‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 99 sur 123 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

en réalité, rampe, retenu par l'attraction physique, bien près de largile d'où il tire Tune après f l'autre toutes les générations. .

Leopardi au contraire se réfugia de nouveau dans ridéal : loin de rétracter ce qu il avait écrit jadis à la louange de l'amour , il le plaça définitivement dans les régions éthérées où l'œil de l'artiste et du poète peut seul contempler son éternelle beauté. Cela ne veut pas dire qu'il ait été indulgent pour la forme vivante sur laquelle cet idéal s'était un instant reposé et qu'il ait accepté de bonne grâce ses déceptions. La passion Tavait trop fortement ébranlé pour qu'il pût l'étouffer en silence : environ deux ans après, ^ c'était elle encore qui tenait la plume quand il écrivit cette élégie brutale et sublime, pleine de tendresse et de colère , qu il intitula Aspasie. Cette pièce ne serait pas une des plus belles du recueil que nous linsèrerions à titre de confidence.

Elle se représente parfois à ma pensée , ton image, 6 Aspasie. Ou bien , dans des lieux habités, elle brille fugitive sur d'autres visages: ou bien, dans les campagnes désertes , à la clarté du jour, à la face des étoiles silencieuses, comme réveillée par quelque suave harmonie, dans mon âme encore prête à éclater, cette

superbe vision ressuscite. Combien adorée, ô dieux, et comme elle fut un jour mon délice et mon tourment I Et jamais je ne sens monter le parfum d'une plage fleurie, ou les rues des villes s'embaumer de fleurs, que je ne te voie encore telle que tu étais le jour où, retirée dans de riants appartements tout parfumés des fleurs nouvelles du printemps, vêtue des couleurs de la sombre violette, s'offrit à moi ta forme angélique, le flanc incliné sur des fourrures lustrées, entourée d'une volupté secrète : lorsque, savante enchanteresse, tu imprimais de brûlants et sonores baisers sur les lèvres rondes de tes enfants, tendant ton cou de neige, et que de ta' main mignonne tu serrais ces petits êtres ignorants de tes finesses contre ton sein voilé et désiré. Un nouveau ciel, une nouvelle terre et comme un rayon divin apparut alors à ma pensée. Ainsi dans mon flanc assez endurci pourtant ton bras enfonça de vive force le dard que je portai depuis en gémissant jusqu'à ce que le soleil fût deux fois revenu à ce jour fatal.

C'est un rayon divin qui éblouit ma pensée, ô femme, dans ta beauté. Pareils sont les effets de la beauté et des accords de la musique qui semblent souvent nous révéler le profond mystère d'Elysées ignorés. Dès-lors, le mortel atteint caresse du regard la fille de son imagination , l'amoureuse idée qui contient en elle une bonne part du ciel, toute pareille, pour le visage, les allures et la voix à la femme que l'amant ravi, dans son extase confuse, croit convoiter et aimer. Ce n'est pas celle-ci, mais bien l'autre, que, même dans les embrassements corporels, il poursuit et adore. A la fin, reconnaissant son erreur, et voyant qu'il s'est trompé d'objet , il s'ir-

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