‹ Giacomo LeopardiChapitre 5 sur 9 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

C'est pendant ces mêmes années que se développe le pessimisme de Leopardi. Né comme sentiment après la crise qui termine l'adolescence, il s'élabore peu à peu comme théorie. On en retrouve l'évolution dans les Pensées de philosophie mêlée et de littérature^ souvent désignées sous le nom plus familier de Z£6a/<£o/ie (Mélanges).

Nous voudrions montrer à quel point la connaissance du Zibaldone renouvelle la physionomie morale de Leopardi. A. le juger par les écrits où il a exposé officiellement, pour ainsi dire, la théorie de « l'infélicité », il apparaît comme le destructeur par excellence : son implacable ironie n'épargne rien. L'histoire de ses pensées intimes nous révèle, au contraire, les crises d'une âme angoissée, qui n'a jamais pu se résoudre à faire le sacrifice du bonheur.

Ce sont bien des « mémoires d'outre-tombe » que ces pages qui ont dormi pendant trois quarts de siècle.

Mais n'allons pas les comparer aux Confessions, aux Souvenirs, aux Mémoires, que tant de grands hommes ont laissés après eux. Ce journal intime présente des caractères très particuliers ; et d'abord, son aspect seul est saisissant.

La masse en est considérable; sept volumes, à l'impression ; denses et serrés ; quatre mille six cent Vingt-six pages manuscrites, numérotées par Leopardi lui-même. Il a commencé à l'écrire pendant la première moitié de 1817. Des grandes feuilles qu'il couvrait de ses caractères menus, une trentaine seulement sont de 1818, une centaine de 1819. De 1820 à 1823, elles s'accumulent ; son activité intellectuelle atteint alors sa plus grande intensité. Elle se ralentit en 1824 et pendant les années qui suivent; ce qui vient après 1829 se réduit à quelques lignes. La dernière pensée est du 4 décembre 1832. Leopardi les date toutes, sauf celles du début; et même il joint souvent à la brève indication du jour et du mois le nom d'une de ces fêtes de TEglise qui, dans la vie presque monastique qu'il nienait, servaient à partager le cours de l'année : 25 Mars, jour de l'Annonciation de la Très Sainte Vierge Marie; 29 Juin, jour de Saint Pierre ; 25 Juillet, jour de Saint Jacques.'Il n'est pas rare de voir des pensées nettement anti-rèligiéuses suivies de ces pieuses indications, souvenir presque machinal des habitudes d'enfance.

Amas des matériaux les plus divers, accumulés sans autre loi que le désordre même des idées, lorsqu'elles se présentent pour la première fois à l'esprit, il v a dé tout dans le Zibaldone,

Il y a de la littérature : italienne d'abord, française

ensuite ; et un peu de tous les pays. De la philologie, et de la philologie comparée, italien, espagnol, anglais, français, lalin, grec, hébreu ; des recherches étymologiques, des études de syntaxe, des observations et des notes : tout ce qui peut intéresser un savant prodigieusement versé dans la connaissance du langage. De l'histoire, de la politique, de la sociologie, voire de la physique et des sciences naturelles. De la psychologie : c'est même l'élément essentiel, s'il est vrai que rien n'occupe tant Leopardi que sa propre âme. On y trouve la matière d'œuvres innombrables, qui auraient sufiEi à remplir la vie de dix individus ordinaires. On y trouve des observations prises sur le vif, et mises de côté pour être utilisées plus tard ; des traits de mœurs arrêtés au passage ; des sensations poétiques, immédiatement traduites dans leur force et dans leur fraîcheur ; des amorces de vers, et même dans les pages du début, des plaisanteries qui ne sont pas toujours comiques, des mots d'esprit qui ne sont pas toujours fins.

Mais à mesure que le Journal avance, plus de détente ; rien que de sérieux et d'austère. Le procédé habituel est l'analyse, qui arrête l'élan, réprime l'effusion, ne permet pas les 'accès de passion : à peine apparaissent-ils qu'elle intervient, prête à observer, à disséquer. • Le plus sou«vent, Leopardi se met en face d'une idée, qui lui est fournie par un auteur ; il recopie le texte dans son inté--' grité, long ou bref, comme s'il redoutait les pertes que pourrait subir l'idée résumée, ou sa déformation, traduite. Ainsi rapporté, le passage représente l'hypothèse à discuter ;' il faut que la discussion cominence aussitôt. Les

difficultés sont divisées par ordre ; dans les cas compliqués, un numéro vient distinguer chaque partie du raisonnement. Il ne saurait admettre qu'un détail, un seul, soit oublié : il cherche à les enserrer tous dans ses phrase^ aux multiples replis.

Lorsque tout est examiné et jugé, seulement alors, Leopardi retrouve le repos dont il ne pouvait jouir, faute de voir clair jusqu'au plus profond de son esprit. Encore lui arrive-t-il de revenir souvent sur un résultat qui paraissait établi. Les problèmes importants sont cent fois repris, et cent fois l'analyse recommence, soit qu'elle consolide une vérité chancelante, soit plutôt qu'elle lui substitue la vérité contraire. Il abandonne un développement philosophique, par exemple, pour passer à un développement d'ordre philologique, il revient au premier, le quitte, le reprend encore, avec une ténacité presque morbide. Est-ce une tendance à l'obsession ? Peut-être. C'est, dans tous les cas, la recherche anxieuse de la vérité ; c'est le triomphe de l'esprit critique.

Certaines discussions sont poussées jusqu'à former de véritables petits traités, dont la composition dure plusieurs jours. Cependant les pensées sont en général brèves et de courte haleine. Il les juxtapose beaucoup plus facilement qu'il ne les coordonne. Lorsqu'il veut aboutir à une conclusion, il multiplie les rappels, les renvois aux résultats précédemment acquis. Effort qu'on sent pénible et qui le plus souvent est vain ; il ne peut pas conclure. Car il possède nombre de qualités indispensables au philosophe, mais non pas la force de synthèse, . qui lui permettrait d'ordonner rapidement les résultats .

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de ses enquêtes. Il paye ainsi la rançon de ses autres qualités. Très sensible aux défauts que présentent les • systèmes, surtout lorsqu'ils sont purement intellectuels, et ne demandent rien à l'imagination ni à la sensibilité, il n'en reconnaît pas moins que tous les grands penseurs ont laissé derrière eux une vaste construction philosophique. Mais ses constructions, à lui, sont fragiles, et frappées à l'avance de caducité; il les détruit de ses propres mains. Toujours en proie au doute, il ne trouve même pas le repos dans le scepticisme. Il lui manque, au fond, la faculté métaphysique. Constatons qu'à l'époque où Kant et ses successeurs sont les maîtres de l'opinion européenne, Leopardi n'en vient jamais à concevoir que le monde pourrait n'être, après tout, qu'une projection de son esprit. Il manifeste du mépris pour les théories venues d'Allemagne, et il les déclare inintelligibles. « Quelles sont les grandes découvertes de Leibnitz, peutêtre le plus grand métaphysicien allemand, et certainement très profond observateur de la nature, grand mathématicien ? Monades, optimisme, harmonie préétablie, idées innées : fables et songes. Quelles sont celles de Kant, chef d'école ? Je crois que personne ne le sait, pas ^ même, ses disciples... » (Zibaldone, III, p. 407) *. Il lui arrivera d'accommoder à sa manière quelques-unes des idées du premier ; nous ne voyons pas qu'il ait rendu justice à la grandeur du second.

Dans cette inquiétude perpétuelle, les états successifs de la pensée ne sont pas toujours tranchés nettement.

* Nos citations du Zibaldone ne valent qu'à titre d'exemple. Autrement, il faudrait les multiplier.

Des idées qui paraissaient abandonnées reparaissent. Il ne suffit pas qu'un principe ait été convaincu de fausseté pour qu'il soit rejeté: après la condamnation vient le scrupule. Les flottements d'une conscience troublée, toute encombrée de croyances qui ne lui appartiennent pas en propre et dont elle ne se débarrasse pas sans une sorte de remords, rendent parfois confuses les péripéties du drame intérieur. Leopardi l'audacieux et le rebelle est quelquefois timide, et singulièrement attaché aux traditions.

