CHAPITRE X
et se présenta ainsi lui-même à son collègue en philologie interdit de voir chez lui un ambassadeur. C'était le temps Où l'Allemagne avait encore de la bonhomie , et l'anecdote n'est pas en elle-même invraisemblable; cependant il est évident que Bunsen , écrivant de souvenir ce qu'il avait entendu raconter à Niebuhr, cède, sans le savoir, au plaisir de peindre une petite scène patriarcale.
Cette même scène de la première entrevue tourne au comique quand elle est racontée par P. Capei *, bien que le narrateur, en la transportant chez Niebuhr, s'éloigne moins de la vérité. « Avant de connaître personnellement » notre compatriote , dit-il , Niebuhr s'était pris » d'une grande admiration pour lui, en songeant » qu'il avait pu si jeune produire des essais rem- » plis d'une véritable érudition grecque et ro- » maine ; aussi manifesta-t-il un beau jour le » désir de le voir et de l'accueilhr chez lui. » Leopardi s'étant rendu à l'invitation, jeune »» comme il Tétait et de mœurs solitaires , se » troubla un peu en présence d'un si grand » homme, dont la dignité extérieure était re-
'^ Dans un article nécrologique sur Niebuhr, de Tannée 1831 {Antologia fXLl, p. 156).
» haussée encore par le titre de inimstre du roi » de Prusse. En s'apercevant de l'effet qu'il » produisait , Niebuhr lui--même perdit tout-à- » fait contenance ; il eut comme honte de sa » propre grandeur ^ si bien que tous deux restè- » rent quelque temps à se regarder l'un l'autre » en rougissant et proférant à peine de temps » à autre quelques paroles entrecoupées. »
Laissons de côté ces niaiseries solennelles qu'il est bon de noter au passage pour montrer comment une rhétorique de mauvais aloi travestit les faits les plus simples , et cherchons la vérité toute nue dans la correspondance de Leopardi :
» Je t'envoie, écrit Leopardi à son frère Carlo, »^un des articles que j'ai publiés ici. Tu trou- » veras que c est une niaiserie : pourtant sache » que c'est celui-là qui a inspiré au ministre » de Prusse le désir de faire connaissance avec » moi. 11 m'a fait dire mille choses obligeantes » par différentes personnes : je suis allé chez lui: »,îl m'a dit que c'est là la vraie manière de » traiter la philologie , que je suis dans la » bonne voie , qu'il me prie chaudement de ne » pas en sortir, que je ne dois point m'effrayer » é. l'Italie ne m'applaudit point > parce que tous
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» les Italiens sont dévoyés ; que les applàudis- » sements des étrangers ne me manqueraient » point. Il a pris engagement de faire imj»*itner » en Allemagne ce que j'ai découvert ou pourrais » découvrir dans les bibliothèques de Rome:
» en somme, il m'a témoigné tant d'intérêt, » que, sachant que j'étais obligé de partir sous » peu, il m'a demandé si j'accepterais volontiers » quelque emploi. En dernier lieu, il a été con- » venu entre nous que je lui porterai une re- » quête pour le secrétaire d'Etat, qu'il la lui » présentera et la lui recommandera tout parti- » culièrement. 11 espère réussir, parce qu'il est » fort bien avec le cardinal , qu'il a réussi » d'autres fois, et qu'étant sur le point départir » (ce qu'il fera après Pâques), il se flatte qu'on » ne lui refusera pas une faveur de la plus » haute importance, sans laquelle il ne partirait » pas content. Voyez si on peut dire davantage » et si c'est là une occasion à laisser échappei*. » Cependant, le temps presse , il faudrait de- » mander une place qu'on pût accorder de » suite, car, si nous demandons un emploi pour » la première vacance, de manière que la de- » mande reste sur le bureau du secrétaire » d'Etat, une fois le ministre parti et la chosa
» refroidie , cette affaire aura le çQrt; de bien » d'autres. . . * . »
Niebuhr n'exagérait rien en parlant de son <ïrèdit et de sa bonne volonté ; il sjemploya de flon mieux auprès du cardinal Consalyi eu faveur de son protégé, mais tout son zèle écbopa contre une difficulté que Leopardi ne voulut point lever au prix de sa liberté. Conformément aux traditions du gouvernement pontific^ij , Consalvi demanda que le jeune homme entrât dans les ordres, ou tout au moins portât Tbabit lâcclésiastique. Toutes les fonctions de quelque importance étaient réservées aux gens 4']^lise, et pour rester fidèle à ce pitoyable systèoae qui a hâté sa ruine, la cour romaine faisait éclore. des vocations intéressées ou sauvait les apparences en jetant la mantelletta sur les épaules de gens parfaitement décidés à rester au seuil du. temple. Elle créait ainsi une caste privilégiée qu'une ligne de démarcation trop sensible séparait du reste de la société, et qui, dajis les moments de crise-, était toujours obligée de chercher un appui au dehors parce qu'elle n'avait pas. de racines au dedans.
