‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 25 sur 123 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

et ne disperse pas à l'étourdie les matériaux arrachés à l'ancien édifice ; ce fut une explosion soudaine qui emporta du même coup et les croyances passées et Tespoir de trouver une solution consolante au problème de la vie. Depuis lors , toute la philosophie de Leopardi put se résumer dans le vers terrible de Dante : « Laissez

toute espérance » '

En 1818, cette révolution morale était accomphe. L'idée de la Providence , celle de la vie future sont absentes des odes patriotiques dont nous avons parlé : « Chères âmes », dit le poète en s'adressant aux guerriers ensevelis sous les neiges de la Russie, « bien que votre malheur soit » infini , tranquillisez-vous , et consolez-vous en » pensant que vous n'aurez aucune consolation » ni dans le présent ni dans l'avenir. » Comment, à vingt ans, Leopardi en était-il venu à cette espèce d'affolement moral où , associant les excès 1 des systèmes les plus contraires , il prétendait proscrire l'espérance à la fois au-delà et en-deçà / du tombeau? Il y a une explication que l'on devine , mais contre laquelle Leopardi protesta f un jour avec une véritable indignation. « Ce n'a » été » , écrit-il ( en français ) à M. de Sinner, « que par un effet de la lâcheté des hommes qui

leopàrdi; sa vie et ses oeuyres.

» ont besoin d'être persuadés du mérite de » l'existence , que l'on a voulu considérer mes » opinions philosophiques comme le résultat de » mes souflrances particulières , et que Ton s'ob- » stine à attribuer à mes circonstances maté- » rielles ce qu'on ne doit qu à mon entendement. » Avant de mourir, je vais protester contre » cette invention de la faiblesse et de la vulgarité » et prier mes lecteurs de s'attacher à détruire / » mes observations et mes raisonnements plutôt - » que d'accuser mes maladies * . » Leopàrdi , en parlant ainsi , était sincère ; mais il en est des maladies de l'âme comme de celles du corps, surtout quand les unes et les autres coexistent et s'aggravent réciproquement : le patient n'est pas le mieux placé pour juger de son état. Si la raison, qui est la révélation primordiale et la seule indiscutable, est juge des doctrines fondées sur la tradition , — auxquelles elle peut seule donner cet « assentiment raisonnable » que demande l'Apôtre * , — elle se doit à elle-même d'aller jusqu'au bout de ses forces : il ne lui est pas permis de se reposer après un premier eflfbrt et de s'endormir, avec le calme de la certitude

1 Epistolario, 11, p. 191 (24 mai 1832).

' S. Paul aux Romains , XII , 1 ( raUonabile obsequium ).

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