CHAPITRE XX
à son interlocuteur que ses œuvres sont « Tex- » pression de la vie malheureuse de leur auteur : » parce que, entre nous, mon cher, je vous crois » heureux , je crois que tous les autres le sont , » mais quant à moi , avec votre permission et » celle du siècla, je suis très-malheureux , et » tous les journaux des deux mondes ne me
» persuaderont pas le contraire Et de plus
» je vous dis franchement que je ne me soumets » pas à mon malheur, que je ne plie pas la tête » devant le destin et ne capitule pas avec lui , » comme font les autres hommes ; et j'ose dé- » sirer la mort , et la désirer par-dessus toute » chose, avec une ardeur et une sincérité comme » bien peu de gens, j'en suis sûr, en ont mis à
» la désirer J'ai confiance que le chemin qui
» me reste à parcourir ne sera plus long. Et ceci, » je puis le dire, est la seule pensée qui me sou- » tienne.... Autrefois j'ai envié le sort des igno- » rants et de ceux qui ont une haute opinion » d'eux-mêmes , et j'aurais volontiers changé » avec eux. Aujourd'hui, je ne porte envie ni » aux ignorants ni aux sages , ni aux grands » ni aux petits. Je porte envie aux morts, et je » ne changerais qu'avec eux.... Si l'on me pro- » posait d'un côté la fortune et la renommée de
S6i LÏOFàRDI, sa TIB et ses ŒUVRES.
» César ou d'Alexandre pare de toute tadi8 ^ » et de Tautrd de mourir aujourd'hui , et qu'il » m0 fallût choisir, je dirais : Mourir aujourd'hoiî y> et il ne me faudrait pas grand temps pour faire » mon choix. »
\( . Nous avons là le dernier mot de Leopardi. Il a compris ^uelldée de bonheur et de msdheur eist quelque chose de purement relatif et ne saurait se passer de constatation expérimentale. Il renonce par conséquent à déclarer, d'une manière générale et au mépris ^du consentement universel, que la vie est un mal ; mais on dirait qu'il se prive par là d'une dernière et triste coa» solation , et le sentiment poignant de son isolement dans une situation exceptionnelle se condense et se résume dans un désir intense de sorr tir d^ ce monde où il lui semble que rien n'a été fait pour lui. Comme l'âme de Turnus , il s'enfuira indigné dans la nuit du tombeau .
Cependant, résolu à ne pas devancer l'heure, il recueillait encore par habitude les pensées qui traversaient çà et là le cours irrégulier d'une vie sans but et comme arrêtée dans une stagnation douloureuse. La plupart des CXI Pensieri que nous trouvons à la suite des dialogues datent de cette époque. Ce sont d'ordinaire des déve-
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loppemeiits d'une îdêe principale, soit spontanée, soit suggérée par une lecture , rarement des Pensées comme nous les aimons en France, cest-à-dire, condensées en quelques mots et rehaussées parle trait. Entre La Rochefoucauld et Leopardi , il n'y à guère de commun que le tour pessimiste delesprit, la défiance des hommes et des choses , et une certaine raideur qui tient à Thabitudede parler de haut. L'originalité d*une pensée réside presque toujours dans la forme. A mesure que cette forme s'élargit, que dans ses plis flottants viennent se loger les considérations accessoires et les corollaires, elle touche à une foule d'idées déjà usées et banales ; l'impression première s'émousse et il nous semble que nous avons déjà entendu cent fois des dissertations analogues. L'auteur peut toujours instruire , mais s'il voulait surprendre l'esprit , le mettre en éveil , et livrer à ses réflexions un thème fécond, l'efifet est manqué. Après avoir frappé la cloche^ il n'y faut plus porter la main. Aussi, nous ne rechercherons pas si, malgré des réminiscences évidentes , il y a lieu de restituer à Pascal , à La Rochefoucauld , à La Bruyère, à J.-J. Rousseau, telle pensée de Leopardi : les Pensieri étaient évidemment,
dans rintention de Fauteur , des matériaux destinés à être utilisés dans d'autres dialogues ou dissertations philosophiques.
Enfin, Leopardi revenait de temps à autre à ses Paralipomènes de la Batrachomyomachie dont il voulait faire comme son testament politique. 11 avait toujours eu une sorte d'admiration pour le vieux poème anonyme qui raconté le combat des rats et des grenouilles et qui a dû servir en son temps à ridiculiser les plagiaires d'Homère. Soit caprice d'érudit , soit impression d'enfance, il trouvait au sel aflfadi de la parodie grecque un goût exquis : il Tavaît déjà étudiée et librement traduite en 1817; quelques années après, il avait repris ce travail en sous-œuvre ; enfin , il s'appropria ce moule tout fait pour y glisser des allusions aux événements politiques des quinze dernières années.
