CHAPITRE VI
Entre les productions vigoureuses d'un esprit si ferme» et la faiblesse de l'être misérable qui traîne vers leur terme ses jours fatigués, le contraste devient toujours plus saisissant. Suivant le témoignage de Leopardi luimême, « jamais sa santé n'a été pire » qu'au moment où il quitte Florence : il est presque aveugle. Grâce aux soins de Ranieri, le voyage s'accomplit néanmoins sans encombre ; les deux amis arrivent à Naples au début d'octobre 1833.
Il fallait se loger. Or, le père de Ranieri avait déclaré tout net qu'il ne voulait pas recevoir sous son toît un impie, et par surcroît un pauvre. Les voilà donc dans une chambre meublée. Un matin, l'hôtesse entre : elle dit qu'on a voulu lui cacher que ce Leopardi était phtisique ; qu'elle ne le gardera pas plus longtemps ; et qu'il ait à s'en aller. Le témoignage d'un médecin connu rassura cette femme peu hospitalière ; mais les amis cherchèrent un
appartement qui fut bien à eux, et qui les mit à l'abri de pareilles aventures. Ils en prirent un d'abord via Nuova Santa Maria Ogni Bene ; puis un autre, qui leur plaisait mieux, dans une des parties les plus élevées et les plus saines de la ville, via Capodimonte. Le changement eut lieu au mois de Mai 1835. Ce fut à cette date que la sœur de Ranieri, Paolina, vint habiter avec eux pour ne plus les quitter.
Leopardi aurait pu, en se rendant de Florence à Naples, faire un crochet par Recanati. Il s*en garda bien. De Rome, il écrivit à son père que son intention avait été de passer l'hiver auprès de lui, mais qu'il craignait l'air de sa ville natale, toujours funeste à sa santé ; qu'au reste, ses maux d'yeux étaient trop sérieux pour qu'il se fiât aux médecins et aux apothicaires du pays. Il allait donc rester quelques mois à Naples ; à peine se porterait-il mieux, qu'il aurait t le plaisir incroyable » de venir l'embrasser. En réalité, il ne devait jamais le revoir. A mesure que le temps passait, il multipliait les témoignages de son affection. Il en avait assez, écrivait-il, de vivre parmi les étrangers ; il aspirait à revoir la maison de son enfance. Il éprouvait de véritables remords à la pensée qu'on pouvait le prendre pour un fils oublieux. Ses parents retrouveraient le Giacomo d'autrefois, soumis, affectueux ; il ne désirait pas le retour avec moins d'impatience qu'eux-mêmes. Sept années, désormais écoulées, n'avaient fait qu'augmenter son amour. Il allait jusqu'à dire, pour marquer son grand désir de revenir à Recanati, qu'il détestait les Napolitains, tous menteurs, à l'en croire, tous Polichinelles, tous dignes de la potence.
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Mais en même teùips, il multipliait les excuses, les unes vraies, les autres à peine vraisemblables. Il disait vrai, quand il parlait des embarras d'argent qui le retenaient. Mais on a peine à le croire, quand il invoque le froid, qui Fempêche de se mettre en route ; ou des circonstances mystérieuses, impossibles à expliquer dans une lettre; ou la difficulté de soue-louer son appartement ; ou quand il raconte que Ranieri devait accompagner à Rome le cardinal Zurla, venant de Sicile ; mais que le cardinal Zurla étant mort, Ranieri reste à Naples, et lui aussi.
Pourtant, il est sincère, dans les deux cas. Il voudrait se rendre à Recanati ; et il voudrait bien aussi se persuader que des obstacles invincibles le retiennent à Naples ; Il ne cherche pas à mentir aux autres^ mais à se tromper lui-même. Il est combattu entre le désir de montrer à son père, à ses frères, à sa sœur, qu'il n'a jamais cessé de les chérir ; et l'horreur qu'il éprouve pour son ancienne prison. Et ainsi, hésitant, malheureux, incapable de choisir entre des résolutions contraires, appelé par sa famille, gardé par Ranieri, il attend le moment où il ne pourrra plus rencontrer Monaldo, Carlo, Paolina, que dans la prairie d'asphodèles où tous finissent par se rendre.
Trouver les ressources nécessaires à l'existence n'est pas chose aisée, même lorsqu'on met en commun les recettes. L'un vit des subsides d'un père qui n'est pas riche et qui se fait prier, incapable de comprendre qu'on sacrifie à l'amitié tout son temps, toute sa liberté, toute sa bourse. Quant à Giacomo, il fait de son mieux. Il
apporte pour sa part sa très maigre pension ; l'argent que Monaldo lui envoie quelquefois, en cachette; et dans les cas de nécessité urgente, il est réduit à tirer des lettres de change sur des parents ou des amis, qui ne les refusent pas : sur l'oncle Antici ; et même sur Bunsen, qui avait offert son aide pécuniaire, jadis, après qu'il l'avait rencontré à Rome.
Il n'est pas sans intérêt pour nous de savoir qu'en 1834, il caresse un moment l'idée de s'établir à Paris. N'est-ce pas la ville où il est le plus aisé, dans l'imagination de ceux qui ne la connaissent pas, de trouver à la fois renommée et profit ? Il ne la méprise donc plus, comme au temps où il mettait Bologne au-dessus de toutes les autres cités ; il demande à de Sinner, qui s'y trouve, si une entreprise de librairie, par exemple une collection des classiques italiens, avec commentaires et notes, pourrait y nourrir son homme. De Sinner répond que le seul moyen de vivre de sa plume, à Paris, est de collaborer à une grande revue. Gela ne fait pas l'affaire de Leopardi ; et il renonce à ce surprenant projet. Aussi bien espère-t-il que ses œuvres lui procureront quelque argent à Naplesmême. Un éditeur accepte de les publier en six volumes. Mais seul, le premier volume qui contenait les Canti (1835) ; et le second, qui contenait la moitié des Opérette morali, virent le jour.
Plus tard, il songea de nouveau à Paris, et entra em relations avec le libraire Baudry. Nous avons même la lettre que le poète lui envoya, en français, pour lui expo— ser ses intentions :
« Je ferai à mes Opérette morali les additions que je
.JlH^MÊi «Ifc. .*m -»^a . -
promets dans la Notice qui les précède dans l'édition de Naples. Elles consistent en trois opuscules d'une étendue assez considérable. On peut voir leurs titres dans la notice que j'ai citée *.
J'ajouterai aussi à mes poésies des morceaux inédits.
