CHAPITRE XIX
Mais je ne vois pas que le chétif et spirituel esclave ait essayé de représenter la mort comme aussi agréable qu'utile. Lucrèce veut que l'homme descende au tombeau , satisfait d'avoir vécu et résigné au néant * : même après avoir comparé la vie à un festin , il n'exige pas que le convive rassasié trouve agréable le sommeil dont la nature va profiter pour lui reprendre son être : l'indifférence calme suffit. Virgile, lui, ne croit pas que l'amour soit le plus doux des maîtres et la mort le remède à tous les maux : il nous montre les amants malheureux suivis dans l'autre monde par leurs chagrins *. TibuUe languissant supplie la mort de l'épargner et de ne le prendre que chargé d'années * : ceux même qui ont répété avec Ménandre « Qui est aimé des dieux meurt jeune » ont regardé la mort comme un mal moins grand que les tristesses de la vie , mais comme un mal. Le christianisme, tout en dépréciant les illusions terrestres, n'a pu peindre de couleurs
* Cur non, ut plenus vitœ conviva recedis, JEquo animoque capis tecuram^ stulte, quiet em? (Lucrèce, De la Nature, III, 951. )
^ Hic quo8 durus amor crudeli tabe peredit ,
Secreti celant colles et myrtea eireum
Silva teçit: cura non ipsa in morte relinquunt.
(Virgile, J5nc/dc. VI, 4«.) » Tibulle. j^%fM, I. 3
riantes le seuil redoutable de réternité. Il a vu [ dans la mort une dernière lutte contre l'esprit de • ténèbres et le moment des irrémédiables défail- I lances. Aux angoisses de la nature s'ajoutent les terreurs de la conscience. Enfin les héros mélancoliques créés par l'imagination moderne et qu on nous donne comme le produit de dixhuit siècles de mysticisme , ne cherchent dans la mort que la triste fin d'une triste destinée. Leopardi, lui, regarde le désir de la mort comme l'effet inévitable de l'amour à la fois chaste et passionné qui ravit l'âme dans des régions supérieures et l'anéantit pour ne pas la laisser retomber. Il a saisi au passage et fixé en traits immortels cet élan fugitif, fait de passion et de désenchantement , de désir et de lassitude , aspiration impuissante vers Tinfini , que les natures vulgaires ne comprennent pas et qui fsdt entrevoir parfois aux âmes les plus incultes « la noble beauté de la mort».
Lorsque commence à naître au fond du cœur une affection d'amour, en même temps s'éveille dans la poitrine un désir de mourir, plein de langueur et d'accablement. Comment? je ne sais; mais tel est le premier effet d'un amour vrai et puissant. Peut-être alors ce désert épouvante-t-il le regard: peut-être