Mais une fois ces réserves faites, et restant bien entendu qu'il s'agit de convictions dominantes, et non pas exclusives, voire même d'affirmations contradictoires, le Zibaldone permet de distinguer dans la formation de la philosophie léopardienne plusieurs phases.

Leopardi, poussé au pessimisme par la con&idéradon de ses infortunes personnelles, résiste. Il essaye de sauvegarder une partie du bonheur par la théorie des illusions ; il considère la nature comme une Providence ; il admet que l'homme, malheureux aujourd'hui, a été heureux jadis. C'est le pessimisme historique.

En second lieu, les progrès de sa pensée le forcent à détruire les croyances auxquelles il essayait de se rattacher. Il renonce à la philosophie provisoire qui contenait encore des éléments de consolation.

Alors le pessimisme historique fait place au pessir misme absolu; Leopardi proclame le néant de toutes choses.

Mais il ne se donne pas encore pour vaincu ; il essaye de remédier au mal par une morale pratique ; par le

mépris des forces injustes du sort; et par l'amour de rhumanité.

C'est ainsi qu'il faut se représenter son pessimisme : non pas spontané et comme volontaire, mais longuement combattu et douloureusement accepté. Il serait à peine exagéré de dire que Leopardi est pessimiste malgré lui.

Il a fixé le moment précis où sa recherche philosophique a commencé. « Le changement total survenu en moi... a eu lieu dans l'espace d'une années à savoir en 1819 : alors, privé de l'usage de la vue et de la continuelle distraction de la lecture, je commençai à sentir mon infélicité d'une manière beaucoup plus sombre; je commençai à abandonner l'espérance et à réfléchir pro*fondement sur les choses (dans ces Pensées, y aï écrit en une seule année lé double de ce que j'avais écrit en un an et demi, et sur des matières concernant surtout nôtre nature ; à la différence des pef^nsées précédentes, presque toutes littéraires) ; je commençai à devenir philosophîe de profession de poète que j'étais...., » (I, 250).

Or, au moment où, suivant ses fortes expressions, il voit, il goûté, il touche de la main le néant, il réagit. Les puissances mauvaises qui semblent se jouer de lui, qui lui interdisent et ïa douceur de l'amour et là gloire de mourir pour sa patrie, qui torturent son corps, ont-èlles un caractère éternel? Elléi^ régnent dans le présent : c'est un fait; ont-elles régné toujours ? N'y a-t-il pas eu un temps où l'humanité vivait heureuse ? Croire à une

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félicité, fût-elle passée, fût-elle lointaine, c'est encore lutter contre les atteintes du malheur.

Leopardi y croit. Aujourd'hui tout est mauvais : mais tout était bon autrefois. Son imagination lui représente les Grecs, les Romains, comme un idéal rétrospectif : beaux et forts ; heureux dans le libre déploiement de leurs forces ; pratiquant les vertus magnanimes qui transformaient le moindre soldat en héros, et tous les citoyens en sages. Tl remonte même plus loin dans Thistoire du .monde, et il envie l'état des hommes primitifs, avant que la société fût établie. Ceux-là aussi étaient heureux : ils n'avaient qu'à suivre la nature.

Car la nature est une mère prévoyante et tendre. Elle ne pouvait supprimer les maux réels qui accablent les hommes, la maladie qui les use, la mort qui les prend. ,Mais au moins a-t-elle trouvé pour ses enfants un sûr remède : les illusions. Ils ont cru au patriotisme; et quand ils ont sacrifié leur vie pour leur pays, ils ont trouvé douce même la mort. Ils ont cru au devoir; et travaillant à suivre ses lois, ils ont donné un sens à la vie. Ils se sont laissés bercer par l'illusion, de toutes la plus charmante et la plus capable de les tenir occupés en les ennoblissant ; l'amour ; la dernière qui soit restée sur la terre, après le départ de toutes les autres.

Remarquons que pour Leopardi, l'illusion n'est pas la volupté qui permettrait de tromper momentanément la souffrance ; ni l'engourdissement de l'âme qui permettrait de l'oublier. L'illusion, c'est la vertu : la conviction qu'il est beau, qu'il est bon de sacrifier son intérêt propre à celui d'autrui ; qu'il est juste de se soumettre aux volon-

tés de la collectivité ; que les sentiments nobles doivent l'emporter sur les désirs bas. Sans doute, l'amour- . propre a toujours été le grand mobile de l'action, puisqu'il n'y en a pas d'autre, qu'il constitue un principe « quasi final », et que «. tous les effets de la vie humaine sont proportionnés à sa plus grande force » (I, 287; II, 299); mais l'égoïsme de chacun, trompé par les illusions, se subordonnait à l'intérêt de tous. Aujourd'hui, nous assistons.au combat féroce des égoïsmes opposés; la société est semblable à ces colonnes d'air qui se pressent les unes les autres dans l'atmosphère ; si l'une faiblit et laisse un vide, les autres prennent aussitôt sa place et l'écrasent (II, 274).

Il faudrait savoir par quelle aberration les hommes ont déchiré le voile du bonheur. C'est qu'ils ont cru, explique Léopardi, à la supériorité d'une faculté inférieure, la raison. « Grande vérité qu'il convient de bien peser : la raison est ennemie de toute grandeur ; la raison est ennemie de la nature ; la nature est grande, la raison est petite » (I, 93). Telle est l'idée qui surgit en son esprit, provoquée peut-être inconsciemment par les obscurs besoins de son âme ; car elle lui rend compte à la fois de sa propre destinée, et du sort de toute la race humaine. Pourquoi était-il heureux dans sa jeunesse? Parce qu'il vivait d'illusions. Pourquoi a-t-il été malheureux dès qu'il a voulu entrer dans la vie réelle ? Parce qu'il s'est heurté à un monde sans illusions, c'està-dire sans générosité, sans grandeur d'âme. La raison a dépouillé gloire, vertu, héroïsme, de leurs apparences ; elle a montré qu'à les poursuivre, l'individu se sacrifiait

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sans compensation ; elle a conseillé de rechercher l'intérêt le plus immédiat, le plus matériel, le plus grossier. Après la jeunesse du monde, la raison a chassé les illusions, et laissant voir toute nue la misère de notre condition réelle, a détruit le bonheur.

Plaçant ainsi son idéal dans le passé, Leopardi combat ceux qui le placent dans le futur. Etrange erreur des philosophes et des littérateurs qui vont préchant la religion de la perfectibilité ! Ils demandent à la raison Tamélioration du genre humain : et la raison, de siècle en siècle, a tari toutes les sources de joie. Le système matériel du monde, aussi bien dans l'ensemble que dans le détail, dans l'organisation d'un animal à peine visible comme dans l'ordre des astres, est si parfait — d'une perfection non pas absolue, mais relative à son essence — qu'il est impossible de rendre meilleure en quoi que ce soit l'œuvre de la nature. Plus on veut la corriger, plus on la corrompt : si on s'était contenté de la suivre, on n'aurait pas vu la souffrance croître avec chaque époque de l'histoire de l'humanité. Nous étions dès notre origine tels que nous devions être; notre perte est venue de nos prétendus progrès. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes : Leopardi n'est pas très loin de cette formule, étrange en vérité, pour un pessimiste, et qui, plus qu'une aspiration à rencontrer partout le mal, trahit sa nostalgie du bien.

Aussi se complait-il à faire le parallèle entre « autrefois » et « aujourd'hui » : ses idées politiques s'expliquent par là, aussi bien que ses idées morales. Aujourd'hui, tout est noir. La liberté antique a parlé pour la

dernière fois dans les Philippiques (II, 2-3); depuis, le despotisme et Tanarchie ont régné tour à tour. La monarchie serait le meilleur d'entre les gouvernements, s'il n'était impossible de trouver un prince qui fût bon ; la démocratie ne serait pas mauvaise en soi, si le peuple pouvait conserver deux; qualités essentielles à son maintien, la force d'âme et les bonnes mœurs ; en outre, point de démocratie sans égalité, et point d'égalité sans les illusions (II, 53). Les guerres, tenant éveillée la haine contre les ennemis, faisaient la force des nations ; aujourd'hui, il n'y a plus de guerres nationales; il n'y a plus que le conflit d'égoîsmes individuels, qui obligent les peuples à se massacrer pour des intérêts où ils n'entrent pas. La paix, si elle dure, favorise la' corruption intérieure ; la haine au lieu de s'exercer de citoyen à étranger, s'exerce de citoyen à citoyen ; et l'idée même de nation disparaît (II, 232-269.)