En Italie, j'aurais donné quelque traduction inédite : par exemple, une traduction du Manuel d'Epictète, une traduction de quatre discours moraux d'Isocrate, etc. ; tout cela n'est bon à rien en France.
Je veux publier un volume inédit de pensées sur les caractères des hommes, et sur leur conduite dans la société; mais je ne veux pas m'obliger de le donner au même libraire qui publiera le reste, si auparavant je n'ai pas vu du moins le premier volume imprimé, afin de pouvoir juger de l'exécution.
Au reste, je ne tiens en aucune manière à ce que l'édition soit faite sous le titre général d'Œuvres. On peut, et même on devrait publier un volume sous le titre indépendant de Canti, et deux autres sous celui d'Opérette morali. Je ferai des améliorations nombreuses à tous ces trois volumes » (^Corresp. III, p. 42 — 2 Mars 1837).
Mais au dernier moment, Baudry changea d'avis ; Lcopardi ne put donner suite à son projet.
Cependant ses forces semblent renaître. Ses premières lettres datées de Naples sont de la main de Ranieri, parce que ses yeux lui refusaient tout service. Peu à peu il se remet à écrire ; il peut lire et penser sans se sentir épuisé. C'est qu'il se trouve moins malheureux qu'à Flo-
* Voir page 124.
rence; et Tapparence du bonheur, qui apaise son âme, lui rend plus tolérables les souffrances de son corps. Non pas la foule, dont au reste il ne «e soucie guère, mais quelques-uns au moins parmi les bons esprits lui accordent leur estime. Ils l'ont accueilli avec méfiance, parce que la philosophie spiritualiste qui règne alors est hostile au pessimisme. Mais ils reconnaissent en lui un grand prosateur et un très grand poète ; ils le saluent comme tel; et Leopardi, toujours sensible à la gloire, en est flatté. Les parents des Ranieri, leurs amis — à Naples, le cercle des amis est singulièrement étendu — viennent converser avec lui. Des étrangers même lui rendent visite ; Bunsen lui recommande Heinrich Wilhelm Schulz, qui se rendait dans l'Italie méridionale pour y faire des recherches historiques, et qui devint son ami; celui-ci lui fait connaître à son tour le poète Platen. Il sort; il se divertit au spectacle de cette ville pittoresque, à la fois agitée et nonchalante, où se heurtent toutes les couleurs et toutes les clameurs, et qui semble provoquer à la vie. Il fait quelques visites ; on le voit même au théâtre, ravi par la musique de Paisiello. Le marquis Basilio Puoti, puriste achevé, tient une véritable école de style, où il enseigne aux jeunes gens les secrets d'un vocabulaire sans reproche : il convie Leopardi à l'une de ses séances ; élèves et maître lui payent leur tribut d'admiration. Ainsi l'acclamaient à Pise les étudiants de l'Université. Mais ici, il ne sent pas seulement une sympathie diffuse; il sent, tout près de lui, une chaude affection.
Antonio et Paolina Ranieri, en effet, l'entourent de leurs soins. Ils connaissent ses manies et satisfont ses
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caprices; ils veillent avec lui dans ses insomnies. Le frère lui sert de secrétaire, et la sœur d'infirmière. Grâce à celle-ci, pour la première fois de sa vie, Leopardi connaît la douceur de la présence d'une femme. Aussi leur rend-il en affection ce qu'ils lui donnent en dévouement. Il ne pourrait plus vivre sans les avoir à ses côtés ; « seule, la foudre de Jupiter me séparerait d'eux ». Prévenances et sacrifices lui paraissent la chose du monde la plus naturelle, parce qu'il les aime, et qu'ils l'aiment. Il accepte leurs bienfaits comme un croyant accepterait ceux de la Providence ; sa Providence, à lui, c'est l'amitié. Le climat aussi joue son rôle dans cette résurrection- Semblable à une plante qui s'ouvre au soleil, Leopardi, dans l'atmosphère tiède, dans la lumière éclatante du golfe de Naples, essaye de s'épanouir, s'il en est capable encore. L'air très pur qui le baigne est pour lui un étonnement et une volupté : « air comme il n'en est point pour apaiser mes maux... ». « Je sens les effets bienfaisants de cet air vraiment salutaire ; et il est incontestable que ma santé s'est améliorée au-delà de ce que j'aurais osé espérer... » Aussi reprend-il goût à la création littéraire; la vie qui renaît, c'est l'art qui le ressaisit. Il compose ou il achève à Naples quelques-unes des plus belles parmi ses poésies lyriques ; la Batrachomyomachie ; et les Pensées.
On ne sait pas au juste quand il commença le s -Pensées; on sait qu'elles furent achevées, et prêtes pourl'impres- •sioh, en 1836. Il y en a cent onze seulement.
Plusieurs sont piquantes, quelques-unes sont originales, certaines sont profondes. Nous retrouvons, élucidées, et nettement exprimées, des vérités qui nous paraissent évidentes, et dont nous avions nous-même fait l'expérience, mais sans parvenir à les formuler ; au plaisir que nous éprouvons à les lire se mêle une sorte de gratitude. Nous avons tous remarqué que les personnes les plus flattées de porter une décoration, par exemple, se défendaient d'avoir rien fait pour l'obtenir. Leopardi l'avait dit :
. XVII. De même que les prisons et les galères sont pleines de gens qui, à les croire, sont très innocents : de même les charges publiques et les dignités de toute espèce ne sont jamais remplies que par des hommes qui y ont été appelés et forcés malgré eux. Il est presque impossible de trouver quelqu'un qui avoue, ou bien avoir •mérité les châtiments qu'il subit, ou bien avoir recherché et désiré les honneurs dont il jouit : mais peut-être le second est-il encore plus difficile à trouver que le premier.
Nous n'avons pas traversé une ville, sans qu'on nous donnât comme caractéristiques de l'endroit les mœurs que lioUs avons rencontrées partout ailleurs. Leopardi l'avait dit :
XXXI. Dans tout pays, les vices et les maux universels des hommes et de la société sont notés comme des particularités du lieu. Jamais je n'ai été dans un endroit où je •n'aie entendu dire : Ici les femmes sont vaines et inconstantes, lisent peu et manquent d'instruction ; ici les gens •sont curieux des affaires d'autrui, très bavards et médi-
sants ; ici l'argent, la faveur, la lâcheté peuvent tout ; ici règne l'envie, et les amitiés sont peu sincères ; et ainsi de suite : comme si ailleurs les choses allaient autrement. Les hommes sont malheureux par nécessité, et résolus à se croire malheureux par accident.
