pensée en évolution ; tantôt ses préoccupations antérieures, et tantôt ses tendances nouvelles l'emportent; on croit saisir Teffort qu'il fait pour se dégager. Il se dégage si bien, qu'il passe d'un défaut à un autre, de la négligence à l'affectation. Soucieux des mots plus que des idées, il tend au purisme et imite Gesari, le grand maître de l'école, qui se faisait fort d'exprimer toutes les inventions modernes dans la langue du quatorzième siècle. Sa grande faculté d'assimilation lui permet de rimer des sonnets •qui sont un pastiche du vieux dialecte toscan : Sonetti in persona di Ser Pecora ; il n'a plus seulement le culte du vocabulaire pré-classique, il en a la superstition. Excès passager, du reste, et contraire au grand caractère de simplicité qui sera une des originalités de son art.

En même temps que sa conscience littéraire se transforme, sa vie morale se trouble. C'en est fait de la belle tranquillité dans laquelle il avait vécu. La mort est là, «toute voisine; il la voit; elle va le prendre demain,

peut-être aujourd'hui ; à coup sûr dans un avenir trèsrapproché. Cette crainte maladive s'empare de lui tout entier, le travaille sans répit. Et comme il devient poète,, comme il se met à trouver dans ses sentiments personnels, même les plus intimes et les plus profonds^ matière à littérature, il exprime en vers cette anxiété. L'idylle et le poème qu'il écrit en 1816 sont les premiers préludes, de ses chants.

L'idylle s'appelle letf Souvenirs; Leopardî ne se metpas^ encore directement en scène ; il glisse sa tristesse sousune fiction qu'il emprunte à Gessner : à Gessner, qui n'avait pas encore cessé de fair.e les délices de l'Italie,, comme celles de toute l'Europe. Histoire d'un pauvre paysan, qui a perdu son fils à la fleur de l'âge tandis qu'ilî courait à la ville pour chercher des remèdes ; histoire naïve el gauche et sombre; tentative incertaine, essai qui n'aurai pas le droit, de par la volonté du poète, de prendre placedans ses œuvres définitives.

La seconde œuvre subit l'influence de Monti, princedes contemporains, qui vient de remettre à la mode les visions dantesques. Pas plus que les Somenira^ V Approche de la mort ne sera jugée digne d'être soumise au. public; Giacomo gardera dans ses brouillons cette ébauche. La différence, c'est qu'il ne craint plus de parler de lui-même. Dans une lande aride, aprèsun orage qui a bouleversé toute la nature, il voit apparaître un Ange, quL lui montre le défilé des âmes coupables dont l'Amour,- TAvarice, l'Erreur, la Guerre ont causé le perte. Puis la scène change: l'Angelui fait admirer le séjour des justes, illuminé par la présence de la Vierge et du Christ. On.

sent Tartifice, et le procédé lasse. Mais la pièce serait mauvaise tout entière, qu'elle ne laisserait pas d'avoir une importance capitale puisqu'elle marque l'avènement définitif de Leopardi au lyrisme. Or une partie au moins en est excellente, la dernière, celle où il oublie l'exemple d'un maître trop admiré pour parler en toute abondance de cœur, ce La flamme de la vie languit dans ma poitrine; je vais, les lèvres muettes et le visage blême; avant d'avoir vu vingt fois la neige couvrir mon toit, vingt fois les hirondelles faire leur nid, je suis condamné à la mort. Et je pleure sur la brièveté de mon destin. Je regardais l'avenir, et, souriant, j'attendais la renommée. Car la nature ne m'a pas donné un esprit misérable ; tout enfant que je suis, je connais mes forces ; j'ai des ailes sûres pour voler. Je suis poète ; je brûle, je frémis, je désire, je sens en moi l'ardeur de la poésie divine. Hélas ! mon nom mourra. Je mourrai comme si je n'étais jamais né ; et le monde ne saura même pas que j'étais dans le monde. Je mourrai sans laisser plus de traces qu'un souffle sur l'eau. O chères muses, ô douces études, adieu ! Et toi aussi, adieu, ô gloire ! C'est pour toi que j'ai travaillé et peiné : c'est toi seule que j'aurais recherchée au monde. Mais je ne t'ai pas possédée; et je ne te posséderai pas... »

Cependant une occasion de la saisir se présentait : à cette même date de, 1816, des communications s'établissent entre le mondé extérieur et lui.

On sait l'effort qui fut accompli à Milan lors de la réaction autrichienne. Dans la capitale lombarde s'était

réfugiée la pensée de l'Italie. Faute de pouvoir agir, on écrivait; faute de parler politique, on discutait littérature. Avec l'appui du gouvernemenl qui aimait mieux canaliser et diriger ce mouvement irrésistibleque de s'opposerinutilementàlui, on avaitfondé une grande revue, la^i'Mof/ièjiie italienne, q\ii devait concentrer, pour ainsi dire, le patriotisme littéraire de tous les écrivains et de tous les lecteurs. Des provinces les plus lointaines, les collaborateurs les plus illustres avaient promis leur concour.s : jamais on n'avait vu entreprise mieux conduite, ni qui fit concevoir de plus belles espérances. Un autre journal, le .Spectateur, qui devait son nom et une partie de son contenu à la revue française de Malte-Brun, tenait les esprits au courant des nouveautés européennes. La Toscane était endormie, Rome morte ; la réaction sévissait à Naples i à Milan renaissait l'espoir.

Monaldo était en relations avec un des premiers libraires de la place, appelé Stella, pour les besoins de sa bibliothèque. Il eut l'idée de profiter de ces rapports pour publier les œuvres de son fils, et envoya comnie exemple quelques-uns de ses travaux, qui ne furent pas acceptés ; pas plus qu'un article envoyé spontanément par le jeune homme sur une édition des poètes classiques grecs traduits en italien; pas plus qu'une lettre sur les idée!; que M™° de Staël, séjournant alors en Italie, venait d'exprimer dans la Bibliothèque italienne à propos des traductions. Mais au mois d'Août, Stella, qui faisait une tournée commerciale à travers les provinces, vint ? R'"'^nati; et connaissant désormais Leopardi, il lui l'accès du Spectateur.