Autrefois, tout était beau. Age d'or, dont il entrevoit la confirmation dans les histoires et dans les mythes, dans la tradition du Paradis terrestre et dans l'aventure de Psyché ; âges héroïques de Sparte et de Rome ; jeunesse de l'humanité, belle et douce comme un songe : telle est l'époque où la pensée de Leopardi se réfugie, pour échapper à sa propre misère. Il les chérit, ces illusions créées par la nature, mère très bonne et très sage, attentive à guérir les plaies de ses enfants. Qui sait ? Elles pourraient encore renaître. Si les princes comprenaient bien leur rôle, ils travailleraient de tout leur pouvoir à les favoriser ; ils les développeraient dans l'esprit de leurs sujets (I, 298; II, 349); elles finiraient par s'impo-^

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ser de nouveau à tous les hommes. Ce jour là, l'infélicité ne régnerait plus dans le monde, et le bonheur redeviendrait réalité.

Il serait trop facile de critiquer ces théories. Leur valeur ne vient pas dé l'application que nous en pourrions faire à l'énigme des choses ; car ainsi interprétées, elles sont peu cohérentes, et laissent voir l'influence de doctrines très diverses, qui ne se réduisent pas l'une à l'autre aisément : elles rappellent Leibniz et Vico; les Français surtout : Pascal, Montesquieu, Rousseau, Madame de Staël; et beaucoup d'autres. Leur valeur. vient de l'effort, du long « martyre de la pensée » qu'elles supposent, de l'incontestable noblesse d'âme qu'elles ne cessent pas de révéler. C'est comme telles qu'elles méritent d'être retenues, non point comme philosophie logique et solide. Leopardi a conscience de leur instabilité ; il continuera son travail de doute et de recherche ; elles doivent, sinon disparaître, au moins s'effacer pour faire place à d'autres, qu'elles n'auront fait que préparer.

Voici, en effet, l'idée maîtresse qui va battre en brèche cet optimisme déguisé et obstiné ; ruiner toutes les croyances, détruire toutes les valeurs; renverser la théorie des illusions, et conduire Leopardi au pessimisme absolu. Il l'appelle le principe de relativité.

Celui-là se présente à son, esprit par un détour, par l'intermédiaire de l'art. Il lui venait sans doute de plus loin, de la lecture des philosophes sensualistes anglais et français qui furent souvent le sujet de ses méditations.

Mais ce fut l'étude des lois de Testhétique qui lui en révélèrent la puissance. Cherchant si le prototype du beau existe réellement dans les choses, ou bien s'il y est mis par notre esprit,- Leopardi s'aperçoit que le beau dépend des opinions, des pays, des moments, sans répondre à une réalité fixe ; et il ne tarde pas à étendre l'application de cette découverte. « Non seulement le beau, mais peut être la plus grande partie des choses et des vérités que nous croyons absolues et générales, sont relatives et particulières... » (I, 311). « Le bien et le mal moral n'ont rien d'absolu. Il n'y a d'actions mauvaises que celles qui répugnent aux inclinations de chaque espèce d'êtres; ne sont pas mauvaises celles qui nuisent à d'autres êtres, pourvu qu'elles ne répugnent pas à la nature de celui qui les accomplit » — (III, 272). « Ni formes, ni idées, ni nécessité, ni raison d'être, ni d'être de telle ou telle façon ». — Telle est l'idée répétée sous cent formes diverses : il n'y a rien d'absolu.

Tout naturellement, ce principe vient se heurter à ses convictions religieuses antérieures. On ne sait pas au juste quand Leopardi quitta cet habit de prêtre qu'il portait pendant ses jeunes années. Sa foi, en tout cas, survécut longtemps. Si puissante était l'empreinte qu'elle avait laissée sur son esprit, qu'il avait essayé un moment de la concilier avec sa théorie des illusions.

La religion, se disait-il, est Tennemie de la raison et se rapproche de la nature ; elle a pour adversaire les partisans du progrès. Le dogme de la réden^ption, et partant tout le christianisme sont liés à l'idée d'un état primitif d'où l'homme est déchu par sa faute : l'en-

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seignement principal de mon propre système est la déchéance de l'homme (I, 441). Les illusions et la foi se trouvent donc d'accord.

Pareillement, le jour où il se convainquit qu'il n'y avait rien d'absolu, il s'imagina qu'il était possible de sauver les dogmes. Ils sont vrais, pensait-il, d'une vérité relative.

Rien ne préexiste aux choses, pas même la nécessité. Mais il reste toujours la possibilité. Dieu n'est donc pas nécessaire ; mais il est possible ; et possible, une religion qu'il aurait établie; la religion chrétienne, par exemple. «. Ainsi demeure sur pied toute la religion chrétienne ; l'infinie perfection de Dieu, qui se nie comme absolue, s'affirme comme relative, et comme perfection dans l'ordre de choses que nous connaissons, où les qualités que Dieu a par rapport au monde sont, relativement à ce

monde, bonnes et parfaites- La religion chrétienne

est donc entièrement vraie ; et mes dogmes, loin de s'opposer à elle, la favorisent » (lll, 26j9-271 ; 273).

Il ne s'aperçoit pas que son raisonnement li'estpas celui d'un croyant. S^il croyait encore, c'est la vérité de la religion qu'il établirait en principe : au contraire, il veut soumettre la foi à une philosophie. L'incompatibilité ne peut pas ne pas' éclater. La vérité première, à laquelle il revient, est. que « le principe de toutes choses et de Dieu lui-même) est le néant » (III, 100-101; 174-175).

Il n'eut pas de crise apparente ; il ne traversa pas de ces « nuits » que connurent plusieurs de ses contemporains. Les scrupules religieux furent peu à peu étouffés ; ayant perdu la foi, il perdit le respect ; après l'irrespect, l'hos-

tilité se marqua. Ce furent des observations de détail, qu'il énonça d'abord «sans vouloir faire tort au christia* nisme » ; et ensuite pour lui faire tort ; des remarques non seulement contre les dogmes, mais même contre la morale chrétienne ; des attaques directes, des critiques essentielles. Dans sa correspondance il emploie encore des expressions respectueuses, par égard aux opinions de son père. Dans le Zibaldone il est agressif. La métaphysique du christianisme lui semble ridicule. Une seule doctrine, à son sens, pouvait soutenir notre conception traditionnelle de la vérité et de la vertu : le platonisme et ses idées innées (III, 325-326).*

Le doute, qui gagne de proche en proche, arrive à menacer la théorie des illusions après avoir détruit la foi, et de là naît un nouveau conflit.

Ce que i\ous tenons pour réel n'a pas, en effet, de valeur objective. Nos opinions les mieux fondées étaient fausses hier ; elles le seront demain ; elles paraissent fausses aujourd'hui même à nos voisins. Dès lors, comment des imaginations sans fondement subsisteraient-elles ? S'il était déjà difiBcile à Leopardi de donner les illusions pour vraies, quand il admettait encore la notion de vérité, il semble qu'elles deviennent maintenant l'ombre d'une ombre.

Il répond que la nature, dont la prévoyance se fait sentir jusqu'au bout, n'a pas fait en sorte que le don par elle accordé aux mortels fût vain. « Je considère les illusions comme une chose dans une certaine mesure réelle, étant donné qu'elles entrent dans le système de la nature humaine comme un ingrédient nécessaire, et

qu'elles ont été données par la nature à tous les hommes ; de sorte qu'il n'est pas permis de les expliquer par le rêve d'un seul ; mais elles sont véritablement le propre de l'homme, et voulues par la nature, et sans elle, notre vie serait la plus misérable et la plus barbare.... Elles sont nécessaires, et entrent substantiellement dans la composition et dans l'ordre des choses... »(1, 157). En d'autres termes, les illusions demeurent comme fait psychologique universel; et c'est leur universalité qui leur donne une valeur. « L'homme serait heureux, si les illusions de sa jeunesse et de son enfance étaient réalité. Elles seraient réalité, si tous les hommes les avaient et continuaient toujours à les avoir: parce qu'alors, le jeune homme d'imagination et de sentiment, entrant dans le monde, ne se trouverait pas trompé dans son attente, ni dans le concept qu'il s'était fait des hommes ; il les trouverait, à l'expérience, tels qu'il les avait imaginés.» (IV, 376).

