CHAPITRE XII
dirait d'un œil qui, habitué au demi-jour, nç distingue plus nettement les objets placés en pleine lumière. Ce n'est pas au désert que se forment les vrais psychologues et les grands moralistes.
A Milan , Leopardi ne tarda pas à s'ennuyer mortellement. Le bon accueil que lui fit le vieux poète Monti, ne sentait pas la cordialité bolonaise, et la pléiade romantique dont Manzoni était le coryphée ne parait pas s'être aperçue de sa présence. L'édition de Cicéron lui promettait un labeur pénible pour lequel il se sentait d'ailleurs peu dégoût, car il était tout aux Grecs, et s'il lui avait fallu choisir entre les auteurs latins , il n'eût pas donné la préférence à Cicéron dont la lenteur verbeuse l'impatientait. Pour se dégager de ses obhgations envers le libraire, il dressa le plan de l'œuvre , indiqua les textes à consulter, écrivit les préfaces, et se hâta de reprendre , à la fin de septembre , le chemin de Bologne.
Stella, obhgé de le laisser partir, voulut au moins se l'attacher en lui 'faisant une petite pension de dix écus par mois à titre d'à-compte sur ses travaux futurs. C'était peu, sans doute, mais avec cette modique somme et le produit
4 46 LEOPÀRDI , SA YIE ET SES OEUVRES.
de quelques leçons de langues anciennes , Léopard! s'arrangea pour passer l'hiver à Bologne où il espérait en outre obtenir , par le crédit de Bunsen, un modeste emploi administratif. Il allait donc enfin pouvoir travailler à son aise , aàsuré de trouver un éditeur , avec des livres sous la main et de bons amis autour de lui.
Travaux philologiques et critiques de Leopardi à Bologne. — Le Martyre des SS, Pères , pastiche trécentiste. — Démarches de M. de Bunsen à Rome en faveur de Leopardi. — Leopardi refuse de nouveau d'entrer dans les ordres. — Sa liaison avec la comtesse' Malvezzi. — Les sociétés secrètes à Bologne. — Leopardi à Ravenne : le tombeau de Dante.
— Retour de Leopardi à Recanati. — Gemistus Plethon.
— Leopardi à Bologne et à Florence.
Jaloux de tenir parole à Stella et de fournir sa part de collaboration au Nuovo Ricoglttore, qui avait remplacé l'ancien Spettatore , Leopardi publia dans cette revue quelques petits travaux composés pendant son dernier séjour à Recanati : une traduction en vers de la satire de Simonide sur les femmes ; un fragment de traduction de ^ VAnabase de Xénophon ; les notes grammaticales déjà imprimées à la suite de ses odes dans l'édition de 1824, et un petit article critique sur ses propres œuvres. Dans cet articolettOj Leopapdi, prudemment caché
4i8 LEOPARDI, SA VIE ET SES OEUVRES.
SOUS le voile de l'anonyme, se moque assez spirituellement des esprits routiniers et fait
I valoir sa propre originalité en ridiculisant les vieux procédés classiques.
« Voici dix Odes et plus de dix extrava-
I » gances. V Sur dix odes pas une qui soit » amoureuse. 2* Elles ne sont pas toutes et
f » partout de style pétrarchiste. 3' Le style » n'enestniarcadiennifrugonien: onn'ytirouve » ni le style de Chiabrera , ni celui de Testi ou » de Filicaja ou de Guidi ou de Manfredi , ni » celui des poésies lyriques de Parini et de » Monti : en somme elles ne ressemblent à aucune
' » poésie lyrique italienne. 4^ Personne ne pour- » rait deviner le sujet des compositions par » leurs titres ; le plus souvent même le poète » prend dès le premier vers une direction » tout-àrfait inattendue du lecteur. Par exemple, » une ode pour un mariage ne parle ni de lit » nuptial , ni de ceinture, ni de Vénus , ni » d'Hyménée. Une à A. Mai parle de tout autre
f » chose que de manuscrits. Une à un vainqueur » au jeu de paume n'est pas une imitation de » Pindare. Une autre aii printemps ne décrit » ni prés., ni arbrisseaux , ni fleurs , ni gazons , > ni feuilles. 5° Les motifs traités dans les odes
GHÀPITRK XIII. 449
» ne sont pas en eux mêmes moins extra va- » gants. Un^, intitulée Dernier chant deSaphOy » veut peindre le malheur d'une âme délicate, » tendre, sensible, noble et affectueuse, placée » dans un corps à la fois laid et jeune : sujet » tellement difficile que je ne me rappelle pas » d'auteur célèbre , ancien ou moderne , qui ait » osé le traiter , excepté Mme. de Staël, qui le » traite au début de Delphiney mais d'une » tout autre façon. Une autre ode , intitulée » Hymne aux Pat7narches , contient en sub- » stance un panégyrique des mœurs de la Cali- » fornie et dit que le siècle d'or n'est pas une » fable. 6*^ EUes sont toutes remplies de lamen- » tations et de mélancolie, comme si le monde » et les hommes étaient une triste chose et » comme si la vie humaine était malheureuse.
» 7<> A moins de les lire avec attention, on ne les » comprend pas, comme si les Italiens lisaient » avec attention. 8*^ Il semble que le poète se » soit proposé de donner à penser à ses lecteurs, » comme si , quand on lit un livre italien , il » devait rester quelque chose dans la tête ...» L'énumôration continue , et le dernier coup de fouet, àssez'bénin d'ailleurs, est réservé aux apôtres du fanatisme grammatical. En général,
Leopardi n'est pas tendre pour les grammairiens. Il les malmenait d'autant plus rudement qu'il craignait d'être confondu avec eux. Un jour que Stella lui demandait un travail purement grammatical, il lui écrivit : «... Ayant déjà » publié et signé un ouvrage réellement pédan- » tesque, comme l'est le commentaire de Pétrar- » que, je prends la liberté de vous faire remar- » quer qu'en publier un autre du même genre, » c'est vouloir que le public me range malgré » lui dans cette classe de laquelle, soit par mes » paroles, soit par mes autres écrits , j'ai tant » cherché à me séparer ; dans la classe de ceux » qui abaissent et rendent frivole , nulle , ridi- » cule aux y eux des étrangers, notre littérature, » et par là servent admirablement les visées de » l'obscurantisme; dans la classe des pédants. » Entre classiques et romantiques, Leopardi, satisfait de sa propre méthode, s'abstenait de choisir: à plus forte raison ne voulait -il pas s'inféoder à cette fraction du parti classique qui constituait la coterie des puristes.
Il leur préparait alors un tour de sa façon.
Pendant son séjour à Milan , il avait soumis à l'appréciation du P. Cesari, le porte - drapeau des puristes , une certaine Vie de Saints écrite