CHAPITRE III
Si on veut trouver Timage du désespoir, il faut lire la Correspondance de Leopardi, pendant les mois qui suivirent sa tentative de fuite. Obligé de cacher ses sentiments à son père, qu'il considère comme son bourreau, il s'épanche avec ses amis ; ses plaintes sont entrecoupées de cris de révolte. — A vingt-deux ans, il est moralement vieux, ou pour mieux dire décrépit, puisque le sentiment même et l'enthousiasme, qui étaient l'aliment de sa vie, se sont éloignés de lui pour toujours. Il est temps de mourir ; il est temps de céder à la fortune. — Personne de plus malheureux au monde; de quel plaisir a-t-il joui ? Quelle espérance lui reste ? Qu'estce que la vertu? — Les anciens auraient eu peur de lui, en le voyant ainsi maudit par le destin, et l'auraient
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cru le pire des scélérats. Peu s'en faut qu'il ne blasphème contre le ciel et contre la nature, qui semblent l'avoir mis sur cette terre exprès pour le faire souffrir. Il doute de tout, et de l'amitié même. — La froideur et l'égoïsme des hommes, l'ambition, l'intérêt, la perfidie des femmes, qu'il définit un animal sans cœur, l'épouvantent. — La scélératesse des femmes lui fait horreur. S'il devenait riche et puissant, ce qui est impossible, parce qu'il n'a pas assez de vices, elles chercheraient à le prendre dans leurs filets. Mais dans sa condition actuelle, méprisé et honni de tous, elles lui refusent leurs flatteries. — Telles sont les expressions qu'on rencontre couramment dans ses lettres, pendant l'année 1820.
Peu à peu il essaye de se moquer de son infortune, et d'avoir toujours sur les lèvres « ce rire qui vient de l'indifférence, dernier refuge des malheureux qu'écrase la nécessité, quand ils ont perdu non pas le courage de la combattre, mais le dernier espoir de la vaincre, c'està-dire l'espoir de mourir. » — « Tous, tant que nous sommes, nous combattons les uns contre les autres, et nous combattrons jusqu'à notre dernier souffle, sans trêve, sans traité, sans quartier. Chacun est ennemi de chacun et ne doit compter que sur lui-même... Du reste, vaincu ou vainqueur, il ne faut jamais se fatiguer de combattre et de lutter et d'insulter et de fouler aux pieds quiconque vous cède, même pour un moment. Le monde est ainsi fait, et non tel qu'on nous le dépeignait, à nous, pauvres enfants. Je reste ici, en butte aux dérisions, aux crachats, aux coups de pied de tout le monde, passant toute ma vie dans une chambre, de façon que je ne puis
m'empêcher de frissonner quand j'y pense. Et pourtant, je m'habitue à rire, et j'y réussis. Et personne ne triomphera de moi, jusqu'au moment où on pourra répandre mon corps à travers la campagne, et se divertir à faire voler ma cendre dans les airs... » {Correspondance ^ I, 18 et 22 juin 1821).
Son refuge est le travail : nous verrons que pendant ces tristes mois, malgré une santé toujours précaire, et des maux d'yeux qui arrêtent souvent son activité, il ébauche une foule de projets littéraires. Surtout, sa pensée s'évade de Recanati. Giordani poursuit des négociations pour lui trouver une place de professeur en Lombardie ; un des amis de Giordani, devenu le sien,. Brighenti, travaille à lui obtenir une chaire à l'Université de Bologne ; une parente lui cherche un emploi à Rome :. vainement. Tous échouent; et Giacomo semble condamné à mourir dans sa prison.
C'est le moment que le destin choisit pour l'en tirer; d'une façon si naturelle et si rapide, qu'on en est tout surpris. L'oncle Carlo Antici, dont la première intervention était restée sans effet, lorsque le mal de Giacomo n'était pas encore irréparable, vint à Recanati pour voir sa sœur et son beau-frère. Pris de pitié, il voulut arracher son neveu au milieu où il dépérissait; et de haute lutte, i-1 l'emmena vers Rome.
Ils partirent le 17 novembre 1822. Giacomo emportait ses manuscrits les plus précieux, laissant le reste à la garde du fidèle Carlo. La route qui s'ouvrait devant lui, à travers les collines, le conduisait à la vie. Les horizons familiers disparurent, et la variété des paysage
fut le premier des changements que demandait son rêve. Il cessa d'apercevoir la mer ; il passa des rudes Apennins aux douceurs de TOmbrie. Il s'assit aux tables des auberges, et connut les réveils étonnés dans les chambres d'une nuit. Il vit se succéder les villes, les villages et les bourgs ; il entendit des accents qui ne ressemblaient plus à ceux de sa province ; chaque tour de roue Téloignait de son passé. II sentait ses maux s'alléger; la , fatigue des longues heures de voiture, loin de l'épuiser, lui rendait des forces; frileux, il oubliait le froid. Apparut enfin l'immensité morne de la campagne romaine. De tant de voyageurs qqi, au cours des siècles, ont cherché à distinguer dans le lointain la coupole de Saint-Pierre, Leopardi fut sans doute le plus anxieux. Le point semble grandir ; on distingue le dôme et la croix; c'est la Ville.
Flâner dans les rues, au milieu de la foule indolente que n'agitait pas la fièvre de notre vie moderne; voir passer les abbés multicolores, les moines fiers de leur, bure, les cardinaux dans leurs carrosses ; assister aux offices de l'Eglise, beaux comme des scènes d'opéra; visiter les ateliers des artistes et les boutiques des brocanteurs; le soir, se rendre dans. quelque compagnie cosmopolite pour jouer ou pour médire : ce devait être une fête perpétuelle des yeux et de l'esprit. Rien ne ressemble davantage au bonheur, disait Stendhal, que cette existence exempte de tout souci, dans le décor magnifique de Rome.
Et puis, il y avait les raisons éternelles de son charme : ses ruines ; ses monuments ; ses innombrables églises.