Avec quelle émotion ne dut-il pas recevoir le numéro qui contenait son premier article ! Quel bonheur de se voir imprimé, de se savoir lu d'un bout à l'autre de l'Italie, et hors de l'Italie même ! Comme il est fier d'écrire ce mot : Spectateur^ en face d'un, nouveau catalogue qu'il dresse: œuvres déjà publiées, œuvres sous presse, œuvres à publier incessamment, à publier sous peu, à publier quand on voudra. Essai de traduction de l'Odyssée, Spectateur. Traduction des poésies de Moschus, avec un discours préliminaire, Spectateur. Traduction de la Batrachomyomachie, avec un discours préliminaire. Spectateur, Article sur le Psautier, version italienne. Spectateur, De la renommée d'Horace chez les anciens, Spectateur. La Tarte, poème traduit du latin. Spectateur. Toute cette science si péniblement acquise trouvait son emploi ; toutes ces réserves accumulées s'épanchaient au dehors; ce grand désir d'être estimé et loué était enfin satisfait. Seulement, ce premier succès lui en faisait souhaiter d'autres; et ce pas vers l'inconnu, loin de calmer le trouble et l'impatience de son esprit, l'accroissaient.

Aussi bien — tant il est vrai qu'en ces quelques mois, les faits décisifs se pressent I — allait-il rencontrer le confident qui lui était nécessaire pour qu'il achevât de s'analyser lui-même. Il avait bien son frère Carlo, bonne àme, toujours disposé à l'écouter. Mais Carlo était un dédoublement de Giacomo, dont il subissait l'impérieuse influence. A Giacomo, il fallait, au contraire, une personne qui ne le connût pas, et devant laquelle il dût s'expliquer ; une sorte de confesseur, assez bienveillant pour ne pas l'effaroucher, assez large pour le comprendre.

capable de le forcer à parler/Ce rôle, Giordani le joua.

Nous ne le connaissons guère en France; et les Italiens même ne lui accordent plus sans réserve la gloire dont il jouit vivant. Pourtant cette gloire fut immense. Il fut le maître des prosateurs, le dictateur littéraire de son époque; et il le fut, par un privilège singulier, sans qu'aucune œuvre importante vint jamais justifier sa réputation. Des essais, des articles de critique d'art, des discours, des panégyriques, rien de plus, sinon des esquisses et des ébauches qui ne virent pas le jour. Mais il possédait le secret de la forme belle, que tous pouvaient admirer, le vulgaire aussi bien que Félite ; il se tint en dehors des partis qui divisaient la république des lettres, pour prêcher la concorde dans Tamour de l'Italie ; il montra, çn vertu d'un très sûr instinct des nécessités contemporaines, que la patrie, créatrice et gardienne du beau, retrouverait ses droits à devenir politiquement nation, si elle retrouvait d'abord la suprématie de l'art. On lui en savait gré ; et on lui assignait un rang parmi les plus illustres.

Aussi Giacomo, ayant fait imprimer la traduction du second livre de l'Enéide, qu'il jugeait être le meilleur de ses travaux, et voulant obtenir l'approbation des doctes, l'envoya-t-il à Angelo Mai, à Monti et à Giordani. Les deux premiers répondirent par des lettres aimables et banales; Giordani, par une lettre réservée et méfiante. Les expressions trop admiratives dont son correspondant inconnu s'était servi lui faisaient craindre quelque raillerie. Mais on lui apprit qu'il s'agissait d'un tout jeune homme, de noble famille, perdu dans une petite

ville des Marches, plein d'amour pour les lettres et déjà très savant. Il lui écrivit une seconde fois, le 12 mars 1817, sur un ton d'affectueuse sympathie ; et Giacomo, touché, lui ouvrit son cœur.

Les belles, les tristes lettres qu'il lui envoie ! Si sincères, malgré le ton littéraire qu'elles gardent, même dans l'explosion de la passion ! Si amères et si touchantes ! Si pleines de cette tendresse offerte, que ceux qui l'entouraient ne voulaient pas recueillir ! Et, pour qui suit les phases de la crise qu'il traverse, si curieuses ! — Je ne l'éprouve plus, écrit-il, cette douce mélancolie, qui était préférable à l'allégresse elle-même, et qui était si propre à produire le beau. La mélancolie que je ressens maintenant est « obstinée, noire, horrible, barbare ». Celle d'autrefois était charmante comme le crépuscule; celle-ci est une nuit profonde et affreuse. — Le rebelle apparaît ; et avec la force des sentiments longtemps contenus qui tout d'un coup débordent, il se répand en plaintes et en reproches. Il abhorre Recanati, ville maudite, dont les habitants sont d'une grossièreté barbare; ville ignorante, où il se sent seul de son espèce, plongé dans une solitude intellectuelle tous les jours plus intolérable ; ville néfaste, dont l'air le rend malade, parce qu'il est humide et malsain : même dans la maison paternelle que trouve-t-il ? Rien. Tout ce qu'il sait, il a dû l'apprendre par lui-même, au risque d'avoir fait fausse route. La bibliothèque dont son père est si fier manque de tous les livres modernes ; et il faut des mois pour obtenir d'abord la permission de les acheter, pour les faire venir ensuite. Ce qu'il voudrait, c'est la libre vie, les lar-

ges espaces, la connaissance du monde : présentement, il ne peut étendre la main sans rencontrer les murs de sa prison. Prison détestée, hors de laquelle il pressent le grand travail de l'Italie, si bien qu'il renonce expressément aux principes politiques qu41 avait jusque là suivis : « Ma patrie est l'Italie; et pour elle je brûle; d'amour, remerciant le ciel de m'avoir fait Italien ».

