‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 69 sur 123 · CHAPITRE Xin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xin

» que serait-ce sous le climat de la Germanie?» Au bout de quelque temps , autre velléité gouvernementale provoquée par la publication du Martyre des SS. Pères. Le cardinal secrétaire d'Etat, enchanté d'avoir été pris, comme le P.Cesari, au prétendu texte trécentiste, veut témoigner son admiration àl'auteur en le nommant vice-recteur de la Sapienza^ mais l'habit ecclésiastique est de rigueur * . La carrière officielle de Leopardi vient se briser une seconde fois contre cet obstacle .

Quelque temps auparavant, Leopardi avait eu à^lutter, pour le même motif, contre la volonté de son père. Un de ses oncles, chanoine à Recanati, étant venu à mourir, le comte, pour ne pas laisser sortir le bénéfice de la famille , voulait que Giacomo succédât au défunt. Mais Leopardi éprouvait une répulsion invincible pour la soutane et le bréviaire *. Il consentit

> Epistolario , 1 , pag. i71 ( 16 août 1836 ).

^ II est curieux de comparer les temps et les caractères. Le sceptique Guichardin s'était trouvé jadis dans le même cas , à la mort de son oncle Rinieri , et avait au contraire lutté contre la résistance de son père pour mettre la main sur le bénéfice , qu'il regrettait encore longtemps après. ( Cf. A. Geffroy , Ut%e auto- Hographie de Guichardin d'après ses œuvres inédites» Revue des Deux Mondes , 1*' février 1874. }

456 leopârdi, sa yie et ses oeuvres.

un instant à remplir Vinterityi, en attendant que son petit frère Pierre pût être pourVu du oanonicat : encore y mit-il tant de conditions qu'on ne put obtenir assez de dispenses pour le satisfaire. La conclusion fut que Pierre devint chanoine à treize ans et entra , avec toute Tingénuité de son âge, dans une carrière qu'il seb4ta plus tard d abandonner.

Leopardi échappait définitivement à l'Eglise. Le monde, qu'il ne voulait pas quitter, semblait du reste se faire pour lui plus aimable et plus attrayant que par le passé. Des extraits de ses Opérette moraliy son œuvre de prédilectioa, avaient été insérés dans YAntologia de Florence, par les soins de Giordani, pour tâter le public, et l'épreuve avait été favorable. Une édition complète de ses œuvres poétiques , ornée d'un portrait et d'une notice biographique, s'imprimait, sous ses yeux, à Bologne. Il se sentait devenir célèbre et commençait à jouir de sa gloire future. Le lundi de Pâques de l'année 1826, invité par YAccademia Felsinea à faire une lecture publique en séance solennelle, il récita devant l'élite de la société bolonaise sa dernière composition , YÉpître au comte Carlo Pepoli^ dans laquelle la tristesse halnituelLe à

CHAPITRB XIII. 1&7

l'auteur se modère sous l'influence visible des réminiscences classiques. Il tint un instant sous le charme tout un essaim brillant de femmes du grand monde ; sa voix douce et un peu voilée éveillait la sympathie, et lorsqu'il constata, non sans une pointe de malice, l'impuissance de l'amour même contre l'ennui, « l'immortel ennui » que rien ne peut chasser, ni une douce partie » tombée d'une lèvre rose , ni le regard tendre » et tremblant de deux yeux noirs , l'adorable » regard, ce qu'il y a de plus céleste sur terre », cette espèce de défi, tombant sur un cœur compatissant, y fit naître un sentiment qui, sans être de l'amour, était déjà plus doux que l'amitié.

On était au mois de mai. Les tiêdes effluves du printemps et les chastes douceurs del'amour platonique firent revivre le pauvre poète encore tout endolori des rigueurs de l'hiver. « J'ai » noué», écrit-il, « av>ec une dame du monde, des » relations qui tiennent maintenant une grande » place dans mon existence. Elle n'est pas » jeune, mais elle est d'une grâce et d'un esprit » qui, chose que j'avais -crue jusqu'ici impossible, » supplée à la jeunesse et fait naître une illusion » merveilleuse. Les premiers jours que je la

» connus, je vivais dans une espèce de délire et » de fièvre. Nous n'avons jamais parlé d'amour » que sous forme de badinage, mais nous vivons » ensemble dans une amitié tendre et sensible, » avec une sympathie mutuelle et un abandon » qui est comme un amour sans inquiétude. Elle » a pour moi une très-haute estime : si je lui lis » quelque chose de moi , elle pleure souvent de » cœur, sans affectation. Leslouanges des autres » n'ont pour moi aucune saveur ; les siennes » s'infusent tout entières dans mon sang et me » restent toutes dans l'âme. Elle aime beaucoup » et comprend parfaitement la littérature et la » philosophie ; nous ne sommes jamais à court » de conversation ; presque tous les soirs, je » suis chez elle depuis VAngelusjnsqu'èi minuit » passé, et je crois n'y être resté qu'un moment. » Nous nous confions tous nos secrets, nous nous » critiquons , nous nous faisons remarquer nos » défauts. En somme, cette connaissance forme » et formera dans ma vie une époque bien mar- » quée , parce qu'elle m'a guéri de la désUlu- » sion : elle m'a convaincu qu'il existe vraiment » en ce bas monde des plaisirs que je croyais » impossibles, et que je suis encore capable d'illu- » sions stables, malgré la conviction et l'habitude

Page 1