‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 68 sur 123 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

dans le bon siècle, vers 1350 , par un auteur inconnu, d'après Thagiographe Ammonius \ et trouvée dans un vieux manuscrit. Le docte critique , après avoir examiné par le menu le style et la langue de ce document, l'avait déclaré texte frêcentiste et rangé parmi les plus purs , sans s'apercevoir qu'il avait affaire à un mystificateur. C'est ce pastiche que Leopardi, enchanté de faire un tour de force littéraire et probablement une bonne spéculation , allait publier chez Stella. Je laisse à d autres le soin d'admirer ces supercheries érudites CeUe-ci est , j'en conviens, des plus innocentes, puisqu'il ne s'agit que d'une traduction d'un texte déjà connu ; mais enfin , de pareilles œuvres sont plus qu'inutiles, et les malheurs même de Chatterton ne me réconcilient pas avec les fabricants de vieux manuscrits. Il faut . dire que ces mystifications littéraires ont toujours été très-goûtées en Italie, et que déjà les érudits de la Rénaissance fabriquaient bel et bien des inscriptions et des textes antiques. Ce qui excuse encore mieux Leopardi, c'est que son père appréciait fort ce genre de talent, puisque nous voyons le comte insérer des

' Martirio du' Santi Padri del monte StnaK, etc.

LEOPAHDI , SA VIE ET SES OEUTRES.

documents de sa façon dans son Histoire des évêques de Recanati, et s'applaudir également d'avoir donné le change aux connaisseurs.

Les travaux qui occupèrent Leopardi à Bologne sont pour nous de peu d'intérêt. Travailler pour un libraire est une tâche ingrate, et la littérature commerciale ne va guère à la postérité. Leopardi projetait une collection des Moralistes grecs dans laquelle il aurait inséré un choix des plus belles œuvres de la philosophie grecque : il avait dé^ktrsiàmtle Manuel d'Epiétète et divers morceaux de Xénophon et d'isocrate ; mais Stellalui demanda une édition annotée de Pétrarque, qui lui coûta six mois de travail, puis une Chrestomathie italienne , et l'accabla d'épreuves à corriger. La publication des Moralistes se trouva ainsi indéfiniment ajournée.

Ce labeur fatigant auquel Leopardi consa.crait I le peu de forces qu'il avait retrouvées lui fournissait à peine le nécessaire : l'hiver était rigoureux ; le chauffage et les ordonnances de médecin coûtaient cher ; aussi , de temps à autre , la mélancolie revenait s'asseoir à son foyer désert , mais cette fois plus « noire y> et plus prosaïque, « sans produire une certaine allégresse intérieure », la mélancolie du pauvre!

CHAPITRS XHI. 4S9

Pourtant, le chevalier C. J . de Bunsen * , ami et successeur de Niebuhr à la légation de Prusse à Rome , s'effotçaît de lui procurer un poste digne de lui. Plus habile diplomate que Niebuhr, Bunsen agissait adroitement sur Tesprit du cardinal Délia Somaglia en lui représentant le danger qu'il y avait de voir Leopardi , dédaigné à Rome , passer dans le camp des libéraux de Florence. Il lui mettait sous les yeux un article de YAntologia dans lequel Giordani , l'ennemi du clergé , se promettait la collaboration de Leopardi pour la rédaction d'un cours théorique et pratique de littérature. De son côté, Leopardi, afin de donner bonne opinion de son zèle , proposait d'employer les loisirs que lui laisserait une position officielle à la pubHcatiqn d'une Anthologie platonicienne , dont il voulait faire une barrière contre la philosophie matérialiste et sensualiste. Cette idée lui avait probablement été

> Au \Doment de mettre sous presse , nous trouvons un supplément d'informations sur les rapports de Leopardi avec Bunsen dans le xiu» vol. du Jahrhuck fur romanische und englische Spraehe und lÀieraiur» de Lemcke. Le numéro de mars 1874 contient 16 lettres de Leopardi et 3 lettres du cardinal Délia Somaglia, trouvées dans les papiers de Bunsen et inédites jusqu'à ce jour {Ungedruehle Briefe, etc. ) L'éditeur, M. Adolf Tobler, accompagne cette publication de notes intéressantes.

LEOPARDI, SA VIE ET SES (ffiUTRES.

suggérée par rapparition du premier volume de la traduction de Platon, par M. Cousin. Le cardinal promit d'abord un posfe de chancelier du cens à Urbin ou à Lorette, puis la place de secrétaire de l'Académie des Beaux-Arts à Bologne * ; deux mois après , il parlait de la chake d'éloquence grecque et latine à la Sapienza.

Leopardi , tout tremblant à l'idée d'aflfronter les écueils de la parole publique, accepta pourtant ; mais en apprenant que les émoluments attachés à ce titre pompeux ne dépassaient pas200écus, il vit fuir devant lui sans trop de regret ce nouveau leurre.

Au mois de décembre 1825, nouvelle déception. Le secrétariat de l'Académie des Beaux- Arts de Bologne, qu'on lui avait fait espérer une seconde fois , lui échappe définitivement , et on lui fait entrevoir, dans le lointain, une place à la Bibliothèque Vaticane ^. Bunsen, aussi blessé que lui de toutes ces tergiversations qui ressemblaient singulièrement à un parti pris, se faisait fort de lui obtenir une chaire à l'université de Berlin ou de Bonn , mais Leopardi répondait : « Je puis àpeine supporter l'hiver de Bologne...

1 Ungedruekte Briefe, II (11 août 1825).

2 Ungedruekte BriefeyXSi (l^r février 1826).

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