CHAPITRE IX
bon nombre de maux forgés par son imagination, tient son âme fermée à une foule de jouissances qu'un esprit plus libre trouverait partout sur son chemin. Il devient forcément prosaïque : il préfère un bon lit au campement le plu3 pittoresque et une bonne voiture aux fatigues d'une excursion aventureuse.
On chercherait vainement dans les lettres de Leopardi ce qu'on appelle des impressions de voyage. Il n'a pas un mot pour décrire les gorges riantes de l'Apennin, la magnifique cascade du Velino, à Terni, ou l'émotion qui saisit le voyageur le moins impressionnable lorsqu'en débouchant dans la campagne romaine il promène son regard sur les molles ondulations de cette mer pétrifiée dans laquelle plonge à demi, comme un astre à son couchant, le dôme de Saint-Pierre. Leopardi se rappelle simplement qu'il a beaucoup souffert durant le trajet , qu'à Spolète il a dû mettre à la raison quelques mauvais plaisants , et qu'avec ses yeux de myope il a pourtant vu distinctement la coupole à cinq milles de distance.
Arrivé à Rome, le pauvret se sent perdu dans cette immensité» Un habitant de Paris ou de Londres ne trouve pas que la ville éternelle
400 leopàrdi, sa vie et ses oeuvres.
soit en même temps une ville immense ; mais un habitant de Recanati, subitement transplanté dans une capitale, écrasé de commissions à remplir et de visites à rendre, souffreteux et obligé d'aller à pied par économie , pouvait bien trouver les distances un peu longues pour ses jambes débiles. « La construction de Rome » aurait un grand mérite » , écrit-il à sa sœur Pauline , « si les hommes d'ici étaient hauts de » cinq brasses et larges de deux. Toute la popu- » lation de Rome ne suffit pas à remplir la » place Saint-Pierre.... Toute la grandeur de » Rome ne sert qu'à multiplier les distances et » le nombre des marches qu'il faut monter pour » trouver n'importe qui. Ces bâtiments immenses » et ces rues par conséquent interminables sont » autant d'espaces jetés entre les hommes, au » lieu d'être des espaces qui contiennent des » hommes. Je ne vois pas ce qu'il y a de beau à » poser les pièces d'un jeu d'échecs d'une gran- » deur ordinaire sur un échiquier aussi long et » aussi large que cette place de laMadonna. Je » ne veux pas dire que Rome me parsiisse f> déserte ; mais je dis que si les hommes » avaient besoin d'être aussi au large qu'on l'est » dans ces palais, ces rues, ces places, ceségli-