CHAPITRE IV
» Ion Italie? Dis : cette flamme qui t'embrasa, est-elle tf » éteinte ? Dis : il ne reverdira plus ce myrte qui pendant » longtemps allégea notre souffrance ? Nos couronnes » seront toutes effeuillées sur le sol ? Et jamais ne sur- » gira quelqu'un qui te ressemble d'une manière quel- » conque ? *
» Nous avons donc péri pour toujours ? et notre honte I » n'a point de* limite? Moi, tant que je vivrai, j'irai criant 3> autour de moi : ' Retourne-toi vers tes aïeux , race » dégénérée: regarde ces ruines et les papiers et les » toiles et les marbres et les temples : songe quelle i> terre tu foules, et si l'éclat de tels exemples ne peut te » réveiller, qu'attends -tu? Lève- toi et va-t-en. Cette » terre, nourrice et école d'âmes sublimes, ne convient » pas à des moeurs si corrompues : si elle abrite des » lâches, il vaut mieux qu'elle reste veuve et solitaire. i>
Telles étaient les viriles objurgations que, du fond de sa solitude , ce jeune patriote de vingt ans adressait à l'Italie. Mais la censure pouvait étouffer sa voix avant qu'elle fût parvenue aux oreilles de ses compatriotes. Leopardi évita d'abord par le silence la censure qu'il craignait le plus , celle de son père. Le comte Monaldo , en affectant toujours de traiter son fils en enfant , avait laissé échapper de ses mains le gouvernail de cette âme trop sensible pour ne pas souffrir de l'absence d'expansion au sein de
I la famille, trop altière pour solliciter une marque de tendresse,. Il avait reçu avec beaucoup de politesse, au mois de septembre 1818, P. Giordani , qui venait consoler son jeune ami ; mais lorsqu'il entendit parler des projets élaborés à cette occasion, il renversa d'un coup, sans daigner s'expliquer , les châteaux de cartes bâtis par Giacomo et son frère Carlo. 11 aurait pu dire , ce qui était l'exacte vérité , que l'état de sa fortune ne lui permettait pas d entretenir ses deux fils à Rome, mais il "laissa ignorer ses véritables raisons et sembla ne consulter que son bon plaisir. Leopardi resta convaincu toute sa vie que son père ne voulait pas lui donner les moyens de subsister hors de Recanati.
Dans la circonstance présente, le poète ne demanda à son père ni un conseil ni un écu.
r C'est sur ses maigres économies qu'il préleva les
» frais d'impression de ses deux odes. Elles parurent enfin au commencement de 1819, ornées
f de Vlmjprimatur officiel et d'une dédicace à V. Monti.
Leopardi humilié par la sévérité paternelle. — Période de transition. — Lutte entre la foi et le doute. — Effacement soudain et complet de la foi. — Nihilisme dogmatique.
Il est rare que les belles œuyres aient été rangées du premier coup à leur véritable place. Peu de poètes ont pu dire, comme Byron : « Tel jour je me suis réveillé célèbre. » Les Çanzoni de Leopardi firent peu de bruit. Elles se perdirent dans les paperasses des lettrés, comme un filet d'eau dans le sable, et ne parvinrent pas au vrai public. On les compara à d'autres poésies lyriques et ce fut tout. Et pourtant , si peii qu'on s'en occupât, on en parla trop encore pour le bonheur de Leopardi. Un professeur de Lodi, qui avait compris la portée politique de ces chants funèbres, M. Montani , crut entendre le
Tyrtée des carhonari et manda son appréciation au poète. Le comte Monaldo le sut, et la crainte de voir son nom imprudemment désigné à la défiance des gouvernements, l'engagea à surveiller plus étroitement que par le passé un fils qui avait besoin d'être protégé contre ses propres entraînements.
Ce redoublement de sévérité, coïncidant avec une recrudescence de douleurs physiques, exaspéra le malheureux Giacomo. Il eût mieux aimé être traité en homme dangereux qu'en enfant terrible. A tort ou à raison, il soupçonnait son père d'intercepter sa correspondance. C'en était trop ; il songea un instant à fuir la maison paternelle et à aller rejoindre Giordani à Milan. Il renonça à ce projet, mais non à son idée fixe, celle qui résumait tout ce qu'il pouvait encore concevoir d'espérances : sortir de Recanati.
L'état de sa santé lui interdisait le travail , le seul remède qui pût adoucir ses souffrances morales. La moindre apphcation fatiguait ses yeux et son cerveait. Il errait silencieux da;ns les bois ; souvent, assis dans un recoin solitaire, il passait de longues heures à regarder l'infini et à précipiter dans cet abîme sans fond tout ce qui pouvait encore le rattacher à la vie.