CHAPITRE XXI
avait frappés en objets d'horreur, Leopardi 1/ partagearépouvante générale K Le sort du poète allemand, Platen le Pindarique, qui s'enfuit affolé de terreur et alla mourir à Syracuse , avait laissé dans son âme un souvenir lugubre. Il se raidit contre l'inquiétude secrète qui l'envahissait et il employa ce qui lui restait d'éner^ à braver le péril en se promettant d'y survivre. Hélas ! il n'était pas besoin de la peste asiatique pour mettre fin à sa frêle existence mmée à la fois par la phthisie et Thydropisie. « Le mercredi » 14 juin (1837)», dit son biographe, «àôheures » après midi, pendant qu'une vçiture l'attendait » pour le reconduire à son casino ( de Pôrtici ) » et qu'il projetait de futures promenades et » projets champêtres , la lymphe , qui depui» » longtemps déjà menaçait les abords du cœur,< » s'épancha dans l'enveloppe qui le protège , et » la vie se trouvant étouffée à sa source , ce » grand homme rendit en souriant son noble » esprit entre les bras* de son ami. »
Ces quelques lignes de Ranieri contiennent
* On troQTe dansges Pensées (VII) une gortie'très-TWe contre / les hommes de négoce qui, en Tae d'un bénéfice pécvniaire» risiiuent leur santé et propagent la contagion, Leopardi regarde le courage de ces « tils héros » comme t plus abject et plus roé« prisable que la peur ».
tout ce que noiis savions sur les derniers moments de Leopardi avant que M; Marc Monnier, un des hommes qui connaissent le mieux et qui aiment le plus vivement Tltalie , n'eût la bonne fortune de recevoir de Ranieri lui-même des détails plus complets. M. Marc Monnier nous permettra de reproduire d'après lui le récit suivant qu'on ne trouve que dans son livre *, car, il y a trente ans, l'éditeur des oeuvres de Leopardi n'avait pas osé laisser dans la préface cette espèce de procès-verbal destiné à proïiver que Leopardi n'avait point rendu le dernier soupir en désavouant Içs opinions de toute sa vie.
« Giacomo Leopardi » , écrit Ranieri , « subit dans sa vie si courte une bonne part des plus graves maladies connues. Elles se confondaient parfois ou s'entremêlaient d'une manière si étrange que le remède de Tune était pour l'autre un poison. Pour ne pas en dire plus qu'on n'en pourrait croire, condamné comme phthisique par les docteurs de Rome en 1831 et par ceux de .Florence en 1832, il mourut ensuite à Naples d'hydropisie. Et jamais il ne crut à l'un ni à l'autre mal, mais à je ne sais quelle mystérieuse
1 Mare MoDDièr, L'Italie tit'^elle la terre det morts? p. \&t et rahanies.
CHAPITBB XXI.
affection dé nerfs par laquelle ih expliqua jusqu'à la fin les phénomènes les plus variés et souvent les plus* éclatants des maladies qui, sans relâche et sans pitié , com*battirent sa misérable existence.
» Et même après que de très-graves médecins de Naples s'en furent expliqués avec lui , bien plus clairement que je ne l'aurais voulu , il me reparlait de l'incertitude de la médecine, de son mal de nerfs incompris et méconnu, et des quarante ans de vie qu'il lui restait encore à endurer avec patience, si le choléra ne venait les trancher d'un coup.
» Cette singulière croyance lavait rendu constamment fort indocile à toutes les prescriptions de l'art. Ce qu'il observait le moins, c'était la diète, très-rigoureusement ordonnée, comme on le sait, dans les cas d'hydropisie. Pour ce seul point mes prières et j usqu'à mes larmes avaient toujours été inutiles. Et se riant, en dépit de tout, du lait d'ânesse, ce jour-là même, selon l'habitude, après un déjeûner abondant de chocolat , il souhaita qu'on lui apportât à dîner, tandis que nous attendait déjà la vdture qui devait nous conduire à la campagne où nous nous proposions dé souper vers quatre ou cinq
heures du matiil : il n'avait jamais 6tè posdfbk de le mettre au lit avant cette heure .
» Le potage était déjà servi . Et lui, s'étaErt mis à table plus gai que de coutume, en avait déjà pris deux ou trois cuillerées, quand se tournant vers moi qui m'étais assis auprès de lui : « Je sens augmenter un peu mon asthme», me dit^l ( il appelait ainsi les symptômes naturels de sa maladie ) , « pourrait-on faire venir Don Nicola ? » — C'était le prénom de M. Manella, le plus assidu et le plus affectueux des praticiens qui l'avaient assisté : un homme rare par la science et plus rare encore par les mœurs, médecin ordinaire du prince royal de Salerne. »
« Et pourquoi pas? » lui répondis-je. « J'irai même le chercher personnellement. »
« Nous étions à l'un de ces jours où le choléra fit le plus de victimes, et ce n'était pas 1§ cas d'envoyer des messagers. Je crois que, malgré tous mes efforts, il dut transparaître sur mon visage quelque chose du trouble qui m'agitait. Car , s'étant levé , il en plaisanta et en sourit , puis me serrant la main , il me dit encore un mot sur la longue vie des asthmatiques. J'ailai donc avec la voiture môme qtii nous attendait , en confiant le malade aul miens et surtout à ma
GflAnriK x».