Il n'a pas encore dit son dernier mot ; il ne s'est pas encore livré jusqu'au fond de son être. Giordani, qui le devine, le presse d'achever sa confidence. Giacomo parle de sa « très malheureuse et horrible vie » . Pourquoi ? Quelles raisons un enfant de dix-neuf ans a-t-il de tenir un pareil langage ? Qu'il s'explique !

11 répond, le 8 août 1817, par un véritable examen de conscience. Son malheur, son infelicitày ne vient pas de quelque passion indigne de lui, ainsi qu'il arrive quelquefois aux jeunes gens. Sa haute vertu le préserve de ces chutes vulgaires. La cause n'en est pas non plus dans le peu de compte où on le tient ; il commence à mépriser le mépris d'autrui. Ce qui explique sa mélancolie, d'abord, c'est son état de santé, qui lui interdit son seul plaisir, l'étude. Se lever tard — car, hélas ! il préfère maintenant le sommeil aux veilles et aux travaux ; — se promener jusqu'à l'heure du déjeuner, sans ouvrir la bouche ; recommencer jusqu'à l'heure du dîner; à peine une heure, une demi-heure de lecture, qui ne lui est même pas possible tous les jours : voilà sa vie. A sa faiblesse, à son épuisement, à son infirmité se sont ajoutés des maux d'yeux qui le rendent presque aveugle. — Notons bien qu'il ne se plaint pas de sa souffrance en elle-même ; la

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maladie lui est odieuse parce qu'elle le tient loin de ses livres et de ses manuscrits ; elle a fait de son corps le mauvais serviteur qui ne veut plus obéir.

Ce qui explique sa mélancolie, ensuite, c'est sa propre pensée. Il en est devenu « le martyr », parce qu'elle le torture sans répit; elle le « brûle », elle le « consume ». Il est condamné par une fatalité interne à une activité dévorante ; semblable à une machine que rien ne pourrait arrêter, et qui s'userait en fonctionnant. Le seul remède serait le divertissement, qui le forcerait, suivant la force étymologique du terme, à tourner son attention vers d'autres objets, et le sauverait ainsi de lui-même. Mais dans la solitude où son genre de vie le condamne, point de divertissement possible. Maintenant que l'étude lui manque, qui avait au moins ce triste avantage de fixer sa pensée et de la tenir immobile, plus rien n'arrête le travail destructeur de son analyse. Si cette situation doit se prolonger, il mourra.

Ceci n'est pas encore le pessimisme, mais au contraire la crainte de la tristesse envahissante, qui ne se dissipe que par trêves, et qui revient plus menaçante après un intervalle de répit : alors il serait obligé de considérer comme un état permanent de son être ce qu'il attribue à des circonstances exceptionnelles, qui peuvent changer, qu'il voudrait voir changer tout de suite. C'est la confiance que « Dieu ayant fait tant de belles choses en ce monde, les hommes ayant fait tant de belles choses », il pourra se guérir le jour où il se mêlera à la vie. C'est le désir ardent de se sauver par les occupations qui semblent les plus naturelles aux jeunes

gens, et qu'il considère comme les plus nobles et les plus vertueuses : par l'amour et par le patriotisme.

Il attendait l'amour impatiemment, lorsqu'il entra dans sa vie, le 11 Décembre 1817 ; déjà il avait ébauché avec des jeunes filles de Recanati, qui deviendront plus tard, sous le nom de Sylvie ou de Nérine, les figures idéales de sa poésie, des idylles « lointaines et prisonnières )).I1 « commençait à sentir l'empire de la beauté » ; et il lui semblait qu'un sourire de femme tombant sur lui « était chose très étrange et merveilleusement douce et flatteuse ». Elle s'appelait Gertrude Cassi, et avait vingtsix ans : beauté vigoureuse ; à la Junon. Venue pour mettre sa fille en pension dans un couvent de Recanati, elle était descendue dans la famille Leopardi, dont elle était quelque peu parente. Le premier soir où il la vit, le Jeudi, elle ne lui déplut pas ; mais il n'eût guère occasion de lui parler, et sa pensée ne s'arrêta pas sur elle. Le Vendredi, il ne cessa pas de la regarder ; une fois le dîner fini, il espéra qu'il pourrait jouer aux cartes avec elle ; mais on l'appela pour faire une partie d'échecs, et il dut s'éloigner. Elle finit cependant par se rapprocher et par s'intéresser à la partie; et dès lors, il fit tous ses efforts pour battre son adversaire ; il eut la joie de s'apercevoir, en lui expliquant la marche du jeu, qu'elle était intelligente. Le Samedi, il l'entretint plus longuement, et réussit à la faire rire par ses mots d'esprit ; et cependant il se sentait mécontent de lui-même, inquiet et malheu-

reux. Pendant toute la nuit, son image Toccupa. Le lendemain matin, ce fut le départ.

Cette brève passion, Giacomo voulut l'analyser en des pages exquises, qui furent son Dlario d'amore, son journal d'amour. Il faudrait les relire en entier : traduisons au moins quelques passages, puisque personne encore ne les a fait connaître aux lecteurs français :

<r En entendant passer des gens d'aussi bonne

heure, tout d'un coup j'eus conscience que les hôtes se préparaient au départ ; et plein de patience et d'impa-* tience, en entendant d'abord passer les chevaux, puis arriver la voiture, puis des gens aller et venir, j'ai attendu un bon moment, j'ai tendu l'oreille avec avidité, croyant à tout instant que c'était la Dame qui descendait, pour entendre sa voix une dernière fois ; et je l'ai entendue. Ce départ n'a pas su me déplaire, parce que je prévoyais que je passerais une journée lamentable si nos hôtes avaient prolongé leur Séjour. Et maintenant, je la passe avec les sentiments que j'ai dits; et il s'y joint une petite douleur aiguë qui me prend chaque fois que je me rappelle les jours passés — souvenir plus mélancolique que je ne saurais dire — et qui me prend aussi quand le retour des mêmes heures et des mêmes circonstances de la vie me rappelle les heures et les circonstances de ces jours-ci, voyant autour de moi un grand vide, et sentant mon cœur se serrer amèrement. Et mon cœur très tendre, tendrement et subitement s'ouvre ; mais il ne s'ouvre, il ne s'ouvre que pour son objet