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depuis la basilique austère jusqu'au Gesù tout brillant d'or; ses places, où les marchés étalent leur pittoresque et où chantent ses jets d'eau ; son peuple de statues ; ses jardins ; ses horizons, où les arbres noirs, cyprès et pinsparasolS) se dressent comme de sombres sentinelles ; et cette atmosphère de lumière et de douceur, qui augmente
le goût de la vie en enlevant celui de l'effort
Ce charme, Leopardi ne le goûte pas. Cet amoureux de l'antiquité ne court pas au forum surgissant de la terre qui l'avait caché pendant des siècles ; à peine parlet-il dans ses lettres de la Rome classique. La Rome moderne est grande : inconvénient notoire, à cause de la longueur des courses. La majesté des palais ne le frappe qu'à cause des interminables escaliers qu'il doit monter, quand il fait la moindre visite. Toutes les femmes lui semblent laides, et, qui pis est, sottes. Lés hommes sont d'une stupidité rare ; rien de sérieux ne les intéresse ; seuls, les menus incidents de la vie ecclésiastique, comme la question de savoir si un prélat a bien ou mal chanté la messe, occupent leurs conversations. La littérature est dans un état lamentable; ou, pour mieux dire, elle n'existe pas; les poètes et même les poétesses de profession ignorent tout ce qui est sentiment et passion. Quant aux idées, elles sont tenues pour dangereuses; on ne méprise pas seulement la philosophie, on la craint. Tandis qu'on méconnaît les noms les plus sacrés de la littérature italienne, on exalte une catégorie de savants, une seule : les archéologues. Ceux-ci sont considérés comme des demi-dieux. A son père, qui ne se console pas de l'avoir laissé partir ; à Carlo, qui ronge
^on frein ; à Paolina, dont la tendresse délicate multiplie les témoignages d'affection, Giacomo raconte ainsi son désenchantement. Même la maison de son oncle est l'image du désordre ; tout le monde y veut commander ; il n'y a d'heure fixe pour rien, spécialement pour les xepas. Il a des engelures; il est malade; il est triste.
Ne le croyons pas trop. Voyons dans cette maussaderie ^un mélange de sentiments très divers : un peu de la désillusion commune à ceux qui ont trop longtemps attendu la réalisation de leurs désirs; la crainte d'étaler une -satisfaction qui paraîtrait indécente à sa famille ; un entêtement de provincial qui ne veut pas s'avouer séduit du premier coup ; et surtout ce trait particulier de sa psy- ••chologie, qu'il reprochait à un séjour nouveau d'être inouveau, et de n'avoir pas à lui présenter de souvenirs 'de sa propre vie. Quand il pouvait dire : j'ai passé par •cette rue il y a tant de mois ; j'ai vu cette maison, il y a tant de jours, il se sentait acclimaté. Les longues années 'de Recanati l'avaient habitué à faire partie d'un décor immuable : il était mal à l'aise aussi longtemps qu'il n'avait pas identifié un décor différent, et qu'il ne s'était pas attaché à lui par une sorte de captivité volontaire.
En fait, il est moins malheureux qu'il veut bien le dire. L'érudition est à la mode ? Il publie des articles d'érudition dans les Ep/iémérides littéraires de Rome ; ce qui Jui vaut tout de suite une notoriété. Angelo Mai le traite avec distinction et l'invite à dîner. Dîner chez un cardinal, voilà qui n'est pas méprisable! Giacomo est très lilatté. Il fait la connaissance de Niebuhr, alors ministre de Prusse auprès du Saint-Siège; et de son secrétaire,
Bunsen ; et de beaucoup de savants étrangers qui, l'appréciant, le font apprécier de ses compatriotes. Il se lie d*amitié avec un de ses cousins, Giuseppe Melchiorri; et avec un jeune Belge, épris comme lui de science et de mélancolie, Jacopssen. Il a des distractions : le Corso, au temps du Carnaval ; les ballets, qui font sur lui une grande impression; l'Opéra. Quoi qu'il en dise, il est encore très capable d'admirer et d'aimer. Il va visiter le tombeau du Tasse, et retrouve le don des larmes.
Si, dans le désenchantement dont il fait parade, le séjour de Recanati lui était devenu moins odieux, il n'eut pas fait tant d'efforts sans doute pour éviter de rentrer chez son père. Or, c'est sa grande préoccupation. Tour à tour il songe à entreprendre l'impression des œuvres de Platon pour un éditeur romain ; à voyager avec quelque étranger de marque; à accepter une chaire dans une grande université d'Allemagne. L'idée la plus naturelle est de trouver un emploi dans les Etats pontificaux. Le ministre de Prusse parle de lui au cardinal secrétaire d'état, Consalvi; et celui-ci demande si son protégé veut revêtir l'habit de cour, et débuter, du même coup, dans la voie des fonctions officielles et des honneurs. Leopardi réfléchit, et refuse; pour faire fortune auprès du Piipe, il faudrait entrer dans les ordres : il ne veut pas. Mais ne peut-on pas lui donner une charge civile plus modeste ? Après les démarches, les lettres, les humiliations qui sont de règle en de pareilles circonstances, il n'obtient rien. Ne recevant pas d'argent de chez lui, et ne pouvant vivre toujours aux dépens de son oncle, il est obligé, la mort dans l'âme, de regagner Recanati.
Le mirage s'est dissipé. Il a vu que le monde n'était pas tel qu'il se l'était figuré ; et qu'il n'était pas si facile de conquérir la gloire. S'il fait le bilan de ses productions, pendant les cinq mois de son séjour, il trouve, outre ses articles, le catalogue des manuscrits grecs de la bibliothèque Barberina, et un fragment de Libanius par lui découvert : maigre aubaine.
Mais de telles âmes ne se lassent pas si vite. Elles gardent le goût de l'épreuve ; la difficulté les aiguillonne ; elles recommencent ; et pour surmonter des obstacles plus grands qu'elles n'avaient supposé, déploient plus d'énergie. Giacomo Leopardi n'est pas un résigné quand il quitte Rome; la grande joie de revoir son frère ne compense pas pour lui l'horreur de regagner sa ville et sa maison. Nous venons d'assister au premier acte seulement de la tragédie qui va nous le montrer s'élançant toujours vers le monde ; heureux de s'échapper ; cherchant de sûrs abris dans des affections nouvelles ; et, au moment où il se croit sauvé, obligé de rentrer à Recanati» victime de la nécessité sous sa forme la plus stupide et la plus implacable, le manque d'argent; semblable à un prisonnier qui réussirait à s'évader par intervalles, et qui devrait lui-même regagner sa prison.