Il est un autre mérite du moraliste, qui consiste à trouver Texpression vigoureuse et colorée, évocatrice d'images ; ou l'expression condensée, évocatrice d'idées. Voici un exemple du premier genre :
VII. Il y a, chose étrange à dire, un mépris de la môri; et un courage plus abjects et plus méprisables que la peur : c'est celui des commerçants et des autres gens adonnés aux affaires, qui très souvent, pour des gains même minimes, ou pour des économies sordides, refusent obstinément de prendre les précautions et les mesures nécessaires à leur conservation, et se jettent dans des périls extrêmes, où quelquefois, lâches héros, ils meurent d'une mort méprisée.
Et un exemple du second :
LXXVI. Rien de plus rare au monde qu'une personne habituellement supportable.
Devons-nous donc ranger les Pensées parmi les œuvres ingénieuses et fortes, qui nous ont laissé de la nature humaine un fidèle tableau ? Assurément, Leopardi a fixé quelques traits éternels de notre psychologie : mais cela ne veut pas dire qu'il les ait rendus tous. Peut-être, gâtés par nos propres auteurs, par les Maximes et lés Carac^ tères qui constituent une des originalités de notre littérature, sommes-nous trop difficiles; peut-être aussi l'ob-
servateur possédait-il seulement quelques-unes des qualités qui sont indispensables au genre, les autres lui faisant défaut. A ses impressions directes se mêlent quelques souvenirs livresques ; il ne fait pas difficulté de reconnaître que telle idée lui vient de La Bruyère ; telle autre, de Rousseau; telle autre, de Mme de Staël; cette dernière semble bien avoir inspiré toutes ses remarques sur Tesprit de conversation. C'est qu'il avait lu plus qu'il n'avait regardé ou écouté ; il était resté dans sa bibliothèque si longtemps, qu'il en retrouvait le souvenir même en croyant découvrir le monde.
Son expérience personnelle n'est pas seulement trop limitée ; elle est trop passionnée. Comment pourrait-il parler avec équité de la femme, maintenant que toutes ses illusions se sont dissipées, et qu'il est plein d'amertume et de dégoût? Il l'a idéalement aimée, puis détestée ; il ne la connaît pas. Il a toujours considéré la vie comme un dranàe, acteur, et non spectateur. Parmi les causes qui expliquent pourquoi ses Pensées^ plus que des observations, sont des griefs, l'essentiel est sans doute sa trop puissante personnalité.
Tel est en effet le caractère qui les distingue de toutes les productions du même genre: elles veulent être la justification d'une théorie antérieurement émise, mais qui ne semble pas encore tout à fait prouvée aux yeux de son auteur. Ce sont des considérations intellectuelles et abstraites qui l'ont amené, par le long travail consigné dans les pages du Zibaldone, au pessimisme ; ce sont des considérations intellectuelles encore qu'il a exposées dans les Opérette morali; manquent toujours les faits.
Le seul fait qu'il aurait pu invoquer eût été sa propre infortune : celui-là, il Ta délibérément éôarté, ne voulant pas qu'on attribuât sa métaphysique à son tempéi^ament. Il lui en faut d'autres, certains, indéniables, révélés à tous par l'expérience la plus commune. Voilà pourquoi,sans parler de la nature, ou du néant, ou de la souffrance universelle, il étudie la société. Sa pensée est toujours obsédée par le même problème : mais il en donne, au lieu d'une solution philosophique, une démonstration pratique. Il avait affirmé que les hommes sont voués au malheur, parce que la nature ne se soucie pas des fins auxquelles ils aspirent. Maintenant, il fait voir que les hommes sont malheureux, parce qu'ils sont les victimes de leur état social.
<( Je dis que le monde est une ligue de coquins contre les honnêtes gens ». Il le dit, et il croit le prouver, en répétant que le « genre humain est divisé en deux: parties, ceux qui exercent la violence et ceux qui la subissent ». Il ne tarit pas sur « l'ingratitude, l'injustice, et l'infâme acharnement des hommes contre leurs semblables ». Il cherche, ses témoignages non seulement chez l'enfant, mais inêtne chez les animaux domestiques, corrompus parce qu'ils font partie de la société. L'enfant qui se regarde pour la première fois dans un miroir j croyant voir une créature semblable à lui, devient furieux ; il voudrait la battre et la tuer. De même les oiseaux apprivoisés se jettent contre le miroir avec rage, ailes déployées et bec ouvert ; le singe lance le miroir à terre et le brise.
. L'amitié est la seule vertu à laquelle il fasse grâce ;
peu soucieux d'éviter la contradiction, il reconnaît qu'on rencontre de par le monde d'excellents cœurs, qui se livrent sans calcul intéressé. Il trouve moyen de citer au passage le nom de Ranieri ; il est mon ami, dit-il, ou mieux le compagnon de ma vie ; si les hommes ne l'empèchent pas d'exercer les hautes facultés qu'il porte en. lui, son nom sera bientôt fameux. Mais à .cette réserve près, il s'attache à montrer le triomphe de l'égoïsme. Ceux que nous appelons les grands hommes ont conquis la renommée, non point par leurs mérites, mais par la violence, ou par le savoir faire, soit qu'ils aient brutalement imposé aux autres leur domination, soit qu'ils les aient gagnés. Il faut être très jeune ou rester très naïf pour croire le contraire ; les plus dignes d'admiration sont condamnés au mépris, s'ils ne connaissent l'art de faire eux-mêmes leur éloge ; heureux encore s'ils ne se voient pas honnis et persécutés. Supérieurs au vulgaire par la beauté, ou par l'intelligence, ils doivent expier une faute et apaiser un ennemi ; leur faute, c'est leur supériorité même; et leur ennemi, c'est l'envie. — Rien de noble dans l'amour; les femmes se laissent conquérir par la force et demeurent fidèles à celui qui les dédaigne le plus. Fausses et faibles, elles sont de tous les animaux le pire. — Ainsi de suite : on voit assez l'attitude de Leopardi : il nous dépeint l'homme observé dans ses actions et dans ses habitudes comme infiniment pervers ; ou plutôt comme infiniment lâche et vil, puisqu'il ne ment, ne vole ou ne trahit que dans la mesure de ses besoins : s'il se conduit bien, c'est que le crime ne lui est pas nécessaire.