Si c'est l'amour, et je n'en sais rien, c'est la première fois que je l'éprouve, à l'âge de faire quelques réflexions à

son sujet; et me voici, à dix-neuf ans et demi, amoureux. Et je vois bien que Tamour doit être une chose très amère ; et que malheureusement (je parle de l'amour tendre et sentimental) j'en serai toujours l'esclave. Et pourtant, cet amour actuel...., je suis bien certain que le temps . ne tardera pas à le guérir ; cela me cause-t-il du plaisir ou du déplaisir? Je n'en sais rien, quoique la sagesse me conseille de m'en réjouir. Voulant donner satisfaction à mon cœur, et ne sachant ni ne voulant faire autre chose qu'écrire, et ne pouvant écrire autre chose aujourd'hui, j'ai essayé des vers ; et les trouvant rebelles, j'ai écrit ces lignes, avec l'intention, aussi, d'observer minutieusement l'essence de ce sentiment, et de pouvoir retrouver toujours avec exactitude l'impression de la première entrée véritable de cette passion souveraine dans mon cœur.

Dimanche 14 Décembre 1817.

Hier, ayant passé la seconde nuit dans un sommeil interrompu et délirant, les mêmes sentiments ont persisté avec beaucoup plus d'intensité que je ne croyais, et guère moins que la veille. Ces sentiments, j'avais commencé à les décrire en vers pendant la nuit, en veillant, j*ai continué hier toute la journée, et j'ai terminé ce matin, étant au lit. Hier soir et cette nuit, je n'ai pour ainsi dire pas dormi; je me suis aperçu que cette image du visage qui avait été si vive dans les jours passés, allait peu à peu s'affaiblissant, à ma grande douleur, et malgré mes efforts intenses pour la rappeler ; quand ce n'eût été que pour finir ces vers dont j'étais

très content, avant de sortir du vif de ma mélancolie. Avant de m'endormir, j'ai prévu, à mon grand déplaisir, que mon sommeil ne serait pas aussi troublé que les nuits passées ; c'est ce qui est arrivé ; et maintenant, tous ces sentiments sont très faibles : d'abord, à cause du pouvoir que le temps a toujours, surtout chez moi ; ensuite, parce que le fait de composer ces vers avec une très grande avidité, non seulement m*a réconcilié un peu avec la gloire, et a épuisé mon cœur ; mais encore à force de réveiller et de rappeler à tout instant ces passions et ces images, a enlevé de leur spontanéité et de leur force. Mais parce qu'ils vont m'abandonnant, le vide de mon cœur ne diminue pas ; tout au contraire, il augmente; et je reste enclin à la mélancolie, ami du silence et de la méditation, éloigné des plaisirs qui tous me paraissent incomparablement plus vils que celui que j'ai perdu. En somme je cherche â retenir le plus que je peux des mouvements chers et douloureux de mon âme dans leur fuite ; grâce à eux, il me semble que mes pensées se sont plutôt agrandies, que mon âme s'est faite plus haute et plus noble qu'à l'ordinaire, et mon cœur plus ouvert aux passions

Mardi 16 Décembre 1817.

Hier, une fois délivré du poids de mes vers, ces sentiments ne me parurent ni aussi faibles ni aussi près de m'abandonner qu'il m'avait semblé le matin : surtout ce souvenir douloureux, souvent accompagné de ce mécontentement vague, de ce déplaisir, ou de ce doute de n'avoir pas joui suffisamment peut être, qui furent les premiers

symptômes de ma maladie, et qui durent encore. Je ne sais comment ils passeront pour moi, à ceci près que par la force naturelle du temps ils ne sont pas aussi intenses qu'au début; mais ils ne sont pas non plus aussi affaiblis qu'on pourrait croire, et que Je croyais moi* même qu'ils seraient. Hier soir, la mélancolie continue de trois jours, la tension fréquente et prolongée du cer~ veau, trois nuits sans sommeil, l'agitation, le fait que je mange moins que d'ordinaire, m'avaient affaibli et étourdi : néanmoins, j'étais et je suis encore content de cet état de mélancolie toujours égale, et de méditation, voyant que j'avais l'esprit plus haut, insoucieux des choses mondaines, des opinions et du mépris d'autrui, et le cœur plus sensible, plus attendri, plus poétique

Mercredi 17 Décembre 1817.

Hier, brusquement, pour avoir entendu parler de la. Dame, ma mélancolie m'a repris, et j'ai eu des accès si forts, qu'il me semblait être revenu au commencement de la maladie. Les mêmes nausées quand j'entendais des paroles joyeuses, la même douleur, la même méditation profonde et continue, et presque la même folie, et la même angoisse... La vérité, c'est que pendant ces derniers jours, la mélancolie ne pouvant plus, à cause du temps qui s'écoule, persister avec la même chaleur et la même intensité qu'au début, elle s'est résolue en plusieurs accès, tantôt longs, tantôt courts, tantôt forts et tantôt faibles, et quelquefois si violents qu'ils le cèdent de peu aux premiers...

GIACOBTC LEOPARDI 4

50 CIACOxMO LEOPARDI

Ce matin, en m'éveiilant de très bonne heure, au moment même de m'éveiller, entre le sommeil et la veille, spontanément m'est passé devant l'imagination le portrait désiré, vrai et vivant; je me suis secoué tout de suite, j*ai ouvert les yeux tout grands, et je Tai poursuivi en pensée ; et si je n'ai pas réussi tout à fait à le faire revenir en arrière, pourtant, dans cette fraîcheur d'esprit que donne le matin, j'ai suffisamment revu et observé l'expression du visage, les mouvements, les gestes, l'allure, j'ai entendu ses paroles et sa prononciation...