Il reste chez lui plus de deux ans, de mai 1823 à juillet 1825; son histoire est sans événements. Il suffit de redire qu'il est plein de tristesse et de dégoût ; que son corps souffre comme son âme ; qu'il s'occupe à des travaux d'érudition, les Annotations à VEuaèbe de Mai ; la
traduction de la satire de Simonide contre les femmes ; celle des œuvres morales d'Isocrate ; d'autres encore; qu'il affirme sa philosophie dans les pages de son journal intime, le Zibaldone ; et dans ses Opérette morali, dont nous verrons plus loin le contenu. Florence, sous le gouvernement paternel des grands-ducs, abrite un groupe d'artistes et d'écrivains, qui sentent combien leur patrie aurait besoin d'une éducation littéraire. Ils veulent réaliser ce que la Bibliothèque italienne devait être, et n'a pas été ; ils fondent une revue demeurée célèbre, VAntologiay sous la direction intellectuelle de Gino Gapponi, et grâce au concours de l'éditeur Vieusseux. Ce Suisse installé en Italie, et devenu Italien de cœur, met sa science des affaires au service du patriotisme, et fait de son journal un admirable instrument de culture. Giordani, passant à Florence, lie amitié avec Vieusseux; et comme il ne cesse pas de vanter son protégé Leopardi, Vieusseux propose à celui-ci de passer périodiquement en revue, dans VAntologia, les nouveautés littéraires qui paraissent dans les Etats pontificaux. Leopardi refuse, parce qu'à Recanati, il ne sait même pas ce qui se passe à Rome ; et aussi parce que la philosophie l'intéresse plus que les belles lettres. Il ne profite donc pas, pour le moment, de l'occasion qui lui est offerte ; mais il retrouvera bientôt V Antologia et Florence.
Comme précédemment,il se livre à des tentatives variées pour trouver une place qui lui donne de quoi subsister, dans quelque ville d'Italie que ce soit, loin de Recanati ; comme précédemment, il échoue ; et de la même façon, le salut lui vient au moment où il ne l'attend plus. L'édi-
teur milanais Stella, commerçant actif, voudrait publier une traduction complète des œuvres de Gicéron. Grosse affaire ; il faudrait pour la diriger un homme d*une haute compétence. L'idée lui vient de s'adressera son correspondant Leopardi, dont il a eu l'occasion d'apprécier la science; et celui-ci lui adresse, en effet, des indications et des conseils. Mais il est difficile de s'entendre par lettres ; Giacomo viendrait-il à Milan, afin de diriger personnellement l'entreprise ? — Sans doute, s'il n'y avait un obstacle, toujours le même : c'est qu'on se refuse à donner de l'argent à un fils qui veut quitter la maison paternelle. Stella comprend ce que Leopardi n'ose pas lui dire expressément, et déclare qu'il se chargera des frais. G'est la délivrance. Pour se mettre en route, l'héritier des Leopardi est obligé d'emprunter une petite somme, à l'insu des parents; il n'a pas même de quoi payer la voiture.
Plus de maux, aussitôt qu'il est en route. La chaleur est torride, mais il n'en souffre pas. Il est tout joyeux à l'idée de saluer à Bologne son ami Giordani, qui l'attend. Nous pouvons nous le représenter, tel qu'il arriva dans la ville, le soir du 15 juillet : c'est Brighenti qui le dépeint. « Lundi soir, j'allai recevoir, avec Giordani, Leopardi qui arrivait des Marches. Je me le figurais différent; et quand je le vis descendre de la voiture avec une espèce de bonnet en tricot, un habit à plis du temps de Pie VI, maigre, les yeux embarbouillés, il me parut impossible que ce fût là ce puits de science que Giordani prétend. Je lui fis beaucoup d'amabilités ; mais il se montra revêche... »
Il ne devait pas l'être longtemps. C'est à Milan qu'il va; c'est à Milan, pour tout dire, qu'est son gagne-pain. Or, c'est Bologne qui le séduit, qui le passionne, qui le retient. Ici, plus d'acclimatation nécessaire. Tout de suite, il est conquis. La bonne ville, où l'on rend justice au vrai mérite! Où l'on se fait plus d'amis en huit jours qu'à Rome en cinq mois ! Où les lettrés abondent, disposés à s'incliner devant les supériorités évidentes ! Où les hommes sont des abeilles sans aiguillon ! Leopardi, bien que Stella l'attende avec impatience, ne peut s'empêcher d'y demeurer d'abord neuf jours. Outre Giordani et Brighenti, qui ne le quittent pas d'une semelle, et lui procurent partout l'accueil le plus honorable, voire le plus respectueux, il voit tous les jours le comte Carlo Pepoli et le comte Antonio Papadopoli, hommes de cœur et d'esprit, qui l'admirent. On l'introduit dans les bonnes maisons de la ville ; il jouit, pour la première fois de sa vie, des bienfaits de la gloire. Il part en promettant de revenir. *
Nous ne sommes pas surpris, dans ces conditions, que Milan lui déplaise ; et que, dès le lendemain de son arrivée, le 31 Juillet 1825, il écrive à son frère qu'il lui paraît impossible d'y demeurer plus d'une semaine. Détail curieux, il reproche à la capitale lombarde de ressembler à Paris, qu'il ne connaît pas : même atmosphère (Je légèreté et d'artifice. « Milan au point de vue matériel et au point de vue moral n'est qu'un jardin des Tuileries ». Stella l'oblige amicalement à descendre chez lui, et prodigue les attentions : peine inutile ; Giacomo a la nostalgie de Bologne, il veut retourner à Bologne. Il est
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entendu que lorsqu'il aura mis en train la traduction, et écrit les préfaces, l'une en latin et l'autre en italien, il sera libre de partir. Ainsi fut fait; le 29 septembre, il se retrouvait sous les portiques de Bologne.
L'idéal eut été d'y vivre à demeure : ainsi recommence la recherche, toujours vaine, d'un emploi. Cette fois, son attention s'est fixée sur la place de secrétaire de l'Académie des Beaux-Arts, la même que Giordani avait occupée avant 1815. Bunsen, qui a succédé à Niebuhr, se met en campagne : mais on lui répond qu'il est difficile de déposséder le secrétaire actuel, bien qu'il ne soit que suppléant ; et on offre à Leopardi la chaire d'éloquence grecque et latine à l'Université de Rome. Le refus était certain d'avance, puisqu'il ne voulait pas quitter Bologne.
Bunsen recommence ses démarches : le cardinal secrétaire d'Etat écrit au cardinal de Bologne une lettre expresse ; la nomination est désirée par plusieurs membres distingués du corps diplomatique ; et même par le Saint Père, qui apprécie les mérites littéraires du postulant. L'affaire semble donc sûre ; au point que Carlo écrit à son frère : « Mon cher secrétaire... » Mais le cardinal de Bologne répond qu'il va venir lui-même à Rome, afin de régler ce cas. Il fit, en effet, son rapport : s'étant informé de la conduite et du caractère de Leopardi, il était venu à connaître qu'en vérité, il était doué d'un talent exceptionnel, surtout en matière de littérature grecque et italienne ; et aussi d'un esprit vraiment admirable et extraordinaire. Cependant il y avait des raisons de douter de la rectitude de ses maximes ; car on savait qu'il était très lié avec des personnes
connues par leur façon peu sage de. penser ; et même il avait laissé transparaître, bien qu'avec beaucoup d'astuce, ses sentiments très favorables aux nouvelles opinions politiques dans des Odes italiennes qu'il avait fait imprimer. Dès lors, il n'était pas prudent de fixer Leopardi à Bologne, à une certaine distance du gouvernement qui pouvait le surveiller; mais comme il était jeune encore, et capable de se remettre sur le bon chemin, s'il en avait dévié, il était opportun de l'employer à la Bibliothèque Vaticane, comme secrétaire, ou dans toute autre fonction qui lui permit de développer ses talents, et où l'on put, en même temps, observer et diriger sa conduite morale et politique. — Ce rapport, Leopardi l'ignora toujours; il sut seulement qu'il ne devait plus compter que sur lui-> même.