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Aussi les Pensées ne sont-elles pas exemptes d'une certaine raideur. Les traits sont peu variés, en somme, et trop appuyés ; on sent la volonté de produire un effet. L'artiste, qui prête au philosophe son secours, essaye bien de placer quelques touches moins noires ; il y réussit quelquefois, il n'y réussit pas toujours.
Poursuivre avec une égale âpreté des ridicules assez inoffensifs, comme la manie des conférences, ou des crimes ; montrer partout « Timposture sociale », et la dénoncer rudement ; dresser de formule en formule un véritable réquisitoire : c'est déformer la vie, ce n'est pas la rendre.
Cette déformation a sa beauté, le genre de beauté des paradoxes et des défis. Mais en outre, les Pensées trahissent, aussi bien que le Zibaldone, aussi bien que les passages anxieux des Opérette morali, la probité intellectuelle qui pousse Leopardi à recommencer une recherche qui, toujours terminée, ne lui semble jamais définitive. Il a besoin d'arguments qui le confirment dans sa foi pessimiste : il met son effort, non pas à être plus sincère, puisqu'il a toujours été d'une sincérité absolue, mais à se rapprocher de ce qu'il prend pour le réel. Il nous offre encore une fois le spectacle d'un penseur qui croit à la loi de haine, et lui donne son expression la plus farouche, en regrettant de ne pas croire à la loi d'amour. Prêtons-lui foi, lorsque nous lisons en tête des Pensées ces lignes, qui sont peut-être un regret, et semblent résumer sa propre histoire :
I. « J'ai refusé longtemps de croire vraies le^ choses que je dirai ci-après : outre que ma nature était trop
éloignée d'elles, et que Tâme tend toujours à juger les autres d'après soi-même, mon inclination n'a jamais été d'haïr les hommes, mais de les aimer. Enfin l'expérience m'a obligé à les croire, comme par force y»
C'est un très curieux poème que les Paralipomènes de la Batrachomyomachie, Un tel titre ferait prévoir un grand déploiement d'érudition : les Paralipomènes, livres de la Bible qui servent de complément au livre des Rois ; la Batrachomyomachie, le vieux conte homérique : comment les rats vainquirent les grenouilles ; comment Zeus envoya au secours des grenouilles les écrevisses, qui à leur tour vainquirent les rats. Tout jeune, Leopardi s'était intéressé à cette histoire, qui lui montrait le grave Homère en veine de plaisanterie, et légitimait, par l'exemple de l'antiquité, un certain goût du burlesque qu'il portait en lui. Il l'avait traduite, imprimée dans le Spectateur j en 1815, reprise, corrigée, réimprimée : il revient à elle maintenant. Mais l'érudition se borne au titre, qui sans doute est paradoxal à dessein ; la fable ancienne est un prétexte à la satire ; les souvenirs classiques sont un moyen de rendre piquante l'histoire contemporaine ; la scène n'est plus la Grèce aux temps de l'Iliade, mais Naples au xix* siècle. Les grenouilles, ce sont les sujets du Pape ; les rats, les Napolitains ; les écrevisses, les Autrichiens. Senzacapo représente François I*^, empereur d'Autriche ; le baron Camminatorto, le prince de Metternich; le général Brancaforte, le
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feld-maréchal Blanchi ; Rodipane ressemble à Ferdinand, roi de Naples, et par surcroît à Louis-Philippe ; il y a des analogies entre Rubatocchi et Murât. Les événements sont ceux qui ont agité l'Italie, de 1815 à 1830.
Vouloir qu'à ce compte, les mœurs des animaux fussent fidèlement reproduites dans le poème, serait une étrange erreur. Au contraire, une partie du comique vient des invraisemblances énormes que Leopardi accumule à plaisir. Ses rats sont des politiciens, des savants, des métaphysiciens même ; ils raisonnent comme des êtres humains, et souvent un peu mieux. Ils parlent de l'équilibre européen, discutent sur les principes de la Sainte Alliance ; ils se donnent des airs de Garbonari, et laissent croître leur barbe. Brusquement, ils se souviennent qu'ils ne sont que des rats : ils trottinent, ils rongent, ils lustrent leur poil, ils rentrent dans leurs trous. Point de transitions ; toujours des contrastes. De la même façon, les écrevisses sont de gros soldats allemands, qui jurent et qui crachent, ne savent pas lire, ne comprennent pas les plaisanteries qu'on fait sur leur compte, mais se battent bien, et mangent encore mieux. Tout d'un coup, ces conquérants marchent à reculons : ils viennent de se rappeler qu'ils ne sont que des écrevisses.
La Batracliomyomachie ne plaît pas aux gens très raisonnables, qui exigent un récit logique et une trame serrée : ceux-là pensent qu'un auteur les frustre, quand il ne leur donne pas l'exposition, l'intrigue et le dénouement auxquels ils ont droit. L'imagination de Leopardi brave ici toutes les règles ; elle n'obéit qu'à son propre caprice. Il faut la suivre à travers les chemins détournés
LES DEUXIÈHES ŒUVHES : LA MORT 195
qu'elle prend, sans se demander où elle conduite caF l'accessoire a plus d'importance, souvent, que l'essentiel; et les digressions sont peut-être le meilleur du poème. D en est une qui dure pendant la moitié d'un chant, et qui réfute la philosophie du progrès. Une autre nous montre la folie de l'homme qui se croit le centre de l'univers,' et s'attribue généreusement une âme qu'il refuse, à toutes les autres créatures. Certaines contiennent des leçons d'histoire ; ou bien encore des descriptions de la nature qui sont exquises : ces rats s'attardent volontiers à admirer les étoiles, et sentent mieux que personne la poésie d'un matin printanier. Le poète cause avec le lecteur; c'est une conversation à bâtons rompus, qui tantô>t effleure les sujets et tantôt les approfondit, toujours souple et variée. Ajoutons que la division en octaves favorise ces arrêts de la pensée, ces interruptions et ces reprises ; et que la rime ajoute sa musique, facile et sonore, aux multiples jeux de la fantaisie.