Placé entre l'habit violet et la liberté, Leo-
< EpUtolarWy I, p. ^6 (12 mars iSÎS), :
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pàrdi îl'hèfeita que juste le temps qu'il faut à un homme sérieux pour prendre un parti en connaissance de cause. Ce n'est pas que les chances d'avancement ne fussent considérables, car te cardinal Cônsalvi aimait à mettre en rehef les nobles ijuî s'étaient engagés dans la carrière ecclésiastique ; mais, tout bien considéré, Leo«pardî agit en homme sincère et refusa d'être prélat :' « Je jetai un coup-d'œil autour de moi, » écrit-il à Carlo, et je résolus de ne plus en » entendre parler. 11 y a à cela beaucoup de rai- » sons que je pourrais te dire : je crois que tu y> jugerais comme moi : dans le cas contraire, » sois âûr que si j'ai pris cette résolution, ce » n'est pas par irrésolution ou manque de cou- » rage, mais parce que depuis longtemps et » avant de venir ici, et bien plus encore depuis » <1^^ j'y suis, j'ai reconnu que ma vie doit être » aussi indépendante que possible, et que je ne » puis avoir d'autre bonheur que celui d'agir à » ma guise. Ma nature le veut ainsi, et je m'en » suis convaincu par tant d'expériences que je » n'eu puis plus douter * . »
Cependant, comme il se devait à lui-même,
I Epistolario, I, p. 30a (22 mars 18$3}.
comme il devait aussi à 8a famille et à son protecteur de tenter une nouvelle expérience, il demanda uïi emploi séculier, celui de chancelier du cens. Il lui fallut faire de nouvelles démarches. Sur ces entrefaites, Niebuhr partit, l'affaire s'oublia, et Leopardi qui, en somine, se sentait peu de goût pour le métier de fonctionnaire, put se réjouir, comme Béranger, de n'être rien en constatant qu'il aurait pu être quelque chose.
Puisque nous n'aurons plus l'occasion de rencontrer dans le cours de cette étude la sympathique figure de Niebuhr, recueillons tout de suite le témoignage d'estime et d'affection que l'illustre savant inséra Tannée suivante à l'adresse de son jeune « collègue en philologie », dans la préface de sa seconde édition des poésies de Mérobaude (1824). « Je n'aurais pas songé, dit-il, à rééditer » cet ouvrage, si des amis ne m'avaient fourni » des conjectures et si je n'avais trouvé la solu- » tion des difficultés qui m'avaient mis à la » torture. Parmi les plus érudits de ceux dont » je fais connaître les découvertes, je citerai le » comte Jacques Leopardi, de Recanali dans le » Picenum, que je présente à mes compatriotes » comme étant dès à présent l'ornement de » l'Italie , et dont la réputation est destinée ,