‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 39 sur 123 · CHAPITRE ?ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ?ni

dans des élégies pleines d'une grâce languissante et d'une pénétrante mélancolie. Tantôt il l'évoque en un songe fiévreux * qui n'a rien de commun avec les apparitions méthodiques et les admonestations édifiantes de Laure à Pétrarque, ou le charme infernal qui ramène l'ombre d'Astart^ aux pieds de Manfred en proie au délire du remords^: tantôt, oubliant son scepticisme, il se plaît à croire qu'elle revit dans quelque autre région de l'univers ; , tantôt il se reporte aux jours heureux où, à quelques pas de lui, la jeune fille travaillait en chantant.

« Silvie, te rappelles-tu encore ce temps de ta vie "» mortelle y quand la beauté resplendissait dans tes » yeux riants et mobiles, et que, joyeuse et pensive à la » fois, tu franchissais le seuil de la jeunesse? L'écho » paisible des appartements et les rues d'alentour réson- » naient de ton chant perpétuel, alors que, occupée des » travaux de ton sexe, tu t'asseyais là, rêvant avec délices % kce bel avenir que tu avais dans l'esprit. C'était l'odo- :» rant mois de mai : et tu avais coutume de passer » ainsi la journée. Pour moi, quittant parfois les études » aimables et les papiers laborieusement entassés où je ^ dépensais ma première jeunesse et la meilleure part ]> de mt)i-mème, du balcon de la maison paternelle je

• Lôopardî, Opere^ I, canto liV (Il Sogno).

^ ByroD» Manfred , Acte ii, scène iv.

]» prêtais Foreille au son de ta voix et à la main agile » qui parcourait l'industrieuse trame. Je contemplaisle :» ciel serein, les chemins dorés et lei^ jardins , et d'un » côté la mer lointaine, et de l'autre la montagne. Une » langue mortelle ne saurait dire ce que je sentais au » cœur. Quelles suaves pensées I que d'espérances "» chantant en chœur, ô maSilvie I sous quel aspect nous j> apparaissait alors la vie humaine et le destin ! Quand » je me souviens de tant d'espoir, je me sens oppressé » par un sentiment .amer et désolé, et je me reprends à » déplorer mon infortune, nature, ô nature, pourquoi » ne tiens-tu pas plus tard ce que tu promets alors ? » pourquoi trompes-tu si cruellement les enfants ?

» Pour toi, avant que l'hiver ne flétrit les gazons, y> attaquée et vaincue par un mal secret, tu succombas, » ô tendre victime. Et tu ne vis pas la fleur de les 3) années : tu n'entendis point, le cœur charmé par la » douceur de la louange, vanter tantôt tes cheveux noirs, "» tantôt tes regards énamourés et timides ; et tes com- » pagnes, les jours de fête, ne vinrent point tenir avec » toi des propos d'amour.

i> Moi aussi, je vis périr en un moment ma douce » espérance. A moi aussi les destins ont refusé la jeuj> nesse. Hélas! comme tu as passé vite, chère com- » pagne de^ mon jeune âge , mon espoir tant pleuré ! y> Voilà donc ce qu'est le monde ? ce que sont les j> plaisirs, l'amour, les travaux, les projets dont nous D avons tant parlé ensemble ? Est-ce là le sort des i> générations humaines ?^ Au moment où se montrait » la réalité, tu tombas , infortunée ;• et de la main tu > montrais de loin la froide mort et une tombe nue. d

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La solitude attire les âmes absorbées dans un monologue intérieur. Leopardi s'y réfugiait avec ses souvenirs, et le charme secret qu'il y trouvait l'a inspiré aussi heureusement que l'amour sans eSpoir. Au fond, c'est le même sentiment qui égare le poète dans les détours capricieux de ses promenades sohtaires et dans les vagues aspirations de l'amour platonique. Il poursuit, ou plutôt il contemple flottant sur le néant des choses un idéal de beauté , un rêve de félicité dont il porte le type en t lui-même et que son imagination enflammée projette au dehors, comme ces instruments d'optique d'où la lupaière s'élance emportant avec elle et laissant sur tous les objets qu'elle frappe l'image agrandie des linéaments qu'elle a traversés. Cette contemplation , de laquelle • les sens se désintéressent, est un charme qui se rompt au contact du monde extérieur et qu'il | faut chercher dans le silence et l'isolement. Aussi, qu'il rêve d'amour, de gloire ou de néant, c'est dans la solitude que Leopardi va cacher ses mornes extases : cette solitude qu'il croit haïr et dont il se plaint sans cesse, il la cherche, il s'y enferme avec sa pensée dominante * , il s'y

< Leopardi, Opère, I, cantouvi. ( Il pensiero dominante).

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roule sur lui-même et se laisse aller à la dérive sans compter les heures qui l'emportent vers le but final de ses aspirations, l'anéantissement et l'oubli. 11 y a telle strophe de la Vie solitaire qu'on croirait tombée des lèvres d'un bouddhiste de rinde :

« Parfois je m'assieds dans un endroit solilaire,

» sur un tertre, au bord d'un lac couronné de piantes » silencieuses. Là, quand midi arrive au haut du ciel, » le soleil reflète dans les eaux sa tranquille image : ni

> herbe ni feuille] ne s'agite au vent ; nulle ride sur » l'onde ; on n'entend point de cigale bruire , ni d'oi- » sillon battre de l'aile sous la ramée , ni de papillon » rôder en bourdonnant ; on n'entend ni ne voit , aui& près ni au loin, ni bruit ni mouvement. Le calme le » plus profond règne sur ces bords , si bien que , assis » et immobile, j'oublie en quelque sorte le monde et » moi-même : il me semble déjà que mes membres

> gisent inertes, qu'il n'y a plus ni esprit ni sensibilité ^ qui les meuve, et que leur repos séculaire se confond

> avec le silence de ces lieux. »

Cette langueur contemplative, cette méditation qui se perd dans le demi-rêve est ce qu'il ^ appelle ailleurs le « naufrage dans l'infini ». Pascal s'écriait en plongeant le regard dans les profondeurs de l'univers : « Le silence éternel de ces espaces infinifem'eflfraie. » Leopardi emporte

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