J'ai déjà eu occasion de remarquer que Leopardi n'avait point le génie satirique : il cherche, sans la trouver , l'allusion fine et mordante , le trait qui égratigne et passe outre ou celui qui s'enfonce et disparaît dans la blessure. Si l'onveut trouver le sarcasme militant et agile au service du patriotisme, il faut lire les chansons de Giusti. Leopardi, lui, se perd dans les sous-
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entendus ; il veut être profond et ne réussit qu'à êjtre obscur. On trouve dans les Paralipomènes de b%aux vers et un grand talent décrivain, mais, après les avoir confrontés attentivement avec rhistoire contemporaine , je n'ai pu réussir à mettre un nom sur toutes les figures allégoriques, et le lecteur, une fois averti qu'il s'agit principalement des conflits et des déceptions de l'année 1821, que les rats représentent les Italiens, les grenouilles les prêtres, et les crabes les Autrichiens, pourra chercher, à son gré, Ferdinand P"" de Naples, G. Pepe, de Frimont, François P*" d'Autriche, etc., dans cette courte analyse.
Le poème grec se termine, on s'en souvient, par une intervention de Jupiter qui arrête à coups de tonnerre les rats vainqueurs et envoie les crabes au secours des grenouilles. Les rats sont donc en fuite à leur tour. Guette-plat rallie à l'écart leurs bandes dispersées : on tient conseil et Pille-bouchées nommé général en chef envoie à l'ennemi, à titre de parlementaire , le comte Lèchefonds, rat savant, doux, honnête, mais assez rompu aux intrigues des cours pour mener à bien une mission diplomatique.
Le. parlementaire est re^u assez brutalement
par le général crabe Pince-forte qui, n'ay^t pas autorisation de négocier, en réfère au roi des crabes, Sans-Tête XIX. Réponse reçue, Finceforte, après avoir déclaré que les crabes ont pour mission de veiller à l'équilibre européen et au maintien des vieilles coutumes, exige que les rats élisent un roi et logent dans la citadelle de Ratopolis une garnison de 30,000 crabes.
Les rats obéissent ; Ronge-pain P% gendre du feu roi Mange-jambons , est proclamé roi f constitutionnel et prend pour ministre Lècbefonds. Le royaume prospère sous ce régime , mais voici que Sans-Tête XIX envoie à Ratopolis son ambassadeur Bouche-de-fer pour exiger que la Charte soit déchirée en vertu du principe de droit divin. Ronge-pain ne demanderait pas mieux que de se soumettre , mais le peuple se soulève à la voix de l'ex-dictateur Pillebouchées ; on n'entend que chants de guerre , cliquetis d'armes ; c'est un véritable délire belliqueux : l'armée souriquoise court barrer le chemin aux troupes de Pince-forte qui arrive à marches forcées du pays des grenouilles, mais, en présence des crabes , les rats perdent contenance et se sauvent avant le combat , laissant pour compte l'héroïque Pille-bouchées qui se
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fait tuer en brave. Les fuyards s'enferment dans Ratopolis, mais les crabes de la citadelle ouvrent les portes à Pince-forte. Le vainqueur inaugure un* nouveau régime ; les écoles sont fermées, le roi Ronge-pain est surveillé et mis en tutelle par l'ambassadeur crabe , le baron Va-tortu , l'ancien ministre Lèchefonds exilé. La jeunesse barbue de Ratopolis ébauche en flânant des plans de conspiration, parle de sauver la patrie, et, au fond, est bien décidée à ne pas risquer un cheveu pour elle.
Cependant, Lèchefonds errait partout à la recherche d'une idée ou d'une espérance : il arrive chez Dédale qui lui conseille d'aller consulter les morts et le conduit , à vol d'oiseau , dans VEnfer, une île écartée perdue au milieu de l'Océan. Lèchefonds demande aux ombres silencieuses des rats défunts s'il y a encore quelque espoir de sauver son peuple ; celles-ci répriment à grand' peine une formidable envie de rire et adressent le comte au général Goûteà-tont, un vieux guerrier, revenu de toutes le& illusions, qui vivait obscur à Ratopolis , fermant sa porte à la politique. Las des obsessions de Lèchefonds, le vieux sage lui dit enfin sa pensée : malheureusement on n'a jamais pu re-
270 LEOPARDI , SA VIE Wi SES OEUVRES.
trouver ni le texte ni le sens de cette réponse. Cette fin inattendue est pleine de tact r Leo^ pardi, qui flagelle si rudement les jeunes fanfarons italiens, ne veut pourtant pas faire tomber des lèvres d'un homme de bon sens la condamnation motivée de ses compatriotes, la sentence de mort de lltalie. Du reste, le patriotisme éclate à chaque page d'un livre qui semblerait écrit exprès pour le bafouer. Comme savant , Leopardi avait eu plus d'une fois à se louer des Allemands et à se plaindre des Italiens ; ici, la nature reprend le dessus et intervertit les rôles. Ce qu'il y a de plus beau dans les Paralipomènes, c'est, à mon sens, un éloge sonore et hautain de l'Italie venant à la suite d'une raillerie assez vive , plus vive même qu'équitable , à l'adresse de la science allemande et du chauvinisme germanique.
Après la mort du roi Mange-jambons, il restait bien
de lui une fille mais un philologue allemand y
de ceux qui prouvent que le lignage et l'idiome grec et allemand furent un jour frères *, ou plutôt identiques au début, et que Rome fut une cité germanique, prouve avec force beaux raisonnements èl un bon d6^
> Ce qui paraissait à Leopardi une hypothèse extravagante est aujourd'hui un fait acquis*