CHAPITRE XXII
voulut rendre hommage à* celui qui n'était plus; mais emporté par son exaltation patriotique , il pulvérisa du premier choc les timides vertus qu'il devait louer, et écrasa de ses fougueuses apostrophes la vieille aristocratie dont les oppresseurs de l'Italie avaient toujours apprécié les complaisances.
Quelques années après (1857) s'éteignait la marquise Adélaïde Antici, la mère du poète. C'est pour nous une figure effacée; un ancien l'eût louée de n'avoir jamais fait parler d'elle , mais nous ) aurions aimé à retrouver dans l'existence de Giacomo , lui réchauffant le cœur aux heures les plus amères , un rayon de cette tendresse maternelle qui doit suivre même les égarés loin du foyer domestique.
Du reste, qu'importe? Leopardi aurait pu être moins malheureux, mais rien ne pouvait le \ réconcilier avec sa destinée. 11 n'a pas assez vécu pour voir accomplis ses vœux les plus chers, pour voir Tltalie indépendante des Alpes aux îles ^gades , et cette ville de Recanati où son amour-propre s'est trouvé si rudement froissé , cette ville où ses ouvrages n'avaient pas plus de six souscripteurs en 1830 , ne reculer devant aucune dépense pour honorer le
poète qui Ta flagellée sans doute, mais en même temps illustrée, Recanati répond aux invectives de Leopardi comme Florence à celles de Dante. Sur une place ouverte à grands frais et qui sera entourée de trois côtés par les constructions du nouvel Hôtel-de-ville , va s'élever la statue de Leopardi, qui attend déjà dans Tatelier du sculpteur Ugolino Panichi le jour de l'inauguration. . Ce jour-là sera une imposante et grave solen- I nité: la cité tendra la main à son glorieux ' enfant, et elle, aura pour parler en son nom le j marquis Giulio Antici, parent du poète et maire ' de Recanati.
Gloire littéraire de Leopardi — Groupe psychologique auquel . il appartient. — Influence exercée sur sa vie morale par le patriotisme, la philanthropie, l'amour, Tamitié, la sourfrance et la pauvreté. — Conclusion.
Après avoir déroulé jusqu'au bout le cours de cette triste existence , si calme au dehors et / si profondément remuée par les orages inté- ( rieurs, il faut résumer les résultats de notre analyse et essayer de fixer, par des comparaisons qui s'imposent d'elles-mêmes, la place que doit occuper Leopardi parmi les esprits de la même famille.
Sa renommée littéraire est faite. L'Italie res- i suscitée s'est souvenue de celui qui la gourman- | daît pendant son sommeil . La génération actuelle , enthousiaste et militante , répète avec émotion '
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les odes patriotiques qui lui rappôllent les sftï* goisses de ceux qui l'ont enfantée à la liberté. Le nom de Leopardi est définitivement inscrit en tête de la pléiade lyrique du xix* siècle, à côté sinon au-dessus de celui de Manzoni. Il n'y a pas à craindre qu'un retour de l'opinion le fasse descendre de ce haut rang. Ses vers, tissus d'une trame serrée, où l'éclat de Texpression n'est autre chose que l'énergie transparente de la pensée, ne sont pas de ceux qui volent coquettement au devant d'un succès passager : nés de passions concentrées , d'émotions vives laborieusement enfermées dans un rhythme harmonieux, ils iront, en passant par -dessus les esprits légers, à leur adresse, à la postérité.
Mais à côté du poète il y a l'homme , le tempérament psychologique; et si celui-là relève plus directement du jugement de ses compatriotes, on pourrait dire que celui-ci a chance d'être mieux compris hors de son pays. Un tel caractère , où se retrouve quelque chose de la ténacité superbe dont Byron est le type , joint à la philanthropie vague de Rousseau, arrêtée dans ses effusions par je ne sais quel découragement sénile, incurable, que Chateaubriand et de Sénancour ont, l'un décrit, l'autre analysé