CHAPITRE I
» l'idée des progrès quotidiens de lesprit hu- » main comme illusoire, mettrait dans tout son » jour le mot si souvent répété du plus sage des »rois « Nihil sub sole novum », nous ferait » regarder Taccroissement réel de la masse des » connaissances humaines comme impossible, et » mènerait les philosophes tout droit au déses- » poir. » Ce n'est pas que Leopardi veuille humilier la raison et l'immoler imprudemment, comme l'avait fait Pascal, aux pieds de la religion; son cerveau, surchargé de science mal assimilée, n'est pas encore capable d'une logique serrée, et le philosophe de dix-sept ans, ne voulant faire le procès ni à la raison ni à la foi, trouve moyen de vanter dans le même ouvrage le hbre examen opposé à la méthode du moyenâge, le génie de Voltaire*, « ce porte-drapeau » des esprits forts, cet homme si raisonnable et »si ennemi des préjugés », et la soumission à l'Église, seul refuge contre l'erreur.
' Leopardi le connaissait sans doute autrement que p.ar ouïdire. Deux ans après , converti au patriotisme exclusif par Gior- | dani , il s'accuse d'avoir été subjugué tout d'abord par Finfluence I française : « Dans le principe , dit-il , j'avais la tête pleine des
• maximes modernes, je méprisais, ou plutôt, je foulais aux I » pieds l'étude de notre langue : toutes mes écrivasseries origi* )
• nales étaient des traductions du français.» (Epist, l, p. 36.)
10 LEOPARDI , Sa vie ET SES OEUVRES.
Mais , sans s'en rendre compte , à force de considérer l'erreur comme le lot de l'humanité, de trouver l'ignorance en honneur et la science elle-même en défaut, Leopardi s'initie aux acres jouissances du scepticisme : viennent les orages, et ses croyances, faiblement enracinées par l'habitude et l'exemple, seront emportées par le premier coup' de vent. Ces orages ne se firent pas attendre , car tout se presse dans la vie de Leopardi, et la nature, qui abrège pour lui l'enfance et la jeunesse , se hâte de le traîner du berceau à la tombe.
Premiers S3rmptômes d'une caducité prématurée. — Vie solitaire et premières tristesses de Leopardi. — Opuiscules critiques et philologiques. — Collaboration de Leopardi à la Biblioteca Italiana et au Spettatore. — Sa liaison avec Giordani l'initie aux passions politiques. — • Les querelles grammaticales en Italie. — Romantiques et classiques.
Jusqu'ici nous avons vu Leopardi absorbé dans ses interminables études, butinant avec une ardeur infatigable dans le vaste champ de l'érudition et entassant sur ses premiers essais les matériaux de ses travaux futurs. Le bruit des * secousses qui agitaient l'Europe ne pénétrait guère dans son asile studieux, et l'achat d'un f nouveau livre était pour lui un plus grand évè- j nement que la chute de Napoléon. A dix-sept ans, il avait écrit sept volumes Inédits de travaux critiques et philologiques, et quand il levait les yeux sur l'avenir, il voyait la gloire au bout de ses efforts.
Mais déjà son corps surmené, épuisé par l'excès du travail et l'oubli de toute hygiène, . se refusait à de nouvelles fatigues ; la crise de la puberté le laissait plus débile que jamais , et à l'âge où la vie animale surabonde , où tout l'être se dilate sous l'irrésistible pression d'un sang généreux, le pauvre savant, chétif, souffreteux, voûté, les épaules difformes, offrait l'image d'une vieillesse précoce. 11 pressentait vaguement sa lugubre destinée, et dans son œil bleu se lisait déjà une incurable mélancolie. Toute la force . vitale s'était concentrée dans la tête, et le cerveau, continuellement mis enjeu par les excitations de la pensée, troublait l'équilibre de l'crganisme. Tout enfant, Leopardi était en proie à des terreurs nocturnes qui le tenaient éveillé jus- . qu'au matin, et il nous parle lui-même de ces heures sinistres où le son d'une horloge , en le rappelant au sentiment de la réalité, l'aidait à chasser des fantômes évoqués peut-être par des contes de nourrice * . Au lieu de chercher à calmer cet éréthisme nerveux, Leopardi donnait au travail ses nuits d'insomnie. Cette tyrannie de l'intelligence tarit en lui les sources de la vie
* U Ricordan%e (y. iufrè , ch. XYiii.)