Et ce sera toujours ainsi ; et la lutte contre le pessimisme envahissant, malgré la sécheresse des notations intellectuelles du Zibaidone, malgré l'encombrement des matériaux divers qui arrête souvent le cours de la pensée, est émouvante. Leopardi choisit une position qu'il croit sûre ; il s'y établit, puis il doit reculer. Il recule comme malgré lui ; il cherche à gagner du temps ; on dirait qu'il demande des trêves. La trêve finie, il subit de nouvelles défaites, de croyance en croyance, jusqu'au moment où la dernière disparaîtra devant le scepticisme vainqueur.

Il remarque que la théorie des illusions dissipe le mal

en le trompant ; mais qu'elle ne le supprime pas. La nature les a données à Thomme comme remède : or le remède suppose une maladie qui lui est antérieure. Elles permettent d'oublier : mais d'oublier quoi ? Une des idées les plus familières à Leopardi, une de celles qu'il a répétées le plus souvent après l'avoir émise au début, est le malheur qui accable les hommes supérieurs. Ce malheur provient de la haine et des persécutions que suscite dans une société égoïste le sentiment d'une grandeur capable de mépriser le vulgaire ; mais il provient en même temps de causes plus profondes. Etre supérieur aux autres, c'est posséder des facultés plus développées et plus actives que les autres; c'est vivre davantage. De l'inten^ site de la vie vient l'intensité du malheur. L'homme vit plus intensément que l'animal : voilà pourquoi l'animal souffre moins que l'homme. La vie est plus intense chez le grand homme que chez la brute, voilà pourquoi la brute souffre moins que le grand homme (III, 126 ; IV, 224). Cela ne revient-il pas à dire que vie et malheur sont des termes équivalents? L'infélicité ne vient pas du développement de l'être, ni du progrès : elle est dans l'être même, à sa naissance. Elle n'est pas causée par le perfectionnement de la raison, par la civilisation, par l'histoire, mais par la nature.

Voilà un grand mot de prononcé. La nature, mère bienfaisante, devient, de par la logique du raisonnement de Leopardi, une marâtre. Au lieu de vouloir « sans aucune espèce de doute la félicité des hommes»; au lieu d'être « une maîtresse insigne de sagesse dans ses plans », elle est responsable du mal originel. Elle le crée, elle l'en-

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tretient, au lieu de le pallier et presque de l'effacer, ainsi que Leopardi l'affirmait tout à l'heure. Doute affreux, puisqu'il tend à ruiner toutes ses hypothèses, et à détruire sa dernière espérance !

Aussi tente-t-il de suprêmes efforts pour se persua- -der encore que la nature est bonne. Le voilà qui trouve «des subtilités de casuiste pour la disculper. Elle n'a pas K^ondamné l'homme au malheur ; elle a seulement mis en lui un pouvoir de changement, un pouvoir d'adaptation aux circonstances, qui le rend le plus (c infélicîtable » de tous les êtres, c'ést-à-dire le plus capable de s'éloigner davantage de son état naturel ; c'est-à-dire de la perfection avec laquelle son état est compatible ; c'est-à-dire du bonheur (V, 62-67).

Mais il sent bien qu'entre le malheur et la capacité de devenir malheureux, la différence n'est pas si grande. On pourrait toujours lui demander pourquoi la nature a donné à notre race un si fâcheux privilège, quand elle le refusait aux autres espèces animales, pour leur plus grand avantage. Singulière marque de sa prédilection, que cette harmonie préétablie entre l'infélicité et r homme !

Alors il marque mieux notre liberté et notre pouvoir de choix, de façon à rejeter sur nous-même la responsabilité de nos infortunes, et à l'enlever à la nature. Celle-ci, reprend-il, ne met dans l'homme que des dispositions ; et il faut distinguer parmi elles. Les unes sont des dispositions à poiwoir être^ les autres des dispositions à être. Par les secondes, l'homme reste tel que !a nature l'a voulu. Par les premières, il peut à son gré ou bien res-

ter tel que la nature l'a voulu, ou bien se dégrader luimême (V, 349-350).

Si la nature voulait véritablement notre bien, si- elle était le pouvoir conscient et favorable que Leopardi veut encore voir en elle, il lui était facile, en vérité, de né pas nous donner à la fois Vêtre et le pouvoir être ! Ces distinctions et ces raffinements sont le fait d'un esprit aux abois. Il doit bientôt reconnaître, étant toujours loyal et sincère, que rien ne prévaut contre le raisonnement qu'il repousse, et qu'il faut cependant qu'il accepte : le malheur se confond avec l'existence ; la nature, source de l'existence, est la source du malheur. Notre misère n'est pas le châtiment mérité de nos erreurs ou de nos fautes ; elle n'est pas l'apanage des temps modernes : elle torture des innocents; et depuis l'origine de la vie, elle a torturé tous les hommes. Le pessimisme ne peut plus se contenter d'une partie de l'histoire, comme d'un sacrifice qu'on aurait fait pour l'apaiser momentanément. Il veut tout; il devient cosmique, et va s'étendre à l'univers.

Leopardi conçoit maintenant, jusqu'à l'évidence, le vrai caractère des rapports entre la nature et l'homme. L'homme, d'une part, croit et sent qu'il est créé pour une fin : le bonheur. Et d'autre part, il n'est pas une fin dans l'ordre de la nature. La nature est une force aveugle, peut être une force mauvaise, qui poursuit sa fin, à elle, sans se soucier de celle de l'homme. Ni bonheur, ni malheur, n'existent à ses yeux : elle se contente d'assurer sa

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propre continuité, par, le renouvellement des parties dont elle est composée.

« L'homme (et de même les autres animaux) ne naît pas pour jouir de la vie, mais seulement pour perpétuer la vie, pour la communiquer à d'autres qui lui succèdent, ^ pour la conserver. Ni lui, ni la vie, ni aucun objet de ce monde, n'est proprement pour lui ; et lui au contraire est tout entier pour la vie. Epouvantable, mais vraie proposition et conclusion de toute la métaphysique : l'existence n'est pas pour l'existant, n'a pas pour jBn l'existant, ni le bien de l'existant; même s'il y éprouve quelque bien c'est un pur hasard; l'existant est pour l'existence, tout pour l'existence ; c'est là sa seule fin réelle » (VII, 98).

Tout ce à quoi il se tenait encore attaché s'écroule alors. Les débris même de ce spiritualisme qu'il avait si âprement défendus contre son propre doute, il doit les abandonner. L'âme est un mot vide de sens ; la nature l'ignore, comme elle ignore le bonheur. De la matière : voilà qui suffit à l'entretien de l'existence. Une décomposition et une recomposition de la matière : voilà la seule loi de l'existence. Nous donnons, dans notre erreur, un sens positif au mot esprit, et dès lors, nous croyons qu'il répond à une idée positive. Mais à mieux considérer les choses, esprit veut dire « ce qui n'est pas la matière » : et nous ne connaissons que la matière. Le spiritualisme se condamne donc lui-même par l'absurde, en déclarant que le principe des choses est ce que nous ne connaissons pas, ce que nous ne pouvons pas connaître, ce qui est sans valeur positive. Pour

soutenir de pareilles théories, il faut être « en délire )) (VII, 138-139). On doit avoir le courage de dire « la matière pense ^ la matière sent », bien qu'un Bayle ait reculé devant de telles expressions. Nous ne sommes que des modifications de la matière, utilisées pour quelque obscur travail (VII, 191-193, 234-235). Tout est matière — même l'Eti'e suprême (VII, 29-30).

