CHAPITRE IX
aiment le gigantesque en tout, trouvent moyen j de. faire durer le spectacle six heures.
Tout en faisant la part de l'intention satirique, du sophisme prémédité et de l'exagération voulue, on peut noter çà et là dans la correspondance de Leopardi quelques traits de mœurs assez lestement esquissés. Ces petits morceaux, écrits au courant de la plume, mais d'une plume assez caustique , animent de temps à autre le ton un peu terne de ces lettres qui ne s'attendaient pas aux périlleux honneurs de la publication : « Sérieusement parlant, écrit-il à sa sœur » Pauline, tenez pour certain que le plus stupide » Recanatais a une plus forte dose de bon sens » que le plus sage et le plus grave Romain, » Soyez assurée que la frivolité de ces imbéciles j » passe les limites du vraisemblable. Si je vou- » lais vous raconter tous les propos ridicules qui » leur servent de sujets de conversation et qui » sont leurs propos favoris , un in-folio ne me » suffirait pas. Ce matin (pour n'en citer qu'un » exemple) j'ai entendu discourir gravement et » longuement sur la belle voix d'un prélat qui » chanta la messe avant-hier , et sur la dignité » de son maintien durant l'office. On luideman- » dait comment il avait fait pour acquérir ces
4frl LEOPAHDI , SA VIE ET SES OEUVRES.
» talents supérieurs ; si, au commencement de la » messe, il ne s'était pas senti quelque peu » embarrassé ; et autres choses semblables. Le » prélat répondait qu'il s'était formé en assis - » tant longtemps aux offices dans les chapelles ; » que cet exercice lui avait été infiniment utile ; » que c'est là une école nécessaire aux gens » d'Eglise ; qu'il ne s'était pas embarrassé le » moins du monde; et mille choses des plus » spirituelles. J'ai su depuis que plusieurs cardi- » naux et autres grands personnages l'avaient » félicité de l'heureux succès de cette messe » chantée. Comptez qu'à Rome tous les sujets de » conversation sont dans ce goût, et je n'exa- » gère rien *. »
Cependant, comme il n'était pas venu à Rome pour étudier la société en psychologue, mais bien pour tâcher d'y faire son chemin, il lui fallut se mettre en quête de recommandations et se rompre au métier de solliciteur. Ses travaux philologiques l'avaient déjà fait connaître de l'abbé Cancellieri et d'Angelo Mai ; le premier l'étourdit de fades compliments , le second l'accueillit avec beaucoup d'urbanité et lui fit présent d'un exemplaire de la République de
1 Epistolario 1 p. â5S (3 déc. 1822).