Il faut raconter l'histoire, sans avoir la prétention d'en rendre l'allure, mais pour en indiquer le sens et la portée. Elle commence où finit le récit homérique: les rats battus par les écrevisses s'enfuient éperdûment. Au bout de deux jours, les plus courageux d'entre eux osent se retourner, et s'aperçoivent qu'ils ne sont plus poursuivis. Ils s'arrêtent, et, comme leur roi est mort, élisent un chef provisoire, Rubatocchi (Pille-bouchées). Puis ils envoient un ambassadeur, rat plein de sagesse et de confiance en la vertu, Leccafondi (Léchefonds), au camp des ennemis, pour connaître leurs intentions. Après avoir risqué d'être tué aux avant-postes, Leccafondi est coa-
duit devant Brancaforte (Pince-forte), général en chef des écrevisses ; il lui explique qu'il est mandé par Rubatocchi, que les rats viennent d*élire à la place de leur ancien roi. Indignation du général, quand il entend parler d'élection : il fait emprisonner l'ambassadeur, et demande des instructions à son maître, Senzacapo (Sans-tête), dix-neuvième de la dynastie. Celui-ci répond qu'en attendant une royauté légitime qui remplacera dans la suite le gouvernement de Rubatocchi, on peut traiter avec les délégués des rats. Et le délégué remplit enfin sa mission : que veulent les écrevisses ? Pourquoi se sontelles mêlées des affaires d'autrui? Quelles raisons avaient-elles de prendre fait et cause pour les grenouilles ? — Nous avons combattu, répond le général Brancaforte, pour « maintenir l'équilibre » — Pourquoi vous chargez vous de maintenir l'équilibre ? — Parce que nous sommes les geôliers de l'Europe, répond encore le général ; c'est notre métier. Il énonce ensuite les conditions de la paix : les rats éliront un roi; ils s'abstiendront, quoi qu'il arrive, de combattre les grenouilles; ils entretiendront dans Topaia (Ratopolis) une garnison de trente mille écrevisses.
Les rats, rentrés à Topaia, mettent ordre à leurs affaires intérieures, en attendant le retour de leur ambassadeur. Par un rare exemple, Rubatocchi abandonne volontairement le pouvoir; c'est Rodipane (Ronge-pain), gendre du feu roi Mangiaprosciutti (Mange-jambons) qui est nommé souverain des rats par la volonté populaire ; il accepte la charte, et jure d'obéir à la constitution. A peine les festivités du couronnement sont-elles termi-
nées, que Leccafondi revient, annonçant les dures conditions de la paix ; on les accepte : trente mille écrevisses occupent la citadelle. Cependant Rodipane, roi libéral, augmente la culture de son peuple en même temps que sa prospérité ; il ouvre des écoles en même temps qu*il favorise le commerce et l'industrie, secondé par Leccafondi, dont il a fait son ministre. Topaia connaît des jours heureux, quand Senzacapo intervient : il veut que Rodipane déchire la charte, au nom du droit divin. — Mais ce traité, qui permettait au peuple d'élire un roi ? — Les traités importent peu. Alors la nation dés rats se soulève, ne voulant pas subir une telle violence ; elle prépare la guerre contre les écrevisses, à grand renfort de discours belliqueux et de chants. On ; marche au devant des ennemis, au lieu de les attendre dans la ville. Mais à peine ceux-ci se sont-ils rangés en bataille, que les rats, comme dans la première rencontre, s -enfuient éperdûment. Seul, Rubatocchi combat et meurt en brave.
Les écrevisses entrent dans Topaia, et après un grand carnage, y installent cent mille des leurs. Senzacapo tolère Rodipane sur le trône ; mais il renvoie le ministre du roi, Leccafondi, et nomme comme ambassadeur le. plus fourbe et le plus habile de ses sujets, Camminatorto (Va-tortu). Geluirci, qui exerce tout le pouvoir, a soin de . tenir le peuple dans l'ignorance et dans la misère. Or une > étrange maladie s'empare des rats : ils forment des conjurations, tiennent des assemblées secrètes, et laissent pousser leur barbe pour se rendre menaçants. Cammin«itorto rit de ces folies, et se contente d'exiler Lecca-
fondi, que les jeunes gens avaient pris pour chef de leur mouvement.
; L'exilé erre de pays en pays, jusqu'à ce qu'il trouve un refuge par une nuit de tempête chez un certain Dédale^ qui lui promet de le conduire aux enfers des ani» maux, aux contrées mystérieuses où l'âme des rats séjourne après leur mort : et il le conduit, en effet, au moyen d'ailes qu'il a inventées, dans une île enveloppée de brouillards, au milieu du grand Océan. Là, le « moi » de chaque animal trouve un orifice correspondant à sa taille, qui conduit à une région spéciale des enfers. Ainsi Leccafondi pénètre dans le royaume des ombres, et s'étonne de ne pas le trouver semblable à celui qu'on lui avait dépeint sur terre : car que sait-on de la mort ? Chaque hypothèse qu'on fait à son sujet n'est elle pas une nouvelle preuve d'ignorance ? Il ne volt ni récompenses, ni châtiments ; aucune distinction d'innocents et de coupables ; les morts sont rangés par files, à mesure qu'ils arrivent, immobiles et silencieux. C'est à peine si les mânes des ancêtres, que Leccafondi consulte sur le sort de Topaia, daignent répondre qu'une fois revenu sur la terre, devra suivre en tout point les avis du général Assaggiatore (Goûte-tout). Ce sage, qui a refusé de prendre part à la guerre et aux conjurations, ne veut rien dire ; et quand, à force de prières, il se décide à ouvrir la bouche, — le poète déclare que le vieux manuscrit où il puise son histoire lui fait tout à coup défaut ; et il met fin à son chant.
• Il y a là quelque cruauté envers les Italiens ; d'autant plus que Leopardi, l'auteur delà Canzone à l'Italie, sem-
^ém
blait se renier lui-même ; qu'il avait le tort ^e railler, au moment où ils étaient vaincus et humiliés, ceux de ses concitoyens qui lui avaient offert l'hospitalité dans leur ville; et qu'il se méprenait sur la force du mouvement qui poussait la nation à la conquête de son indépendance : les temps ne sont plus si loin, où les faits donneront raison aux patriotes, et tort à l'auteur de la Batrachomyo* machie. Il eût été plus généreux de ne pas rappeler aux Napolitains qu'ils avaient quitté précipitamment le champ de bataille, en 1815 et en 1821. Il eut mieux valu com* prendre qu'on ne s'improvise pas héros ; que la défense de la patrie veut une longue préparation ; que les gouvernements de Naples antérieurs à la Révolution avaient fait une maxime politique de l'avilissement du peuple, et que celui-ci ne pouvait pas effacer d'uA seul coup la marque de tant d'années de servitude. Leopardi aurait fait preuve d'un esprit plus pénétrant, s'il avait pris la peine de distinguer, sous l'appareil parfois ridicule des conjurations, une idée non seulement généreuse, mais pratique. Sur la masse, le mystère est puissant ; la foule aime les conciliabules, les signes de reconnaissance, les serments, les insignes. Et précisément, l'éducation dont elle avait besoin, ne pouvant être en peu d'années l'œuvre de la raison pure, devait être préparée par le sentiment et l^imagination. La preuve que les sociétés secrètes n'étaient pas inutiles à la cause italienne, c'est qu'on conduisait leurs membres à la prison ou à la potence, quand ils étaient pris par trahison.
