CHAPITRE XX
si peu soucieux de subvenir aux besoins de son fils * et si préoccupé de le ramener à ses idées , de le replacer sous un joug qu'il n'avait jamais su rendre aimable, on est tenté de croire qu'il avait le sentiment de ses droits à un plus haut degré que celui de ses devoirs. Leopardine se départit jamais de sa déférence respectueuse ; il prit même plusieurs fois la résolution de retourner à Rec^natî, mais ses souffrances et plus encore sa pauvreté lui firent différer de jour en jour ce long et pénible voyage. Six mois avant sa mort , il avait encore à supporter de sévères admonestations auxquelles il répond par une apologie touchante. « Le ton » un peu sec de vos lettres, dit-il, est parfaite- » ment j ustifié de la part de quelqu'un qui fata- » lement ne peut connaître mon véritable état , » parce que je n'ai jamais les yeux en état d'écrire » une lettre confidentielle , qui d'ailleurs serait » interminable : et parce qu'il est des choses » qu'on ne peut écrire , mais seulement dire de » vive voix. Vous croyez certainement que j'ai
» passé ces sept années sur un lit de roses
» Cher père , si Dieu me donne de vous revoir,
< An mois de juin 1835, on yoit Leopardi, plus confiant dans i ramitié d'un étranger que dans Tamour paternel, tirer sur Bunsen i une lettre de change de 12 louis. ( Ungedruckte Briefe, XV. )
25i LEOPARDI y SA VIE ET SES ŒUVRES.
» VOUS , maman et mes frères reconnaîtrez que » dans ces sept années je n'ai aucunement dé- » mérité de TaflEection que vous me portiez au- » paravant , à moins que le malheur ne chasse » Taffection du cœur des parents et des frères , » comme il Tétouffe chez tous les autres hommes. » Si je meurs avant, ma justification sera remise » à la Providence * . »
A la Providence ! On croit voir errer un sourire amer sur les lèvres de Leopardi laissant tomber de sa plume ce mot énigmatique. La Providence lui apparaissait, à lui, non pas comme une simple formule , mais comme une puissance malfaisante qui se crée des victimes et anime le ûéant pour le torturer. Nous avons eu plus d'une fois occasion de le remarquer, Leopardi n'ajamais pu arriver à dégager de toute passion ses idées philosophiques et à se reposer dans la sérénité d'une croyance réfléchie. Il est athée, mais il l'est à sa façon : en révolte contre sa destinée , il cherche un être responsable des maux de l'humanité , et lorsqu'il a refusé à la cause première la bonté, la justice, ce qui constitue l'essence divine, il se trouve encore en présence d'un être que son analyse ne peut dissoudre , et dont
I EpiêtolariOy II, p. 228 (11 décembre 1836).