CHAPITRE V
et n'ait été parcouru en sens contraire par bien des esprits, mais chacun de ces esprits a sa manière de poursuivre le vrai et de s'assimiler ce qu'il tient pour tel. On peut dire que chez Leopardi la foi n'avait jamais été que superficielle ; c'était une habitude d'esprit contractée dès l'enfance et entretenue par les pratiques extérieures qui, en Italie plus qu'ailleurs peut-êtft, sont souvent un effet sans cause. La nature de ses études préférées , le goût qu'il y puisa pour l'antiquité , l'illusion persistante qui lui représentait le monde gréco-romain comme plus riant* et plus heureux que le nôtre l tout contribua à lui faire envisager le christianisme comme un joug imposé à la vieillesse morose du genre humain. Cependant , le génie austère de la rehgion chrétienne attirait à lui ce cœur prématurément atteint par la mélancolie : convaincu que la vie humaine est une longue douleur, Leopardi devait goûter une doctrine qui la représente comme une expiation. Le christianisme lui semblait d'autant plus vrai qu'il lui apparaissait plus sombre. De là ce redoublement de ferveur provoqué chez Leopardi par les tristesses silencieuses de son adolescence. Dans une note manuscrite intitulée Supplemento générale a
tutte le mie carte ^ Sainte-Beuve a lu des projets d'hymnes chrétiennes qui ont dû être jetés sur le papier, non pas, comme le veut l'illustre critique, après 1819 , mais vers 1817 , lorsque Leopardi écrivait son élégie de la Mort. On y sent Feffort réfléchi d'une âme qui , tentée de s'indi- I gner contre le triste sort fait par la Providence à l'espèce humaine , se rejette dans la prière et éclate en appels pressants à la miséricorde divine :
« Pour Vhymne au Rédempteur : — Tu savais déjà » tout de toute éternité, mais permets à l'imagination D humaine que nous te considérions comme un témoi- » gnage plus frappant de nos misères. Tu as fait l'expé- » rience de notre vie ici-bas, tu en as savouré le néant,
f> tu as senti la douleur et l'infortune de notre sort
» Pitié de tant de chagrins, pitié de ta pauvre créature, » pitié de l'homme, de cet infortuné que tu as racheté, « pitié de ta race , puisque tu as voulu être de notre 9 famille et te faire homme etc. 2>
Bientôt le doute vint. Cette crise nécessaire, qui prépare et annonce la virilité de l'intelligence, ne fut pas chez Leopardi un travail lent et méthodique, parfois abandonné, toujours repris sans impatience, qui laisse à l'esprit le temps de réédifier sur de nouvelles bases ce qu'il renverse,