Maintenant, il s'en faut de peu que je ne persiste dans l'état des jours précédents; il me semble que ma seule véritable distraction soit d'écrire ces lignes; j'ai l'âme vide, ou plutôt pleine d'ennui, parce que je ne trouve rien qui me paraisse digne d'occuper mon esprit ni mon corps... ; et l'étude même (à laquelle cependant je retourne de temps à autre, mais sans volonté et pour quelques minutes) ne m'attire plus, et je la trouve incapable de remplir le vide de mon âme ; parce que le but de tant de peines, qui est la gloire, ne me paraît plus cette grande chose que je me figurais autrefois ; ou du moins j'en vois une autre plus grande ; et ainsi la gloire devenue un bien secondaire, ne me paraît plus valoir la peine de passer tous mes jours à la poursuivre. . . Je ne puis voir comment je reviendrai à mon ancien amour pour l'étude, parce qu'il me semble que même quand cette infirmité d'esprit sera passée, toujours me restera la. pensée qu'il y a une chose plus délicieuse que l'élude, et j'en ai fait l'épreuve.

Vendredi 19 Décembre 1817.

Le temps a pris, avant-hier soir et hier toute la journée, un grand avantage sur ma passion, qui à présent tombe vraiment et s'atténue. Je répugnais moins à la lecture; et même, entre la passion et l'amour de l'étude, il semblait que la première diminuant peu à peu de poids, la seconde commençait à faire pencher la balance...

De toute façon, je sens encore, et j'ai senti hier pendant toute la journée, l'empire de ce souvenir douloureux et mécontent, qui est le principe, qui est au cœur de mes mélancolies ; et il ne semble pas que pour le moment, ce souvenir me veuille abandonner, bien qu'il soit moins amer et moins vif, et se présente à mon esprit plus, rarement, et y reste moins longtemps...

Dimanche 21 Décembre 1817.

Je me remets à l'étude, à cette différence près que j'essaye d'accommoder l'amour de l'étude avec la passion, en me proposant, comme cela, en l'air, d'écrire quelque chose où je puisse raisonner avec cette Dame, ou la faire parler ; je m'imagine que je pourrai peut-être, une fois devenu quelque chose de grand dans les lettres, me présenter à elle de manière à être accueilli avec plaisir et estime...

Je reprends donc le cours habituel de ma vie, parce que la passion sur son déclin est incapable de remplir ma journée ; et la passion languit par défaut d'aliment puisqu'elle a été comme étranglée au moment de sa naissance même par le départ de son objet... Pourtant ma passion,

bien qu'elle languisse comme une lampe à qui l'huile va manquant, dure et durera peut-être longtemps encore, en languissant toujours, en menaçant de «^'éteindre, et, de temps à autre, en jetant quelque étincelle, comme dans les heures de plus de loisir et surtout de mélancolie ; je crois que mon âme, pendant un long espace de temps, sentira, outre ses autres maladies, cette petite plaie qui n'est qu'à demi fermée. Et la passion, en s'en allant, laissera un long sillon tracé dans mon cœur...

Du reste, je suis si loin d'avoir honte de ma passion, que tout au contraire, depuis l'instant où elle est née, je m'y suis toujours complu en moi-même, et je m'y complais encore, me réjouissant d'éprouver une des passions sans lesquelles on ne peut être grand; d'être capable , de m'affliger vivement pour autre chose que pour les misères de mon corps ; d'avoir vu clairement à l'épreuve que mon cœur est extrêmement tendre et sensible; et peut-être même, un jour, me fera-t-il faire et écrire des choses dont le souvenir pourra durer... »

A surprendre ainsi les secrets d'une âme si tendre et si naïve, il semble que l'on commette une profanation. Giacomone les avait pas écrites pour les autres, ces pages toutes pleines de ses secrets amoureux. Il n'avait pas songé à soigner son style, à éviter les répétitions, les gaucheries, et cette raideur qui rappelle la manière des simples et des primitifs. Ingénument, il notait ses impressions fugitives, et cherchait à fixer les ondes mobiles de sa passion.

Car c'est bien une passion, et véhémente, et profonde,

si menus que nous paraissent les événements qui l'on^ suscitée. Un cœur très noble et très inexpérimenté n'est\ pas exigeant ; une apparition, un regard, un sourire, un ' espoir plutôt qu'une certitude, un fantôme plutôt qu'une réalité, et le voilà satisfait. C'est de lui*méme qu'il se nourrit; les sentiments qui attendaient dans l'ombre se lèvent tumultueux à ce premier appel. Gertrude Cassi s'en va, sans s'être aperçue du désir muet qu'elle a fait naître : mais la passion demeure et se prolonge en lointains effets.

Que de nuances nous révèle ce roman sans intrigue! D'abord, Giacomo acquiert la conviction que dépourvue d'amour profond, la vie demeure incom-i plète, non seulement parce que l'amour fait connaître à l'homme les souffrances et les joies les plus intenses ; mais parce que seul, il donne à l'âme sa forme définitive ' et arrêtée. — Puis, la certitude que l'amour s'accom-' pagne toujours d'un désir de devenir meilleur, d'accomplir des actions héroïques, de composer des œuvres belles et utiles ; qu'il est essentiellement gentile, suivant l'expression italienne qu'aucun de nos mots ne saurait traduire. Pétrarque l'a dit; Giacomo avait lu Pétrarque ; il avait lu Dante, et connaissait bien la Vita noça : on ne saurait lui faire de plus grand honneur que de le comparer aux maîtres de l'amour pur. Il ne les a pas imités, à proprement parler : mais sa nature s'étant trouvée d'accord avec la leur, il a volontiers rêvé le même rêve. — Ajoutons l'amour de l'amour, amabam amare : indépendamment de toute considération intellectuelle ou morale, Giacomo est heureux du sentiment nouveau qu'il éprouve.