Il éprouve les pires angoisses et sent sa raison vaciller, devant la contradiction qui est à la base de la vie humaine. « La fin de l'homme, son bonheur, son bien7 suprême n'existent pas. Et il cherche, et il cherchera! toujours suprêmement, uniquement ces choses, mais il| les cherche sans savoir de quelle nature elles sont, enl quoi elles consistent, et il ne le saura jamais, parce qu'en réalité ces choses n'existent pas » (VII, 98, 11 Mars, veille du dimanche de la Passion, 1826). Si quelqu'un lui avait dit qu'un même objet peut à la fois être et n'être pas, il l'aurait tenu pour malade. Il faut bien admettre cependant ce qui répugne le plus à notre raison, ce qui viole ses principes jusqu'à la troubler et l'affoler : l'homme à la fois est, et n'est pas (VII, 53). Et l'antinomie ne s'arrête pas là. Il songe que la nature qu'il a sous les yeux n'est elle-même qu'un détail dans un ensemble. Les créatures sont à la terre ce j que la terre est à un système plus vaste ; et la terre n'existe pas plus, par rapport à ce système, que les créatures ; par rapport à elle. Ce système, à son tour, n'est pas une j fin, mais seulement un moyen dans un ordre de choses plus général. Ainsi son imagination, à travers les espaces illimités, ne rencontre partout que le néant.

Non pas seulement les hommes d'aujourd'hui;, mais le genre humain tout entier, sont également voués au malheur; il n'est point de dii^tinction de passé, de présent, ou d'avenir, devant la loi nécessaire. Cette loi inintelligible condamne à l'infélicité non pas seulement le genre humain, mais tous les animaux; non pas seulement les animaux, mais tous les êtres qui participent à quelque degré de la vie. Non pas seulement les individus, mais les espèces, les genres, les règnes, les globes, les systèmes, les mondes.

\ Entrez au printemps dans un jardin plein d'herbes et de fleurs ; vous trouverez partout la souffrance. Cette rose est blessée .par. le , soleil. Ce lys, une abeille l'épuisé. Cette plante est attaquée par les fourmis; cette autre, par les chenilles, les mouches, les limaçons. Ici une branche est rompue par le vent, ou par son propre poids ; là, la brise déchire une fleur, s'envole en emportant un filament ou une feuille, une partie vivante de tel arbuste ou de tel arbre, arrachée. Le jardinier, avec les ongles, avec le fer, mutile ces membres sensibles. Vous même, vous écrasez les- herbes sous vos pieds ; vous exprimez leur sang, vous les tuez. Toutes ces victimes continuent à vivre ; les unes parce que leurs blessures ne sont pas mortelles ; les autres parce que même avec des maladies mortelles, les êtres peuvent durer quelque .temps. Mais le jardin est un vaste hôpital ; endroit plus effroyable, et de beaucoup, qu'un cimetière.) Pour toutes ces plantes qui souffrent, pour toutes les choses au monde, il n'y a qu'un bien véritable, la mort (VU, tOp).

Tel est le cri lugubre que Leopardi répète désormais. / On croirait l'entendre ; on s'imagine surprendre sa plainte : rien n'étant vrai que le néant, rien n'est bon quel l'anéantissement.

Le premier mouvement de la sensibilité, quand l'intelligence arrive à de pareils résultats, est de se replier surelle-même, pour restreindre le champ de la douleur, ti importe d'étouffer les désirs imprudents qui aboutissent à une activité ; il faut fuir la gloire, craindre l'amour, demeurer dans une immobilité peureuse et faire de l'engourdissement la sagesse. Il faut se retirer de la société des hommes, les laisser en proie aux lois de la nature, dans leur ignorance et dans leur folie; éviter seulement leur haine, qui à tant de maux que nous subissons ajoutent les maux que nous créons. L'art de ne pas souffrir est le seul que Leopardi tâche d'apprendre ; il a renoncé à vivre (Lettre à Jacopssen, Correspondance ^ I, 451).

Mais non. S'il est vrai, comme nous essayons de le montrer, qiie Leopardi, après avoir lutté contre le pessimisme, ne l'accepte pas sans regret, et n'abandonne jamais l'espoir de trouver contre ces théories désolantes quelque recours, nous devons presque attendre les manifestations d'un cœur courageux.

Il sortira de cette stupeur; il cherchera de nouvelles raisons de vivre, par un effort dont le Zibaldone encore nous montre les traces : soit dans les analyses psychologiques auxquelles il se livre, et qui nous font voir que

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ses sentiments primitifs ne sont pas morts ; soit dans les fragments des Mémoires de sa çie qui veulent raconter ses expériences successives ; soit même dans des morceaux destinés à un Manuel de philosophie pratique^ qu'il songe à composer pour son propre usage et pour celui des autres : entendant ainsi se soustraire aux spéculations déprimantes, et demander à l'action un remède empirique, mais certain. Au milieu même des formules pessimistes qu'il confie à son journal, ou quand il revient à lui à des intervalles de plus en plus éloignés, apparaissent des pensées moins amères, qui mêlent leur accent stoïque aux lamentations et aux négations.

Le stoïcisme, en. effet, est sa première ressource. Ne pas s'affliger, renoncer à la tentation de pleurer son propre malheur, est un procédé pratiquement . utile. L'expérience lui montre que chaque fois qu'il a pu se vaincre sur ce point, il a moins souffert (VII, 133). Gomme on raisonne les enfants, pour les convaincre que ce qui les effraye n'est pas effrayant : ainsi, enfant malade, il se raisonne lui-même. La douleur physique cède devant la patience; elle devient tolérable, et vraiment plus légère; tandis que l'impatience l'aggrave. Qualité négative encore, si l'on veut, que cette résignation ; mais plus virile assurément que les plaintes, et plus belle.

Il serait mieux encore de se délivrer de l'obsession de la souffrance. Pour cela, c'est une erreur que de se limiter à une vie toute intérieure, et que de chercher à échapper aux influences' du dehors. Leopardi dénonce cette erreur avec d'autant plus de fermeté qu'il vient

d*y tomber, et qu*il se trouve maintenant désabusé. Le moindre incident qui troublait le cours ordinaire de ses jours lui: devenait odieux ; il était victime des terreurs perpétuelles de son imagination (VII, 200). Plus .on fuit les peines, et plus souvent on les rencontre ; quand les réelles manquent, on s'en crée de fausses. Qu'on sorte de soi-même, au contraire ; qu'on se propose, de jour en jour et d'heure en heure, des biens simples et facilement accessibles; de petits plaisirs, dont il n'est pas de condition qui soit totalement dépourvue. Le tout est de savoir s'en contenter, et d'en former la trame de sa vie ; le .devoir du philosophe est de recommander cette pratique, capable de rendre heureux (VII, 189), Qu'on se livre aux occupations extérieures ; qu'on marche résolument vers un but. Ainsi l'on tiendra l'âme occu-1 pée ; et si on arrive à se persuader que la fin est impor- ) tante, qu'elle vaut la peine d'être vivement recherchée, ( qu'elle est grande et qu'elle est belle, on ne sera pas loin d'oublier la douleur (VII, 455).

Ces préoccupations montrent la volonté persistante de reconstruire une morale. Il semble que l'effet du désespoir sur Leopardi, une fois traversée la période d'abattement, soit de le rapprocher de ses semblables, pour leur conseiller de lutter d'une âme commune contre l'adversité. Il n'a jamais mieux apprécié la valeur de l'amitié ; bien loin de la considérer, ainsi qu'autrefois, comme infiniment rare et presque surhumaine, il mettra dans son manuel de . philosophie pratique, dans son « Galatée moral », qu'elle se trouve effectivement dans le monde, sincère et cordiale, et qu'elle est moins difficile

as

à rencontrer qu'on ne croit d'ordinaire (VII, 459). Il donnera son propre exemple ; comment il a conservé des rapports d'amitié avec des personnes de caractère très difficile, parce qu'il ne s'est jamais offensé de niaiseries et de futilités ; il n'a tenu compte que des intentions arrêtées de le blesser : cas qui ne s'est presque jamais présenté. A la façon dont les hommes en usent entre eux, on dirait qu'ils ne nouent leurs amitiés que pour les rompre. Mieux vaudrait pratiquer l'indulgence et la bonté. L'étude de la compassion est une de celles qui le retiennent le plus longuement. Il oscille entre le désir d'en faire une vertu réelle, et celui de la réduirje à une forme de l'égoïsme. A sa théorie de l'égoïsme même, il apporte des tempéraments. L'égoïsme est différent, dit-il, de l'amour-propre. L'amiour-propre est une puissance nécessaire à la vie, qui se confond avec la conservation de l'être : tandis que l'égoifsmé est une force dépravée, qui se refuse à travailler pour autrui en quelque circonstance que ce soit, et se prend elle-même comme fin exclusive. Le souci des autres hommes ne lui est donc pas étranger. Il estime qu'on peut se faire une place parmi eux, sans devenir nécessairement leur victime, ainsi qu'il le professait lorsqu'il considérait la société en théoricien, et non pas en philosophe pratique. Pour vivre tranquille dans la foule, nous ne devons pas seulement nous abstenir d'offenser qui ne nous offense pas ; nous devons faire en sorte que les autres n'aient pas l'occasion de nous offenser. Au reste, quand on a vraiment envie de vivre tranquille, on y arrive assez facilement (VII, 382). Bien plus ! l'estime d'autrui lui paraît entrer comme un ingré-

dient nécessaire dans la formule du bonheur qu'il va recherchant. Celui à qui elle manque ne s'estime pas luimême ; et dès lors, il ne peut éprouver aucun plaisir. (VII, 372).