Mais ce serait trop demander sans doute à un témoin désabusé des événements, encore sous l'impression des
défaites récentes, choqué par l'évidente disproportion qui régnait entre les discours des patriotes napolitains, et les faits, que de vouloir de lui cette indulgence et cette sagesse. D'autres, qui n'étaient pas pessimistes, et ne considéraient pas toutes les choses du monde par le eôté de leurs ridicules, ne pensaient pas autrement que Leopardi. Et surtout, il ne faudrait pas faire de la Batra^ chomyomachie un poème uniforme, qui serait d'un bouta l'autre ui^e satire pleine d'amertume : nous sommes habitués à trouver dans les œuvres de notre poète plus de nuances, voire plus de contradictions; nous savons qu'elles admettent aisément des moments divers de sa pensée, et des doutes aussi bien que des négations. Si donc il se moque un peu de Leccafondi l'utopiste, qui attend le triomphe des idées humanitaires pour voir du même coup le salut de sa patrie, et va demander aux autres les ressources qu'il devrait puiser en lui-même, c'est pour mêler un conseil à son blâme. Moins de rêves ; moins de théories sur la réforme morale de l'individu; plus d'énergie, un plus juste sentiment des réalités : voilà ce qu'il voudrait trouver chez ceux qui guident la foule. Il honore Rubatocchi, le héros qui combat jusqu'à la mort, aussi volontiers qu'il raille la sotte jactance et la lâcheté des fuyards.
Jamais l'injuste domination d'un peuple sur un autre, la prétention de régler les destinées du vaincu au nom d'un droit qu'il n'accepte pas, n'ont été flétries avec plus de vigueur et de gravité que dans ces vers burlesques. Le tableau des Autrichiens qui interviennent dans les affaires de l'Italie, imposent leur politique à tous les Ëtats
par la fourberie ou par la violence, menacent, pillent, rançonnent, et quelquefois pendent, a autrement d'importance que la caricature des Napolitains. Celui qui écrirait l'histoire de la Sainte Alliance l'écrirait mal, s'il ignorait de quelles couleurs Leopardi a dépeint la haine des souverains légitimes pour les monarchies constitutionnelles, leur peur des idées libérales, qu'ils étouffent dans toute J'Europe afîn que l'incendie né dans une nation n'aille pas se propager chez les autres, l'abus de la force, l'hypocrisie du droit et de la piété.
Jamais non plus les droits de l'Italie n'ont été plus hautement revendiqués. Leopardi attaque la culture allemande, la philosophie allemande, la philologie allemande, non pas qu'il les méprise; il a donné ailleurs des témoignages de son admiration pour elles. Mais les pays germaniques ont la prétention d'opprimer le génie latin, et refusent d'admettre sa prééminence : alors il se rebelle. Il n'admet pas qu'on enlève à sa patrie son privilège le plus sacré ; il proclame que la civilisation italienne, par son droit d'ancienneté et par sa supériorité intrinsèque, est la première du monde. Il évoque le souvenir de la grande Rome, son ton devient tragique ; ses vers s'emplissent de fierté et de douleur. La canzone à l'Italie, nous la retrouvons alors ; la forme est peut-être moins ample ; le sentiment est plus amer, et plus passionné :
tant de haine brûle dans les cœurs étrangers
pour le nom italien, que notre décadence,
dont aucune gloire ne rejaillit sur eux,
les rend joyeux, parce qu'elle est nôtre.
Beaucoup de nations ont éprouvé de dures vicissitudes,
et se sont dépravées dans un long martyre :
mais aucune ne pourrait montrer, l'exemple d'une haine telle que Texcite la nôtre .
£t cela, parce qu'étant domptée,
esclave, et couverte des haillons du malheur,
il faut bien appeler italien encore
ce qu'a de plus grand la nature humaine ;
toujours la gloire de la Rome éternelle
brille d'un tel éclat, qu'elle obscurcit toutes les autres ;
et la marque de Tltalie, malgré le vain orgueil
de l'Europe envers nous, reste imprimée sur elle.
Dès 1821, Leopardi écrivait dans son Zibaldone qu'il voulait employer « les armes du ridicule pour secouer sa pauvre patrie et son siècle ». Par la Batrachomyornachie, il achève de réaliser son programme. Il avait écrit les premières strophes dans l'hiver de 1834-1835; il dicta les dernières à Ranieri la veille de sa mort.
- Nous avons dit que la pièce intitulée Aspasie avait été comme la revanche de son amour florentin, puisqu'il y méprisait la femme au front étroit, à l'âme basse, incapable de comprendre qu'elle est seulement l'image grossière de l'amour; et qu'il l'avait écrite à Naples. Les émotions qui l'ont troublé jusqu'au délire ne se sont pas apaisées tout d'un coup ; dans la paix relative de sa nouvelle vie, il n'a trouvé l'oubli que par degrés. Même loin des lieux où il avait souffert, il était poursuivi par les souvenirs douloureux. Les poètes, dans ce cas, font de la composition littéraire un remède ; les vers où ils expriment avec le plus d'intensité leur souffrance signa-
letit déjà le commencement de la guérison : comme s'ils répandaient leurs sentiments au dehors pour que leur âme en soit délivrée. En voyant le bas-relief d'une tombe antique, qui représente une femme au moment où, près de mourir, elle prend congé des siens (sopra un basso rilievo antico sépulcrale), en pensant au beau visage, au corps jeune et souple que le sculpteur a reproduits, et qui gisent maintenant, décomposés, horribles (sopra il ritratto di una bella donna), Leopardi ajoute de mélancoliques variations au thème de l'amour et de la mort. Mélancoliques, et non irritées ou farouches, elles ne sont plus que l'écho de la passion.