Si quelque tristesse déjà vient s'y mêler, il est heureux de sa tristesse même. — N'est-il pas curieux aussi de voir l'homme de lettres qui apparaît, en pleine crise de passion ? Giacomo se dédouble : il y a en lui l'amoureux et le critique ; tandis que le premier s'abandonne, le second pense qu'il iTe faut pas laisser perdre des effets psychologiques aussi précieux, et les recueille, avec l'espoir de les utiliser pour l'avenir. Et pourtant, les préoccupations du critique n'enlèvent rien à la candeur de l'amoureux.

Ainsi Adélaïde Antici peut bien tenir son fils loin des plaisirs du monde qu'elle redoute ; la première femme qui entre dans sa demeure, la première, sert inconsciemment au triomphe de la nature ; et voilà Giacomo semblable à tous les adolescents du monde, troublé par la fièvre d'amour.

Ils entreront dans ses poésies définitives, cette fois, les vers qu'il composa dans sa nuit d'insomnie et pendant les jours qui suivirent. Non pas tous ; mais un fragment au moins, et une pièce seront sauvés. Celle-ci compte. Il l'a appelée Le premier amour ^ et il l'a insinuée parmi les autres poésies, à la dixième place, quand elle devrait occuper la première par ordre chronologique. Il y a fait entrer, avec la sincérité la plus absolue, tous ses sentiments : le ravissement, quand il reconnaît l'amour attendu; le mécontentement de lui-même, et le trouble en présence de l'objet aimé ; la douleur après son départ, le dégoût de la vie et même de l'étude ; le regret de n'avoir pas assez profité du plaisir de donner son cœur ; et surtout, l'excitation aux nobles activités et aux productions supérieures de l'esprit.

Mais il est un détail qui n'a pas pris place dans ses vers, qu'il n'a pas voulu s'avouer à lui-même dans son journal, et qui serait perdu pour nous, si le fidèle Carlo ne nous l'avait rapporté. En allant conduire au couvent la fille de Gertrude Cassi, dans un couloir, Giacomo essaya de se casser la tête contre le mur.

Désormais l'expérience était faite. Laid, difforme, il était incapable d'arrêter les regards d'une femme. Mon aspect est misérable, écrivait-il alors à son confident Giordani; mon corps est affreux. Non seulement la foule» mais l'élite, veut que la vertu n'aille pas sans quelque ornement extérieur; ne la trouvant pas, elle s'attriste, et n'a pas le courage d'aimer l'homme vertueux qui n'a de beau que son âme. — L'amour, qui peut-être Taurait sauvé du pessimisme, ne veut pas de lui.

Lui sera-t-il permis, au moins, de se consoler par le patriotisme ?

Il fait un nouvel effort pour sortir de lui-même, se reprochant comme une lâcheté ses plaintes sur son propre sort, tandis que l'Italie tout entière souffre ; il jette sur le papier les idées qui lui viennent tumultueusement à .l'esprit; l'inspiration poétique le travaille et l'exalte: ainsi jaillissent d'une source commune, au mois de septembre 1818, deux pièces qui sont des chefs-d'œuvre : A l'Italie, et Sur le monument de Dante qui se préparait à Florence,

Le début de la première est saisissant :

O ma patrie ! Je vois les murailles, et les arcs de triomphe, •et les colonnes, et les statues, et, solitaires, les tours de nos aïeux; mais je ne \ois plus la gloire,

je ne vois plus le laurier et le fer dont étaient chargés nos pères des vieux siècles. Maintenant, désarmée, tu es là, le front nu, et nue la poitrine.

Hélas ! Que de blessures !

•Quelle pâleur livide ! que de sang ! Dans quel état je te vois, toi, la plus belle des reines ! Je demande au ciel •et au monde : dites moi, dites qui l'a réduite à cet état ? Mais le pire de tout, •c'est qu'on a chargé de chaînes ses deux bras ; •et voici que les cheveux épars, et sans V4>ile, •elle est assise par terre, négligée et désolée ; voici qu'elle cache sa figure •entre ses genoux et pleure.

Pleure, car il y a bien de quoi pleurer, ô mon Italie, toi qui étais née pour l'emporter sur les nations •dans le bonheur comme dans l'infortune.

Si tes yeux étaient deux fontaines d'eaux vives, Jamais les pleurs ne pourraient suffire à tes calamités et à ta honte ;

car tu as été reine, et tu n'es plus qu'une pauvre esclave. Qui donc pourrait parler ou écrire à ton sujet, ^sans se rappeler ta splendeur passée,

•et sans dire : Elle fut si grande : n'est-elle donc plus la même ? Pourquoi .'Pourquoi ? Où est ta force antique, •où sont tes armes, et ta valeur, et ta constance ? Qui t'a enlevé ton épée ?

-Qui t'a trahie? Quelles ruses, quel effort, •quelle violence inouïe

put te dépouiller du manteau et du diadème d'or ? Comment es-tu tombée, et quand, •de si haut, si bas ?

Personne ne combat pour toi ? Tu n'es défendue par aucun des tiens ? Des armes ! Des armes ! Seul, je combattrai ; et je tomberai seuL Exauce-moi, ô ciel ! et embrase les cœurs italiens par mon sang.

Remarquons les derniers vers : c'est lui, le pauvre

infirme, qui va prendre les armes, et combattre seul contre les oppresseurs de l'Italie ? Pourtant, on aurait tort de sourire, et de voir là un mouvement de rhétorique plutôt qu'un sentiment vrai. C'est son désir d'action qui se trahit ainsi ; il crie son besoin de dévouement. Il vou-. drait, à la lettre, offrir sa vie en sacrifice ; et l'ardeur de; son souhait lui fait oublier sa condition.