Qu'ils sont malheureux, ces pauvres êtres condamnés comme lui à traîner le fardeau de la vie ! Si vils qu'ils soient, et si coupables, ils ont au moins l'excuse de leur misère. Plutôt que de dénoncer leurs crimes avec colère, ne vaudrait-il pas mieux plaindre leurs maux ? Ne vaudrait-il pas mieux conclure avec eux une sorte d'alliance ; et les unir tous contre la véritable ennemie, la cruelle, l'injuste, l'aveugle nature? Ils seraient transfigurés, s'ils prenaient devant elle une attitude de défi ; s'ils trouvaient beauté et grandeur dans le courage de la braver. Ainsi la pensée de Leopardi, arrivant à son terme, se fait plus humaine. Il se justifie par elle des reproches qu'on lui adresse, et de ceux qu'il s'adresse à lui-même :

« Ma philosophie, non seulement ne conduit pas à la misanthropie, comme il peut sembler à qui la regarde superficiellement, et comme beaucoup l'en accusent ; mais par son caractère même, elle exclut la misanthropie; par son caractère même, elle tend à éteindre cette haine que tant de gens portent à leurs semblables, à cause du mal que justement ou injustement ils reçoivent des autres hommes. Ma philosophie fait de la nature la grande coupable ; et disculpant totalement les hommes, elle tourne la haine, ou du moins les plaintes, contre un principe plus haut, origine véritable des maux des vivants » (VII, 361-362).

Ainsi Leopardi ne reste pas abattu. Ce désespéré, par un effort de sa volonté tenace, cherche à devenir un stoïque ; et son stoïcisme se nuance de douceur et d'amour. Il retrouve sa propçe noblesse, en retrouvant les titres des hommes, ses frères. Il parle au nom de tous, et se dresse en accusateur devant les forces qui les accablent. Sa grandeur vient de ce qu'il prend sur lui le poids de la misère humaine, et ne veut pas plier. S'il nous fallait choisir dans le Zibaldone la pensée qui s'applique le mieux à son cas, nous nous arrêterions à celle qu'il a recopiée en grands caractères, comme pour marquer qu'il en voulait faire sa devise, bien avant qu'il eût poussé son pessimisme jusqu'à ses dernières conséquences. Il l'écrivit le jour où il trouva chez l'abbé Barthélémy l'éloge de la grande âme d'Eschyle :

« Ses héros aiment mieux être écrasés par la foudre que de faire une bassesse, ET LEUR COURAGE EST PLUS INFLEXIBLE QUE LA LOI FATALE DE LA NÉCESSITÉ » (I, 322).

Si nous passons maintenant à l'expression publique et littéraire de sa pensée, il est certain que les Opérette morali^ apparaissent, dans leur ensemble, comme décon-

* Dès 1820, il avait conçu le projet d'écrire « de petites proses satiriques, comme pour se venger du monde, et presque de la vertu »; en 1821, il parle de « petits dialogues satiriques, à la manière de Lucien ». Il les compose pour la plupart au cours de l'année 1824. Trois sont publiés en 1826, à titre d'échantillon, dans VAntologia de Florence, et repris dans le Ricoglitore de Milan; l'éditeur Stella les imprime enfin en 1827. L'édition Piatti (1834) comprend pour la première fois les Dialogues de Tristan et d'un ami, et du Marchand d'Aimanachs et le Passant, écrits en 1832 ; l'édition

certantes et troublantes. Leopardi ne doute plus, n'admet même plus la discussion ; il parle, en général, comme s'il s'agissait de faits si évidents, qu'ils ne peuvent soulever la moindre objection; de vérités définitivement établies. Sans prendre la peine de grouper les histoires et les dialogues qui composent l'ouvrage de façon à donner à l'ensemble l'apparence d'un système suivi, il répète que la vie est mauvaise ; que l'égoïsme étouffe toute vertu au monde ; que l'homme est misérable; que les esprits les plus grands sont ceux qui souffrent le plus ; et qu'il n'y a de repos que dans la mort. Il est l'apôtre du doute et du néant.

Aussi . s*acharne-t-il à nier. Son style même, tendu, fort jusqu'à paraître, à de certains moments, forcé, a des allures implacables.

Dans les dialogues, les interlocuteurs renchérissent l'un sur l'autre ; ou s'ils sont en opposition, c'est pour s'accorder à la fin, et donner à la conclusion plus de force. Dans les histoires, et dans les scènes, l'analyse gagne de proche en proche, patiemment, méthodiquement : qu'on relise le dialogue où Parini discute sur la gloire, pour voir avec quel acharnement cette analyse détruit les arguments qu'on peut fournir en faveur de ce dernier fantôme. Ce fait même que les différentes pièces n,'ont pas d'autre lien entre elles que l'unité de la pensée et la répétition du détail, permet à l'auteur de recommen-

de Naples (1835) resta inachevée ; l'édition Lemonnier (1845) comprend pour la première fois le Fragment apocryphe de Straton de Lampsaque, Copernic, le Dialogue de Plotin et de Porphyre, écrits le premier en 1825, les deux autres en 1827.

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cer chaque fois son attaque, et de marquer davantage son invincible obstination. Cette volonté féroce d'aller au fond des choses, de dénoncer tous les mensonges, de dévoiler toutes les erreurs, de déraciner toutes les croyances, finit par faire peur; elle n'agit pas seulement sur Tesprit, mais sur les nerfs, et provoque un malaise physique. Vous voudriez réfuter ce raisonnement impitoyable ; et vous ne pouvez, parce que toutes les objections qu'on peut lui opposer sont prévues, et bientôt réduites à néant. Vous espérez qu'il s'arrêtera avant de détruire les idées qui vous sont les plus chères, que vous cachez au fond de vous-même, et qui ont réussi à écarter les doutes qui déjà se sont présentés à vous. C'est en vain. Il connaît ces retraites, pour les avoir rencontrées déjà, et pour les avoir forcées : dans l'âme de Leopardi lui-même. Au prix de celles qu'il a déjà vaincues, les résistances qu'il rencontre chez les autres ne sont plus qu'un jeu.

