‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 107 sur 123 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Plongeant le regard dans ses ténèbres, le voyageur hésitant cherche en vain le terme ou la raison du long chemin qu'il sent devant lui : il voit que le séjour des hommes lui est étranger et qu'il y est étranger luimême....

Encore la 'comparaison serait-elle consolante si elle pouvait être poursuivie jusqu'au bout. Les flambeaux de la nature ne s'éclipsent que pour un instant :

Mais la vie mortelle, après que la belle jeunesse a disparu, ne se colore jamais plus d'une autre lumière, ni d'une autre aurore. Elle est veuve jusqu'à la fin; et à la nuit qui obscurcit les autres âges les Dieux n'ont mis d'autre terme que le tombeau.

L'inspiration poétique finit par se perdre dans les ternes horizons de cette « nuit », mais l'apaisement de l'imagination laissa un jeu plus libre au jugement, à cette faculté que Leopardi avait faussée peut-être par un usage prématuré et qui tendait à revenir à sa rectitude naturelle. 11 me semble que les derniers opuscules en prose du poète philosophe , tout en gardant quelque chose de cette obstination passionnée et de cette raideur partiale qui est comme le cachet de l'auteur, nous offrent cependant des idéçs plus larges et un effort fait pour réduire

les grandes théories nihilistes aux proportions' d'une infortune irrémédiable, mais toute personnelle.

« Vous avez raison, écrivit-il un jour à M. de » Bunsen , de dire que dans mes œuvres en » prose la mélancolie est peut-être excessive et » obscurcit même parfois mon jugement.... Ma » propre expérience m'enseigne que le progrès » de l'âge, parmi tant de changements qu'il » opère dans l'homme , altère encore notable- » ment son système de philosophie ^ » Ce n'était pas là simplement, comme on pourrait le croire, une concession faite du bout des lèvres et reprise le lendemain, car dans le Dialogue de Tristan et d'un ami qui clôt le recueil des Œuvres morales, Tristan, c'est-à-dire, Leopardi, après avoir nié le progrès, après avoir raillé la science superficielle du xix® siècle, le bavardage des journaux, l'instinct démocratique . qui ouvre au vulgaire le sanctuaire des lettres et des sciences et croit retrouver dans la médiocrité universelle l'équivalent des grandes inteUigences qu'il éteint, Leopardi, laissant tout-à-coup l'ironie et le persiflage pour faire un retour sur lui-même, avoue

^ Ungedruckie Brief<i, XVI d^ septembre 1835).

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