Hélas ! continuent les beaux, les tristes vers ; les Italiens tués sur les champs de bataille, au cours des dernières guerres, obéissaient à un prince étranger, à Napoléon, qui les avait enrôlés de force dans son armée. Ils n'avaient même pas la joie, en mourant, d'être utiles à leur pays. Alors le poète détourne les yeux d'un spectacle qui le fait trop souffrir, et considère les temps antiques, les heureux temps où les citoyens défendaient leur ville et leur nation, et tombaient en héros; il contemple le petit groupe des Grecs qui, aux Thermopyles, ont arrêté l'envahisseur. Et il donne la parole à Simonide bénissant les guerriers qui ont offert leur poitrine aux lances ennemies. Leur gloire est immortelle ; et leur tombe est devenue un autel. — - Au lyrisme individuel succède ainsi le lyrisme antique, qui exprime les sentiments de la collectivité, et qui est comme la voix même de la patrie.

La seconde pièce est inspirée par Dante, comme la première par Rome. Dante n'avait pas encore de monument à Florence : loués soient ceux qui veulent réparer cette honte, et lui élever une statue digne de lui ! Que l'amour de l'Italie les encourage ! Car il est le grand symbole ; seul son souvenir et son culte peuvent ranimer

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le patriotisme. Le monument importe moins à sa gloire, plus dure que le marbre et plus solide que l'airain, qu'aux Italiens oublieux de leur grandeur passée. Heureux fut-il, de n'avoir point vu tant de maux que la nation a soufferts ; heureux de n'avoir pas vu les derniers et les plus insultants, quand l'étranger barbare, lui enlevant de force ses œuvres d'art, voulait lui enlever son génie. — Puis Leopardi rappelle la retraite de Russie, et la grande armée semant sur les routes de neige les cadavres des Italiens. Resteront-ils sans vengeance ? Leurs fils ne combattront-ils pas pour la liberté ? Le poète ne cessera pas d'évoquer la gloire ancienne, héraut de l'avenir.

Ce qu'il est impossible de rendre c'est le mouvement passionné qui emporte l'ensemble. On a noté, dans le détail, une foule de rapprochements avec des textes connus, qui sont peut-être des sources : une page de Foscolo ; des vers de Dante et de Pétrarque ; de Filicaia et de Testi ; des souvenirs des lamentations de Jérémie, de telle tragédie d'Eschyle, des fragments de Simonide : et bien d'autres encore. Leur abondâtnce même prouve qu'à chacun de ces textes, le poète a bien peu demandé. Les réminiscences sont entraînées par la puissance majestueuse du rythme, entraînées surtout par le flot des sentiments qui se succèdent, désespoir, colère, dédain, amour, passion qui tantôt blâme et tantôt implore ; patriotisme avide d'agir.

Depuis le discours contre Murât, quel changement ! L'unité italienne qui était alors pour Leopardi une dangereuse folie, est devenue un idéal. En moins de quatre ans, l'évolution qui le conduit au patriotisme est

accomplie. Un seul élément du passé demeure, la haine du nom français. Elle a su distinguer ici, pour émouvoir davantage, les deux faits qui avaient le plus vivement choqué Topinion italienne au moment de la conquête : , l'enlèvement des œuvres d'art, et la campagne de Russie ; ' elle en a fait un des thèmes principaux des poèmes. Mais la tradition politique antérieure, le respect des institutions établies, le culte du gouvernement pontifical, Leopardi a rejeté tout cela. La cause profonde de la crise est en lui-même. Les circonstances qui l'expliquent, c'est l'agitation qui se fait sentir dans les Marches, où les sociétés secrètes recrutent de nombreux partisans ; à Aneône, qui se révolte en 1817 ; dans sa famille même, où l'on compte quelques « patriotes » ; c'est le désir diffus de l'unité, qui, plus loin qu'Ancône et que les Marches, partout, de Milan à Naples, commence à s'emparer des jeunes esprits; c'est la lecture de la Vie d'Alfieri, qui excite dans un cœur préparé maintenant à la comprendre des transports d'enthousiasme ; et c'estencore la présence de Giordani.

Depuis longtemps, celui-ci avait fait espérer sa visite à Recanati- Le projet, sans cesse retardé, fut mis à exécution au mois de septembre 1818. L*hôte logea pendant cinq jours dans la maison des Leopardi ; il arriva même ce fait inouï, qu'on permit à Giacomo d'aller visiter avec lui Macerata. A vrai dire, Monaldo ne connaissait pas les idées de Giordani. Il l'admirait en tant qu'écrivain, sur la foi publique, sans jamais avoir pris la peine de lire ses écrits. S'il avait su qu'il avait affaire à un incrédule et à un libéral, il aurait sévèrement interdit

cette intimité. Il s'en repentit bien dans la suite : et il rejeta sur l'étranger la cause de tous les maux. A l'en croire, Giordani aurait prêché à Giacomo, soumis, pieux, heureux au moment de son arrivée, la révolte contre les hommes et contre Dieuy

C'est exagérer son influence. En matière de philosophie, il ne dut exercer aucune pression sur l'âme de son ami. Ses lettres nous le montrent plein de tendresse et de sollicitude ; il est effrayé par les sursauts d'une, sensibilité trop aiguë, qui des causes les plus futiles se fait un sujet d'inquiétude et de douleur : une expression trop froide, un retard, une lettre égarée à la poste : autant de blessures pour Giacomo, et Giordani les panse. Nous le voyons toujours qui s'efforce de lui être utile ; il voudrait réunir les meilleures de ses œuvres pour les publier en un volume ; il cherche un moyen de l'arracher à Recanati. Même il s'occupe du sort de Carlo et de Paolina. En matière de politique, il a peut-être agi davantage. Etant le vivant symbole du patriotisme littéraire, il dut encourager le jeune homme dans l'attitude qu'il avait prise de lui-même. Pour mesurer son influence, il faudrait savoir quelles furent au juste leurs conversations : nous l'ignorons. Tenons-nous en aux faits : il n'est pas sûr que Giordani ait inspiré ou suggéré la Canzone à l'Italie; mais il est sûr qu'elle fut composée aussitôt après le départ de Giordani.