Son budget est facile à établir. Stella, pour ses travaux de librairie, lui donne dix écus par mois. Des leçons de latin à un riche Grec lui rapportent huit écus; des leçons à son ami Papadopoli, quelques écus encore, bien que la rétribution ne soit pas fixe. Telles sont les ressources qui lui permettent de vivre misérablement dans une chambre meublée, craignant les dépenses, redoutant les événements imprévus qui détruiraient un équilibre financier toujours instable.
On ne peut s'empêcher d'éprouver une tristesse rétrospective à le voir se livrer ainsi à des besognes secondaires. Certes, il n'avait qu'à se louer de ses relations avec Stella, qui lui ouvrait son journal, le Nuovo Ricoglitore, pour les articles d'érudition, et acceptait l'idée d'une collection d'œuvres morales d'écrivains grecs, de
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sorte que les traductions depuis longtemps prêtes trouvaient tout d'un coup leur emploi ; qui publiait ses œuvres, le Martirio dei Santi Padri, pastiche de la langue préclassique habilement exécuté, auquel Cesari lui-même se laissa prendre ; qui publiera surtout, en 1827, les Opérette morali. Même, quand les leçons vinrent à manquer, Stella porta jusqu'à vingt écus par mois la rétribution de son employé.
Mais enfin, il était libraire et commerçant, et devait songer surtout aux besoins des clients. Au moment où Leopardi traduit le Manuel d'Epictète, il lui demande une édition de Pétrarque : comment ne pas s'exécuter ? Quand le Pétrarque est fini, il lui demande un abrégé des écrits de Ginonius : besogne si ennuyeuse qu'ils en abandonnèrent l'idée d'un commun accord. Alors Leopardi dut chercher une œuvre de bonne vente, qui plût à Stella ; et il lui proposa une Anthologie de la prose italienne, qui fut acceptée en principe. N'est-ce pas une nouvelle ironie du sort que pour vivre hors de Reeanati, il soit obligé d'étouffer son génie ? Il consume son activité, à l'âge où sa pensée atteint sa maturité et sa pleine force, dans des travaux ingrats, sans plaisir et sans gloire ; et il doit s'estimer heureux de les avoir trouvés.
Telle qu'elle est, sa vie à Bologne n'arrive pas à lui déplaire. Son principal ennemi est le froid; il souffrit, pendant l'hiver de 1825-1826, de cruelles engelures, et de maux d'intestins. Le feu, s'il en faisait, blessait ses pauvres yeux toujours malades. Mais quand le printemps revient, il trouve de la douceur à vivre. Car il continue à jouir de sa gloire ; on l'invite à une séance solennelle de
l'Académie de Bologne, et il y lit des vers que toute l'aristocratie de la ville, y compris le cardinal légat, applaudit. Il visite les Romagnes, et partout on le reçoit avec honneur. « Merveille î » écrit-il à Paolina ; « les Français parlent de moi à Sinigaglia. Sais-tu que je suis un grand homme, que mon voyage en Romagrie a été un triomphe, qu'hommes et femmes se disputaient à qui me verrait ?» — Mieux encore que la gloire, il a l'illusion de l'amour.
Il fit la connaissance, dans la société qu'il fréquentait, de la comtesse Teresa Garniani Malvezzi; femme savante, qui avait mis Pope en vers, et qui pour le moment s'occupait à traduire Gicéron ; femme distinguée, qui remplaçait par les charmes de l'esprit ceux que l'âge commençait à lui refuser. Elle se prit de sympathie pour le poète malade, le reçut, le retint. Elle pleura lorsqu'il lui lut ses vers. Ce furent de longues conversations sur tous sujets, qui duraient quelquefois depuis l'Ave Maria jusqu'à minuit. Ils jouèrent le jeu dangereux d'échanger des idées, et même des lettres ; de se confier leurs secrets ; d'étudier leurs caractères, et de critiquer leurs défauts. Ils ne parlaient pas d'amour, mais vivaient ensemble dans une « amitié tendre », « avec un abandon qui était comme l'amour sans ses tourments ».
Leopardi, peu habitué à de telles fêtes, se donnait tout entier. « Dans les premiers jours où je l'ai connue, j'ai vécu dans une espèce de délire et de fièvre... Cette connaissance forme et formera une époque bien marquée dans ma vie, parce qu'elle m'a désillusionné de la désillusion ; parce qu'elle m'a convaincu qu'il y avait
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vraiment au monde des plaisirs que je croyais impossibles, et que je suis encore capable d'illusions stables, malgré la connaissance et Thabitude du contraire, si profondément enracinées en moi ; elle a ressuscité mon cœur après un sommeil ou pour mieux dire une mort de tant d'années... » (A Carlo, Correspondance, II, 30 mai 1826).
Il emporta son souvenir et son image à Recanati, lorsqu'il dût y revenir. Monaldo lui avait offert un bénéfice ecclésiastique vacant dans la famille et, fidèle à ses principes, il y avait renoncé. Mais maintenant, le père se plaignait de la longue absence de son fils, parlant de son affection profonde, déplorant même les rigueurs de sa femme, qui lui imposaient sa conduite : conduite « que réprouvaient son cœur, la justice et presque les convenances ». Carlo et Paolina désiraient ardemment revoir leur Giacomo. Il quitta donc Bologne quand vint l'hiver.
Les sentiments qu'il professait pour son pays ne changèrent pas ; il le revit avec la même haine, et lança contre lui les mêmes malédictions. Il se refusa à sortir de sa demeure et à fréquenter qui que ce fût ; il se donna tout entier à la confection de cette Anthologie qui demandait, pour être fabriquée en conscience, la lecture de tous les prosateurs italiens ; et il attendit avec anxiété l'heure de la libération.