Ce qui le poursuivait encore, c'était le souvenir des idées qu'il avait si souvent entendu exprimer à Florence, par les collaborateurs de VAntologia, chez Vieusseux. Cette foi au progrès, combattue dans sa prose et dans ses vers à tant de reprises, excitait rétrospectivement sa colère. Il lui semblait qu'il n'avait pas suffisamment raillé le préjugé de la science et la superstition de l'économie politique. De même qu'il avait longtemps revu l'image d'Aspasie, il entendait encore les voix qui célébraient les découvertes du siècle, prônaient le commerce et l'industrie, vantaient les systèmes philosophiques destinés à changer le gouvernement du monde, et prédisaient la félicité suprême sur la terre pour les enfants des hommes. A de tels retours vers le passé, nous devons la Pâli' nvdie à Gino Capponi, qu'il compose au début de 1835. Leopardi s'adresse à celui qui avait été l'âme de l'Anthologie ; et feignant de renier ses propres idées pour lui plaire, il les affirme davantage. La . connaissance des
sciences sociales né réformera pas la nature de l'individu, qui est malheureux par la loi de son être ; l'accroissement du bien-être ne prévaudra pas contre la souffrance, la maladie, la mort. On ne sera pas moins égoïste pour être plus savant ; ni plus vertueux pour s'habiller de vête- • ments'plus commodes. Ceux-là rendent un mauvais service aux jeunes générations, et leur préparent dé nou-. velles douleurs, qui les nourrissent de ces folles illusions.
Débarrassée, l'âme dé Leopardi ne retrouve pas encore la paix. A Naples aussi, il y a des gens qui blâment sa philosophie désespérée; et les éloges qu'il reçoit par ailleurs ne le consolent pas des critiques. Il répond à ses détracteurs par une satire. Les Nouveaux croyants^ dont le ton rappelle lés pages les plus amères de la Batrachomyomachie. Naples tout entière, dit-il, s'arme pour défendre son macaroni : car elle ne saurait supporter qu'un homme ose préférer la mort au macaroni. Aussi la voix des doctes s'élève-t-elle contre cet infâme. L'un,' athée quand l'athéisme était à la mode, et dévot depuis v que Chateaubriand a mis à la mode la dévotion, l'attaque ; c«t autre, exclus par la nature des plaisirs de l'amour, • déclare que la vie est belle et douce ; cet autre, qu'un mal affreux ronge, fait profession d'optimisme ; et tous s-'unissent contre le poète qui a répété les lamentations de Job et de Salomon. Après tout, ils ont raison de dire que le monde n'est pas triste ; car pour se rendre cofnpte . du malheur humain, il faut être capable de sentiment et de raison; et ils ne possèdent ni l'un, ni l'autre. Ils sont . courageux et sages, parce qu'ils tiennent à la vie et crai-
^nent la mort : celui qui proclame le néant de Texistence
et aspire à la libération est un faible et un fou
- C'est la dernière explosion d'un amour-propre irritable; notons que Leopardi ne fit pas entrer cette satire dans l'édition qu'il préparait pour l'éditeur parisien, et qu'elle est restée dans ses brouillons. Au printemps de 1836, il avait quitté Naples, pour passer quelques jours dans une maison de campagne, qu'un ami avait mise à sa disposition. Il se trouvait là en pleine nature, entre -Torre del Greco et Torre Annunziata, au pied du Vésuve. Le volcan, qui, vu de la ville, frappe par l'harmonie de ses lignes, et semble le gardien vigilant du paysage, change d'aspect quand on s'en approche. On distingue alors les coulées de lave desséchée ; on retrouve la trace des destructions anciennes; on se sent écrasé par la •masse sombre de la montagne. De plus près encore, lorsque le pied foule la cendre et la pierre ponce, qu'une odeur de soufre remplit l'atmosphère, que le panache de fumée devient tourbillon, que les pierres projetées hors du cratère retombent à côté du voyageur, tous ces signes d'une activité prête à renaître rendent vivant le souvenir des catastrophes légendaires, et mêlent à la majesté la terreur. En bas, les champs, les vignes luxuriantes, la courbe harmonieuse du golfe où vont mourir les collines, et le scintillement de la mer.
Ce caractère grandiose fit sur Leopardi une impression profonde. Venu pour quelques jours, il resta trois mois dans la villa. On peut se le représenter, rêvant la nuit — car il n'avait pas le préjugé des heures, et se levait ou se couchait quand bon lui semblait — et suivant dans le
ciel très clair la lune, fidèle compagne de ses méditations. Elle passe; elle disparaît; tout retombe dans Tobscurité; on entend dans le lointain la voix d'un charretier, dont le chant salue celle qui éclairait la route. Ainsi s'en va la jeunesse ; espérances et illusions s'évanouissent; la vie n'est plus que ténèbres (// tramonto délia luna, mai-juin 1837).
Ou bien nous pouvons encore le suivre dans ses promenades; nous savons qu'il en fit beaucoup, pendant ces mois de printemps ; il allait quelquefois jusqu'à Pompei. Fatigué de marcher, il s'assied, contemple le paysage et se laisse aller à sa méditation, qui devient poésie.
Sur les flancs de la « montagne exterminatrice », une seule fleur pousse, celle du genêt. Elle aime les déserts ; elle embellit la tristesse de la campagne romaine; ici, où jadis les moissons mûrirent, où s'élevèrent les plus belles et les plus riches cités, elle croît aujourd'hui, et son parfum console de la solitude. — Ceuxqui exaltent la bonté de la nature devraient venir en ces lieux, et voir com-? ment elle accumule les ruines : ce spectacle d'horreur leur apprendrait à mieux comprendre ce qu'ils appellent le progrès de l'humanité. Pour lui, il ne partage pas les croyances de ce siècle orgueilleux et sot ; il proclame contre lui que le prétendu progrès n'est que décadence. Il sait bien qu'il sera méprisé par la foule, qui aime qu'on la flatte, parce qu'il aura eu le courage de dire la vérité. Un pauvre ne se prétend pas riche, un infirme ne se prétend pas fort; de même, l'homme né pour la mort, et nourri dans la souffrance, ne devrait pas se croire heureux, et promettre aux peuples qu'un souffle peut détruire une félicité surhumaine. Au contraire,
Noble est la nature
qui a le courage d'élever
ses yeux mortels contre
le commun destin; et qui, d'un franc langage,
sans altérer la vérité,
reconnaît le mal qui nous fut donné en lot,
et la bassesse et la fragilité de notre état ;
celle qui grande et forte
se montre dans la souffrance ; les haines et les colères
fraternelles, pins lourdes encore
que tout autre mal, elle ne les ajoute pas
à ses misères ; elle n'attribue pas à l'homme
sa douleur, mais rejette la faute sur celle
qui vraiment est coupable, qui des mortels
est mère, parce qu'elle les enfante, et marâtre par son vouloir.