En même temps qu'elles prennent plaisir à nous troubler ainsi, les Opérette morali nous convient aux fêtes de la plus surprenante, de la plus éblouissante imagination. Elles ne renferment pas d'idées qui n'aient pris un vêtement, et comme un masque; pas de théorie qui ne soit devenue histoire, conte, vision, hallucination. Ces pages si denses sont pleines d'une fantaisie qui étonne et éblouit. On est transporté sur le bateau de Christophe Colomb ; dans la prison du Tasse ; dans les palais du soleil; dans les enfers, près des démons jadis évoqués par Dante ; on voit Hercule et Atlas jouer à la balle avec le monde ; on assiste à la séance d'une

Académie, qui propose gravement des prix pour qui créera les automates de Ja vertu ; on entend la voix menue de la mode, qu'on a peine à saisir, tant elle parle vite et tant elle parle mal ; ou le chœur des momies, dans le cabinet d'un collectionneur hollandais. Surgissent des mythes, comme ce Coq qui annonce la souffrance quand paraît T Aurore, et qui a les pattes sur la terre, la crête dans le ciel ; comme la Nature, femme gigantesque, qui s'appuie nonchalamment sur une montagne : elle a les yeux et les cheveux très noirs ; et sa physionomie tient le milieu entre le beau et le terrible. L'antiquité et les temps modernes, la terre et les astres, les lutins et les farfadets, le réel et le fantastique, les sages et les fous, tout se mêle, tout se heurte, tout se bouscule. L'imagination se fait poétique ; elle peint le moment où Jupiter, pour charmer les hommes, a rendu le jour plus lumineux, a donné les couleurs au ciel et aux campagnes, a creusé les gouffres et a suscité les montagnes, a semé les étoiles dans la nuit; elle décrit l'Amour, fils de la Vertu céleste ; elle s'attarde à suivre dans les airs le vol des oiseaux, dont la grâce et le charme n*ont jamais été plus vivement sentis ; elle s'amplifie jusqu'à évoquer le spectacle d'un monde désert et magnifique, d'où les créatures ont disparu, mais qui continue à vivre de la multiple vie des eaux, des nuages, des clartés; elle se fait tragique, pour réunir dans une seule vision les aspects de la mort : dans tous les cimetières ; dans toutes les tombes ; au fond de la mer; sous le sable et sous les neiges; à ciel ouvert ; partout, lorsque sonne minuit, la foule innombrable des cadavres se met à chanter.

Souvent le burlesque s'allie au tragique. Dans l'ironie léopardienne entre une part de bouffonnerie, mais de bouffonnerie qui vise toujours un principe essentiel. L'écrivain ne s'applique pas à tourner en ridicule les menus travers, dont chacun ferait aisément le sacrifice : ce qu'il accable de son mépris, ce sont les croyances vitales et les institutions premières. Sous l'Olympe de fantaisie qu'il met en scène, nous reconnaissons aisément la religion. Il ne parle pas de l'Ëtat : il préfère bafouer les rois de royaumes imaginaires. Traiter sur un ton sérieux les questions politiques, ce serait déjà leur donner trop d'importance. Tout en poursuivant sa démonstration, et sans jamais perdre de vue l'idée centrale de son discours, il abonde en saillies : toutes portent. Il dit que la mort est presque sourde, parce qu'elle n'a pas d'oreilles ; qu'elle voit à peine,. parce qu'elle n'a pas d'yeux dans les orbites ; et qu'elle ne peut pas mettre de lunettes, parce qu'elle n'a pas de nez : c'est pour nous montrer sous ce symbole caricatural la loi de l'anéantissement de l'être. Il rappelle le mot d'un philosophe ancien, qui disait que la Providence, voulant conserver les porcs pour les besoins de l'homme, avait mis en eux une âme au lieu de sel: c'est qu'il veut raillera la fois le spiritualisme et l'optimisme. L'érudition, en effet, lui fournit mille exemples de la bêtise humaine, et il les utilise de la façon la plus imprévue dans le détail. Lorsque le monde tombe des mains maladroites d'Atlas, celui-ci a peur que la boule n'ait reçu quelque écorniflure, ou qu'un morceau de terre, royaume ou continent, n'ait sauté. Mais rien ne bouge. Concluons, dit Hercule — qui vient de remarquer que

de son temps, les hommes combattaient avec les lions, tandis qu'aujourd'hui, ils ne s'en prennent plus qu'aux puces ; — concluons que tous les hommes sont devenus sages; puisque d'après l'un de leurs poètes, nommé Horace, le monde pouvait tomber sans que le sage s'émût. On peut presque saisir le mécanisme de cette ironie. Soit cette idée, que l'homme est infiniment malheureux, dans tous les temps et dans tous les pays, à tous les degrés de la civilisation. Gomment Leopardi va- t-il la travestir ? Il prendra les choses de très loin. Il faut qu'il trouve des images, pour qu'il rende la vérité sensible aux yeux des lecteurs; des images inattendues, pour les frapper et pour les retenir ; des images bouffonnes, et au moment où la bouffonnerie éclatera, des visions funèbres qui s'y mêleront intimement. Il choisira le symbole qui est souvent adopté pour traduire les efforts et les progrès de l'homme, Prométhée ; il ne se contentera pas de le bafouer; il mettra Prométhée en contradiction avec lui-même, dans autant de circonstances qu'il le faudra pour que sa démonstration par l'absurde ait toutes les apparences de la réalité et de la généralité. Un pari donnera de l'intérêt à l'action, et en même temps permettra «de multiplier les détails grotesques. — Dans la cité d'Hypernéphélé, les Muses ouvrent un concours, et promettent une couronne de laurier à celui qui aura le mérite de l'invention la plus utile. Les dieux veulent donner le prix à Bacchus, à cause du vin; à Minerve, à cause de l'huile ; à Vulcain, à cause d'une marmite économique qu'il vient de-. trouver. — On sent ici la valeur du détail : c'est tout l'Olympe qui est avili; et aussi la gloire; et

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aussi les inventions dont l'homnàe s'enorgueillit. — Mais aucun des dieux ne veut de la couronne, parce que Bacchus préfère sa mitre, Minerve, son casque ; et qu'elle gênerait Vulcain quand il forge. Prométhée a envoyé au concours le modèle de Thomme, désirant la couronne de lauriers soit parce qu'il devient chauve, soit parce qu'il espère, comme Tibère, qu'elle le préservera de la foudre. — Ici nous arrivons à l'essentiel; Prométhée entre en scène : il est ridicule avant d'avoir parlé. — Il s'indigne de ce qu'on ne lui ait pas donné le prix au concours ; il parie avec Momus que l'homme, son ouvrage, est parfait; et tous deux partent de continent en continent pour faire l'épreuve. Ils parcourent, en Afrique, d'immenses espaces vides d'hommes : Prométhée explique à Momus, incrédule et chargé de représenter le bon sens, qu'il faut en attribuer la cause à la sécheresse, quand on voit des forêts toutes trempées d'eau; aux inondations, quand on ne voit pas de mer; aux tremblements de terre qui ont arrêté la vie, quand cent espèces d'animaux se présentent aux yeux des voyageurs. Tout cela, c'est l'absurde, accumulé, multiplié, grossi. Brusquement éclate le tragique, avec l'apparition des hommes, qu'on finit par découvrir, dans un Village minuscule perdu au milieu d'une vallée immense. Ils sont occupés autour d'un grand feu ; Prométhée interroge celui d'entre eux qui semble être le chef.

Prométhée. — Que faites-vous ?

Le Sauvage. — Nous mangeons, comme vous voyez.

Prométhée. — Qu'avez-vous de bon ?

Le Sauvage. — Ce petit morceau de viande.

Prométhée. — Viande domestique ou sauvage ?

Le Sauvage. — Domestique : c'est même celle de mon fils.

Prométhée. — As-tu pour fils un veau comme autrefois Pasipliaé ?

Le Sauvage. — Non pas un veau, mais un homme comme tout le monde.

Prométhée. — As-tu ton bon sens ? C'est ta propre chair que tu oses manger ?

Le Sauvage. — Ma propre chair, non ; mais bien la sienne; car c'est pour ce seul usage que je l'ai mis au monde et que j'ai pris soin de le nourrir.

Prométhée. — Pour l'usage de le manger ? ^

Le Sauvage. — Quoi d'étonnant? Sa mère aussi, comme elle ne doit plus être bonne à faire d'autre fils, je compte la manger bientôt.

Momus. — Comme on mange la poule après avoir mangé l«s œufs.

Le Sauvage. — Et les autres femmes que je garde, à peine seront-elles incapables d'enfanter, que je les mangerai de même. Et ces esclaves que vous voyez, je les garderais vivants, peut-être, si ce n'était pour avoir de temps en temps leurs fils, et les manger ? A peine serontils vieux, que je les mangerai, eux aussi, un à un, si je vis.

Prométhée. — Dis-moi : ces esclaves sont-ils de ta nation même ou d'une autre ?

Le Sauvage. — D'une autre.

Prométhée. — Très loin d'ici ?

Le Sauvage. — Très loin. C'est au point qu'entre leurs

maisons et les nôtres, il y avait le cours d'un ruisseau.