Leopardi lui envoya le manuscrit comme une surprise avec la prière de vouloir bien le faire imprimer : le meilleur marché possible ; car son père ne lui donnait pas d'argent, et ce n'était pas sans peine qu'il avait réuni en

cachette quelques écus. Lettre et manuscrit s'égarèrent en route. Alors il prit la résolution de faire imprimer son œuvre à Rome malgré les difficultés de la censure qui finit par laisser passer. Lorsqu'il reçut enfin les exemplaires, ils fourmillaient de fautes. Il dut se résoudre à les corriger lui-même, à la plume, mot par rtiot.

Le moment n'est pas sans quelque solennité. Ici encore nous pouvons avoir cette illusion ou cette espérance que si le succès répond à son attente il aura trouvé à la fois un dérivatif à ses pensées, et un but à sa vie. La gloire de devenir tout d'un coup le poète-patriote satisferait son âme ; elle lui imposerait un devoir d'honneur auquel il ne pourrait faillir. — Mais . ici encore, nous devons enregistrer un échec.

Sans doute, Giordani exulte. Il déclare que l'Italie a trouvé le grand poète dont elle avait besoin, et qu'elle attendait. Leopardi, qui portait en lui-même toutes le3 qualités nécessaires à l'écrivain parfait, vaste culture, noblesse du sang, noblesse de l'âme, s'est, dit-il, définitivement révélé. Tous les amis auxquels il a donné les poésies à lire sont dans l'admiration ; les gens de Plaisance — c'est la ville où il réside — ne tarissent pas d'éloges. Mais de cette approbation-là, Giaçomo était bien sûr. Les autres ne vinrent pas. Monti, auquel il avait dédié ses canzoni, répondit par une lettre froide. Les journaux littéraires se turent. Point de gloire ; et même point de bruit.

Giacomo se trouvait dans l'étrange situation d'un auteur qui ne cherche pas à vendre les exemplaires de son œuvre; qui les offre à quiconque veut les lire ; et qui

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ne trouve personne. A de rares exceptions près, ces pièces admirables restèrent sans succès. La postérité devait les venger \ car il semble que chacune d'elles traduise les principes directeurs de la conscience italienne, pendant toute la conquête de Tunité : la canzone Air Italia, la tradition de la révolte contre une domination injuste ; la canzone Sopra il monumento di Dante, l'idée qui soutient la révolte : celle d'une civilisation 'italienne supérieure, qui comme telle mérite de durer. De son vivant même, Leopardi devait jouir de la gloire de l'avoir compris et si noblement exprimé. Mais pour le moment, rien ne répond à son attente passionnée. Il lui semble que sa voix résonne dans le silence et que l'ce silence est sa condamnation.

^ Il est — c'est sa propre expression — comme un pauvre animal prisonnier, qui se heurte aux barreaux de sa cage. Il n'a plus que deux issues : ou bien le suicide; ou bien une tentative désespérée pour s'enfuir. Peu lui importe ce qu'il deviendra une fois hors de Recanati, quand il devrait mendier son pain ; pas de scrupule sur le choix des moyens, « maintenant que ses anciennes illusions au sujet de sa valeur, et sur les espérances de la vie future, et sur le bien qu'il pouvait faire, et sur les entreprises qu'il pouvait tenter, et sur la gloire qu'il pouvait atteindre », se sont évanouies. Tandis que Carlo rêve de s'engager dans les milices piémontaises — le fait est significatif, puisque du Piémont viendront, avec la première organisation militaire, les premières tentatives pour l'unité — il partira secrètement, en trompant son père. Celui-ci n'apprendra la révolte que lorsqu'il*

sera trop tard pour la réprimer. Le jour où, cherchant son fils à la place accoutumée, daps la bibliothèque, il s'étonnet'a de ne plus le voir, il trouvera une lettre, qui lui expliquera les motifs de sa conduite, ce II possède, lui, GiaoomoLeopardi, un talent que les meilleurs lettrés d'Italie ont reconnu. Et quand il a demandé à ses parents, non pas même les plaisirs, non pas même la liberté, naturels à son âge, mais seulement le droit de vivre en développant les facultés qu'il porte en lui, on a répondu par le mépris et l'ironie. On a voulu le sacrifier à une chose qu'il ne connaît pas, et qu'on appelle maison et famille. On n'a même pas eu pitié de sa santé ; et sachant que Recanali lui est funeste, on le force à rester à Recanati. La loi lui donne la disposition de lui-même ; il part. Il hait la prudence vile, qui paralyse, et qui rend les hommes semblables à des animaux, occupés seulement à la conservation d'une vie misérable. Puisque la carrière de tous les grands esprits commence par le désespoir, que la sienne commence ainsi. Il veut être malheureux plutôt que petit. Au reste, il demande pardon à son père de la peine qu'il lui cause; et il espère au moins cette compassion qu'on ne refuse même pas aux malfaiteurs... »

Mais pour partir, il lui faut un passe-port. Le bruit des démarches de son fils finit par venir aux oreilles de Monaldo, qui s'informe et qui apprend tout. Il demande que le passe-port lui soit adressé personnellement; et l'ayant reçu, il appelle Giacomo, le lui montre, feint d'être étonné d'une résolution que rien de sa part n'a motivée. Il lui déclare que d'ailleurs il est libre ; qu'il

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laisse le passe-port dans un tiroir ouvert, où il peut le prendre si bon lui ^semble. Giacomo, surpris par ce coup, faible devant une affliction qui malgré tout est sincère, renonce au départ.

C'en est fait; il ne lutte plus; tous ses efforts pour chasser la douleur ou pour la tromper ont été vains ; Tamour et la liberté lui échai^pent ; il ne lui reste plus que sa propre misère. Il est marqué pour la souffrance ; ses frêles bonheurs ne seront plus que des trêves,- au cours de la vie.

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