CHAPITRE V
« Je suis tellement abasourdi du néant qui » m'entoure, écrit-il le 19 novembre 1819 , que » je ne sais comment j'ai la force de prendre la » plume pour te répondre. Si en ce moment je » devenais fou, je crois que ma folie consisterait » à rester toujours assis , les yeux fixes , la » bouche ouverte, les mains entre les genoux , » sans rire, ni pleurer, ni changer de place. Je » n'ai plus la force de concevoir aucun désir, » pas même le désir de la mort ; non pas que » je la craigne aucunement, mais je ne vois plus » de diflférence entre la mort et la vie que je » mène, cette vie qui n'a même plus pour con- » solation la douleur. Voici la première fois que » l'ennui non-seulement m'écrase et m'épuise, » mais me suffoque et me brise comme une forte » douleur ; et je suis tellement épouvanté de » la vanité de toutes choses et de la condition » humaine , alors que toutes les passions sont » mortes comme elles le sont dans mon âme , » que j'en suis hors de moi-même, en considé- » rant que mon désespoir lui-même n est que » néant * » .
Ce que Leopardi prenait pour lé silence morne
1 Epistolario, l,p. 172.
du désespoir était l'inertie passagère qui suit le choc intérieur des passions, lorsqu'elles sont toutes éveillées et trompées à la fois. L'espérance cherchait à rentrer dans son âme par une porte mal fermée et le réveillait parfois soudainement de cette léthargie. « L'autre soir, dit-il, » avant de me coucher, j'ouvris la fenêtre de :»liia chamhre, et voyant un ciel pur, un beau » rayon de lune, baigné par un air tiède, écou- » tant des chiens qui aboyaient au loin, je sentis » s'éveiller en moi certaines images d'autrefois » et mon cœur bondir sous le coup d'une émo- » tion qui me fit crier comme un forcené, de- » mandant grâxîe àla nature, dont il me semblait » entendre la voix depuis si longtemps * . »
C'est au milieu de ces angoisses intérieures que Leopardi rompit définitivement avec la foi de ses jeunes années. Lés paroles que nous venons de citer ne sont plus d'un chrétien : peutêtre même ne satisferaient-elles pas un déiste. Une évolution intellectuelle aussi complète que celle qui conduit une âme de la foi à l'athéisme est un phénomène d'un haut intérêt psychologique. Ce n'est pas que le chemin ne soit connu
' EpistolariOf I, p. 181.