‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 88 sur 99 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

gloire et l'honneur ; les plaisirs, les biens se réduisent au désir : la vie n'a pas un fruit ; c'est une misère stérile. Et bien que mes années soient vides; mon existence solitaire et obscure, la fortune, je le vois bien, m'enlève peu de chose. Maiis hélas I chaque fois que je repense à vous, ô mes espérances d'autrefois , et aux riantes imaT ges de mes premiers rêves, et qu'ensuite je regarde ma. vie si misérable et si douloureuse, en pensant que de tant d'espoir la mort est aujourd'hui tout ce qui me reste, je sens mon cœur se serrer, je sens qu'après fout je ne puis me consoler de mon sort. Et même lorsque cette mort tant de fois invoquée sera à mes côtés et que je toucherai au terme de mon infortune ; lorsque la terre deviendra pour moi une vallée étrangère et que devant mon regard s'enfuira l'avenir , il me soutiendra certainement^ de vous , ô mes espérances ; et cette image me fera soupirer encore, elle me fera re- )^tter amèrement d'avoir vécu en vain ^ et mêlera un dernier chagrin à la douceur du trépas.

Et déjà, dans la première effervescence de joies, d'angoisses et de désir qui assaillit mon jeune cœur, j'appelai pins d'une fois k mort ; je restais de longues heures assis là-bas sur le bord de la fontaine, songeant à finir dans ces eaux mon espoir et ma douleur. Plus tard^ réduit par un mal inconnu à une vie sans cesse menacée, je pleurai la belle jeunesse et la fleur de mes pauvres jours , si prématurément flétrie. Souvent , aux heurei^ tardives, assis sur mon lit, seul témoin de mes larmes , laissant douloureusement couler mes vers à la lueui^ terne de la lampe, je pleurais au sein du silence et de la nuit ma vie prête à s'éteindre , et me sentant

Emporté par un délire irrésistible au-delà des bornes que sa réserve défiante mettait d'ordinaire à ses expansions , il reçut de la femme aimée le plus rude coup qui pût frapper à la fois son amour et son orgueil. Lui si fier, lui qui avait jusque-là, même aux jours les plus tourmentés de sa première jeunesse, gardé la dignité d'une résignation stoïque , il fléchit le genou, il s'avoua vaincu , il supplia , il pleura. Il y eut là une de ces scènes que recherche le grand assembleur de contrastes, M. V. Hugo, une victime des caprices de la nature aux pieds de la beauté. Leopardi se releva éconduit par un sourire moqueur : l'affreuse réalité le ressaisit en un instant; il comprit que, comme Tantale, il tendait en vain la main vers l'objet de ses désirs. Il dut murmurer ces vers qu'il avait lui-même traduits de Simonide d'Amorgos : « Du malin renard Zeus forma une autre femme qui sait tout, le mal et aussi le bien ; le plus souvent méchante, parfois bonne, elle change de caprice à chaque instant». Une âme moins noble se fût retournée contre le fantôme trompeur de l'amour qui semble tout esprit et qui est enchaîné à ce point à la matière, qui , comme les nuages de notre atmosphère , semble toucher au ciel , et,

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