Lorsqu'il revint à Bologne, il dut renoncer à son rêve. Pourquoi ? Nous ne le savons pas au juste ; il ne se plaignit pas, en homme habitué « à cacher au plus profond
de lui-même tous ses chagrins et toutes ses affections vraies ». Nous n'avons gardé, de lui à elle, qu'un court billet, un de ceux qu'on écrit quand on veut montrer qu'on n'a pas souffert. Il demande à la comtesse la permission de prendre congé d'elle. Le ton trahit plus de mélancolie que de colère ou d'aigreur.
Déjà il avait l'intention de se rendre à Florence ; les jfables qu'on a inventées pour expliquer la rupture sont absurdes. On a voulu accuser la femme : retenons au contraire, qu'il lui dut une très douce illusion d'amour. Il attendit d'abord la visite de Stella, qui prit le manuscrit de l'Anthologie, et accepta l'idée d'une Encyclopédie des connaissances inutiles et des choses qui ne se savent pas. Sous ce titre bizarre Leopardi comptait sans doute faire passer les matériaux divers qu'il recueillait dans ses notes de tous les jours. Sa subsistance se trouvait assurée pour quelque temps : et de plus, il espérait écrire une œuvre qui portât au moins la marque de sa personnalité.
Mais ici la douleur, qui semblait lui avoir accordé quelque trêve, le ressaisit. A peine est-il arrivé à Florence que ses maux d'yeux, aggravés, lui interdisent non seulement la lecture, mais même la vue du jour; il doit rester enfermé dans sa chambre d'auberge « comme une chauve-souris ». L'absurdité d'une rage de dents le torture pendant quatre jours et quatre nuits sans répit. Son estomac délabré lui refuse ses services. Lorsqu'il peut sortir enfin, et redevenir un homme parmi les hommes, c'est dans son amour propre qu'il est atteint. Non point que Vieusseux oublie les propositions qu'il lui a faites autrefois, ne lui ouvre l'accès de VAnio-
-logia, ne l'invite aux soirées où il réunit l'élite des littérateurs, et ne cherche à le bien recevoir. Mais Leopardi -se souvient que les trois pièces des Opérette morali 'qu'il a publiées en 1826 dans \ Antologia même, ont été froidement accueillies ; et en cette année 1827, où le livre Tient de paraître en entier, il sent bien qu'on lui •témoigne plus d'hostilité que d'estime. On condamne en -effet sa philosophie désolante. Les moralistes, les économistes de VAntologia, qui cherchent à donner à la littérature un caractère pratique, qui ont le goût de l'action et croient au progrès de leur patrie, ne peuvent pas ne pas être choqués par tant de négations accumulées. Ce pessimiste n'est pas des leurs.
Chez Vieusseux, le 3 septembre 1827, Giacomo Leopardi rencontra Alessandro Manzoni ; vivant contraste. <Ce dernier, paisible et heureux ; élevé par une mère intelligente, qui a entouré son éducation de beauté et d'amour ; introduit à Paris dans le milieu des idéologues, où il a su profiter de la grande noblesse d'âme et de la vaste culture de Fauriel; célèbre déjà dans toute l'Europe par l'attitude qu'il vient de prendre dans la querelle romantique ; auteur d'un des plus beaux romans qu'on ait écrits, et à coup sûr le plus moral ; l'autre, sevré d'amour dès son berceau, pauvre, malade, épuisé, auteur de l'accusation la plus formidable qu'on ait dressée contre la nature et contre l'existence elle-même : deux types d'humanité, deux formes d'art, deux philosophies <jui s'opposent. Si les assistants attendaient la rencontre avec curiosité, ils furent déçus. Leopardi et Manzoni se donnèrent des témoignages d'estime réciproque. Mais <jue dut penser Leopardi ?
Il quitta Florence quelque temps après, le 9 novembre, pour s'abriter à Pise pendant les jours d'hiver ; il devait y rester jusqu'au mois de Juin 1828. Or écoutons-le parler de sa nouvelle résidence : il trouve le climat de Pise exquis ; il a quitté son manteau et mis des habits légers, tant la température est chaude : tandis qu'à Florence, il avait laissé le froid et la glace. L'aspect de la ville est magnifique ; les quais offrent un spectacle si riant, qu'il n'a rien vu de semblable, de toute sa vie : il doute même qu'aucune ville d'Europe puisse entrer en comparaison sur ce point. Les rues sont pleines de piétons et de voitures ; on y entend parler dix langues différentes ; le soleil y resplendit, et fait briller les vitrines des cafés et des boutiques, et les fenêtres des palais, tous admirablement construits. A toutes ces beautés s'ajoute le charme d'un italien parfaitement pur et élégant ; et il s'ajoute encore ceci, grâce à Dieu, qu'il se porte bien, qu'il mange avec appétit, qu'il est logé dans une bonne pension, qu'il a une chambre au couchant, avec une grande ouverture qui lui permet de contempler l'horizon . . .
En vérité, on dirait ^un autre homme, tant les nuances de sa psychologie varient avec rapidité. Les maladies s'en sont allées avec la tristesse ; reste le charme de la mélancolie. Il a suffi d'un souffle pour que sa sensibilité s'épanouit, timide encore et apeurée, et par cela même plus délicate. Ce ne sont plus les longs espoirs qui le flattaient encore à Bologne ; il se contente de jouir doucement des jours qui passent. Il aime toujours la gloire; il en va chercher un peu à l'Université, où les étudiants
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l'accueillent de leurs applaudissements unanimes ; il ne dédaigne même pas les. honneurs que lui rendent les Académiciens de l'endroit. Mais il a moins d'orgueil, et sans doute aussi moins d'égoïsme : « Désormais, je fais plus de cas de l'affection des hommes que de leur estime ». Il travaille sans peine, presque avec plaisir, à une Anthologie de la poésie italienne qui doit faire pendant à l'Anthologie de la prose, et que Stella lui a demandée avant toute autre entreprise. Il se promène ; il a choisi pour son usage une rue dont la physionomie lui plaît, et qu'il appelle la voie des souvenirs. Il redevient rêveur et poète ; le matin de Pâques, quand les cloches des églises se mettent à sonner, et qu'il entend les harmonies de son enfance, il « retrouve son cœur d'autrefois ». Puis tout s'assombrit. L'amélioration qu'il avait constatée, en arrivant à Pise, n'est pas durable ; le voici de nouveau victime de la maladie, privé des distractions de l'intelligence, des rêves de l'imagination, et des fêtes du regard. Surtout, la nécessité de retourner à Recanati lui apparaît, et le torture. Il doit y retourner, parce que la maladie l'empêche de travailler pour Stella, et qu'il a scrupule de recevoir un argent qu'il ne mérite pas. Il veut y retourner, parce qu'un de ses frères, Luigi, vient de mourir là-bas, à l'âge de vingt-quatre ans, et qu'il considère comme son devoir d'aller le pleurer avec les siens. Il avait résisté à Monaldo irrité, lui enjoignant de revenir, et lui disant que s'il prolongeait ses absences, le lieu et le temps qui leur resteraient pour vivre ensemble seraient le paradis et l'éternité : mais il ne résiste pas à l'appel du deuil et de la douleur. Il quitte donc Pise et gagne Florence.
