‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 100 sur 123 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

rite et souvent accuse la femme à tort. Rarement l'esprit féminin atteint à la hauteur de cette conception, et ce qu'inspire à des amants bien nés sa propre beauté , la femme n'y songe pas et ne pourrait le comprendre. Il n'y a pas de place dans ces fronts étroits pour une pensée aussi grande. Ce sont de fausses espérances que l'homme trompé se forge sous l'éclair vivant de ces regards, c'est en vain qu'il demande des sentiments profonds , inconnus et plus que virils à cet être qui par nature est en tout inférieur à l'homme. Car si elle a les membres plus délicats et plus frêles, elle a aussi l'esprit moins large et moins fort.

Toi non plus , tu n'as pas encore pu j usqu'ici imaginer, ôAspasie, ce que ta personne a inspiré pendant quelque temps à ma pensée. Tu ne sais pas quel amour démesuré, quelles douleurs poignantes, quelles émotions indicibles et quels délires tu as fait naître en moi, et il ne viendra jamais un moment où tu le comprennes. Ainsi celui qui exécute des morceaux de musique ignore ce que sa main et sa voix produisent sur celui qui l'écoute. Aujourd'hui, elle est morte, cette Aspasie que j'aimai tant. Elle est au tombeau pour toujours, après avoir été un moment l'objet de ma vie : seulement de temps autre elle revient, mais comme une ombre chérie ; elle revient et disparaît. Toi, tu vis, non-seulement belle encore, mais, pour moi, belle à éclipser toutes les autres. Pourtant, cette ardeur que tu fis naître est éteinte ; parce que ce n'est pas toi que j'aimai , mais cette Déesse qui a vécu dans mon cœur et qui y est ensevelie. Celle-là, je l'adorai longtemps ; et j'étais si ravi de sa céleste beauté, qu'après avoir pénétré du premier

coup ta nature, tes artifices et tes ruses, pourtant, heureux de contempler ses beaux yeux dans les tiens, je te suivis fasciné t^nt qu'elle vécut, sans illusion, mais ré- , «igné, pour le plaisir de contempler cette douce ressemblance, à supporter un long et âpre servage.

Maintenant vante-loi , tu le peux. Raconte que tu es la seule de ton sexe devant qui j'aie consenti à plier ma tète altière, à qui j*aie offert spontanément mon cœur indompté. Raconte que la première, et , je l'espère, la dernière, tu as vu mon regard supplier; que, timide et tremblant devant toi, (je brûle, en l'avouant, d'indignation et de honte), tu m'as vu, hors de moi-même, épier d'un œil soumis la moindre de tes volontés, de tes paroles, le moindre de tes gestes, pâlir devant tes superbes dédains ; que tu as vu mon visage s'illuminer sur un signe aimable, et changer d'expression et de couleur au moindre regard. Il est rompu le charme, et, brisé du même coup, mon joug est à terre. Je m'en réjouis. Si pénétrées qu'elles soient d'ennui, à la fin, après l'esclavage, au sortir d'un long rêve, j'embrasse avec satisfaction la sagesse et la liberté. Si la vie privée d'affeclions et d'illusions riantes est une nuit sans étoiles au milieu de l'hiver, il suffit, pour me consoler et pour me venger de la destinée mortelle, d'être ici sur l'herbe, immobile et paresseusement étendu, de contempler la mer, la terre et le ciel, et de sourire.

Ce sourire de mépris jeté à la création fait frissonner : il en dit plus sur les ravages faits par la douleur dans cette âme infortunée que les

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explosions les plus violentes. J'allais chercher querelle à Leopardi au sujet de cette théorie platonicienne *de T Amour dont les poètes contemporains ont fait un lieu-commun: j'allais ouvrir le Paradis perdu pour demander à TAdam de Milton, (puisqu'il faut bien remonter aussi haut pour trouver un poète raisonnable ) , si son Eve est tn ange ou un démon, ou une pure réceptivité illuminée, par l'éclat emprunté de l'idéal, et non pas tout simplement une femme, qui subit de bonne grâce la domination de Thommç et qui remarque bien, sans qu'on le lui dise avec une grosse voix , « combien la beauté est surpassée par une grâce mâle, et par la sagesse , qui seule est vraiment belle * » ; j'allais rappeler qu'on a mauvaise grâce à récriminer après certains échecs : mais ce sourire fixe et contracté m'arrête : on ne discute pas avec ceux qui savent que tous les raisonnements du monde ne valent pas un instant de bonheur, avec ceux qui, condamnés à se contenter de la gloire alors qu'ils poursuivent* l'amour, aimeraient mieux Daphné vivante que changée en laurier.

Leopardi revint de « l'exil amer » auquel il s'était condamné, au printemps de 1832. L'aca-

* Milton, Paradis perdUf ch. IV.

demie de la Crusca venait de Tadmettre dans son sein ; mais quel honneur pouvait désormais toucher celui qui venait d'écrire Amour et Mortf Cette élégie , où le désespoir s'enveloppe d'une forme si suave, enlace dans*^ses strophes harmonieuses semblables à des guirlandes de fleurs les deux Génies également beaux, également aimables, dont les tnains fraternelles versent aux âmes altérées de félicité le bonheur et l'oubli.

C'est un couple fraternel que l'Amour et la Mort : le destin les engendra en même temps. De choses aussi belles, il n'y en a point dans le monde d'ici-bas, il n'y en a point dans les étoiles. De l'un naît le bonheur, le plaisir le plus grand qui se trouve dans la mer de l'être; l'autre assoupit les grandes douleurs, anéantit les maux les plus cuisants. Belle jeune fille, douce à voir, et non telle que se l'imaginent les lâches , elle aime souvent à accompagner le jeune Amour : ils planent ensemble au-dessus de la vie humaine, et sont les plus sûrs consolateurs des cœurs bien nés

Le poète se place à la fois en dehors de l'inspiration antique et de l'inspiration chrétienne. Je sais bien que le vieil Esope s'écriait jadis : « Comment sans la mort t'échapperait-on, ô vie ! » Infinies sont tes peines, et il est aussi difficile » de s'y soustraire que de les supporter *. »

* Anthologie greeqoe.

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