Car il en est ainsi : c'est contre la nature que les hommes doivent s'unir, et c'est contre elle qu'ils doivent s'aimer. S'ils se haïssent et se déchirent, ils ressemblent à des assiégés qui se battraient entre eux, au moment où l'ennemi assaille leurs portes. Voilà ce dont il faudrait persuader les peuples : par la justice et par l'amour, ils adouciront leur sort.
La nuit aussi, Leopardi vient s'asseoir au milieu des champs de lave. Qu'est la terre, en comparaison des astres qui peuplent l'espace ? Sur ce point infime, abîmé dans l'immensité, qu'est l'homme ? Et il s'imagine être le maître de l'univers, d'un univers qui tout entier aurait été créé pour lui ! Comme le fruit tombé de l'arbre écrase le peuple des fourmis; ainsi une éruption du Vésuve détruit les oeuvres humaines, et le volcan semble fouler aux pieds des ruines. Il y a dix-huit cents ans qu'Herculanum et Pompei furent ensevelies : la rage de la nature ne s'est pas arrêtée. Le paysan anxieux qui voit la flamme sortir du cratère éveille ses fils dans la
nuit, et s'échappe en hâte, tandis que des ruisseaux de lave dévorent ses champs et sa maison. Sur Pompei, qui sort aujourd'hui de ses cendres, sur les temples et sur les théâtres, passent encore, en éclairs sinistres, les lueurs des feux du Vésuve. La nature reste éternellement la même ; elle ignore l'homme et son histoire ; elle engloutit les royaumes et les nations.
Le genêt aussi, qui égayé de sa pâle verdure et de sa fleur parfumée la plaine dévastée, sera la proie de la lave. Il attendra la mort, sans supplications vaines pour l'éviter, sans l'orgueil de se croire immortel : faible comme l'homme devant la nature marâtre, mais plus sage que lui, il se soumettra aux lois du destin.
Telle est la Ginestra, Par l'ampleur de la forme, qui atteint la perfection absolue ; par la beauté de l'élan lyrique ; par l'originalité d'une méditation devant la nature qui reste toujours concrète en étant riche d'idées ; parce qu'elle résume la philosophie de Leopardi, et qu'étant à la fois un cri de révolte et un cri de pitié, elle symbolise l'histoire de sa vie : la Ginestra est le testament du poète.
Cependant le miracle qui avait suspendu pendant un moment le cours de ses maladies ne pouvait toujours durer. Leopardi était reparti pour la campagne au mois d'Août 1836 ; il y prolongea son séjour, parce que le choléra éclata peu après à Naples, et qu'il en avait peur. Il désirait mourir ; et quand la mort se présentait à lui, il se rattachait à la vie. Plus d'une fois le suicide l'avait tenté;
il avait repoussé la tentation, moins par un effort de volonté que par faiblesse. A sa raison, à ses théories, s'opposaient la force de l'instinct, la crainte d'une souf-: france inconnue, la terreur du passage définitif à franchir. La lâcheté de sa chair le rendait semblable à ceux qu'il raillait' pour leur amour de l'existence ; et nul n'était plus sensible que lui-même à cette dernière contradiction.
L'hiver lui fut douloureux. Son genou droit, pui^ sa jembe s'enflèrent. Guéri, une fluxion de poitrine le retint, fiévreux, dans son lit. Lorsqu'il revint à Naples, en février 1837, il n'était pas remis encore. En mai, il écrit à son père qu'il est atteint pour la première fois d'un asthme, qui l'empêche de marcher, de rester couché, de dormir. Il croyait, au reste, que c'était là un phénomène nerveux, dû à sa faiblesse ; et même il s'imaginait qu'il devait manger beaucoup pour reprendre des forces. Mais les médecins ne se dissimulaient pas la gravité de son état; et incapables de lui procurer des remèdes, ils lui conseillèrent de retourner à Torre del Greco. Cet avis ne lui plaisait pas ; le choléra, après une accalmie, s'était de nouveau déchaîné sur la ville ; et le malade pensait, avec les gens du peuple, que le changement d'air attire la contagion. Il se décida enfin, sur les instances de ses amis, et sur l'ordre formel du docteur Mannella, qui l'avait soigné depuis son arrivée à Naples. Le jour du départ fut fixé au 14 juin.
Comme la voiture attendait devant la porte, et qu'il se mettait à table pour dîner, il dit à Ranieri que son asthme l'oppressait, et qu'il désirait voir Mannella.
Ranieri l'alla chercher. Trois fois, il voulut se lever du lit où on Tavait étendu, et se remettre à table, persuadé toujours que la nourriture le rétablirait. Ses forces le trahirent ; et il resta enfin sur le bord du lit, la tête sou* tenue par des oreillers. 11 sourit à son ami quand il le vit rentrer ; il parla au docteur de son asthme, des remèdes à prendre, des belles promenades qu'il allait faire dans les campagnes du Vésuve. Paolina Ranieri essuyait la sueur qui coulait de son front. Il perdit les sens ; on essaya de le ranimer en lui donnant des sels« 11 ouvrit les yeux tout grands, fixa Ranieri, lui dit : « Je ne te vois plus ». Ce furent ses dernières paroles.
Le prêtre arriva sur ces entrefaites ; il put seulement réciter les prières des morts. Le médecin déclara que la mort était due à l'hydropisie : « les eaux, qui depuis longtemps occupaient les routes du cœur, se portèrent en abondance dans la poche qui l'enveloppe ; et la vie étant étouffée à sa source première, ce grand homme rendit le dernier soupir ». Ranieri réussit, non sans peine, à soustraire le corps à la fosse commune ; il l'ensevelit dans le vestibule d'une petite église, San Vitale, où il repose encore aujourd'hui.
- Son infortune ne finit pas avec ses jours. Un jésuite ayant affirmé, huit ans après sa mort, qu'il s'était converti au dernier moment, et s'était confessé à un membre de l'ordre, une âpre polémique s'ensuivit, qui s'est prolongée à travers tout le siècle. 11 semble avéré cependant qu'il mourut fidèle à ses convictions. Ranieri lui-même fut si blessé, lorsqu'on publia la correspondance du poète, par ce qu'il y est dit des Napolitains^ qu'il jugea
bonde se rendre justice à lui-même. Dans un livre où il fait impudemment son propre éloge {Sept années de vie commune avec Leopardi^ 1880), il le peignit violent, haineux, glouton. On a fait justice de ces calomnies. Mais Giacomo Leopardi eut ce malheur suprême, que son image fut souillée par celui qu'il avait le plus aimé*