CHAPITRE Yin
de fête^ il envoie aux grandeurs disparues un adieu qui rappelle les neiges d'antan de Villon, Nulle part on ne sent autre chose que l'inspiration du moment, l'émotion vraie et palpitante qui se fait jour sans se perdre dans ces métaphores classiques si «hères aux rimeurs italiens et dont le sobre Parini lui-même ne sut pas assez se garantir. Aussi Leopardi a-t-il pu dire, sans crainte d'être démenti, que ses poésies « ne ressemblent à aucune poésie lyrique » italienne » .
Après avoir brillamment exercé son heureuse mémoire dans les travaux d'érudition qui avaient occupé son adolescence, il avait appris à penser par lui-même et à ne dépendre, ni pour la forme ni pour le fond, d'aucune école littéraire. Poète à libres allures et déjà à demi philosophe, il regardait alors l'érudition, qui suiBt à tant d'autres, comme le noviciat de l'homme de lettres, comme une préparation qui, subie- à propos, assouplit l'intelUgence et trop longtemps continuée, la paralyse. Il avait la prétention d'être estimé moins pour avoir déchiffré des textes que pour s'être rendu capable de créer et de produire à son touri II s'était roulé dans la poussière des bibliothèques comme l'athlète
96 LEOPARDl, SA YIE ET SES OEUVRES.
antique dans le sable de l'arène, et se relevait prêt à déployer sa force, à lutter et à vaincre. Doter l'Italie d'une littérature nouvelle qui aborderait avec autorité et traiterait avec talent les genres les moins cultivés jusque-là dans la péninsule, la philosophie, le drame et la satire ; attaquer, comme il l'écrivait un jour à Giordani (6 août 1821) , la torpeur des Italiens par la raison, les passions et le rire ; être à la fois le Platon, le Shakspeare et le Lucien de son siècle ; tels étaient les projets que caressait ce rêveur ( de vingt-quatre ans dans les rares moments où le spectre de la mort s'écartait de son soleil.
Rome, où il croyait trouver des Mécène prêts à le seconder, lui réservait plus d'un désappointement. Là, le mouvement intellectuel, garanti contre toute attraction périlleuse par les défiances du gouvernement et le caractère ecclésiastique de la classe lettrée , s'était porté tout entier vers l'archéologie. Une légion d'antiquaires, auxquels la protection éclairée du cardinal Consalvi savait ménager d'utiles loisirs, travaillaient à exhumer , à déchiffrer , à compléter les vestiges de l'antiquité. Des savants étrangers étaient venus prendre part à leurs travaux et oe n'étaient pas les moins ardents à la tâche.