Prométhée se hâte de partir ; sans se laisser persuader par Momus, qui veut, lui, démontrer que l'homme, loin d'être le plus parfait de tous les animaux, est le plus imparfait, il passe aux Indes ; et s'arrêtant, il voit qu'on va brûler vivante une jeune femme parce que son mari vient de mourir. Alors il gagne le pays qui passe pour le modèle de la civilisation, l'Angleterre. Un attroupement devant une maison de Londres attire son attention; il entre, et trouve les cadavres d'un homme et de deux enfants.

Prométhée. — Qui sont ces malheureux?

Un domestique. — Mon maître et ses fils.

Prométhée. — Qui les a tués ?

Le domestique. — Mon maître, tous les trois.

Prométhée. — Tu veux dire qu'il a tué ses fils, et luimême ?

Le domestique. — Précisément.

Prométhée. — L'étrange chose ! Il faut qu'un grand malheur lui soit arrivé .

Le domestique. — Aucun, que je sache.

Prométhée. — Mais peut-être était-il pauvre ; ou méprisé de tous ; ou malheureux en amour; ou mal en cour ?

Le domestique. — Au contraire, il était très riche et je crois que tous l'estimaient; l'amour était le. moindre de ses soucis ; et à la cour il était fort en faveur.

Prométhée. — Alors, comment en est-il venu à un tel désespoir ?

Le domestique. — C'est le dégoût de la vie, ainsi qu'il Ta écrit dans son testament.

Prométhée. — Et les juges que voici, que font-ils ?

Le domestique. — Ils s'informeiit, pour savoir si mon maître était fou ou non. Dans le cas où il n'aurait pas été fou, sa fortune revient au public de par la loi; et en vérité, elle lui reviendra sûrement.

Prométhée. — Mais, dis-moi, il n'avait aucun ami, aucun parent, auxquels il pût recommander ces petits enfants, au lieu de les tuer ?

Le domestique. — Mais si, il en avait; et entre autres, un ami intime auquel il a recommandé son chien.

La démonstration est achevée. Dans ce Prométhée plein de bonne volonté et de sottise, qui persiste à croire au progrès et qui doit se déclarer vaincu à la fin, devant l'évidence des faits — n'est-ce pas nous-mêmes que nous reconnaissons ? L'ironie n'a pas la subtilité de celle de Voltaire, encore qu'elle lui ressemble quelquefois ; elle a toute l'âpreté de celle de Swift.

Pourtant, cette tristesse amère n'est pas uniforme. A les regarder de près, les Opérette morali comportent des degrés dans le pessimisme. Quelques-unes des pièces qu'elles contiennent professent le pessimisme absolu : d'autres s'en tiennent au pessimisme relatif. Dans V Histoire du genre humain, par exemple, Leopardi montre que la civilisation a corrompu l'espèce par les progrès de la raison : mais à l'origine, l'homme n'était pas malheureux. De même qu'il a peine à se détacher du Paradis terrestre qu'il entrevoit toujours aux commencements du monde, de même, il ne peut pas non plus abandonner tout à fait la théorie des illusions. Le Tasse, qu'il met en scène, est consolé par elles dans sa prison; et Christophe Colomb partant pour l'Ame-

rique déclare qu'elles sont le ressort des grandes âmes. Le stoïcisme que nous avons noté dans le Zibaldone apparaît aussi, au moins par endroits; entre autres, le Dialogue de Tristan et d'un ami professe que la philosophie pessimiste n'est pas une école de misanthropie, mais bien plutôt de courage.

Déjà ces hésitations dénoncent un système moins arrêté, et moins sûr de lui-même qu'il ne semblerait au . premier abord. 11 y en a d'un autre genre.

La gloire, théoriquement, est abattue : pratiquement, elle est louée en plus d'un passage comme étant le but le plus noble de la vie. L'amour est une illusion : ceci n'empêche pas que l'homme ne lui prête une douceur infinie, et le philosophe une valeur. L'existence est une comédie : mais il vaut mieux y être applaudi que sifflé. Le suicide est légitime : mais les liens du sang et de l'amitié, la voix de la nature primitive, et encore cette patience qui conseille au malheureux d'attendre la fin de ses jours, peuvent suffire à en détourner. De toutes ces contradictions, qu'on s'arrête encore à la plus évidente : à savoir qu'ayant nié toute moralité, Leopardi devrait conseiller le vice; et qu'il reste fidèle, au contraire, à la plus haute vertu. Autant de preuves que le combat intérieur n'est pas fini.

Songeons aussi aux interrogations passionnées que l'on rencontre parfois à côté des passages où triomphe l'ironie. « Dis-moi ce qu'aucun philosophe ne sait me dire : à qui plaît, à qui sert cette vie infortunée de l'univers conservée par le malheur et par la mort de tout ce qui le compose ?» — Songeons à la colère qui prend

Técrivain, quand il rappelle que Platon a mis dans l'âme la crainte de l'au-delà ; et qu'ainsi ce philosophe a effrayé les méchants sans être utile aux bons : comme si Leopardi i^'étaitpas bien sûr lui-même du matérialisme qu'il affirme et comme si son irritation venait du doute qu'il ne peut étouffer en lui. Il s'excuse de son ironie ; il plaide les circonstances atténuantes ; on dirait qu'il demande pardon. Sa personnalité, qu'il veut dissimuler au public, transparaît dans le Dialogue de la Nature et de Vlslandais^ où il fait comprendre qu'il parle non pas en dilettante du mal mais en victime ; et davantage encore dans le Dialogue de la Nature et d^une Ame ; et enfin dans les Dicta mémorables de Filippo Ottonieri, Ecoutons-le, quand il prend la peine de nous expliquer pourquoi il a été réduit à employer ce ton de raillerie qui fait mal : Socrate, né avec une belle âme et partant avec des dispositions très grandes à aimer, apprit par l'expérience à désespérer de connaître une autre affection que celle de l'amitié, à cause de sa laideur. A cause de sa laideur aussi, il ne put, encore qu'il le désirât de toute son âme, dépenser son activité au service des affaires publiques ; car il aurait paru ridicule aux yeux d'un peuple toujours disposé à railler. Ainsi, dans une cité libre et pleine de bruits, de passions, de travaux, Socrate, pauvre, repoussé par l'amour, repoussé par sa patrie, se mit à raisonner subtilement sur les actions et sur les coutumes de ses concitoyens ; il mêla à ses dires une certaine ironie, comme il devait arriver naturellement à celui qui se trouvait empêché d'avoir part à la vie.,..

Ily aplus. Les Operewe/wora/i contiennent leur propre défense dans une profession de foi solennelle :

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Aux attaques de Timandre — pourquoi ces doctrines désolantes, qui, répandues parmi lés hommes, vont les réduire au désespoir ; pourquoi tant de haine ; pourquoi ce rire insultant ? — Eléandre répond. En premier lieu, le pessimisme de Leopardi n'est pas l'affirmation égoïste de son malheur particulier; mais il vient de l'évidence du malheur général. En second lieu, il ne déteste pas les hommes. Il est vrai qu'il ne les aime pas ; mais il est tout aussi vrai que s'il pouvait être de quelque utilité à leur espèce, il n'hésiterait pas à travailler pour eux, avec joie. En troisième lieu, c'est le souci d'exprimer la vérité, même désolante, parce qu'elle est la vérité, qui le force à parler; s'il parle avec ironie, c'est parce qu'il aime mieux rire du mal que d'en pleurer. « Je ne cherche pas tant, dans mes écrits, à mordre les hommes, qu'à me plaindre du malheur. » Par une telle phrase et par l'exemple de sentiments analogues, nous reconnaissons le Leopardi du Zibaldone, Certes, il a pris pour le public une autre attitude, et il semble ricaner. Mais Fangoisse que nous a révélée le travail de sa pensée intime se trahit comme malgré lui.

A la théorie du néant, à l'ironie déprimante, joignons donc le sentiment de la solidarité humaine contre le sort; sachons entendre les sanglots, même étouffés ; et mêlant tous ces caractères, apprécions cette œuvre admirable, d'une si puissante originalité. Car ily ena de plus riches ; et de plus consolantes et de plus accommodées à notre faiblesse. Mais celle-ci a tant de vigueur, tant de dédain pour ce qui est vulgaire ou banal ouseulement ordinaire, qu'elle entre dans l'aris locratie des productions de l'esprit.

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