Mais quand il s'agit de prendre la résolution définitive, d'aller retrouver « l'affreuse nuit » qui l'attend, sa volonté chancelle, ses résolutions tombent, et il reste. II reste, et il s'irrite contre Florence, dont les rues sont sales, dont les femmes sont sottes, dont les littérateurs sont stupides : s'occuper de sociologie, et vouloir rendre heureux les hommes groupés en nation, quand chaque individu pris à part est nécessairement malheureux, quelle folie ! Il s'irrite contre lui-même, songe à se tuer, et se tuerait peut-être, si une famille amie n'accourait de Bologne pour lui apporter quelque consolation.
Pourtant il faut partir. Il part enfin, avec un jeune prêtre de Turin, qui sera son compagnon de route, et qui s'appelle Gioberti. Le 21 novembre 1828, il est à Recanati.
Ce jeu cruel des départs et des retours serait monotone si la vie qui s'écoule, les maladies qui s'aggravent, les souffrances morales qui s'exaspèrent en s'accumulant, ne compliquaient chaque fois la douleur ; le désespoir, qui semble toujours avoir atteint son terme, . se charge chaque fois de sentiments nouveaux.
La mort de son jeune frère, les dissentiments d'Adélaïde et Monaldo et de Carlo, qui se marie contre le gré de sa famille et se voit expulsé de la maison paternelle, ne laissent même plus à Giacomo cette tranquillité morne qui engourdissait sa conscience. Lors de son dernier séjour il avait la certitude de partir vite ; cette fois, il ne voit plus d'issue. Doit-il accepter une chaire d'his-
toire naturelle à Parme, au traitement de quatre louis par mois ? Il ne connaît pas l'histoire naturelle et il ne peut vivre à moins de cinq louis, surtout dans une capitale, et dans un pays où l'hiver est froid. Trouvera-t-on quelque chose à Florence ou à Livourne, dans un lycée ou dans une Académie ? Il sait bien que ces recherches seront vaines, comme à l'ordinaire.
A Florence pourtant, dans la ville où il vient de se sentir si malheureux, un de ses amis, l'historien GoUetta, travaille activement à lui venir en aide. Il lui offre de le prendre dans sa maison ; puis, Giacomo refusant par dignité, il propose d'organiser une souscription publique, comme celle qui vient de sauver de la misère un autre littérateur. Botta : celte fois, Giacomo se révolte presque. «Je ne puis me résoudre à publier de la sorte ma mendicité. Botta a dû le faire pour avoir de quoi manger : je n'en suis pas là pour le moment ; et même alors, je ne sais si je n'aimerais pas mieux mourir de faim que de mendier ». Mais quand il voit que le temps passe, que le prix de l'Académie de la Grusca, sur lequel il avait fondé quelque espoir, et qui lui aurait rapporté mille écus, est décerné à un autre — il faut bien alors que sa dignité ombrageuse cède. Jusqu'ici, nous n'avions pas vu Leopardi s'humilier : il déclare maintenant que pour sortir de Recanati, il renonce à son orgueil.
Au moins Golletta trouve-t-il le moyen de sauvegarder les apparences ; on fera la charité à Leopardi, mais il ne saura pas d'où vient l'argent. Les amis Florentins s'entendront pour lui fournir chaque mois la petite somme qui lui est nécessaire ; Golletta la recueillera et la lui remet-
tra, sans avoir d*autre rôle que celui d'intermédiaire ; ce sera un prêt, si Toccasion se présente un jour de restituer Targent, à condition que la restitution elle-même reste anonyme. — Leopardi, acceptant avec reconnaissance une aumône ainsi déguisée, quitte Recanati le 29 avril 1830.
Ce sont ses « amis de Toscane » aussi qui souscriront à une édition de ses poésies, pour augmenter ses ressources en répandant sa gloire ; c'est à eux qu'il adressera la plus triste et la plus touchante des dédicaces :.
Florence, le 15 décembre 1830.
« Amis très chers, qu'il vous soit dédié, ce livre où Je* cherchais à consacrer ma douleur, ainsi qu'on le cherche souvent par la poésie ; ce livre avec lequel (je ne puis le dire sans larmes) je prends congé aujourd'hui des lettres et des études. J^espérais que ces chères études auraient soutenu ma vieillesse ; et je croyais, en perdant tous les autres plaisirs, tous les autres biens de l'enfance et de la jeunesse, avoir acquis un bien que nulle force, nul malheur ne me pourrait enlever. Mais j'avais à peinevingt ans lorsque, par cette maladie de nerfs et d'entrailles qui me prive de la vie sans me donner l'espoir de mourir, ce seul et unique bien fut réduit de plus de moitié ; puis, à vingt-huit ans, il m'a été enlevé tout entier ; et cette fois, je crois, pour toujours. Vousle savez bien, ces feuilles mêmes, je n'ai pu les lire; et pour les corriger, j'ai dû avoir recours aux yeux et à la main d'autrui. Je n'ai plus la force de gémir, mes chers
amis ; et la conscience que j'ai de la grandeur de mon infortune ne comporte pas l'usage des plaintes. J'ai tout perdu ; je suis un tronc qui sent et qui souffre... »
Ce nouveau séjour à Florence n'est pas non plus tout à fait semblable aux précédents. Le monde, qui semblait le dédaigner, fait attention à lui, par curiosité, par pitié, par admiration. Sa vie ne se réduit plus à l'histoire intérieure de ses sentiments. Sa réputation s'est étendue et l'oblige à des déclarations de principes retentissantes; il appartient en quelque mesure au public. Et sa vie intérieure elle-même est marquée par un grand amour et une grande amitié. A la tristesse morne va succéder une tristesse agitée.
