CHAPITRE VI
Le même souffle guerrier fait vibrer la lyre du poète dans la canzone intitulée « A un vincitore nel pallone ». Les jeux de paume ou de ballon , qui passionnaient les Florentins du dix-septième siècle, avaient déjà inspiré la muse pindariquedeChiabrera. Leopardi, tout bouillant de patriotisme, met en fuite du premier coup les lieux communs qui encombraient d'ordinaire ce sujet rebattu. Il s'agit bien de décrire les péripéties d'une lutte prosaïque et d'étouffer le vainqueur sous une pluie de louanges mythologiques ! C'est sur un autre champ de bataille que Leopardi pousse l'adolescent victorieux ; c'est à d'autres triomphes qu'il l'invite , et s'il ne lui désigne pas clairement quels ennemis il faut combattre, il l'avertit du moins de se tenir prêt à mourir pour la patrie :
« A quoi est bonne notre existence ? » ajouté-t-il , « à rien qu'à la mépriser. Heureuse alors qu'enveloppée » de périls et s'oubliant elle-même, elle ne mesure pas » la perte et n'écoute pas le flot des heures croupies et » lentes : heureuse alors que, après avoir mis un pied :» dans la tombe, elle revient plus agréable ».
Exposer avec insouciance une vie dont l'ennui / est le principal fléau , c'est ce que font partout
les héros de Byron et ce qu'il a fait lui-même après eux. Mais , que Leopardi ait puisé cette aspiration dans Byron ou dans sa propre mélancolie , il n'en est pas moins vrai que , exprimée sous cette forme, elle enlève à la générosité du dévouement patriotique ce qu'elle accorde aux calculs de l'intérêt personnel. 11 y a plus de véritable grandeur d'âme à affronter la mort par devoir qu'à la chercher avec une curiosité intrépide. Le sort du soldat qui expire en regrettant le sol natal et les caresses de ceux qui lui sont chers nous touche vivement ; le mépris raisonné du danger peut tout au plus nous étonner.
Comme le disait jadis Caton, « il est bien différent d'estimer beaucoup la vertu ou de faire peu de cas de la vie * . »
On ne trouve point cette préoccupation philosophique dans l'ode que Leopardi écrivit à l'occasion du mariage projeté de sa sœur Pauhne « Nelle nozze délia sorella Paolina ». C'est un singuher épithalame que cette sombre et ardente harangue ! Leopardi , évoquant tant de souvenirs funèbres autour du cortège nuptial, fait songer involontairement à ce personnage
Plutarque, Vie de PélopidaSy 1.