BCBur Pauline, sa gardermalade habituelle, dont l'assistance était trop larganent récompensé» quand il lui disait que sa PauUne de Naples lui rendait possible Félûignement de sa Pauline de Recanati.
» Je trouve Manella chez lui ; il s'habille et il vient , mais tout était changé. Accoutumé , par une longue et pénible habitude de maladies mortelles, à sentir trop fréquemment les approdbes de la mort , notre malade adoré a'en sut plus distinguer les vrais des faux symptômes. Et, dautre part, inébranlable dans sa conviction que tout son mal était' nerveux , il était aveuglément sûr de le calmer à force de nourriture. Ausâi, malgré le» instantes prières de ceux qui l'entouraient , avait -il voulu se lever trois fois du lit o.ù il s'était étendu tout habillé et trois fois se remettre à table. Mais toujours, aux premières gorgées, U avait dû, malgré lui, s'arrêter et.se rapprocj^er du lit. Ce fut là que je le trouvai en survenant avec Manella , mais mm pas même étendu, appuyé seulement sur le bord entre les coussins qui le soutenaient.
» Il se réjouit de notre arrivée, il nous sourit, et bien qu'avec une voix plus faible et plus saccadée que dhabitude, il discuta doucement avec
880 LEOPàROI ; fia vu tT fiBS OEUVRES.
Manella sur sa maladie de nerfs, sur la certitude de la calmer avec des alimeats , sur Tennui du lait d'ànesse , sur les miracles de Texerdçe et sur sa volonté de se lever à llnstant pour aller à la campagne. Mais Manella, m'ayant tiré adroitement à part, m'avertit d'envoyer aussitôt chercher un prêtre, car il n était plus temps de recourir à d'autre secours. Et sur-le-phamp j'envoyai, renvoyai et renvoyai une troisi^ase fois au couvent voisin des Augustins déchaussés.
» Leopardi était là, tous les miens autour de lui ; Pauline lui soutenait la tête et essuyait la sueur qui tombait à grosses goilttes de ce large front, et moi, le voyant accablé d'une fatale stupeur, j'essayais de le ranimer en lui faisant respirer des essences. Il ouvrit ses yeux plus grands que d'habitude et me regarda plus fix;ement que jamais. Puis : « Je ne te vois plus », me dit-il , comme en soupirant.
» Et il cessa de respirer ^ et le pouls ni le cœur ne battaient plus : et , en ce moment même, entrait dans la chambre frère FeHce de Sant' Agostino, augustin déchaussé , tandis que , hors de moi , j'appelais à haute voix celui qui avait été mon ami, mon frère, mon père , — et il ne me répondait plus et il paraissait me regarder toujours.
» Of/ilfmîtmaîntenant (ce qui n'est pas facile) avoir aimé quelqu'un au monde comme j'ai aimé Leopardi : il faut avoir passé la meilleure partie de sa vie dans sa plus étroite intimité et parlé avec lui vingt-quatre heures par jour pendant de longues années et de longues aventures : il faut avoir entendu, comme je Tavais fait jusqu'à peu d'instants avant celui-là , tout ce que cet homme exprimait de hautes conceptions, dïdées presque surhumaines, pour comprendre ce qui dut se passer alors en moi et autour de moi. Sa mort resta longtemps pour moi une chose incompréhensible ; les assistants étaient étonnés et 1 muets ; il s'éleva entre le saint frère et mot la plus douloureuse dispute ; je m'acharnais follement à soutenir que mon -ami vivait toujours et je suppliais le frère en pleurant d'accompagner religieusement le passage suprême de cette grande âme. Mais lui, ayant touché et retouché le cœur, répondait constamment que l'âme était déjà envolée. A la fin, il se fit dans la chambre un silence spontané, solennel; le pieux frère s'agenouilla près du moribond, et nous suivîmes son exemple. Puis dans un long et profond re- * cueilletoent, il pria : nous priâmes tous. Enfin , | il se leva, s'approcha d'une table, écrivit les
988 leopàrdi, sa vie sr sis oeuvres.
paroles qui suivent et les reoiitdaiiâ mes mains. Je m'étais levé aussi , j'avais déjà imprimé le dernier baiser sur le front du cadavre^ et j'avais déj passé d'un doute cruel à une oertitude mille fois plus cruelle encore. ^
» On certifie à M. le curé qu'instantanément » est passé à meilleure vie le *comte Giacomo » Leopardi de Recanati, auquel j'ai prêté les der- » nières prières des morts ; ce que je devais et
I » rien autre. Frère Felice de Saut' Agostino , » augustin déchaussé. »
r On verra tout-à-l'heure dans quel but ce procès-verbal attendri accumule ainsi les détails les'plus minutieux. Je n'ai pas voulu en retrancher une ligne, bien qu'une étude littéraire puisse 0»! doive s'interdire d'épuiser la partie biographique, parce qu'il laet dans tout son jour et l'admirable dévouement de Ranieri et cette
I espèce de religiosité extérieure qu'une longue habitude a comme incorporée à la nature italienne et qui remplit de contradictions le cœur des plus sceptiques.
Ranieri disputa la dépouille mortelle de son afni aux règlements sanitaires qui venaient de conduire le ministre de la guerre lui-même à la fosse commune. Il y .réussit et put déposer les