Une de ses premières relations est celle qu'il noue avec un jeune philologue Suisse, nommé de Sinner; une visite officielle que celui-ci lui rend, comme à un des maîtres de l'érudition, est bientôt suivie de visites amicales. Hors d'état de tirer parti lui-même de ses manuscrits philologiques, Leopardi conçoit l'idée de les confier à de Sinner. Cette imprudence, qui montre avec quelle facilité il se livrait, en dépit de ses théories, lorsqu'ilcroyait trouver une affection où se reposer, devait lui coûter une partie de sa gloire. Ce n'est peut-être pas la bonne volonté qui fit défaut à de Sinner, mais sans doute le crédit, l'activité, ou même le sérieux. Il n'utilisa les papiers précieux qui lui étaient ainsi remis que pour publier quelques extraits dans le Rheinisches Muséum^ en 1835. Si la poésie demeure, les ouvrages d'érudition perdent vite leur opportunité : peu d'années suffisent pour qu'ils cessent d'être au point ; le travail de la critique se hâte de démentir leurs conclu-
sions. Les manuscrits de Leopardi gisent maintenant, démodés et inutilisables, dans les dépôts de la bibliothèque nationale de Florence, à qui de Sinnerles a vendus.
Depuis la publication de sa canzone à l'Italie, Leopardi s*est désintéressé du mouvement politique contemporain, et a vécu hors de l'histoire : voici que l'histoire vient à lui. En 1830, l'exemple de la France secoue différents Etats de la péninsule ; Bologne notamment se soulève contre le gouvernement pontifical, et veut une Assemblée nationale qui lui donne une constitution. Il f aut que Recanati envoie un député à cette Assemblée. Or la ville se souvient de son fils ingrat, et, à la grande terreur de Monaldo, qui compte parmi les conseillers municipaux chargés de l'élection, le nomme député. Honneur inattendu, dont la nouvelle parvint à Giacomo au moment où la révolution était déjà écrasée. Il n'en remercia pas moins ses concitoyens de leur choix, dans une lettre honnête, où il manifestait son désir de servir sa patrie, dans la mesure où les circonstances le permettraient.
Mais tout n'était pas fini. Monaldo, à peine remis de cette rude secousse, éprouve le besoin de manifester avec éclat sa joie de voir l'absolutisme rétabli. Il prend sa belle plume et publie des Dialoghetti^ Dialogues sur les matières courantes pendant Vannée i<95i. L'Europe, l'Italie, la France la Restauration, la Justice, la Liberté, la Guerre, et une foule d'autres personnages, comme Napoléon, le Diable, Polichinelle, discutent politique, et il résulte clairemeut de leurs propos que toutes les nouveautés sont abominables, que tous les libéraux et tous les incroyants sont des coquins, et qu'il faut en revenir au
bon vieux temps, sous l'autorité des Princes, du Pape, et de FEglise.
Cette publication fait, du bruit ; on se la dispute. Gomme la forme et le titre même rappellent les Operette morali, on attribue l'œuvre à Giacomo : les uns proclament qu'il s'est converti, et les autres l'appellent renégat. Que doit-il faire ? Garder le silence ? Subir la persécution comme s'il ne pouvait échapper, même loin de chez lui, à l'horreur de Recanati? Ou bien infliger à Monaldo un démenti public ? Pénible alternative pour un fils qui ne veut pas se révolter ouvertement contre son père, mais qui ne veut pas non plus subir son autorité despotique au point de passer pour un traître aux yeux de ceux qui ont mis leur confiance en lui. Il s'agit de principes ; sa conscience de penseur est enjeu; et dès lors, îl estime qu'il y aurait quelque lâcheté à ne pas dissiper le malentendu. Il envoie donc une note à VAntologia et une autre au Diario di Roma pour dégager sa responsabilité. En même temps, il écrit à son père pour lui expliquer sa conduite, et pour affirmer le respect que même dans une circonstance aussi pénible, il ne cesse pas de professer pour lui.
Presque en même temps, il se trouve obligé de s'expliquer aussi sur sa philosophie ; et il le fait avec autant de netteté et de vigueur. Le journal VHesperu8y de Stuttgart, a publié au mois d'avril 1832 un article où son pessimisme est attribué à ses maladies. Il se hâte de répondre à de Sinner, qui lui a communiqué l'article ; et pour que son correspondant puisse montrer le passage et au besoin l'imprimer, il abandonne tout d'un
coup rîtalien au cours de sa lettre, et s'exprime en français. « Quels que soient mes malheurs, qu'on a jugé à propos d'étaler et que peut-être on a un peu exagérés dans ce journal, j'ai eu assez de courage pour ne pas chercher à en diminuer le poids, ni par de frivoles espérances d'une prétendue félicité future et inconnue, ni par une lâche résignation C'a été par suite de ce même courage qu'étant
amené par mes recherches à une philosophie désespérante, je n'ai pas hésité à l'embrasser tout entière ; tandis que de l'autre côté ce n'a été que par effet de la lâcheté des hommes, qui ont besoin d'être persuadés du mérite de l'existence, que l'on a voulu considérer mes opinions philosophiques comme le résultat de mes souffrances particulières, et que l'on s'obstine à attribuer à mes circonstances particulières ce qu'on ne doit qu'à mon entendement. Avant de mourir, je vais protester contre cette invention de la faiblesse et de la vulgarité, et prier mes lecteurs de s'attacher à détruire mes observations et mes raisonnements plutôt que d'accuser mes maladies.... » Or, tandis qu'il donne ces témoignages d'une âme constante, il tombe non seulement dans toutes les faiblesses, mais dans tous les ridicules de l'amour. Le premier symptôme est le regard de complaisance donné à son vieil habit bleu qui , retouché par le tailleur, a encore fort bon air. Puis viennent les visites, de plus en plus fréquentes ; la recherche de celle qu'il aime dans tous les salons où l'on peut, par hasard, la rencontrer. Elle a commencé une collection d'autographes : vite, il fait venir tout ceux qu'il possède à Recanati ; et il écrit à ses correspondants, ceux d'Italie, de France et d'Allemagne, pour leur recommander en
grâce cette grave affaire. Ce sont les attentions passionnées, les rêveries et les extases en sa présence ; et loin d'elle, les transports, et quelquefois les fureurs. Une s'aperçoit pas qu'il est ridicule, qu'on se moque de lui ; écolier toujours inexpérimenté, il se prépare une souffrance qui sera pire que les premières, parce qu'il la chérit davantage. Tous ceux à qui il aura donné la comédie, quand viendra la conclusion nécessaire, et qu'il aura été brutalement repoussé, ne sauront plus rien : ni le jour où la rupture s'est produite, ni comment ; il gardera son amertume en lui-même, et les plus intimes de ses amis seront réduits à des conjectures. Sa seule confidente sera la poésie ; l'art transformera la douleur en beauté.
Naturellement^ il aime la plus jolie et la plus adulée ; Fanny Targioni-Tozzetti, femme d'un professeur illustre, beauté florentine de vingt-neuf ans. Nous savons qu'il était reçu chez elle à la fin de 1830 ; quand sa santé ne lui permettait pas de sortir, elle allait le voir en compagnie de quelques amies. Aussi bien n'éprouva-t-il pas, cet hiver-là, le désir de chercher ailleurs un climat plus doux. Un matin de printemps, il la trouva au milieu de fleurs, rayonnante de beauté ; et il l'aima. Il l'aima éperdument, dangereusement ; il était dans tout le feu de sa passion lorsqu'il partit brusquementpour Rome, au mois d'octobre 1831, sous l'influence de son nouvel ami, Antonio Ranieri.
Napolitain que sesparentsfaisaientvoyager,de peur que le gouvernement des Rourbons ne lui cherchât quelque mauvaise querelle, Ranieri avait visité l'Italie et l'Europe : beau, élégant, cultivé, il séduisait au premier abord. Il
avait fait la connaissance de Leopardi à Florence en 1827; il vint le revoir en 1830, et s'émouvant de sa misère, il lui proposa de faire désormais bourse commune. L'offre fut d'autant plus opportune, que le subside desamisflorentins avait un caractère provisoire, et cessait au bout d'un an. Sans doute Leopardi n'entendait pas vivre entièrement aux frais de son ami ; quelque pénible que lui fut cette démarche , il demanda à Monaldo une pension ; celui-ci l'ayantrenvoyé à Adélaïde, il consentit à s'humilier devant elle et obtint qu'on lui donnât douze écus par mois* Mais il est difficile de subsister avec douze écus ; et encore y eut-il, entre le don des amis de Toscane et le secours de la famille enfin pitoyable, un intervalle où il fut sans ressources. Ranieri dut donc lui apparaître comme une Providence. Il lui offrait mieux que de l'argent : la douceur d'une présence amie, les soins que la maladie et la misère ne rebutent pas. L'amitié devint intimité; bientôt ce ne fut plus seulement leur bourse qui fut commune, mais toute leur vie.
Ranieri fut vite au courant de l'amour de Leopardi pour la Fanny ; d'autant plus qu'il fut lui-même aimé d'elle . Est-ce pour arracher le poète à son exaltation qu'il l'entraîna vers Rome ? Est-ce pour retrouver une chanteuse de ses amies, avec laquelle il entretenait une liaison depuis longtemps commencée ? L'infirme ne pouvait plus se passer de son infirmier ; il le suivit.
Loin de Florence, il s'exaspère. Les lettres apeurées de sa famille, qui le croit chassé de Toscane pour quelque raison politique ; les sots bavardages que son brusque départ a provoqués, et qui le représentent comme con-
verti au catholicisme, prêt à recevoir laprélature à Rome; les visites qu'il doit faire, s'il veut seulement répondre aux politesses dont il est l'objet ; les honneurs que lui rendent les poètes fâcheux, assiégeant sa porte : tous les événements de la vie journalière, les plus simples et les plus communs, l'agacent et l'irritent. Le comble de l'horreur, c'est qu'il rencontre quelquefois ies gens de son pays ; ces êtres inférieurs, non contents de se montrer dans les rues, poussent l'audace jusqu'à monter chez lui; un perruquier qui vient couper les cheveux de Ranieri ne s'avise-t-il pas d'être de Recanati ? Gela seul suffirait à entretenir sa haine. Les vivres sont chers, chers les logements, l'air malsain nuit à la santé. Il faut rentrer à Florence.
Les deux amis y rentrèrent, en effet, au mois de mars 1832; et Leopardi reprit sa vie habituelle : des promenades, quelquefois ; quelques causeries érudites — il vient d'être nommé membre correspondant de l'Académie de la Crusca ; — quelques relations mondaines ; quelques lettres à écrire, pénibles et rares ; la fréquentation des étrangers illustres — il y en a toujours à Florence ; — et surtout, de longs entretiens avec son idole. A Rome, il s'était chargé d'autographes pour elle : ce fut le moyen tout indiqué d'aller la revoir. Il la revit souvent, il lui écrivait quand elle s'absentait; il l'attendait à son retour.
Ici commence le mystère, parce qu'ici commence la désillusion du dernier amour. Il est certain que Leopardi ne parle jamais plus de Fanny dans ses lettres à partir du 29 janvier 1833. Il est certain que, Ranieri ayant rompu avec sa chanteuse, la belle Florentine s'efforça de tourner
à son profit le bénéfice de cette rupture. Il est possible que Leopardi, épris jusqu'à en être aveugle, ait été la dupe de cette manœuvre, et Tait d'abord favorisée. Ti n'est même pas impossible que pour continuer avoir et à entendre celle qu'il aimait, il ait supporté qu'elle accordât à Ranieri des faveurs plus substantielles. Mais à vrai dire, c'est là son secret.
Cependant Ranieri avait été rappelé chez lui par son père, qui trouvant son fils peu disposé à l'écouter, avait cessé de le fournir d'argent ; il dut finir par s'exécuter et partit en déclarant qu'il obtiendrait de deux choses l'une : ou bien les moyens de vivre à Florence avec Leopardi, comme par le passé ; ou bien la permission de faire venir Leopardi à Naples. Une fois arrivé à Naples, le premier projet lui parut . irréalisable, et le second diflîcile. Il prépara pourtant les voies, en intéressant au sort du poète malheureux plusieurs membres de sa famille, et notamment sa sœur Paolina. Puis il revint à Florence.
Quelques mois monotones s'écoulent encore, et les deux amis, enfin, se mettent en route pour Naples le 2 Septembre 1833.
Leopardi quittait Florence sans regret. De tout ce qui avait fait la trame de sa vie, rien ne restait. La réaction politique sévissait : Giordani avait été brutalement expulsé par la police ; et après lui, GoUetta; V Antologia était supprimée. "Son pauvre amour était mort ; il pouvait partir :
Maintenant tu reposeras pour toujours, ô mon cœur fatigué. Elle s'en est allée, la dernière illusion que je croyais éternelle en moi. Elle s'en est allée. Je le sens bien, dans mon Ame, des illusions qui m'étaient chères
non pas seulement l'espoir, mais le désir est mort.
Repose pour toujours. Tu n'as que trop palpité.
Rien au monde ne mérite
tes battements ; de tes soupirs est indigne
la terre. Amertume, ennui
est la yie, et rien d'autre. Le monde est boue.
Reste en paix désormais. Que ce désespoir
soit le dernier. A la race humaine, le destin
n'a fait qu'un présent : la mort. Désormais, méprise
et toi même, et la nature, et Tinfâme
pouvoir qui, caché, commande le mal universel,
et l'infinie vanité de toutes choses.
[A lui-même^ Florence, 1833.)